Procès verbaux des séances de la Société littéraire et scientifique de Castres/1/3

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Séance du 19 Décembre 1856.


Présidence de M. A. MIQUEL,
Président du Tribunal de Première Instance.


Il est donné lecture du projet de règlement révisé par le bureau.

La Société l’adopte sans modifications. Elle ne juge pas à propos de fixer une époque déterminée pour la révision. Convaincue que des modifications deviendront inévitables, après une expérience plus ou moins longue, elle laisse à l’initiative de chacun, le soin d’indiquer, sous la forme de motions d’ordre, les additions ou retranchements dont elle aura reconnu les avantages ou la nécessité.

M. l’abbé Maffre, curé archiprêtre de Saint-Benoit, lit un mémoire qui a pour titre : Considérations générales sur l’importance de la philosophie, et sur la direction à donner aux études qu’elle embrasse.


La philosophie est de toutes les sciences naturelles et humaines la plus élevée et la plus importante ; cette science a pour objet de nous faire parvenir au vrai, par le bon usage de la raison et de toutes nos facultés intellectuelles.

Les études philosophiques ont été de nos jours beaucoup trop dédaignées. Deux causes surtout, paraissent le principe de ce mépris ; la première est la paresse et la légèreté qui éloignent les jeunes gens, et trop souvent des personnes que leur âge aurait dû rendre plus graves, de tout ce qui est sérieux et qui exige de l’application. Mais, comme dit le judicieux Rollin, « la difficulté qu’on rencontre dans l’étude de la philosophie, est ce qui devrait nous en faire comprendre l’utilité, rien n’étant plus nuisible à la solidité de l’esprit, comme à la santé du corps, que de les tenir dans des délices continuelles. » Nos pères étaient sur ce point bien sensés, lorsqu’ils exigeaient, comme complément des études, quelle que fût d’ailleurs la destination ultérieure des jeunes gens, trois années exclusivement consacrées aux diverses parties de la philosophie.

Une autre cause de l’aversion qui éloigne certains esprits de la philosophie, c’est l’abus qu’on a souvent fait de cette science, et surtout depuis le commencement du xviiie siècle. Il y a eu des hommes doués d’un talent incontestable, mais qui manquaient de cette probité nécessaire à tous, parce qu’elle est une garantie certaine, et surtout indispensable aux écrivains, parce qu’ils accomplissent une grande mission. Ces hommes se parant du titre de philosophes ont fait consister la philosophie dans l’art de rendre douteuses et problématiques les vérités les plus incontestables et les plus nécessaires aux individus et à la société. J.-J. Rousseau, qui n’a pas fait moins de mal qu’eux, mais qui a eu des accès d’une franchise précieuse, les a très-bien dépeints en disant d’eux : « Je les trouve tous fiers, affirmatifs, dogmatiques, même dans leur scepticisme prétendu, n’ignorant rien, ne prouvant rien… Ils ne s’accordent que pour disputer. Si vous pesez leurs raisons, ils n’en ont que pour détruire. »

Le scepticisme est un état contre nature. Il y a dans l’homme un désir incroyable de connaître la vérité ; et si notre intelligence bornée comme toutes nos facultés, ne peut, par ses forces naturelles, parvenir à découvrir toutes les vérités, elle peut au moins, et elle doit s’appliquer à connaître celles qui répondent le plus à ses besoins et qui sont à sa portée. Nier le pouvoir qu’a l’homme de parvenir avec toute certitude à la connaissance de ces vérités, c’est nier sa nature d’être intelligent.

Il ne faut donc pas confondre la vraie philosophie avec cet art de tout rendre douteux à l’aide d’un sophisme assaisonné d’une raillerie.

L’homme n’a point reçu ce don de l’intelligence et de la raison pour vivre dans l’ignorance et dans le doute, mais pour connaître les vérités qui lui sont nécessaires.

Plusieurs de ces vérités sont des axiomes aussi clairs que l’est à nos yeux la lumière du soleil.

Il y a des vérités morales qui ne sont pas moins évidentes que les vérités mathématiques. Tous les arguments qu’ont ramassés certains prétendus esprits-forts, pour prouver qu’il n’y a point de différence essentielle entre le bien et le mal, n’empêcheront point tout homme honnête et sensé d’être persuadé que l’enfant qui soigne son vieux père fait une action bonne et louable, et que celui qui empoisonne l’auteur de ses jours pour avoir plus tôt son héritage est un monstre.

Il y a d’autres vérités que la raison démontre clairement lorsqu’on écouté sa voix. Ainsi l’existence d’un Dieu souverain est prouvée par le fait seul de la création, qui suppose nécessairement un créateur comme l’effet suppose la cause. Ce qui est vrai de ce grand principe, ne l’est pas moins de plusieurs autres qu’une bonne philosophie démontre avec évidence.

La philosophie est donc l’art d’arriver au vrai par le bon usage de la raison. Elle nous y conduira, si nous nous appliquons à cette étude avec un véritable amour de la vérité, avec un désir profond de la connaître pour nous-mêmes, et de la rendre accessible et séduisante aux autres.

On pourrait dire du vrai philosophe ce qu’un ancien a dit de l’orateur. Il le définissait en ces termes d’une énergique simplicité : Vir bonus dicendi peritus. Le vrai philosophe est un homme de bien doué de l’art de bien raisonner.


M. V. Canet, professeur au collége, lit une Étude sur les réunions, littéraires qui ont précédé et préparé la formation et la constitution de l’académie française.

Il recherche les principes qui peuvent créer et faire vivre les institutions de ce genre. Si elles sont la réalisation d’une aspiration généreuse, une satisfaction donnée à un besoin des intelligences ; si elles protestent d’un côté, pendant qu’elles affirment de l’autre ; si elles se placent résolument en face de certaines idées pour les combattre ; si elles s’associent à certains mouvements de l’opinion, à des tendances des esprits pour les seconder ou les dominer en les fécondant, elles peuvent compter sur l’avenir : il est assuré par les bienfaits dont le présent profite ; il est garanti par les progrès même dont le germe se développe tous les jours.

Si, au contraire, elles sont le produit d’un enthousiasme irréfléchi, d’un calcul étroit, d’une ambition égoïste ; si un homme, un parti a voulu se servir d’elles comme d’un instrument, elles sont radicalement condamnées par leur origine. Leur mort ou leur transformation peut être annoncée avec certitude, au moment même où la vie est en elles dans toute sa splendeur, et où des succès éclatants semblent leur assurer les plus longues perspectives et les plus séduisantes espérances d’avenir. Elles peuvent sans doute disposer de puissants moyens d’action ; mais ces moyens sont sans contre-poids, et, en entraînant tout d’un même côté, ils détruisent cette juste dispensation de forces qui est le principe, comme la garantie de la conservation et du progrès.

Que faut-il donc pour que, dans les prévisions humaines, une réunion d’hommes dévoués à l’étude, trouve en elle-même sa force, et résiste avec succès aux difficultés qui l’assiégent ? Que faut-il pour que son influence s’établisse, qu’elle s’étende, soit reconnue légitime et devienne féconde pour le bien ?

Il faut que son principe soit assez large pour qu’elle donne satisfaction à toutes les exigences du présent, et qu’elle puisse se plier, sans rien perdre de son caractère à toutes les variations que subit la société au milieu de laquelle elle se produit. Une pareille constitution n’est pas facile à formuler : elle demande d’ailleurs de la part des hommes qu’elle régit, une bonne volonté à toute épreuve, une intelligence parfaite de la situation sociale, un esprit de conduite bien difficile à maintenir dans les limites de la vérité, aussi bien au milieu des révolutions littéraires qu’au sein des agitations politiques.

Les réunions accidentelles et temporaires ont pourtant leur importance et leurs effets. Elles préparent les grandes institutions qui font la gloire d’un peuple, et contribuent à entretenir en lui le goût et le sentiment des œuvres de l’esprit. C’est ce qui est arrivé en France. Avant que Richelieu conçût le projet de transformer les entretiens du jeudi chez Conrart en une réunion publique protégée et dotée par le roi, des tentatives nombreuses avaient eu lieu. La première est celle de Baïf. En 1570, Charles IX se proclame dans des lettres patentes, son protecteur et son premier auditeur. Les troubles civils, les guerres religieuses, les oppositions de système littéraire dispersent les membres. En 1612, le projet est repris. Saint-François de Sales et la Savoie nous donnent l’exemple. La langue un peu ébranlée par la réforme de Ronsard, relevée, mais appauvrie par l’influence trop absolue de Malherbe, est l’objet principal des préoccupations. On la travaille, on l’épure, on cherche à l’enrichir avec mesure, à la plier docilement selon les caprices de la pensée ou du sentiment. On fait de l’art pour soi, par amour du beau ; pour les autres, par le désir de contribuer au développement du goût public ; et ce qu’un grand corps, ce qu’une institution publique ne put pas faire, des amis des lettres le réalisèrent. Aussi doit-on au moins un souvenir reconnaissant, sinon un hommage, à l’hôtel de Rambouillet, aux salons de Scarron, de Ménage, de Mlle de Scudéry, de Mlle de Gournay, de Conrart. C’est de là que sortit l’académie française : c’est parmi leurs habitués qu’elle trouva ses premiers membres. Elle concentra, leurs efforts, dirigea leurs travaux ; et par l’heureuse et souple combinaison de sa constitution intérieure, elle les plia si bien aux exigences du milieu social qui les renfermait, qu’ils furent, dès ce moment, ce qu’ils n’ont pas cessé d’être dans les transformations de toute sorte dont notre histoire conserve le souvenir : les représentants les plus élevés, les plus éclatants et les plus vrais de notre génie national.