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Prologue (Lazare)

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Iambes et PoèmesPaul Masgana, libraire-éditeur (p. 189-192).
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LAZARE.




Prologue

 
Je m’embarque aujourd’hui sur la plaine brumeuse
         Où le vent souffle, et, sans repos,
Hérisse les crins verts de la vague écumeuse,
         Et bondit sur son large dos.

À travers le brouillard et l’onde qui me mouille,
         Les cent voix du gouffre béant,
Je m’en vais aborder ce grand vaisseau de houille
         Qui fume au sein de l’océan,


La nef aux flancs salés qu’on nomme l’Angleterre.
         Ô sombre et lugubre vaisseau,
Je vais voir ce qu’il faut de peine et de misère
         Pour te faire flotter sur l’eau !

Je vais voir si les mers nouvelles où tu traînes
         La flottille des nations
Auront moins de vaincus, de victimes humaines,
         Ensevelis dans leurs sillons ;

Si le pauvre Lazare est toujours de ce monde,
         Et si, par ta voile emporté,
Toujours les maigres chiens lèchent la plaie immonde
         Qui saignait à son flanc voûté.

Ah ! Ma tâche est pénible et grande mon audace !
         Je ne suis qu’un être chétif,
Et peut-être bien fou, contre une telle masse
         D’aller heurter mon frêle esquif ;


Je sais que bien souvent, ô puissante Angleterre !
         Des rois et des peuples altiers
Ont vu leurs armements et leur grande colère
         Se fondre en écume à tes pieds ;

Je connais les débris qui recouvrent la plage,
         Les mâts rompus et les corps morts ;
Mais il est dans le ciel un Dieu qui m’encourage
         Et qui m’entraîne loin des bords.

Ô toi ! Qui du plus haut de cette voûte ronde,
         D’un œil vaste et toujours en feux,
Sondes les moindres coins des choses de ce monde
         Et perces les plus sombres lieux ;

Toi qui lis dans les cœurs de la famille humaine
         Jusqu’au dessein le plus caché,
Et qui vois que le mien par le vent de la haine
         N’est pas atteint et desséché ;


O grand Dieu ! Sois pour moi ce que sont les étoiles
         Pour le peuple des matelots ;
Que ton souffle puissant gonfle mes faibles voiles,
         Pousse ma barque sur les flots ;

Écarte de mon front les ailes du vertige,
         Éloigne cet oiseau des mers
Qui tout autour des mâts se balance et voltige ;
         Et, dans le champ des flots amers,

Quelles que soient, hélas ! Les choses monstrueuses
         Dont mon œil soit épouvanté,
Oh ! Maintiens-moi toujours dans les routes heureuses
         De l’éternelle vérité.