Promenade en Amérique/08

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Promenade en Amérique
Revue des Deux Mondes,2e série de la nouv. période, tome 2 (p. 1000-1026).
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PROMENADE


EN AMERIQUE.




WHASINGTON [1] .


WHASHINGTON – LE CAPITOLE – SEANCES DU CONGRES – M. HOUSTON – VISITE AU PRESIDENT – ARRIVEE DE KOSSUTH – QUESTION DU COMPROMIS – M. DOUGLAS – NATURE ET HISTOIRE DES PARTIS AUX ETATS-UNIS – TENDANCES NOUVELLES DE LA POLITIQUE AMERICAINE – AVERTISSEMENT DE M. CHANNING – INSTITUT DE SMITHSON – UNE OPINION SINGULIERE SUR L’ARCHITECTURE DES ETATS-UNIS – MODELES DE MACHINES ET MUSEE ETHNOGRAPHIQUE – OBSERVATOIRE – CARTES MARINES – DINER CHEZ LE PRESIDENT AVEC KOSSUTH – DEPART POUR LE SUD.




Décembre 1851.

Washington est une preuve frappante de cette vérité, que l’on ne crée pas une grande ville à volonté. Pour préparer à la capitale politique des États-Unis un emplacement digne d’elle, on a détruit les arbres fort loin à la ronde, on a tracé une immense rue à l’une des extrémités de laquelle on a bâti le Capitole, où siège le congrès, tandis qu’à l’autre s’élève la Maison-Manche, — ainsi s’appelle la demeure du président ; — puis on a dirigé d’autres rues dans tous les sens, de manière à faire de la place pour une cité de deux cent mille âmes, et Washington en compte au plus cinquante mille. Moore s’est raillé de la ville en germe où l’esprit voit des squares dans les marais et des obélisques dans les arbres. La population est clair-semée sur un espace mal rempli, ce qui fait dire qu’à Washington il y a des maisons sans rues et des rues sans maisons.

Le premier aspect de cette ville m’a attristé. Au milieu d’une campagne couverte de neige, à travers laquelle le Potomac dormait comme un serpent gelé, s’élevaient dans la brume les tourelles brunes de l’institut de Smithson, établissement scientifique de forme bizarre. Les rues étaient blanchies par l’hiver, et au milieu de ces frimas grelottaient, bizarrement dépaysées, les grotesques figures des noirs, car l’esclavage existe dans le district de Colombia, soumis à l’autorité immédiate du congrès ; l’esclavage est à la porte du palais de la liberté.

J’ai le bonheur de trouver à Washington dans le ministre de France, M. de Sartiges, une ancienne connaissance de Rome et d’Athènes : depuis ministre plénipotentiaire en Perse, il représente aujourd’hui l’urbanité française et l’esprit parisien auprès de la froideur américaine, et me parait vivre en fort bons termes avec elle. Pour moi, reçu sous son toit hospitalier, je trouve que la France, et surtout une France aussi aimable que celle de l’ambassade, est bonne à rencontrer en tout pays [2].

Allons au Capitole en rendre grâce aux dieux.

Le Capitule est un monument remarquable. Bien placé sur une petite hauteur, il domine le cours du fleuve et une vaste plaine terminée par quelques collines. Souvenirs à part, cet horizon ne vaut pas l’horizon romain ; il a plus d’étendue que de grandeur, deux choses qui ne sont pas synonymes, quoiqu’on paraisse quelquefois les confondre ici. Du côté opposé à la ville sont placées quelques sculptures de mérites divers : l’Amérique découverte par Colomb, et qui, comme on l’a dit assez plaisamment, est apparemment découverte parce qu’elle est nue, une statue de Washington, de M. Greenough. On y placera bientôt un autre ouvrage du même sculpteur : c’est un groupe remarquable par la pensée et l’exécution, qui représente la race anglo-saxonne dominant et contenant la race indigène. J’ai vu ce groupe dans l’atelier de M. Greenough, à Florence, et il me semble qu’il ornera convenablement le Capitole américain. Le dôme central du Capitole me paraît trop surbaissé, trop écrasé pour l’étendue des bâtimens latéraux. La salle intérieure placée sous la coupole est très belle. D’un côté siège la chambre des représentans, de l’autre le sénat. Les colonnes du vestibule qui conduit à cette dernière assemblée offrent une tentative singulière et assez gracieuse d’architecture indigène ; elles figurent des tiges de maïs groupées en faisceau. Les chapiteaux sont formés d’épis et de feuilles de la même plante. Non loin de là, on a employé pour décorer d’autres colonnes la feuille du tabac, qui produit un effet moins heureux. Au reste, il est naturel à l’architecture d’un pays d’emprunter des décorations à la végétation de ce pays. Ainsi ont fait les Egyptiens pour le lotus et le papyrus, les Grecs pour l’acanthe, les Français, les Anglais, les Allemands au moyen âge pour le trèfle et la feuille de chou. Seulement il faut tirer un bon parti de ces imitations de la nature locale et les employer avec goût. Les cigares me semblent offrir un emploi trop satisfaisant de la feuille de tabac pour l’en distraire.

Je n’ai point trouvé à la chambre des représentans ni au sénat cette tenue négligée et ces habitudes grossières dont j’avais entendu parler, mais chez plusieurs orateurs une grande violence de gestes, des éclats de voix immodérés suivis d’une intonation beaucoup plus basse ; en somme, pas assez de simplicité. L’auditoire était en général très calme, et l’assemblée ne semblait point partager les passions des orateurs. Les tribunes aussi étaient ordinairement fort tranquilles ; seulement, pendant une discussion sur Kossuth, il y a eu un peu d’agitation parmi les représentans : les tribunes ont applaudi. J’ai entendu dire autour de moi : We have a frenck house to day (nous avons aujourd’hui une chambre française). L’on voulait exprimer par là une certaine agitation dans l’assemblée et les tribunes ; mais les chambres françaises, qui ont vu bien des désordres et bien des tumultes, n’ont rien vu qui ressemble à certaines scènes dont le Capitole de Washington a été témoin. Ce n’est point, grâce au ciel, le ton habituel des séances du congrès, et pour ma part je n’ai rien remarqué de pareil. Il faut songer que les États-Unis renferment des portions encore peu civilisées. Un homme qui arrive des extrémités de l’ouest est un peu, en ce pays, comme un Français qui viendrait à Paris des montagnes de la Corse. Faudrait-il conclure des habitudes violentes de cet homme que la vendetta est dans les mœurs françaises ? Un abus plus ordinaire était la longueur des discours. Il y a sur ce sujet des anecdotes incroyables. Maintenant, à l’imitation de la clepsydre de quelques républiques de l’antiquité et du sablier des premiers prédicateurs puritains, on a réglé que la durée des discours ne pourrait pas dépasser une heure. Il n’en est pas de même dans le sénat, où l’abondance oratoire n’est contenue par aucune prescription, et où se trouvent en ce moment les orateurs les plus éminens de l’Union.

Le temps des grandes luttes est passé, alors que M. Calhoun, l’homme du sud, avec son teint basané, son geste ardent, sa dialectique pressante et quelquefois factieuse, luttait contre la parole ample et sonore, contre l’attitude impérieuse et le geste souverain de M. Webster, quand M. Clay, l’Aristide de cette république, venait opposer l’énergie de son langage et l’intégrité de sa politique et de sa vie aux violences des partis. En ce moment, M. Clay est à Washington, mais mourant ; M. Calhoun ne vit plus, M. Webster est ministre, et, comme tel, l’entrée du congrès lui est fermée ; mais, à défaut de ces grands héros du passé, j’ai entendu quelques-uns des hommes dont le nom commence à être prononcé parmi ceux des candidats à la présidence future, entre autres MM. Houston et Douglas, tous deux du parti démocrate.

M. Houston est un homme du Tennessee, qui, dans sa jeunesse, a quitté cet état pour aller passer plusieurs années au milieu des Indiens, puis a été le principal agent de la formation du Texas. Tandis qu’il guerroyait contre les Mexicains, le général Houston a eu la bonne fortune de battre Santa-Anna et de le faire prisonnier. C’est un homme célèbre, par l’audace de son caractère. Quelques-uns craindraient de retrouver en lui un second Jackson et un appui pour le parti de la guerre ; d’autres assurent que le fougueux chef de bandes, le demi-sauvage d’autrefois, ferait aujourd’hui un président très sage. Tout ce que je puis dire, c’est que j’ai été témoin, au sénat, du grand empire que M. Houston peut exercer sur lui-même. Il avait, dans un discours, excité la colère de M. Foote, gouverneur du Mississipi, que j’ai entendu parler plusieurs fois, toujours avec beaucoup de violence. Celui-ci a mis dans sa réponse une extrême âpreté, accusant M. Houston de vouloir scinder et par là détruire le parti démocrate dans des vues personnelles, de faire alliance avec les free soilers pour se ménager un chemin à la présidence ; l’attaque ne pouvait être plus véhémente et plus directe. M. Houston a répondu avec un grand calme, avec cette douceur un peu dédaigneuse d’un vieux soldat qui ne veut pas de querelle ce jour-là. Il s’est plaint des accusations lancées contre lui et désavouées tour à tour, disant que, lorsqu’il attaque, il le fait franchement et sans mauvaise humeur (in a good humoured way) ; il a fini en racontant, et en racontant très bien, l’histoire d’un curé (parson) grand trouble-fête. « On alla le chercher au ciel, il n’y était pas, puis au purgatoire ; le gardien du lieu reçut très poliment les visiteurs (on rit), et répondit : Celui que vous cherchez, mettait tout le purgatoire en désordre ; mais il a rompu sa chaîne, et je n’en ai plus de nouvelles. » Le mérite assez mince de cette petite histoire était relevé par l’expression de bonhomie railleuse qu’elle prenait dans la bouche du formidable chef texien, provoqué jusqu’à l’outrage et raillant avec calme un adversaire frémissant. Celui-ci, prenant l’anecdote au tragique, s’est écrié à propos de la chaîne de l’enragé du purgatoire : « M. Houston ne m’enchaînera pas. » Puis, comme dans le débat celui-ci avait parlé de l’oligarchie de la Caroline du sud, état dans lequel c’est la législature et non la majorité des citoyens qui nomme le président de l’Union et le gouverneur, voici un député de la Caroline du sud qui se lève furieux et s’écrie « qu’on n’a pas le droit de censurer la constitution particulière d’un état, que cette constitution est comme la religion. Qui se permettrait, dit-il, de reprocher à la Louisiane ou au Maryland d’être catholique ? Après la religion, la loi. » Tout ce discours était une vigoureuse protestation du sentiment le plus ardent, le plus irritable de tous les sentimens politiques dans ce pays, — l’indépendance, l’autonomie des états. Après quelques paroles amères contre le Texas et son représentant, le fougueux orateur se rassied en grondant, et repousse la main que lui tend M, Houston. Évidemment celui-ci était bien aise de montrer, dans l’intérêt de sa candidature présidentielle, qu’il n’était pas un homme de violence, comme pourrait le faire croire la première partie de sa carrière, et peut-être ses adversaires auraient été charmés de déterminer chez lui quelque explosion de colère qui pût effrayer sur son caractère ; mais il ne leur a point donné cette satisfaction, et l’Achille du Texas a montré le calme d’Ulysse, modérant son courroux et disant : « Supporte encore cela, ô mon cœur ! » tandis que pleuvaient sur lui les insultes des prétendans.

Le 1er janvier, on va faire une visite au président. La porte est ouverte à tous ceux qui se présentent. Cela fait une assez grande foule, on se presse comme chez nous pour entrer à une séance extraordinaire de l’Institut, pas davantage. Quoiqu’il n’y ait rien de prescrit, je n’ai vu personne qui ne fût mis convenablement. J’avais lu dans un voyage aux États-Unis que cette réception était une affreuse cohue, et entre autres exemples du désordre qu’il disait y régner, l’auteur racontait qu’un père de famille avait imaginé de placer ses deux filles sur la cheminée, afin qu’elles pussent mieux jouir du coup d’œil. Rien de semblable ne m’a frappé. Une fois échappé à la presse qui a lieu à l’extérieur et sous le vestibule, on est introduit dans un premier salon, d’où l’on entre dans celui où se trouve le président, qui est debout ; on lui donne une poignée de main, on salue Mme la présidente, et l’on passe dans un troisième salon, très grand, où l’on se promène quelque temps. J’y suis resté une heure, et n’ai rien surpris qui s’écartât de la plus parfaite convenance. Ce n’est la faute de personne, tout au plus la mienne, si, dans la presse du dehors, on m’a pris ma bourse dans ma poche. Je mentionne ce petit fait seulement pour avertir les étrangers qui, se trouvant le 1er janvier à Washington, iraient à la cour, de prendre leurs précautions.

Kossuth est arrivé. Il est descendu sans bruit à l’hôtel. Il n’est plus question de cette réception enthousiaste de New-York, de cette foule qui restait tout le jour et une partie de la nuit sous ses fenêtres : je viens de passer devant la porte de son hôtel et n’y ai vu personne. La popularité de Kossuth baisse considérablement. Les Américains sentent, de plus en plus qu’il serait insensé de renoncer à la politique de neutralité, qui a été celle de leur gouvernement depuis Washington, pour se mêler, à propos de la Hongrie, des affaires de l’Europe. Je vois que dans cette ivresse de New-York entrait pour beaucoup ce besoin d’excitation, de manifestations bruyantes, qui est le seul amusement vif de la multitude dans un pays où l’on ne s’amuse guère. Ce vacarme est sans conséquence et sans danger : tout cela se borne, comme me le disait un homme d’esprit, à lâcher la vapeur [let out the steam), ce qui, comme on sait, ne cause point les explosions de la machine, mais les prévient. À New-York même, il y a quelques jours, les autorités oui déclaré à Kossuth qu’elles allaient cesser de payer à l’hôtel sa dépense et celle de sa suite.

Au congrès, où il est question de lui, il y a quelque agitation, et les tribunes répondent par des applaudissemens aux défis que certains orateurs envoient à l’Europe ; mais on crie order, order, et tout se calme bientôt. Un orateur prend la parole et dit : « Parce qu’on accorde l’hospitalité à un étranger illustre, il ne s’ensuit point qu’on partage ses sentimens et qu’on épouse ses opinions. Ainsi, dans cette chambre, nous sommes très courtois les uns pour les autres, sans être pour cela du même avis ; cette courtoisie ne prouve point, par exemple, que nous partagions les abominables sentimens des abolitionistes. Ce gentleman qui siège près de moi vit très bien avec ses voisins, et cependant ceux-ci ne pensent pas comme lui. »

Après avoir prononcé ce discours, si modéré sur le fond de la question, mais incidemment si agressif sur un point qui touche beaucoup plus les vraies passions de l’assemblée, l’orateur s’est avancé vers moi. Je m’étais glissé pour entendre dans l’espace réservé aux membres du congrès, j’ai cru qu’il allait m’engager à m’éloigner ; au lieu de cela, il m’a obligeamment offert sa place. Il est revenu plusieurs fois pour voter, et quand il avait voté, il se retirait. J’étais vraiment confus de tant d’obligeance et très reconnaissant. J’ai donc figuré, pendant le reste de la séance, parmi les législateurs, craignant seulement, lorsqu’on votait en levant la main, qu’en ne levant pas la mienne, je ne comptasse dans la majorité ou la minorité. Il était d’autant plus important qu’il n’en fût pas ainsi, que, par une tactique concertée probablement d’avance, le nombre de voix pour une proposition concernant Kossuth a été égal au nombre des voix contre la motion.

Il est visible qu’on s’entend pour éviter de s’engager trop avec Kossuth, tout en conservant pour lui les égards que commandent son malheur, son talent, ce qu’il conserve encore de sa popularité, ce qu’impose au congrès sa position d’hôte des États-Unis [3].

On m’avait annoncé que la séance du sénat serait aujourd’hui intéressante : elle l’a été en effet, encore moins parce qu’on a dit que par le motif qui faisait parler les orateurs. La plupart des discours que j’ai entendus étaient des professions de foi en faveur du compromis, c’est-à-dire des dispositions législatives qui tendent à concilier le nord et le sud. M. Foote et M. Houston, les antagonistes du combat parlementaire de l’autre jour, avaient tous deux parlé dans ce sens. Aujourd’hui le général Cass a suivi leur exemple ; M. Douglas, député de l’Illinois, est venu faire une protestation pareille et expliquer au sénat comment il n’avait pas voté la loi des fugitifs. Il est entré à ce sujet dans des détails tout personnels : appelé par une affaire à New-York, il croyait être de retour pour voter ; contre son attente et toutes les probabilités, il est revenu trop tard ; alors il est allé à Chicago, il a bravé avec quelque péril l’opinion très exaltée en ce quartier-là contre le compromis, il a fait revenir sur sa résolution le conseil de la ville de Chicago. Pourquoi M. Douglas met-il tant d’insistance à expliquer dans tous ses détails la conduite qu’il a tenue en cette occurrence ? C’est qu’il aspire à la présidence et que tous les prétendans à ce poste suprême tiennent extrêmement à établir qu’ils sont pour le compromis. Cet empressement général à adopter le programme de la conciliation montre à quel point cette opinion est celle de la majorité des électeurs : chacun, pour se rendre possible, vient l’arborer successivement, et ce n’est qu’en se plaçant sur cette plate-forme, pour employer le langage parlementaire américain, qu’on peut espérer d’être président l’année prochaine.

M. Douglas est un des hommes dans le congrès dont le discours et l’aspect m’ont le plus frappé. Petit, noir, trapu, sa parole est pleine de nerf, son action simple et forte. Il a eu à parler de lui et l’a fait avec chaleur et convenance. Quelques mots à la fin de son discours m’ont paru inspirés par un sentiment vraiment politique. À propos de ce compromis que tout le monde préconise, il a dit avec raison, ce me semble : « Oui, restons-lui fidèles ; mais si nous voulons réellement servir la cause de la conciliation, n’en parlons pas trop et avec trop de vivacité ; attendons qu’elle soit attaquée : alors il sera temps de nous lever et de la défendre. Jusque-là craignons de l’exposée en voulant trop la servir. » Cela était à la fois fin et sincère, habile et vrai. M. Douglas, qu’à cause de sa taille et de son talent on appelle le petit géant de l’Illinois, me paraît un des hommes de ce pays qui ont le plus d’avenir : il pourra bien arriver au pouvoir quand l’ouest, qui n’y a pas encore été représenté, voudra à son tour avoir son président. L’esprit de M. Douglas me semble, comme sa parole, vigoureux, ardent, ce qui en fait un représentant très fidèle des populations énergiques qui grandissent entre la forêt et la prairie, dans la portion la plus nouvelle des États-Unis, et qui, déjà riches et puissantes, ont encore en elles, avec la sève du défricheur, la hardiesse du pionnier [4].

C’est peut-être le lieu de dire quelque chose de ce qui divise les deux grands partis politiques des États-Unis, les whigs et les démocrates. D’abord il faut reconnaître que ces deux partis représentent à quelques égards l’antagonisme universel des conservateurs et des novateurs de tous les pays. Cependant je ne crois pas que ce soit là ce qui les constitue. Ainsi les démocrates, progressifs quant à leurs doctrines économiques, puisqu’ils sont partisans de la liberté du commerce, sont conservateurs et même retardataires par rapport à l’esclavage, auquel le plus grand nombre d’entre eux est moins opposé que la majorité des whigs. D’autre part, on ne peut dire que les uns soient plus favorables que les autres à la liberté, ce qui est une question fort différente de la première. En effet, il y a partout dans les sociétés européennes une querelle entre l’esprit et les intérêts anciens, l’esprit et les intérêts nouveaux, cette querelle, qui se confond parfois avec celle de la liberté et du despotisme, en est cependant essentiellement distincte, car il est arrivé souvent en Europe que l’esprit ancien favorisait les libertés locales et individuelles, et que l’esprit nouveau tendait à les opprimer. La tradition, représentée par l’église, par la royauté, par l’aristocratie, a en diverses circonstances défendu l’indépendance des associations ou des individus, et l’innovation, sous la forme d’une assemblée ou d’un despote, a opprimé cette indépendance. À plus forte raison, aux États-Unis, la lutte fondamentale ne saurait être entre le passé et l’avenir, car la tradition y est mère de la liberté, et l’esprit d’innovation ne lui est point contraire. Tout au plus quelques habitudes, provenant de ce que l’Angleterre avait communiqué à ses colonies de son génie hiérarchique, rattachent aux whigs ceux auxquels ces habitudes se sont quelque peu transmises, et les mœurs de l’égalité poussent vers les rangs des démocrates ceux chez lesquels ces mœurs ont plus d’empire ; mais, selon moi, ce n’est là que l’accessoire. La principale ligne de démarcation entre les whigs et les démocrates des États-Unis, c’est celle qui sépare deux tendances inhérentes à toute société : la tendance à faire prévaloir l’autorité du gouvernement sur les diverses fractions du corps social ou sur les individus, et la tendance contraire.

Ces deux directions de la politique américaine étaient très nettement tranchées dans les deux partis qui la divisaient durant les années qui ont suivi l’établissement de l’indépendance : les fédéralisles [5] et les républicains. Ces deux partis ont été remplacés par deux autres qui, au fond, ont hérité, l’un, les whigs, de l’esprit des fédéralistes, l’autre, les démocrates, de l’esprit des républicains, les premiers inclinant en général à donner plus d’empire au gouvernement de l’Union sur les citoyens des différens états, et les autres à restreindre cet empire. Même au sein des états particuliers, tout ce qui tend à fortifier l’autorité et la loi est appuyé par les whigs, tout ce qui rend l’autorité plus mobile et la loi moins pesante peut compter sur la faveur des démocrates.

La politique des deux partis découle de ces deux principes. Ainsi les démocrates sont en général plus ardens que les whigs à défendre le droit que réclament les états à esclaves de ne pas permettre qu’on s’immisce dans une organisation intérieure, parce qu’il y a là pour ces états une question d’indépendance individuelle. Les démocrates sont opposés à la protection, dont les whigs sont partisans, parce qu’il répugne aux premiers de reconnaître au congrès le droit, en légiférant sur les matières commerciales, de favoriser ou de contrarier les intérêts particuliers des états. Par la même raison, les démocrates se sont constamment efforcés de restreindre le pouvoir du congrès en ce qui touche aux voies de communication à établir dans les différentes parties de l’Union. C’est toujours le principe opposé à celui de centralisation, poussé souvent jusqu’à l’excès dans un pays aussi peu centralisé que le sont les États-Unis. La même défiance de l’autorité, quelle qu’elle soit, fera toujours pencher les démocrates dans chaque état pour toutes les mesures qui limiteront le pouvoir. Ainsi l’ascendant du parti démocrate a presque partout transporté l’élection des juges des mains du gouverneur dans celles de la législature, puis des mains de la législature dans celles des électeurs. Il tend à rendre électives toutes les fonctions publiques, à en empêcher la prolongation ; il tend à établir partout un système de rotation qui, en renouvelant sans cesse l’administration, prévienne, au prix de la stabilité, le danger qu’un pouvoir puisse abuser de sa force et de sa durée. Voilà par où les whigs et les démocrates d’aujourd’hui se rattachent en principe aux deux tendances opposées dont les fédéralistes et les républicains furent les énergiques représentans ; mais il faut ajouter qu’en fait ces différences sont beaucoup moins prononcées qu’elles ne l’étaient alors, que les deux partis actuels ont plutôt des instincts que des doctrines contraires, que l’ambition personnelle entre pour beaucoup dans leurs luttes. Le plus grand nombre des emplois changeant de possesseurs chaque fois qu’un des deux partis l’emporte, on cherche à faire arriver au pouvoir les chefs de son parti pour arriver avec eux. Rien entre les whigs et les démocrates ne ressemble à la haine qui existe en Europe entre les conservateurs et les révolutionnaires, car aux États-Unis il n’y a qu’une question de plus ou de moins ; personne ne veut détruire la constitution, personne ne peut être soupçonné de revenir en-deçà, personne ne songe à aller au-delà, personne ne veut la monarchie ni l’anarchie. C’est ce qui fait, je crois, la différence des partis en Amérique et en Europe : ceux-ci sont presque toujours secrètement les partis d’un passé que leurs adversaires détestent, ou d’un avenir que leurs adversaires redoutent, du moins on peut les soupçonner de l’être.

Aux États-Unis, les passions politiques s’agitent dans les conditions du présent, nul ne nourrit d’arrière-pensée révolutionnaire ou contre-révolutionnaire, nul ne suppose de pareilles pensées chez ses adversaires. C’est ce qui fait que, malgré tout le tapage des discours et toutes les violences des journaux, il n’y a pas de véritable haine entre les partis, sauf sur un point, l’esclavage, parce que là il y a réellement quelque chose à détruire ou à conserver. Cette question de l’esclavage est d’un si grand poids, qu’elle opère une scission dans les deux grands partis américains, et fait naître des alliances entre les différentes fractions dont ils se composent. Ainsi aujourd’hui une portion des démocrates se sépare du reste et s’allie aux ennemis de l’esclavage ; parmi les whigs, les uns portent à la présidence le même candidat que les abolitionistes du nord, le général Scott, et les autres le candidat des états du sud, M. Webster.

Ce n’est pas en un jour qu’un certain équilibre s’est établi entre ces deux forces, dont l’une tendait à faire prévaloir le pouvoir du congrès, et l’autre à maintenir l’indépendance des états particuliers. Quelques mois après la déclaration de l’indépendance, le congrès établit ou plutôt proclama une fédération américaine. L’insuffisance de cette première constitution fut manifeste dans la guerre, et il fallut conférer une sorte de dictature temporaire et sans danger au général Washington. À la paix, les inconvéniens de la fédération devinrent plus évidens encore, car, la nécessité de la défense commune n’étant plus là, nul lien solide n’existait entre les états ; le gouvernement central n’avait aucun moyen de se faire obéir. En effet, le congrès ne pouvait alors que recommander aux différens états de lui permettre de lever des impôts pour payer la dette publique, ou de faire des traités, et, quand les états ne s’y prêtaient pas, il était impossible de suivre une négociation, comme il arriva pour celle qu’on avait commencée avec l’Espagne au sujet de la navigation du Mississipi.

Il fallait sortir de là. Une convention, composée de délégués des différens états, s’assembla à Philadelphie et forma la constitution actuelle. Cette constitution fut ensuite soumise à des conventions représentatives nommées dans chaque état, qui l’acceptèrent successivement après de longs débats ; ceux de la convention de Virginie sont restés célèbres. En lisant les discours qui furent prononcés à cette occasion, on est stupéfait de voir des hommes éminens poursuivis et troublés de la crainte chimérique que de cette constitution, la plus libérale qu’ait jamais vue le monde, sortît une tyrannie sous la forme d’un congrès, et même un tyran sous celle d’un président ; mais on s’explique ces craintes exagérées, quand on songe que les états appelés à délibérer avaient vécu jusque-là dans une entière indépendance les uns des autres, et se gouvernaient eux-mêmes. Cependant tous finirent par adhérer au projet de constitution proposé par la convention de Philadelphie, et au lieu d’une fédération sans tête et d’un congrès sans bras, voté à huis clos par quelques hommes pour le besoin du moment, au milieu de la guerre, les États-Unis eurent une constitution acceptée par les délégués du peuple entier, c’est-à-dire par le suffrage universel à deux degrés, ce qui est la meilleure forme du suffrage universel.

Avec Washington, la politique des fédéralistes prévalut au milieu des plus grandes difficultés extérieures, appuyée sur la fermeté et le bon sens du président, soutenue par le talent et l’énergie d’Hamilton. John Adams continua Washington. Puis vint Jefferson, qui avait été dans l’opposition sous Washington. Homme différent de la vieille race anglo-américaine et presque semblable à un Français du XVIIIe siècle, esprit très distingué, mais moins sûr, il posa, sous le nom de nullification, le droit des états à récuser l’autorité du congrès, et par là jeta les germes d’un conflit qui s’est reproduit depuis, au grand danger de l’Union. À Jefferson succéda Madison, l’un des fondateurs, dans le Fédéraliste, de la politique gouvernementale qui porte ce nom ; mais depuis il dériva toujours vers le parti contraire, suivant avec mesure Jefferson, dont il était l’admirateur et l’ami. Il écrivit contre son ancien collaborateur du Fédéraliste, Hamilton, les Lettres d’Helvidius, pour contester au président le droit de déclarer la guerre ; il combattit l’acte de sédition et la loi sur les étrangers, mesures conservatrices que Washington obtint du congrès, il admit le droit dangereux de nullification, et enfin devint l’idole du parti démocrate en faisant la guerre à l’Angleterre, et en la faisant heureusement. Monroe, qui vint après Madison, avait combattu aussi jusqu’à un certain point la politique des fédéralistes. Il appartenait au parti démocrate ; un homme de ce parti pouvait seul arriver à la présidence, quand la guerre avec l’Angleterre et le succès de cette guerre en avaient assuré le triomphe. La double présidence de Monroe vit expirer le parti fédéraliste, au moins sous son ancien nom. C’est alors que ceux qui s’y rattachaient commencèrent à adopter la désignation de whigs. Ces dénominations des partis américains sont singulières. Le mot fédéraliste y exprimait précisément le contraire de ce qu’il signifie en France pendant la révolution, et les whigs sont les tories de l’Amérique.

Les démocrates et les whigs, appelés à lutter sans cesse depuis, ne se firent pas une rude guerre sous la présidence pacifique de Monroe ; lui-même avait été démocrate dans l’opposition, et le fut encore un peu après son élection à la présidence, quand par exemple il combattait le droit du congrès à établir des voies de communication et des écoles ; il le fit du reste sans violence et sans acharnement, car il déclara que la constitution devait être amendée sur ce point, et il finit par reconnaître que le congrès pouvait approprier les sommes nécessaires pour ces objets d’utilité publique. L’époque de son administration fut une trêve entre les querelles ardentes des partis, que les passions, excitées d’abord par une constitution à fonder et par le contre-coup des luttes européennes, n’agitaient plus. On appelle ce temps l’ère des bons sentimens, les jours calmes [6]. Les démocrates, dans leur sécurité et en présence d’adversaires qui semblaient désarmés, concoururent à des actes qu’ils ont vivement combattus depuis : le rétablissement d’une banque centrale, et un tarif protecteur. Sous Quincy Adams, fils du second président, ancien démocrate devenu whig modéré, les États-Unis continuèrent à se développer et à prospérer sans grande agitation politique au dedans et sans grandes affaires au dehors ; mais l’agitation reparut a l’avènement du général Jackson.

Jackson fut, comme je l’ai dit, le parti démocrate président. Avec l’ardeur d’un homme des forêts, l’inflexibilité d’un homme des camps, l’ascendant d’un général victorieux, Jackson se fit contre le congrès le champion et le soldat des passions populaires. Appuyé sur ces passions, il empêcha le congrès de renouveler la charte de la banque des États-Unis, que les démocrates regardaient comme un moyen de tyrannie dans les mains de l’état, un privilège dangereux dans les mains des riches, mais que Washington avait fondée et que Madison avait respectée.

Après la majestueuse figure de Washington, et bien loin au-dessous d’elle, s’élève la figure un peu sauvage, mais grande encore, originalement énergique, de Jackson. Depuis, nul président ne fut un personnage. On tombe dans le commun et l’insignifiant. Le vieux général Harrison ne fit que passer, et mourut, au bout de quelques mois, de la fatigue des poignées de main, inauguration laborieuse de son pouvoir populaire. Tyler, démocrate nommé par une combinaison des whigs contre le sud, leur échappe, et tombe après sa première présidence, n’ayant plus personne pour allié. Avec Van Buren, la grande question de l’esclavage agite l’Union, et l’affaire du Texas ouvre cette route d’entreprises ambitieuses qui est pour elle un autre danger. Le parti démocrate change de nature ; son principe de l’indépendance des états n’était pas un principe d’envahissement, tant s’en faut, car la politique de guerre et de conquête doit toujours fortifier le pouvoir central. En se faisant belliqueux, il devient infidèle à ce principe ; il adopte les passions ordinaires aux partis démocratiques dans les autres pays ; il commence à être révolutionnaire, non au dedans, mais au dehors. Un nouvel ordre de choses s’établit, ou plutôt un élément de désordre s’introduit dans la politique américaine. À ce moment, le plus éloquent, le plus grand, le plus sage entre les citoyens des États-Unis, le plus infatigable représentant de l’esprit primitif de la république, celui en qui semblait avoir passé quelque chose de l’âme de Washington, M. Clay, fut au moment d’être élu président ; mais, signe fâcheux des temps, au lieu de M. Clay, on nomma un prétendant obscur et médiocre, M. Polk. Grâce aux bizarreries de la destinée, c’est sous ce président de hasard que le territoire des États-Unis s’accrut considérablement au nord-ouest par son extension dans l’Orégon, et au sud par la conquête du Mexique, conquête dont les résultats furent immenses, non pas seulement parce qu’elle mit dans l’Union deux états de plus, dont l’un était la Californie, mais parce qu’elle seconda puissamment deux sentimens qui commençaient à naître : le goût de la guerre et l’ambition des conquêtes, élémens nouveaux d’où, s’ils n’y prennent garde, peut sortir la ruine des États-Unis.

Le premier effet de l’impulsion nouvelle donnée à la politique américaine fut l’élection d’un président qui dut sa nomination à la part qu’il avait prise à l’expédition du Mexique, le général Taylor. Sa mort, arrivée durant sa présidence, a mis le pouvoir aux mains de M. Fillmore, qui s’est montré fort digne de sa situation inattendue. Modeste, prudent, honnête, M. Fillmore serait peut-être le meilleur candidat pour l’élection prochaine ; mais on pense généralement que ni lui ni M. Webster, l’éloquent orateur et whig comme M. Fillmore, ne seront nommés, et que les démocrates, qui remportent dans presque toutes les élections particulières des états, l’emporteront aussi dans l’élection présidentielle. Le courant de l’opinion les porte. On vient de voir que depuis Jefferson, ils ont eu presque constamment le pouvoir. Il devait en être ainsi, car ils représentent plus complètement que leurs adversaires les sentimens et les défauts de la majorité. Les whigs la modéraient, les démocrates la poussent. Le gouvernement des États-Unis est comme une locomotive lancée sur un chemin de fer : elle a commencé sa course avec une sage lenteur ; bientôt on a chauffé la fournaise, le mouvement s’est accéléré, on va maintenant à toute vapeur, et l’on fait rapidement beaucoup de chemin ; mais il arrive souvent dans ce pays que la chaudière fait explosion et que la locomotive saute en l’air. Avis aux Américains.

Depuis un certain nombre d’années, deux difficultés dominent toutes les autres : l’une est le maintien de l’union entre les états du nord et les états du sud, différens de caractère, opposés par les intérêts, surtout en ce qui concerne les questions de tarifs, parce que le sud est agricole et le nord industriel, séparés enfin par la terrible question de l’esclavage. L’autre difficulté, c’est de conjurer les dangers que peut faire naître l’extension démesurée vers laquelle l’esprit nouveau et la tentation de leur supériorité entraînent les États-Unis.

La première de ces difficultés, celle qui touche au maintien de l’Union, semble ajournée : le bon sens prévaut sur la passion, et la majorité se rallie aux mesures conciliatrices qu’on appelle le compromis.

La seconde est plus menaçante, surtout en ce qui concerne la Havane et le Mexique, et la situation intérieure de ces deux pays favorise encore les désirs ambitieux qu’ils excitent. Les inconvéniens d’un empire trop étendu sont évidens. Certainement la firme du gouvernement des États-Unis offre des garanties contre ces dangers, chaque état se régissant lui-même, et par-là l’agglomération d’un grand nombre de populations dans les cadres de l’Union étant moins difficile à maintenir que si ces populations étaient administrées par le pouvoir central. On dit aussi avec raison que la rapidité des communications abrège les distances, rapproche et confond pour ainsi dire les points les plus éloignés, et qu’il importe peu que des pays soient géographiquement séparés quand leurs habitans peuvent se visiter en quelques jours et s’écrire en quelques minutes. Enfin on ajoute que les populations les plus diverses sont absorbées rapidement par cette incroyable puissance de fusion et d’assimilation que possèdent les institutions américaines, et qu’elles doivent au principe de liberté. Toutefois ces garanties ne suffisent pas pour rassurer beaucoup d’esprits éclairés contre les périls que peut susciter un accroissement rapide et disproportionné. Le gouvernement central, quelles que soient ses limites, doit exercer une autorité assez grande dans certaines circonstances : pourra-t-il la faire sentir au-delà des Montagnes-Rocheuses et à travers le golfe du Mexique ? Malgré les chemins de fer, les bateaux à vapeur, le télégraphe électrique, il y aura toujours un peu loin de Washington à Tehuantepec. Les races européennes, qui fournissent le plus à l’émigration, se fondent, il est vrai, dans la nationalité des États-Unis ; mais en sera-t-il de même de ces populations du sud au sang mêlé, aux habitudes indolentes, populations engourdies ou dépravées par de détestables gouvernemens ? Les difficultés que les Mormons donnent à cette heure au congrès peuvent en faire prévoir d’autres, et leur répulsion haineuse de tout ce qui n’est pas eux montre que la puissance d’absorption a ses bornes. Quand certains hommes entrevoient dans l’avenir une division possible des États-Unis en trois confédérations, l’une au nord, l’autre au sud, l’autre dans l’ouest, n’est-ce pas augmenter beaucoup les chances de dissolution que d’étendre démesurément le territoire de l’Union ? Enfin, ce qui est encore plus grave, cette politique envahissante ne favorise-t-elle pas des instincts funestes à la conservation de la liberté ? Ne tend-elle pas à transporter l’amour insatiable du gain - des mœurs privées, où il n’a déjà que trop d’empire, dans les mœurs publiques, dans la vie générale du pays ? Les États-Unis se sont formés sous la discipline devenus sévères : qu’ils craignent de périr par le relâchement des principes qui ont préparé leur existence indépendante, fait leur force dans la lutte, fondé leur constitution après la victoire ! Leur puissance a été dans le sentiment du droit : ils seront perdus le jour où ils auront achevé d’oublier leur origine.

Ces avertissemens d’une voix amie auront plus d’autorité dans une bouche plus célèbre, et je vais laisser parler un homme apostolique, dont le nom vénéré est béni de tous, — l’éloquent écrivain unitairien Channing, qui a mérité d’être appelé le Fénelon de l’Amérique [7]. Channing disait en 1837, à l’occasion de l’expédition contre le Texas et des projets contre le Mexique : « Si ce pays se connaissait lui-même ou était disposé à profiter de cette connaissance, il sentirait la nécessité de mettre sans retard un frein à la passion qui le porte à étendre son territoire… Nous sommes une nation inquiète, portée aux empiétemens, impatiente des lois ordinaires du progrès… Nous nous vantons de notre accroissement rapide, oubliant que dans la nature toute croissance noble est lente ‘noble growths are slow)… Peut-être il n’y a pas un peuple chez lequel les liens qui enchaînent aux lieux soient si relâchés. Même les tribus errantes sont attachées à un point du sol par les tombeaux de leurs pères ; mais les demeures et les tombeaux de nos pères ne nous retiennent que faiblement. Ce qui est connu et familier est souvent abandonné pour ce qui est lointain et inexploré, et quelquefois ces terres inexplorées n’en sont pas moins convoitées, parce qu’elles appartiennent à autrui… On dit que les nations sont gouvernées par des lois constantes comme celles qui régissent la matière, qu’elles ont leurs destinées ; que, par une nécessité pareille à celle qui fait écrouler un édifice caduc, les Indiens ont disparu devant la race blanche, et que la race mêlée et dégradée des Mexicains doit disparaître devant les Anglo-Saxons. Arrière ces sophismes ! Il n’y a pas de nécessité pour le crime ; il n’y a pas de destinée qui justifie les nations rapaces non plus que les joueurs et les brigands. Nous vantons le progrès de la société ; mais ce progrès consiste dans la substitution de la raison et du principe moral à l’empire de la force brute. Il est vrai qu’un peuple civilisé est toujours appelé à exercer une grande influence sur des voisins qui le sont moins que lui ; mais ce doit être pour éclairer et améliorer, non pour écraser et détruire. Nous parlons d’accomplir notre destinée ! Ainsi disait le dernier conquérant de l’Europe, et la destinée l’a relégué sur un rocher solitaire au milieu de l’océan, victime d’une ambition qui n’a été en définitive funeste qu’à lui. »

Channing montre ensuite les inconvéniens d’un grand empire pour la sûreté et la prospérité des États-Unis : » Nous attirerons en Amérique l’intervention des puissances européennes… Vulnérables sur beaucoup de points, nous aurons besoin d’une force militaire considérable ; de grandes armées demanderont de lourds impôts, et feront surgir de grands capitaines. Sommes-nous si las de la république, que nous lui donnions de tels gardiens ? La république a-t-elle résolu de périr de ses propres mains ? Qui ne sent que, si la guerre devient pour nous une habitude, nos institutions ne pourront être conservées !… Je ne suis point porté à peindre en noir notre condition morale… je ne désespère pus, je suis loin de désespérer. Parmi des présages menaçans je discerne des augures favorables, j’aperçois les remèdes et des influences qui peuvent combattre le mal. Je sais que ce qu’il y a de vicieux dans notre système fait plus de bruit et d’étalage que ce qui est sain. Je sais que les prophéties qui annoncent la ruine de nos institutions viennent en général des hommes exclus du pouvoir, et que beaucoup de prédictions sinistres doivent êtres mises sur le compte du désappointement et de l’irritation. Je suis sûr qu’un péril pressant réveillerait l’esprit de nos pères dans beaucoup de ceux chez qui cet esprit sommeille en ces jours de calme et de sécurité. Je pense qu’avec tous nos défauts, une plus grande somme d’intelligence, de sévérité morale, de respect de soi-même est répandue parmi nous que dans toute autre société. Cependant je suis forcé de reconnaître qu’une corruption qui menace la liberté et nos plus chers intérêts, qu’une politique qui peut donner à cette corruption un encouragement nouveau et durable, multiplier indéfiniment les crimes publics et particuliers, doivent être signalées comme la plus grande calamité qui nous puisse frapper. La liberté livre ses batailles dans le monde avec assez de chances défavorables : n’en donnons pas de nouvelles à ses ennemis. »

Détournons nos regards de ces perspectives alarmantes pour jeter un coup d’œil sur plusieurs établissemens scientifiques d’un véritable intérêt : l’institut de Smithson, le Patent-Office, où sont les modèles de toutes les machines inventées aux États-Unis, et un musée ethnographique ; enfin l’observatoire et l’établissement dans lequel on grave les cartes marines et terrestres du littoral des États-Unis.

L’institut de Smithson, qui porte le nom d’un particulier dont la munificence l’a fondé, est un établissement fort bien entendu ; il a déjà rendu et il est appelé à rendre de vrais services à la culture des sciences aux États-Unis. Les fonds dont il est dépositaire ont plusieurs emplois distincts : on y forme une bibliothèque, on y fait des cours. Le but principal est de publier des travaux scientifiques contenant des faits nouveaux. C’est dans les deux premiers volumes de la collection publiée par l’institut qu’ont paru les recherches de MM. Davies et Squier sur les curieuses antiquités dont j’ai parlé, les travaux de M. Hitchcock sur les pas fossiles, qui lui ont permis, d’après ces vestiges conservés à travers les siècles, de reconnaître et de classer un assez grand nombre d’espèces perdues. L’institut ne se borne pas à publier les résultats des recherches scientifiques, il en provoque de nouvelles ; il a organisé un système d’observations météorologiques sur l’étendue presque entière des États-Unis. Déjà, de cent cinquante points différens, des rapports mensuels lui sont transmis.

Un physicien distingué, M. Hare, a donné à l’institut une fort belle collection d’instrumens de physique. Dans un rapport que j’ai sous les yeux, je lis ces paroles : « Il ne serait point conforme à l’organisation qu’a reçue cet établissement de réserver l’emploi des instrumens aux personnes qui en font partie. On permettra l’usage de ces instrumens, sauf certaines restrictions, à tous ceux qui sauront s’en servir. Il peut en résulter que des instrumens seront perdus ou brisés ; mais la diffusion et le progrès de la science qui résulteront de cette manière d’agir compenseront largement les frais qu’elle pourra entraîner. » Cela est libéralement pensé, et rappelle le mot de sir Joseph Banks, qui avait aussi ouvert son cabinet de physique à ceux qui voulaient y expérimenter. Un jour le gardien vint tout en colère lui apprendre qu’un instrument de grand prix avait été cassé par un jeune homme ; sir Joseph se contenta de répondre en souriant : « Il faut que les jeunes gens cassent les machines pour apprendre à s’en servir. »

La collection d’histoire naturelle s’est élevée en une année à dix mille individus : ce sont surtout des poissons et des reptiles. Parmi les derniers figurent ces êtres curieux, appelés salamandroïdes, qui participent de la nature de deux classes d’animaux, qui ont des pattes comme les reptiles et des branchies comme les poissons. La collection renferme, m’a-t-on dit, plus de cent espèces propres à l’Amérique, et qui n’ont pas encore été décrites. Il est à regretter qu’une institution si sage soit logée dans un édifice si excentrique. C’est un nouvel exemple de cette singulière architecture qui prodigue hors de propos les créneaux, les tourelles et les ogives, et ici l’emploi en est d’autant plus à regretter, qu’il a coûté fort cher, que presque tout l’intérêt du fonds légué à l’établissement a été employé à bâtir ; cette somme eût été beaucoup mieux dépensée, si on eût construit un bâtiment plus simple et publié un certain nombre d’ouvrages de plus. On a fait comme pour le collège Girard, et l’on n’a pas élevé un monument qui vaille le palais de Philadelphie.

J’ai déjà eu occasion de parler de ce mélange de styles que les Américains se permettent, et que même ils semblent rechercher dans leur architecture. Je trouve ici un ouvrage où cette doctrine, à l’occasion de l’institut de Smithson, est exposée systématiquement. L’auteur, M. Owen, a fait de cet éclectisme la loi de l’architecture américaine ; il cherche quelles doivent être les autres conditions de cette architecture : partant de la nature du pays et du peuple, il arrive, par une argumentation ingénieuse, à de singuliers résultats. D’abord l’auteur pose en principe que l’architecture est un art d’utilité, qu’il n’y a pas d’excellence abstraite, parce qu’il n’y a pas de convenance absolue. On ne s’étonnera pas de cette théorie toute positive dans une esthétique écrite aux États-Unis. « Que ferions-nous, dit-il, dans notre âge utilitaire, de constructions religieuses tellement vastes, qu’au-dessus pût s’établir, comme à Luxor, un village avec ses habitans [8] ? » Ainsi voilà les vastes monumens religieux supprimés ; il suffit que dans chaque église il y ait de quoi placer les banquettes de la congrégation. L’auteur ajoute avec un sens tout pratique : « Les trésors que les Egyptiens prodiguaient pour la sépulture des morts, nous aimons à les approprier, ce qui est certainement plus sage, au comfort des vivans. » Les Égyptiens, selon Hérodote, disaient en effet que, la vie étant passagère, il fallait bâtir des maisons fragiles, et la mort étant pour toujours, des tombeaux éternels. Les Américains ne pensent pas ainsi : les Egyptiens étaient le peuple de la mort, ils sont le peuple de la vie. M. Owen dit encore : « L’architecture des États-Unis, née à la fois dans des climats éloignés et divers, doit s’écarter d’un type uniforme et se faire remarquer par sa variété. » Je ne trouve pas qu’il en soit ainsi : les américains reproduisent au contraire partout le même type de construction ; ils ont comme une ville stéréotypée qu’ils portent avec eux ainsi qu’une tente, et qu’ils dressent à l’est et à l’ouest, au nord et au midi. Enfin, de la liberté qui règne aux États-Unis, l’auteur conclut qu’il doit y avoir dans les monumens une certaine indépendance des différentes parties [9], dispensées, par le principe du self government sans doute, de correspondance et de symétrie.

Je ne crois pas à cette architecture de la liberté, et quelle que soit la tendance des états à ne point se subordonner les uns aux autres, je crois qu’il y aura toujours dans l’architecture des parties subordonnées, et je désire que l’absence de centralisation ne se traduise pas dans l’art par une incohérence qui le perdrait.

J’ai été heureux de rencontrer dans le secrétaire de l’institut de Smithson, M. Henry, l’homme qui en Amérique s’est occupé de l’électro-magnétisme avec le plus de suite et de succès. La théorie de l’électro-magnétisme, créée par mon père, m’inspire un intérêt bien naturel pour tous ceux qui ont marché sur ses traces. Un grand plaisir m’attendait à Washington, celui de trouver, dans une déposition judiciaire faite par M. Henry à l’occasion d’un procès où il s’agissait de se prononcer sur les droits de M. Morse à la découverte du télégraphe électrique, un hommage à la mémoire de mon père. Dans cette déposition, M. Henry a tracé l’histoire des découvertes électro-magnétiques, sans lesquelles, comme on sait, la télégraphie électrique était impossible ; mais ce qu’on ne sait pas aussi généralement, c’est que mon père avait pressenti l’application de l’électro-magnétisme à la transmission des signes télégraphiques assez longtemps avant que personne eût entrepris de réaliser celle admirable découverte, qui lui appartient aussi bien que l’idée de la navigation à vapeur appartient à Papin. M. Henry n’a jamais connu personnellement mon père et ne se doutait pas qu’il verrait son fils à Washington. Interpellé judiciairement dans l’affaire de M. Morse, après avoir mentionné les expériences faites par MM. OErsted, Arago et Davy, et la découverte sur laquelle mon père a fondé sa théorie de l’électricité dynamique, théorie aujourd’hui universellement adoptée, M. Henry a ajouté : « Ampère a déduit de cette théorie des résultats que l’expérience a depuis confirmés ; il a proposé à l’Académie des sciences de Paris un plan pour l’application de l’électro-magnétisme à la transmission des nouvelles à de grandes distances. Ainsi la découverte du télégraphe électrique a été faite par Ampère aussitôt qu’elle a été possible. »

Voici, en effet, ce qu’on lisait dans le premier mémoire de mon père sur l’action que les courans électriques exercent sur l’aiguille aimantée : « Autant d’aiguilles aimantées que de lettres qui seraient mises en mouvement par des conducteurs qu’on ferait communiquer successivement avec la pile, à l’aide de touches de clavier qu’on baisserait à volonté, pourraient donner lieu à une correspondance télégraphique qui franchirait toutes les distances et serait aussi prompte que l’écriture ou la parole pour transmettre la pensée. » Les procédés télégraphiques ont dû varier et se perfectionner ; mais il est impossible de méconnaître que la découverte du télégraphe électrique est là.

C’était sur une question de procédé que roulait le débat judiciaire où M. Morse était engagé. Dans l’histoire des travaux scientifiques dont le procédé de M. Morse n’est qu’une application, M. Henry a eu à parler de lui-même : il l’a fait avec une convenance et une sincérité parfaites ; mais il avait le droit de rappeler que des expériences faites en Amérique ayant donné lieu de penser que la force électro-magnétique s’affaiblissait rapidement en proportion des distances, c’était lui qui avait montré qu’on pouvait remédier à cet inconvénient bien avant les tentatives d’application de M. Morse, qui, sans ses perfectionnemens, n’auraient pas été praticables.

L’établissement connu sous le nom de Patent-Office (bureau des brevets d’invention) se compose de deux parties. Dans l’une sont des modèles de toutes les machines qui ont obtenu des brevets d’invention. À ces modèles correspond une description manuscrite de la machine, accompagnée de dessins. La description et les dessins sont mis à la disposition de ceux qui veulent les étudier. Dans une autre partie de l’établissement a été placée une collection d’armes, de vêtemens, d’instrumens, etc., appartenant aux sauvages de l’Amérique ou aux insulaires de l’Océan Pacifique, et aussi certaines choses qui n’ont rien à faire dans le musée, comme je le dirai bientôt.

On est très libéral pour les brevets d’invention. Le gouvernement américain les accorde à un prix moins élevé que ne le font les principaux gouvernemens de l’Europe ; mais, après avoir commencé par refuser le droit d’obtenir un brevet à tous les étrangers, on en est encore à leur faire payer ces brevets plus cher qu’aux natifs, ce qui ne me semble pas très raisonnable, car il est dans l’intérêt d’un pays que les étrangers viennent lui apporter le profit de leurs inventions. Au reste, même en Amérique, on réclame contre cet abus, né de la tendance fâcheuse qu’on appelle ici le nativisme.

Les Américains ont déjà mis dans le monde un certain nombre d’inventions importantes et dans tous les genres. À l’industrie ils ont donné la machine à séparer la graine de coton, imaginée par Whitney, et dont les résultats ont été immenses ; à l’agriculture, la machine à moissonner ; à la guerre, les revolvers, ces fusils et pistolets au moyen desquels on peut charger à la fois et tirer sans interruption douze coups de suite ; à la médecine, le chloroforme. Ils ont les premiers établi sur une grande échelle la navigation à la vapeur et le télégraphe électrique pour les communications du commerce et de la pensée. L’agriculture provoque aussi bien que l’industrie l’esprit inventif des Américains : dans une seule année, on a accordé des brevets d’invention à 2,043 inventeurs d’instrumens agricoles.

Les modèles de machines du Patent-Office auraient besoin d’être mieux exposés, comme le sont par exemple ceux du Conservatoire des arts et métiers de Paris. À Washington, on les entasse dans des armoires, d’où, il est vrai, on les tire sur la demande de ceux qui désirent les étudier ; mais l’effet général est nul, et l’on peut être curieux de considérer des machines sans avoir d’études à faire sur l’une d’elles en particulier. Si j’en jugeais par le seul de ces modèles que j’ai pu comparer avec ce qu’il représente, — le modèle de la machine à moissonner, — je dirais qu’ils sont trop petits et ne donnent pas une idée assez complète de l’original.

La collection du Patent-Office renferme un grand nombre d’objets intéressans, mais disposés sans beaucoup d’ordre. On trouve là pêle-mêle des os fossiles, des minéraux, des animaux empaillés, des poissons dans des armoires, où ils sont presque aussi invisibles que lorsqu’ils habitaient les profondeurs de l’océan. L’habit de Jackson figure parmi ces curiosités de toute sorte. J’avoue que j’ai peu de goût pour la défroque des personnages célèbres. On a dit qu’il n’y avait point de grand homme pour son valet de chambre ; or, en présence d’un vieux vêtement pompeusement exposé aux regards, le spectateur se trouve un peu traité comme un valet de chambre et médiocrement disposé à l’enthousiasme. Passe pour l’uniforme que Nelson portail quand il fut frappé du coup mortel, et qu’on montre à Greenwich. Le sang généreux dont il est, je ne dirai pas taché, mais paré, éloigne toute idée vulgaire. Il faut du sang pour faire d’un habit une relique.

Ce que je ne puis concevoir, c’est qu’on laisse parmi les échantillons dont se compose ce musée des enluminures très indignes d’y figurer, entre autres celle qui représente une femme couchée et dont la longue chevelure tombe jusqu’à terre, tandis qu’un petit monstre représentant, je pense, le cauchemar est assis sur sa poitrine. Chacun a pu voir à la porte des coiffeurs de Paris ce chef-d’œuvre, qui n’est autre chose qu’une réclame d’un marchand de pommade pour montrer combien la sienne fait croître abondamment les cheveux des dames. J’ai rencontré avec quelque surprise un tel objet d’art dans le musée ethnographique de Washington.

L’observatoire de Washington a, comme celui de Cambridge, été le théâtre de plusieurs observations astronomiques d’une certaine importance. En 1846, après la découverte de la planète Neptune, M. Walker, attaché à cet établissement, reconnut que cette planète avait été vue en 1795 par Lalande, qui l’avait prise pour une étoile ; ce qui fournissait des observations datant de cinquante années et mit M. Walker en état de déterminer les élémens de son orbite. La même année, M. Maury, directeur de l’observatoire, découvrit le premier ce fait singulier, que la comète de Biela s’était partagée en deux morceaux. Le ciel a ses révolutions comme la terre, et les astres se brisent comme les empires.

Dans cet observatoire se voit l’horloge électrique du docteur Locke, application ingénieuse de l’électro-magnétisme aux observations astronomiques, qui, combinée avec le télégraphe électrique, permet, selon l’expression de M. Maury, à un astronome observant à Washington de faire entendre à Saint-Louis les battemens de son horloge magnétique et de diviser, grâce à cet instrument, les secondes en centièmes avec la dernière exactitude. Les beaux travaux hydrographiques de M. Maury sont connus de toute L’Europe. Le patriarche de la science, M. de Humboldt, leur a rendu une éclatante justice. « Je vous prie, écrivait-il à un correspondant, d’exprimer à M. Maury, l’auteur des belles Cartes des vents et des courans, ma reconnaissance de cœur et mon estime. C’est une grande entreprise, aussi importante pour le navigateur pratique que pour le progrès de la météorologie en général. Elle a été considérée ainsi en Allemagne par toutes les personnes qui s’intéressent à la géographie physique. » Les cartes marines exécutées sous la direction de M. Maury, qu’il appelle Cartes des vents et courans, sont certainement un des plus beaux et des plus utiles résultats de la science nautique.

Convaincu que la routine faisait encore suivre aux navigateurs des routes qui n’étaient pas les meilleures, M. Maury demanda en 1842 aux capitaines de bâtimens américains de consigner sur leurs livres de route toutes les circonstances qui pouvaient influer sur la navigation, et de lui adresser le résultat de leurs observations. D’abord on se pressa peu de répondre à son appel ; mais de premières comparaisons entre quelques vieux livres de route conservés au dépôt de la marine ayant permis à M. Maury d’abréger de vingt-sept jours le voyage de Baltimore à Rio-Janeiro, les renseignemens affluèrent, et il y a maintenant mille bâtimens sur lesquels jour et nuit on fait volontairement les observations qu’il a demandées. M. Maury est parvenu aussi à réduire le temps moyen du voyage de Californie de cent quatre-vingt-sept jours à cent quatorze, c’est-à-dire à l’abréger de près d’un tiers.

Outre cette application pratique, les études de M. Maury l’ont conduit à des considérations élevées et neuves sur les causes des vents et des pluies, sur la nature des courans, sur les régions habitées par les différentes espèces de baleines. Ainsi il a reconnu que les moussons du sud-est soufflent avec plus de force que ceux de l’hémisphère septentrional, et il attribue cette différence à l’influence des grands déserts de l’Afrique, qui retardent ces vents en enlevant de grandes masses d’atmosphère pour remplir le vide produit par l’ardeur de leur soleil. Selon lui, ces plaines brûlantes agissent comme une fournaise en aspirant les vents de la mer pour remplacer l’air qui s’élève en colonne au-dessus d’un sol trop échauffé, « de sorte, ajoute M. Maury, développant les résultats généraux de cette influence de l’Afrique et de l’Amérique méridionale sur les vents, que si le pied de l’homme n’avait pas pénétré dans ces deux continens, on pourrait cependant affirmer que le climat de l’un est humide, que ses vallées sont en grande partie couvertes d’une végétation abondante qui protège sa surface contre les rayons du soleil, tandis que les plaines de l’autre sont arides et nues.

« Ces recherches semblent déjà suffire pour justifier l’assertion que, sans le grand désert de Sahara et les autres plaines arides de l’Afrique, les côtes occidentales de notre continent dans la région des moussons seraient en tout ou en partie un district privé de pluie, stérile et inhabité. De telles considérations captivent vivement l’esprit ; elles nous apprennent à regarder les grands déserts, les bassins méditerranéens, les plaines arides, comme des compensations dans le grand système de la circulation atmosphérique : -pareilles, continue M. Maury en employant une comparaison où l’on retrouve l’astronome, à ces contre-poids du télescope qui nous semblent parfois une gêne, elles sont nécessaires pour donner à la machine un mouvement doux et régulier. »

D’autres travaux qui se rapportent aussi à l’hydrographie marine, et qui font grand honneur aux États-Unis par la manière dont ils sont exécutés, sont ceux qui ont pour but de connaître à fond les côtes et les mers littorales des États-Unis. À la tête de ces travaux est placé, connue on l’a dit dans les comptes-rendus de l’Académie des sciences, « le célèbre M. Bache, au grand avantage de la science en général, et de la géographie en particulier. »

J’ai passé une journée à parcourir l’établissement que dirige M. Bache, dont l’infatigable complaisance n’a rien laissé d’inexpliqué à ma curiosité, vivement excitée par tout ce que je voyais. Une grande maison qu’il habite contient tout ce qui se rapporte à la confection des cartes qu’il fait exécuter, et dont il surveille les moindres détails, après avoir pris une part personnelle à cette grande exploration des côtes (coast survey), dont il est l’âme, et à laquelle son nom restera attaché. En parcourant les diverses parties de ce bel établissement, où tout marche avec une régularité et une activité parfaites, on assiste aux degrés successifs par lesquels passe la confection des cartes hydrographiques, on voit ces cartes en progrès, depuis la préparation du papier jusqu’à leur parfait achèvement. Elles sont gravées au moyen de l’électrotypie. Le cuivre, déposé par le courant galvanique, forme des saillies qui servent à produire les creux. Si l’on veut changer quelque chose à la gravure, on rase cette saillie ; il en résulte sur la carte un blanc où l’on ajoute à la main ce que l’on veut ajouter.

Tout est exécuté avec la plus grande précision et le soin le plus minutieux. Ainsi dans les cartes ordinaires, même les cartes marines françaises, que M. Bache proclame admirables, il arrive parfois que le mouvement de la presse pousse en avant et déforme un peu le dessin. Un ouvrier, M. Sexton, duquel Herschel a dit : « C’est le premier ouvrier mécanicien du monde, » a voulu remédier à cet inconvénient au moyen d’une presse hydraulique qui appuie sur le papier uniformément. J’en ai vu un essai en petit qui a réussi. Quant à l’électrotypie, dont on se sert pour les planches, un autre Américain, M. Mathiot, est parvenu, en chauffant la pile, à augmenter la quantité du cuivre déposé dans une proportion de un à trois, et il espère la sextupler. Le cuivre ainsi déposé a beaucoup de ténacité et ne cristallise pas, ce qui est un avantage, la cristallisation le rendant fragile. Ces perfectionnemens sont le fruit d’efforts individuels provoqués par le désir ardent et la confiance de faire mieux, désir et confiance qui se manifestent énergiquement dans tous les travaux scientifiques des Américains.

Sur les cartes marines, la vitesse du courant est indiquée par la largeur des lignes, sa direction par des flèches qui se contournent dans le sens des courans, et la rapidité des pentes par le rapprocher ment des hachures ; ainsi l’œil saisit sur-le-champ tout ce qu’il importe au marin de connaître. L’exécution de ces cartes était une tâche immense. Il a fallu combiner un grand travail de triangulation terrestre avec un travail plus grand encore, qui déterminât tout ce qui concerne les bas-fonds et les courans. Le premier est exécuté par des ingénieurs civils et des officiers de terre, le second par la marine des États-Unis.

On a déjà gravé quatre-vingt-dix cartes ; il en faut encore deux cent cinquante ; Dans quinze ans, le travail pour les côtes de l’est sera terminé. On ne saurait calculer à quelle époque tout pourra être achevé, car on ne sait pas ce que seront dans quelques années les rivages des États-Unis. Le congrès, qui est impatient de voir la fin de ce vaste travail, demandait, à M. Bache combien d’années étaient nécessaires pour l’achèvement de son œuvre ? Il a répondu : pour combien d’états ? Et il avait raison, car pendant ce dialogue un vote du congrès ajoutait le Texas aux États-Unis, et depuis il a fallu s’occuper de l’Orégon et de la Californie.

À ces travaux hydrographiques et géodésiques s’ajoutent d’autres études. On signale tous les points sur lesquels il est nécessaire d’établir des phares ; on désigne les obstacles à faire disparaître, comme ce rocher, dans la rade de New-York, qu’un Français, M. Maillefert, est en ce moment occupé à faire sauter. Des observations magnétiques sont aussi liées aux opérations du Coast Survey, et des cartes particulières indiquent la température des mers dans les différentes saisons. En somme, c’est une vaste entreprise très bien conduite, et dont l’utilité pour la navigation est considérable. « Il n’est presque aucune portion de notre littoral qui n’ait livré à nos observations des découvertes importantes, » dit M. Bache dans un rapport de 1850. Je n’en citerai qu’un exemple que je tiens de lui. La barre qui obstruait l’entrée de la rade de Mobile a été déplacée par les courans. On l’ignorait, et l’on évitait toujours cette barre, qui n’existait plus. On sait maintenant que cet obstacle a cessé d’être à craindre. Si, au contraire, une barre nouvelle s’est formée, on en est averti par les sondages, dont les résultats sont conservés soigneusement, comme une collection doublement utile, au point de vue de l’hydrographie et au point de vue de la géologie.

L’institut de Smithson, le Patent-Office, les travaux de l’observatoire, ceux de M. Maury et de M. Bache, forment, comme on voit, à Washington, un ensemble d’activité scientifique qui n’est pas sans importance et même sans grandeur. On doit en tenir compte dans une appréciation impartiale de la civilisation des États-Unis.

J’ai eu l’honneur d’être invité à dîner chez le président avec Kossuth, les speakers des deux assemblées législatives, M. Webster, d’autres ministres, et plusieurs des prétendans à la présidence prochaine. Là, j’ai été témoin d’une nouvelle scène de ce drame de la venue de Kossuth en Amérique, dont j’avais vu à New-York, il y a quelques semaines, l’exposition si brillante et en apparence si pleine de promesses. L’action, en avançant, s’est beaucoup refroidie ; elle languit et fait présager un dénoûment assez plat. On n’en est pas encore là. D’ailleurs le président et les hommes politiques qu’il avait aujourd’hui réunis à Kossuth honorent en lui un proscrit illustre à la délivrance duquel ils ont concouru, qui a choisi l’hospitalité de leur pays, et ils se respectent trop pour manquer d’égards envers lui. Il a été placé à la droite de Mme Fillmore, et Mme Kossuth a la droite du président ; mais du reste, ni avant, ni pendant, ni après le dîner, il n’a été fait, à ma connaissance, aucune allusion à la cause de la Hongrie. Je n’ai vu que de la politesse pour l’homme, mais nulle expression à haute voix de sympathie pour sa cause, quoique certainement cette sympathie fût dans tous les cœurs, rien surtout qui pût l’encourager à espérer une intervention politique des États-Unis dans les affaires de l’Europe. Kossuth, qui a le tort d’aimer les costumes de fantaisie, portait une lévite de velours noir, et m’a semblé beaucoup moins imposant dans cette tenue que quand il haranguait, appuyé sur son grand sabre, dans la salle de Castle-Garden, à New-York. Peut-être étais-je moi-même sous l’impression du refroidissement général. Autre chose est un homme accueilli comme un héros par une foule enivré, quand il n’a pas encore dit ce qu’il prétend obtenir et qu’il apparaît seulement comme un martyr de la liberté, et ce même homme quand il s’est montré chimérique dans ses prétentions, malhabile dans ses discours malgré son éloquence, et que le bon sens du peuple qui l’accueillait avec transport a détaché en partie de son front l’auréole dont l’enthousiasme de ce peuple l’avait environné. Kossuth vu de près dans ce salon où on ne le cherchait point, où on évitait de lui parler politique, et où il était forcé, pour dire quelque chose, de discuter sur l’étude de l’histoire et sur les langues ; Kossuth mécontent, mal à l’aise, Kossuth tombé, me paraissait, je l’avoue, tout différent de Kossuth radieux et triomphant.

Si l’on peut être partagé à quelques égards sur le compte du tribun magyar, il est impossible de ne pas s’intéresser sans mélange à Mme Kossuth, courageuse et fidèle compagne du proscrit, et pour laquelle on voudrait que le succès de son époux en Amérique durât plus longtemps. Elle a adressé une réponse charmante à une dame qui fait en ce moment un cours à New-York sur l’émancipation de la femme, et qui voulait l’engager dans cette cause : « Ma vie a été si agitée, a dit Mme Kossuth, que je n’ai pas eu le temps d’étudier la question dont vous me parlez ; mais ayant le bonheur d’être la femme d’un homme qui inspire à tant d’autres l’admiration que je ressens pour lui, vous trouverez naturel que je n’aie jamais songé à lui disputer l’empire. » Du reste, le dîner a été fort agréable. Les prétendans whigs et démocrates à la présidence, parmi lesquels il faut compter M. Fillmore lui-même, puis M. Webster, le général Cass, le général Scott, vivaient fort bien ensemble. L’abolitioniste Siward causait gaiement avec les partisans du compromis. Le dîner ne valait pas tout à fait ceux de M. de Sartiges, mais il n’était pas non plus trop républicain, et tout dans les manières de M. Fillmore avait un cachet de simplicité digne et bienveillante qui me semble faire de lui le type de ce que doit être un président américain.

Maintenant que j’ai vu le Canada, le nord et l’ouest des États-Unis, Boston, New-York, Philadelphie, Washington, des écoles, des prisons, des hôpitaux, des élections, des fêtes populaires, le congrès et le président, je commence à avoir envie de voir autre chose. Le froid qui m’a surpris, et qu’il n’était nullement dans mes intentions de rencontrer, me presse d’aller chercher un climat plus doux d’abord dans la partie méridionale de l’Union, à Charleston et à la Nouvelle-Orléans, puis à la Havane, puis peut-être au Mexique. C’est un pays où il n’est pas aussi facile d’arriver et de voyager qu’aux États-Unis ; mais on le dit curieux par ses antiquités, admirable par les beautés naturelles qu’il présente, unique par la diversité des climats qu’il réunit et rapproche. Je trouve une tentation de plus dans la rencontre que j’ai faite ici de M. Calderon, qui fut ministre d’Espagne à Mexico avant de l’être à Washington, et de la femme spirituelle qui porte son nom et qui a écrit un très intéressant ouvrage intitulé la Vie à Mexico. L’obligeance de M. Calderon et les honorables souvenirs qu’il a laissés au Mexique m’y assureraient de précieuses recommandations ; mais Mexico est un peu loin de Paris, où il faut être dans quatre mois pour rouvrir mon cours. Tout cela est bien tentant et bien difficile ; nous verrons. En attendant, je pars demain pour le sud. Le sud, c’est un but de voyage qui me séduit et m’entraîne toujours.


J.-J. AMPERE.

  1. Voyez les livraisons des 1er et 15 janvier, des 1er et 15 février, des 15 mars et du 1er et du 1er mai.
  2. J’ai eu beaucoup à profiter dans les entretiens de M. Boileau, aujourd’hui premier secrétaire de la légation française de Washington, après être sorti le premier de l’École polytechnique, ce qui est assez rare pour un diplomate. M. Boileau s’est livré à une étude approfondie du bassin houiller de la Pensylvanie et de l’exploitation de ce bassin : ses entretiens sur ce sujet m’ont dédommagé de n’avoir pu faire dans le pays des mines de for et des houilles une excursion que la saison rendait impossible.
  3. Depuis mon départ, on m’a raconté la réception que lui a faite le sénat. Cette réception donnait quelque embarras. M. de Lafayette, reçu de la même manière, avait été complimenté officiellement et avait répondu, ce qui avait parfaitement convenu à tout le monde ; mais ce précédent inquiétait : on craignait que Kossuth ne voulût parler aussi, et que son discours ne fût compromettant pour le congrès ; d’autre part, un manque d’égards envers l’hôte de la nation eût déplu universellement. Voici ce qu’on a imaginé, A peine a-t-il eu pris place dans l’assemblée sur l’invitation du speaker, qu’un sénateur s’est levé et a dit qu’un grand nombre de ses collègues désirant faire connaissance personnellement avec l’illustre champion de la liberté, le héros hongrois, etc., il demandait que la séance fût levée.
  4. En parcourant les actes du congres, il m’en tombe un sous la main qui se rapporte à un homme dont le nom doit être prononcé avec reconnaissance par tout Français et tout Américain, c’est M. Vattemare, qui par sa persévérance est parvenu à établir entre la France et les États-Unis un échange de livres auquel nous devons de posséder à Paris une collection d’ouvrages sur ce pays plus complète qu’aucune de celles qu’il possède lui-même. Presqu’à chaque pas que j’ai fait en Amérique, j’ai rencontré des témoignages de la gratitude des Américains pour M. Valtemare ; j’aime à placer ici l’expression de la mienne.
  5. il ne faut pas être trompé par les mots. Les fédéralistes américains étaient ceux qui tendaient à faire prévaloir dans une certaine mesure l’unité gouvernementale, et les Fédéraliste fut écrit pour combattre l’excès de ce que nous sommes accoutumés en France à appeler le fédéralisme. Les fédéralistes d’Amérique furent ainsi nommés parce que leurs adversaires étaient pour une fédération encore moins fortement liée et gouvernée.
  6. Halcyon days.
  7. A Letter on the Annexation of Texas to the United-Stales, by William Channing.
  8. Ce n’est pas à Luxor qu’un village a été construit sur la plate-forme d’un temple égyptien, c’est sur la rive opposée du Nil, à Medinet-Abou.
  9. No forced inexorable correspondence of parts.