Promenades Littéraires (Gourmont)/Jean Moréas
JEAN MORÉAS
Dans l’élaboration des écoles littéraires qui se sont régulièrement succédé depuis un siècle, les petites revues ont toujours joué un rôle important. On a conservé ou retrouvé le souvenir du Mercure de France que régissait Chateaubriand, du Conservateur, organe de Victor Hugo, du Globe (un journal, à la vérité), où domina Sainte-Beuve. La Revue des Deux Mondes fut, en ses beaux jours, une petite revue. Les seconds romantiques eurent la Revue française, où parut Baudelaire ; les Parnassiens, la République des Lettres ; les néo-Parnassiens, la Revue du monde nouveau ; les naturalistes, la première Revue indépendante. J’abrège cette nomenclature, qui n’intéresse que les curieux de livres ; pourtant l’histoire littéraire ne peut s’écrire sans le secours des petites revues et qui ne les connaît pas demeure dans l’ignorance et dans le vague. Ce sont les vraies et les seules sources, comme au dix-septième siècle, les « recueils » ; dans presque tous les cas, du moins, le livre ne se présente qu’en second témoignage. Les petites revues ont une importance particulière pour le poètes, dont elles accueillent d’abord les œuvres par fragments, et pour la critique littéraire, qui ne paraît souvent que là. Elles sont donc indispensables pour l’histoire du symbolisme, qui fut surtout une œuvre de poètes et de critiques : on ne peut saisir que là son expression originelle, sa signification esthétique.
J’étais resté assez étranger au mouvement dessiné par mes contemporains, vivant très solitaire en de peu littéraires quartiers, ne connaissant que des noms qu’un écho parfois me renvoyait, ne lisant que des œuvres anciennes, lorsque, tel après-midi sous les galeries de l’Odéon, je me mis à feuilleter la Vogue, dont le premier numéro venait de paraître. À mesure, je sentais le petit frisson esthétique et cette impression exquise de nouveau, qui a tant de charmes pour la jeunesse. Il me semble que je rêvai encore plus que je ne lus. Le Luxembourg était rose d’avril naissant, je le traversai vers la rue d’Assas, pensant beaucoup plus à la littérature nouvelle qui coïncidait pour moi avec le renouveau des choses qu’à l’affaire qui m’appelait de ce côté de Paris. Ce que j’avais écrit jusqu’alors m’inspira soudain un profond dégoût. Je pensai aussi avec amertume au petit journal où, baudelairien innocent, j’avais envoyé des vers, du fond d’un collège de province ; et je me disais que, si j’avais persévéré, j’aurais pu écrire dans une de ces émouvantes petites revues et participer directement aux joies que je venais d’entrevoir. J’y parvins, car mon orientation littéraire se trouva, en moins d’une heure, radicalement modifiée et quatre ans plus tard je publiais Théodat dans la Revue indépendante.
Cependant, il ne faut pas oublier les précurseurs, ceux qui tracent les premiers croquis que d’autres souvent n’auront qu’à modeler pour donner aux figures leur forme et leur vie définitives. Bien avant ces recueils, dont la qualité et la durée ont fait la force, bien avant la floraison de 1885-86, un petit journal, dès 1882, avait inquiété l’opinion littéraire, agité le boulevard Saint-Michel, éveillé des espérances confuses. Il avait assez mal débuté sous le nom peu séduisant de Nouvelle Rive gauche et, dès les premiers numéros, pris parti contre Verlaine et la poésie nouvelle. Chose singulière, c’était le futur admirateur le plus dévoué et le plus clairvoyant de l’œuvre verlainienne qui se livrait au plus cruel dépeçage des théories esthétiques du grand poète. Sous un pseudonyme transparent, Charles Morice y bafouait l’Art poétique dont il ne sentait aucune des délicieuses et révolutionnaires imprécisions. Chose plus singulière encore, Verlaine répondit par une lettre navrante de lâcheté où il abandonnait à peu près tous ses principes, trahissant sa nature et son génie pour un accord et quelques applaudissements momentanés. Peu après, Verlaine publiait, dans la Nouvelle rive gauche, des fragments de Jadis et naguère, des Poètes maudits, des Mémoires d’un veuf. Entre temps le journal avait pris un titre plus général, Lutèce, et sa notoriété avait assez grandi pour que vinssent y collaborer François Coppée, Léon Cladel et que Barbey d’Aurevilly se fût aperçu de son existence. Lutèce fut célèbre pendant trois ans, et étaya quelques réputations dont la plus éclatante fut celle de Moréas, qui domina d’abord toutes les autres.
Le jeune Hellène, venu d’Athènes à Paris pour être poète français, ne différait guère que par le nombre des années du Moréas que nous avons vu mourir hier dans la gloire. Sa naïve vanité était pareille, pareils ses éclats de voix, sa manière de formuler en syllabes rythmées de brefs et cruels jugements, pareil son noctambulisme et son besoin de traîner de brasseries en cafés son inexprimable ennui, pareil, lui si ordonné et si mesuré dans ses vers et dans sa pensée, son dédain, dans la vie pratique, de tout ordre, de toute mesure, de tout bon sens. Ce désordre peut-être n’était tel qu’au regard des habitudes générales. Rien dans sa vie n’est comparable à celle de Verlaine. C’est fort régulièrement et l’esprit fort libre qu’il rentrait chez lui sur les huit heures du matin et se mettait à sa table de travail, quand le sommeil ne le pressait pas. Il aimait à donner ses après-midi à la Bibliothèque nationale, où toute la poésie française, de la Cantilène de Saint-Eulalie à Victor Hugo lui passa méthodiquement par les mains. Il y faussa, pour un temps, du moins, le fil de son originalité, mais acquit à ce commerce une connaissance profonde de la langue française qu’il avait d’abord traitée un peu en barbare. Ses petits volumes de vers marquent chacun une étape de cet état d’espoir et de science linguistique : la dernière fut celle des Stances, où le poète enfin dépouille le vêtement compliqué de l’érudit et montre l’homme tel que l’ont façonné les mornes péripéties de la vie. C’est l’heure du regret et aussi celle du stoïcisme et peut-être celle de la vraie beauté, celle où l’âme s’épanouit riche et lourde fleur, aux dépens de la tige qui décline et penche.
Au temps de Lutèce, Moréas s’était imposé à l’attention moins peut-être par son génie poétique, encore incertain comme sa langue même, que par l’étrangeté de son verbe, son attitude insolente, son fracas de chef d’école. Est-ce lui qui créa le mot symbolisme, est-ce lui, veux-je dire, qui l’imposa à la littérature nouvelle ? La question est obscure, comme la signification même du mot dont il semble que l’on se soit peu soucié dans les premiers jours. Il apparaît, je crois, pour la première fois, dans un article où Moréas (Le XIXe Siècle, 11 août 1885) répondant à la chronique de M. Paul Bourde, essaie d’expliquer les tendances des jeunes poètes. Jusque là le rare public qui s’intéressait à ces ébats les qualifiait de Décadents et ils ne semblaient pas autrement froissés du terme, dont même ils se montraient assez fiers. Malgré un petit journal éphémère, le Symbolisme, lancé à cette époque par Moréas lui-même, avec Paul Adam et Gustave Kahn, l’épithète de décadent prévalut longtemps et eut même son heure de gloire avec la Décadence, et avec le Décadent, surtout, qui semble un instant avoir centralisé le nouveau mouvement littéraire. Selon que l’on donne à ce mouvement tel ou tel nom, son importance croît ou décroît singulièrement. Décadent, il n’est que l’amusement de jeunes gens qui prolongent jusqu’au malaise l’état d’esprit de Baudelaire et, au lieu de suivre leur propre génie, s’acharnent à de laborieuses imitations, confondent l’obscur avec le beau, l’inconnu avec le nouveau, le singulier avec l’original. Symboliste, ce même mouvement va prendre une toute autre apparence. Il exhibe du coup de hautes prétentions esthétiques et mêrne philosophiques. Les formes littéraires vont peut-être se trouver renouvelées. Cela en valait la peine et on comprend le désir de Moréas, qui, ce jour-là, du moins, fit preuve d’une belle perspicacité. Il s’agissait de réagir contre la platitude naturaliste qui bornait la littérature de tout ordre à ne plas être qu’un inventaire et, selon le mot de Zola lui même, un procès-verbal d’huissier. C’est peut-être ce qu’ils appelaient saisir la nature. Or, disaient les futurs symbolistes qu’est-ce qu’un récit, qu’est-ce qu’un poème qui ne contient que des faits, que des descriptions ? Rien du tout. Il faut pour être valables, qu’ils enserrent en leur tissu une idée, une signification, un symbole, que, par cela même, ils s’élèvent peu à peu par le déploiement de leur dessin, du particulier au général, du relatif à l’absolu. C’était le plan d’une littérature de chefs-d’œuvre, puisque ce que les hommes appellent ainsi, c’est l’œuvre littéraire qui au moyen des faits les plus ordinaires comme aussi les plus rares de la vie se réalise de telle sorte qu’elle semble avoir atteint l’absolu, et qu’on ne puisse y ajouter ni en retrancher rien.
Si le symbolisme ne réalisa pas une profusion de telles œuvres, il vit au moins naître de belles intentions et la qualité de la production littéraire en fut singulièrement rehaussée, cependant que le naturalisme en recevait une telle blessure qu’il se mit, lui-même, à chercher, assez maladroitement, une orientation nouvelle. Le symbolisme, mal compris, a laissé des traces profondes dans les dernières œuvres d’Émile Zola et l’on découvrira peut-être un jour que c’est lui qui en a tenté la réalisation la plus large et aussi la plus inquiétante.
Mais nous voilà fort loin de Moréas qui, éteint ce premier feu de polémiques, retourna à ses études et ne réalisa plus rien avant d’avoir abjuré l’esthétique du Pèlerin passionné, avant d’avoir enfin découvert Ronsard, Malherbe et Racine qu’il réconcilia dans les Stances et dans Iphigénie. S’il reste quelque chose de lui, et la supposition contraire semblerait bien injurieuse à ses admirateurs, c’est dans les Stances qu’il faut le chercher. Il y a là vraiment quelques morceaux qui, quoique un peu brefs, un peu trop serrés, donnent l’impression du définitif. C’est au déclin précoce de sa vie qu’il chanta de la voix la plus ferme, encore que la plus désabusée :
Quand reviendra l’automne avec les feuilles mortes
Qui couvriront l’étang du moulin ruiné ;
Quand le vent remplira le trou béant des portes
Et l’inutile espace où la meule a tourné ;
Je veux aller encor m’asseoir sur cette borne
Contre le mur tissé d’un vieux lierre vermeil,
Et regarder longtemps, dans l’eau glacée et morne,
S’éteindre mon image et le pâle soleil,
Après cela, il n’y a plus que la mort. Il l’attendait, elle l’atteignit, et plus d’une semaine ils se regardèrent face à face, sans que ses paupières eussent tremblé un instant. Irrité de la lenteur des jours et du délai, il s’entretenait avec ses amis, récitait des vers de Ronsard, regardait le ciel pâle et les arbres sans feuilles, sûr que sa mémoire surnanagerait au fleuve d’oubli, n’ayant pas d’autre espérance et aucun regret de sa vie, dont les dernières années lui avaient été amères. C’est peut-être le plus beau spectacle qu’il ait donné, son plus beau poème, et le plus digne de sa race, dernier des Homérides. Comme il avait sauvé le symbolisme à sa naissance en lui trouvant un nom digne de lui, il en sauvait la mémoire, compromise dans les aventures de mysticisme, par l’exemple philosophique de sa mort.
C’est à ce moment là que la position littéraire de Moréas fut le plus incontestée ; il y eut un concert d’exaltations dont la musique n’est pas encore retombée des sons, comme des étincelles de feu d’artifice, flottent encore dans l’air et le moment n’est peut-être pas encore venu d’un jugement définitif. Cela importe peu d’ailleurs, le but de ces Souvenirs et la manière de leur auteur étant beaucoup plus de faire connaître les choses que de les apprécier, doctoralement. Tout jugement littéraire est revisable et d’abord celui des contemporains, suspect de préventions amicales ou d’inimitiés personnelles. Il est bon tout de même qu’à défaut de sentence ceux qui ont un peu vécu dans l’atmosphère d’un écrivain apportent sur l’œuvre et sur l’homme leur témoignage. Témoignages, c’est précisément le titre qu’a donné à ses études de littérature contemporaine un nouveau et ingénieux critique, M. Marcel Coulon. On y trouvera un chapitre fort documenté, un peu enthousiaste peut-être, mais qui représente bien l’opinion que l’on a pu se faire de Moréas quand on l’a beaucoup fréquenté et connu par ses conversations autant que par ses livres. Sous la confusion des résultats il y eut en lui une remarquable unité d’efforts, un sens certain de la continuité. Très peu soumise à l’inspiration, beaucoup moins dominée qu’il n’est ordinaire, par l’idée de la femme et de l’amour, la poésie de Moréas rappelle plus qu’aucune autre celle des grands artistes volontaires et lettrés du xvie siècle, JI n’était pas de ceux qui se fient à leurs dons naturels pour exprimer leurs sentiments selon l’esthétique à la mode et s’il trouva un jour l’instrument parfait qu’ils réclamaient ce fut après avoir essayé tous les autres et en avoir vérifié les sons et les cordes. Il y eut en lui du du Bellay, son amour d’une langue pure aussi bien que renouvelée en fait foi, mais il ne sut pas toujours vaincre les incertitudes d’un verbe modelé sur trop de formes et tels de ses poèmes du Pèlerin passionné rappellent plutôt les pastiches de Clotilde de Surville que la langue de la Pléiade. Il y a un mauvais Moréas, qui semble un mosaïste empruntant ses petits cubes colorés à tous les siècles et à toutes les manières avec plus de souci de l’effet que du goût. Quand il se mit en tête d’être parfait, et il y réussit, il était arrivé à Malherbe et même à Racine et c’est là qu’il s’arrêta : les Stances sont la dernière étape d’un long voyage.
Pour tout cela, Moréas est un phénomène unique dans l’histoire de la poésie moderne spontanée et improvisée, et si les poètes sont toujours des phénomènes, les phénomènes uniques sont assez rares pour qu’on ne les oublie pas.