Propos d’exil (éd. 1928)/Une relâche de trois heures
UNE RELÂCHE DE TROIS HEURES
GRANDE ROUTE DE CHINE EN FRANCE
… Neuf heures du soir, dans un café où tout est ouvert et où il fait très chaud. Des tables douteuses, sentant l’anis et l’eau-de-vie. Des murs d’un blanc sale, ornés de chromolithographies représentant la reine Victoria et sa famille. Deux filles blondes, deux bar-maids, se multiplient, avec mille grâces, autour de quelques messieurs basanés, en veston blanc, qui parlent différentes langues d’Europe. — Il fait très chaud, très chaud ; autour des lampes à pétrole accrochées au plafond, bourdonnent des moustiques et des phalènes. Un garçon anglais tourne la manivelle d’un piano-mécanique d’où sort un air connu d’opérette ; — et cela semble détonner beaucoup avec une rumeur plus étrange qui arrive du dehors.
Par la devanture grande ouverte, deux ou trois kilomètres de rue droite, avec un flot de voitures, des milliers de lanternes, un torrent qui roule.
On dirait le boulevard parisien, un soir d’été. — On regarde, et on s’étonne de voir passer des gens en robes de magot, sentant l’opium et le musc, et puis beaucoup de dos nus, à peau jaune, avec des queues qui pendent… De près, tout cela qui jouait l’Europe, n’est qu’un bizarre et immonde grouillement chinois !… Les trois quarts de ces équipages rapides, en guise de chevaux, sont attelés d’hommes coureurs : ceux qui traînent, Chinois nus, la queue roulée en chignon, le chapeau taillé en abat-jour ; ceux qui se font traîner, Chinois aussi, la queue au vent, se carrant avec des éventails. Chinoises, les boutiques ; chinoises, les lanternes peintes ; chinoises, les voix, les clameurs, les disputes. — Tout cela jaune, empressé, rapace, simiesque et obscène. — Une chaleur lourde d’orage ; des odeurs de sueur humaine, de fruits fermentés, de comestibles repoussants étalés par terre ; d’encens qui brille et de fientes ; — et le musc dominant tout, d’une façon irritante, écœurante, insoutenable…
Cette ville, c’est Singapour. Dans la foule passent aussi des Indiens beaux comme des dieux, des Malabars, des Malais, des Parsis, des Anglais en casque de liège, des matelots de toutes les marines, et des dames galantes exportées par le Japon ; mais, au milieu de la fourmilière chinoise, ils sont comme noyés et perdus.
Le long de la grande rue centrale, les temples de tout ce monde se dressent sous le ciel éternellement lourd : pagodes hindoues à mystérieuses figures ; pagodes de Chine à diableries horribles ; mosquées musulmanes ; églises du Christ, protestantes ou romaines… toutes, côte à côte, dans une inquiétante fraternité que des policemen anglais sont chargés de maintenir.
Dix heures du soir. — Un estaminet à musique. — Il est construit en bois, mais dans des proportions monumentales, avec une colonnade sévère imitant en dérision un temple grec. Un orchestre de femmes hongroises y exécute bruyamment une valse de Strauss. Après, c’est une Bordelaise qui vient dire sur l’estrade sa chanson de barrière. Et des Indiens marchands d’oiseaux circulent parmi les tables des buveurs de pale-ale, offrant des bengalis, d’étonnants perroquets, et des perruches multicolores que l’on croirait peintes.
Deux cents mètres plus loin, un square paisible ; des misses s’y promènent sur une pelouse verte, tondue à l’anglaise. Au milieu, une grande église au clocher noir, d’un style saxon. — Mais dans l’air, il y a des pesanteurs accablantes, et des vols de lucioles…
Onze heures du soir. — À deux pas des voitures et de la foule, la grande cour qui entoure la pagode hindoue est vide et silencieuse. Il y fait clair de lune, — un de ces clairs de lune de l’équateur, qui sont comme un grand jour rose. La pagode dessine, sous cette lumière d’une nuance rare, ses dômes multiples qui sont faits de rangées et de pyramides de dieux ; avec ses grandes ombres bleuâtres, elle semble légère comme une chose enchantée qui peut disparaître ; on la dirait imprégnée d’essences surnaturelles, et une tranquillité religieuse règne alentour. — On se sent fort loin de toute cette Chine abjecte qui grouille dehors. — Par les portes ouvertes du sanctuaire, on voit des lampes suspendues qui brûlent. Des dieux à grandes têtes méchantes apparaissent aussi tout au fond, entourés de symboles inconnus ; il y a devant eux des jonchées de fleurs sans tige répandant un parfum de jasmin et de tubéreuse.
Trois ou quatre Indiens sont là qui veillent, jeunes hommes à peine vêtus d’un pagne court, avec des chevelures de fille tombées très bas sur les épaules ; ils ont l’expression sauvage, et le blanc de leurs yeux ressemble à de l’émail. Leur figure est belle et leurs joues sont imberbes ; mais, sur leur poitrine ronde, croît une révoltante fourrure noire ; leur ensemble étonne et repousse : on dirait qu’ils tiennent de la femme, du singe et du fauve.
Dans ce voisinage des dieux, ils causent et ils rient, très librement, comme des familiers.
L’un d’eux prend une brassée de fleurs de jasmin enfilées en guirlandes, et traversant la cour, sous la claire lune rose, il s’en va jusqu’à une sorte de chapelle, très petite et solitaire, où est reléguée une idole qui paraît plus ancienne. C’est un dieu à six bras, avec une haute coiffure et de gros yeux de verre, l’expression sinistre et féroce, l’attitude vivante, contournée, tourmentée ; il est là tout seul, en compagnie d’une petite lampe qu’on a par déférence allumée devant lui.
Et l’éphèbe pose à ses pieds, dans un plat par terre, ses fleurs de jasmin, sans seulement le regarder, comme on porterait à une bête sa nourriture…
Minuit. — Les dernières maisons de Singapour et ses dernières lumières ont disparu derrière un repli du sol ; c’est la pleine campagne, la pleine verdure. Aux portes mêmes de la ville commence le fouillis vert, puissant, inextricable, qui couvre toute cette presqu’île malaise.
Quelle nuit il fait, et comme c’est beau ! Des arbres qui jouent nos chênes, nos peupliers, nos magnolias, mais dans des proportions très agrandies ; et puis ils sont couverts de larges fleurs odorantes.
Et des fougères, et des palmiers ! Des palmiers affectant toutes les formes, et luisant sous la lune comme des feuillages de métal ; d’abord les cocotiers aux immenses palmes majestueuses ; puis les arékiers portant des bouquets de plumes frisées, à d’extrêmes hauteurs, tout au bout de longues tiges frêles, fines et droites comme des joncs de marais. Et les plus étranges de tous, les arbres-du-voyageur, aux grandes feuilles très symétriquement déployées sur un seul plan, comme la queue d’un dindon qui fait la roue, — semblables à de gigantesques écrans de Chine plantés dans les bois. Et toute cette verdure, si verte que, même à minuit, sous cette lumière rose de la lune, elle est encore d’un vert merveilleux.
Le chemin était bien solitaire. Mais voici, du bout de la voûte de branches, les lanternes de plusieurs voitures qui arrivent grand train, sans le moindre bruit de chevaux.
Elles passent. Elles sont toutes petites ; chacune montée par un matelot anglais en tenue blanche, et attelée d’un Chinois nu, haletant de fatigue.
Évidemment ils font une joute, ces marins, ils tiennent une gageure au premier rendu : très corrects et graves, ils excitent leurs coureurs de louage par de petits cris, des appels de langue et des battements de mains.
Eux passés, disparus, tout retombe dans la tranquillité mystérieuse de minuit. On y voit trouble, comme à travers une buée verte, sous ces voûtes d’arbres qui tamisent de la lumière douce ; mais de temps en temps de clairs rayons de lune descendent d’en haut, par des trouées, éclairant des découpures de fougères, ou de grandes palmes admirables, immobiles comme dans un jardin de féerie.
Oh ! ce silence, cette splendeur, cette musique légère de cigales, ces senteurs de terre, d’aromates, de fleurs !
Et toujours l’odeur irritante du musc dominant tout, même en plein bois. Tout est musqué, dans ce pays malais, jusqu’à des bêtes nocturnes pareilles à des rats, qui à chaque minute traversent le chemin très vite, en faisant tout d’un coup : « couïc ! couïc ! couïc ! » avec des petites voix joyeuses d’oiseaux, et laissent dans l’air lourd la traînée musquée de leur odeur…