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Proudhon - De la Capacité politique des classes ouvrières/III,7

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De la Capacité politique des classes ouvrières
Troisième partie.
Chapitre VII.
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Chapitre VII. — Instruction publique. — Que l’instruction du peuple, telle qu’il a droit de l’obtenir, est incompatible avec le système économico-politique adopté par l’Opposition et le Gouvernement. Conditions d’un enseignement démocratique.


Messieurs les députés de l’Opposition prétendue libérale ont fait un certain bruit de ce que l’on appelle enseignement gratuit et obligatoire, qu’ils ont mis le Gouvernement impérial en demeure d’établir. Moyen charlatanesque de popularité, qui ne manque guère son effet sur la multitude ; au fond, jonglerie insigne et triste capucinade. J’ai vu en Belgique le parti libéral jeune, ainsi qu’il aime à se désigner, se promettre un superbe triomphe de cette ridicule utopie. Battu sur tous les points par le parti libéral vieux, il en a été pour la honte, et le seul résultat que la Belgique ait retiré de cette discussion, c’est que le Peuple, auquel on a l’air comme chez nous de s’intéresser si fort, commence à crier : Ni cléricaux ni libéraux ! Ni libéraux vieux ni libéraux jeunes !

Il faut avouer que dans la dernière session du Corps législatif notre Opposition s’est merveilleusement comportée avec le Pouvoir. Elle lui a préparé, mitonné autant de victoires qu’il en a voulu. Par deux fois, lors de la discussion de l’adresse, et, en dernier lieu, à propos du vote du budget de l’instruction publique, il lui a été prouvé, par faits et chiffres, qu’aucun Gouvernement n’avait fait pour l’instruction du peuple autant que le Gouvernement impérial ; qu’il était allé au-devant de tous les désirs de l’Opposition ; qu’il avait même plus fait qu’elle n’avait cru pouvoir demander ; que depuis le 2 Décembre l’enseignement populaire avait fait de notables progrès ; qu’on ne pouvait pas, en un jour, chasser l’ignorance pas plus qu’on ne peut éteindre la misère ; mais que déjà il était permis de dire que c’était moins l’instruction qui manquait au peuple que le peuple lui-même qui par son inertie manquait à l’instruction ; que presque partout l’instruction était gratuite, mais que l’embarras était de la rendre obligatoire, et que si l’Opposition possédait ce secret, le Gouvernement ne demandait pas mieux que de le connaître. C’était chose amusante de voir les jérémiades philanthropiques de M. Jules Simon amener des réponses positives, péremptoires qui, si elles n’ôtaient rien à la générosité de ses sentiments, lui faisaient voir du moins qu’avant de se lancer dans la critique, il eût bien fait de s’informer de l’état des choses et des efforts de l’Autorité.

C’est ainsi que nos honorables de l’Opposition, grands citoyens, cherchent à droite et à gauche des occasions d’attaque, car il faut qu’ils attaquent, et se font des misères et des négligences du Pouvoir un marche-pied pour leur ambition. Jamais le parlementarisme ne m’a semblé plus misérable que dans cette circonstance ; jamais il ne m’a inspiré tel dégoût. J’ai vu, sur cette question de l’enseignement populaire, toujours lamentable et toujours sans remède, car je ne saurais prendre pour guérisons de vains palliatifs, j’ai vu, dis-je, le Pouvoir obtenir une couronne, grâce aux interpellations de ceux-là même qui s’étaient donné la tâche spéciale de l’accuser et de démontrer son incurie. Nommez, nommez des représentants d’Opposition, Démocrates !

Je veux une fois de plus, sur cette grosse question de l’enseignement, montrer que les vrais principes sont à peu près méconnus par tout le monde ; qu’il n’est même pas possible, ni au Pouvoir, ni à l’Opposition, de s’y référer, tant il y a d’incompatibilité entre leur système et l’émancipation intellectuelle du peuple.

Puisque c’est à l’occasion du budget que la question de l’enseignement populaire a été soulevée et que chaque année elle revient dans les chambres, c’est au point de vue du budget que je veux à mon tour l’examiner.

Posons d’abord comme principe qu’il n’y a et ne peut y avoir de gratuit que ce qui ne coûte rien à personne ; que l’instruction, de même que la nourriture, le vêtement et l’habitation doivent se payer ; que si celui qui en fait la demande et à qui on la donne ne paye pas, un autre devra payer pour lui, ce qui revient à dire que l’Enseignement gratuit et obligatoire rentre dans la catégorie des institutions de Charité, dont le Manifeste des Soixante a déclaré qu’elles avaient fait leur temps et que le peuple n’en voulait plus. D’où il suit que le Gouvernement, qui donne gratuitement, comme M. Jules Simon le réclame, l’instruction primaire à tant de milliers de pauvres enfants, n’est qu’un distributeur d’aumônes ; que, s’il s’agit seulement d’apprendre, de gré ou de force, tant bien que mal, à lire, écrire, compter, réciter les patenôtres, à quelques millions de pauvres enfants, le Gouvernement pourrait fort bien se décharger de ce soin et laisser faire les sociétés de bienfaisance, les curés, sœurs de charité, frères de la Doctrine chrétienne, unis aux Conseils municipaux. Mais nous touchons ici une incompatibilité d’un autre genre : un Gouvernement à grande centralisation ne peut laisser rien faire en dehors de son initiative, pas même l’enseignement de la Croix de par Dieu, pas même l’aumône. C’est tout un État dans l’État que les Sociétés de Saint-Vincent, les sociétés de secours, les écoles de charité, les presbytères, les fabriques, et les Frères !…

On nous accuse parfois, nous autres socialistes, de ne servir que du réchauffé. Mais qui donc a inventé l’enseignement gratuit, la charité de l’enseignement, sinon les prétendus libéraux, plagiaires de l’Évangile, qui le premier donna mission aux apôtres de prêcher et d’enseigner les nations, sans se préoccuper du paiement ? En y ajoutant l’obligation, ces prétendus libéraux manifestent leur humeur despotique ; ils rétrogradent au delà des premières communautés chrétiennes.

Quels sont donc les principes fondamentaux de l’enseignement dans une société justicière, mutuelliste et libre ?

En premier lieu, l’instruction de l’homme doit être, comme autrefois le progrès dans la piété, tellement conçue et, combinée qu’elle dure à peu près toute la vie. Cela est vrai de tous les sujets, et des classes ouvrières encore plus que des savants de profession. Le progrès dans l’instruction, comme le progrès dans la vertu, est de toutes les conditions et de tous les âges : c’est la première garantie de notre dignité et de notre félicité.

Mais il est une époque d’éducation préparatoire, un temps d’écolage, pendant lequel l’enfant et l’adolescent ne font guère autre chose que se munir des connaissances élémentaires, s’exercer aux travaux de l’industrie, demeurant ainsi, en partie du moins, à la charge des familles, jusqu’à ce qu’ils soient en état de pourvoir seuls à leur instruction ultérieure et à leur subsistance. C’est de cette période primaire de l’enseignement, la seconde de la vie humaine, que nous avons à nous occuper : elle s’étend, en moyenne, pour l’un et l’autre sexe, de l’âge de sept ans révolus à dix-huit, ans, soit un laps de dix à douze années.

Il importe d’observer ici deux choses. D’abord l’instruction doit comprendre l’apprentissage ; la séparation de l’enseignement littéraire et scientifique de l’apprentissage industriel a été jugée par les hommes qui se sont le plus occupés de pédagogie (voir l’Émile de Rousseau), une chose mauvaise, et toutes les tendances modernes lui sont contraires. En second lieu, l’instruction qu’exige la Démocratie nouvelle doit être à tous les points de vue bien supérieure à celle que la moyenne des ouvriers reçoit aujourd’hui, et qui n’est que l’insigne de l’indigence. Ce que nous demandons n’est plus cette éducation servile, que comportait la hiérarchie féodale présentement en train de se reformer, et dont la propriété païenne s’accommodait elle-même ; c’est une éducation sérieusement libérale, à la hauteur du suffrage universel, et qui concoure, avec les institutions de mutualité et de garanties, avec l’association ouvrière et la fédération des communes et provinces, à entretenir un certain niveau entre les corporations, les conditions et les fortunes. Hors de là, l’enfant envoyé aux écoles ne sera toujours qu’un jeune serf dressé pour la servitude, au mieux des intérêts et de la sécurité des classes supérieures : or, nous voulons des travailleurs civilisés et libres.

Cherchons donc, en gros, ce que devrait être et ce que coûterait, dans la France démocratique et régénérée, l’enseignement. La solidarité la plus intime, ainsi qu’on s’en convaincra tout à l’heure, existant, pour ce grand intérêt, entre les provinces et communes, j’établis mon calcul, non sur une commune, prise pour modèle, mais sur la France entière.

Je suppose la population des quatre-vingt-neuf départements de l’Empire parvenue au chiffre de 40 millions d’âmes : en comptant les étrangers non recensés, elle n’est pas de beaucoup au-dessous.

Sur ce nombre, 8 millions, peu plus peu moins, de l’âge de sept ans révolus à celui de dix-huit ans révolus, sont appelés à fréquenter les écoles. C’est de ces 8 millions d’enfants et adolescents des deux sexes, partie la plus intéressante de la nation, qu’il s’agit de faire des sujets intelligents, instruits, laborieux, honnêtes, capables de devenir à leur tour de dignes fondateurs de famille, d’habiles ouvriers et contre-maîtres, des citoyens dévoués, etc.

De même que l’instruction littéraire implique une pluralité assez considérable de connaissances, ce qui impose dans les écoles une pluralité d’instituteurs et de professeurs, de même aussi l’instruction professionnelle, telle qu’une saine économie politique, la dignité de la Démocratie, et la sécurité des sujets la veulent, implique une certaine pluralité d’industries, ce qui suppose pluralité de maîtres et de contre-maîtres, pluralité d’écoles et d’ateliers, et, par conséquent, dans certains cas, déplacement des jeunes gens.

Je laisse de côté l’organisation des cours, les méthodes d’enseignement, tout ce qui ne ressortit pas directement au budget.


1. Frais d’écolage et apprentissage : papier, plumes, encre, fournitures de bureau, livres, instruments de physique, chimie, géométrie, et de travail ; mobilier des écoles, salles d’étude ; honoraires des instituteurs, professeurs, maîtres ; voyages : etc., etc.,..................... 0 fr. 15 cent, par jour et par élève, soit pour l’année 54 fr. 75 cent, et, pour huit millions de jeunes gens 438,000,000.

2. Nourriture et entretien, blanchissage, médicaments, etc., etc. : — 40 cent, par jour et par élève, soit pour l’année 146 fr., et pour huit millions de jeunes gens. 1,168,000,000.

Ensemble 1,006,000,000.


Je dis seize cent six millions, au plus bas prix, qu’il en coûtera, bon an mal an, pour l’éducation de 8 millions de jeunes gens des deux sexes, sur une population de 40 millions d’âmes. Ce calcul n’a rien d’exagéré : cinquante-cinq centimes par jour et par élève, de sept à dix-huit ans, pour frais de nourriture, écolage et apprentissage, sont certes une évaluation des plus modestes. Supposant le produit de la nation de 12 millards, l’épargne de 2 milliards, ce qui est fort exagéré ; la consommation de 10 milliards : les huit millions de jeunes gens, formant le cinquième de la population, ne coûteraient que 1,606 millions, c’est-à-dire moins du sixième de la dépense nationale : ce qui est certainement au-dessous de la vérité.

Or, toute cette dépense doit être payée, et elle se payera en effet, ou bien l’éducation sera abandonnée. Par qui se payera-t-elle ? Pour le découvrir, commençons par voir ce qui se fait aujourd’hui.

L’instruction littéraire, scientifique et professionnelle, telle qu’elle se donne aujourd’hui, est payée :

1o Par l’État (universités, instituts, académies, collèges, lycées, etc.) ;

2o Par les communes ;

3o Par la bienfaisance publique ;

4o Par les familles ;

5o Par les élèves eux-mêmes.

Ce qui n’est pas payé, faisant déficit au budget, ne tarde pas à faire déficit à l’enseignement, et a pour conséquence l’ignorance de la jeunesse, la misère.

Pour quelle part chaque catégorie payante entre-t-elle aujourd’hui dans les frais de l’enseignement.

Le budget de l’instruction publique, payé par l’État, est de 25 ou 30 millions, je ne saurais dire au juste. Or, quelle que soit dans les conditions actuelles de la société la dépense totale de l’éducation de notre jeunesse, jusqu’au moment où elle est capable de gagner sa vie, on peut regarder la somme mise à la charge de l’État comme insignifiante, un rien.

Ce que paient les communes, je l’ignore : mais à coup sûr ce serait exagérer que de supposer leur quote-part égale à celle de l’État : soit pour les deux 50 millions.

Faut-il attribuer à la bienfaisance publique, une troisième somme de 25 millions ? Soit : il en résultera que, sur une dépense qu’on ne saurait dans un bon système d’éducation publique évaluer à moins de 1,606 millions, l’État, les communes et la bienfaisance publique ne fourniraient pas 75 millions, ou 5 pour 100, car il faudrait encore déduire de ces 75 millions les rétributions scolaires acquittées par les parents. Est-il clair, d’après ce calcul, que ni l’État, ni les communes, ni la bienfaisance publique réunis, ne peuvent rien ou presque rien pour l’enseignement de la jeunesse ? Que vient-on donc nous parler d’enseignement gratuit et obligatoire ?

Les vrais payants, ceux qui supportent la presque totalité du fardeau, ce sont les parents et les jeunes gens : les premiers, par les avances de toute sorte qu’ils prodiguent à leur progéniture ; les seconds par leur travail, pendant toute la durée de leur apprentissage.

Or, qu’arrive-t-il avec cette misère endémique, contre laquelle nous appelons à grands cris l’instruction, et qui est elle-même le plus grand obstacle à l’instruction ? C’est que bien souvent la famille est hors d’état de donner à l’enfant la nourriture, le vêtement et autres accessoires, indispensables à la fréquentation de l’école et de l’atelier. Tout au contraire, c’est la famille elle-même qui réclame le service de l’enfant, et qui la première exerce sur lui ce système d’exploitation que d’autres continueront à sa suite, et qui ne finira qu’avec la vie du sujet. La conséquence, c’est que l’école est abandonnée le plus tôt possible, bien longtemps avant que le jeune homme ait meublé son intelligence, souvent même qu’on ne la fréquente pas du tout ; c’est en second lieu qu’on choisit les métiers les plus élémentaires, ceux qui n’exigent presque pas d’apprentissage, souvent même, comme pour l’école, qu’on s’abstient d’acquérir une profession. Pas plus d’industrie que de littérature, misère sur misère.

Il faudrait donc, d’après le principe de l’enseignement gratuit et obligatoire, que l’État se substituant à la famille pauvre se chargeât de tous les frais d’éducation des enfants ; que de plus, dans les cas non rares où la famille tire quelque service de l’enfant, l’État servît aux parents une indemnité. Supposez le nombre des enfants pauvres, dont les parents sont dans l’incapacité absolue de faire les frais d’une éducation quelconque, seulement de un million, à cinquante-cinq centimes par tête et par jour, ce sera donc une somme de plus de 200 millions par an qu’il en coûtera à l’État. Où en sommes-nous ? Mais cette dépense sera beaucoup plus considérable : car si sur huit millions d’enfants de sept à dix-huit ans, nous n’en supposons qu’un million dans une complète indigence, il s’en faut de beaucoup que les sept autres millions puissent, avec les seules ressources de leurs parents, recevoir l’éducation complète, telle que la demande et a droit de l’obtenir la Démocratie ouvrière ; j’ose dire que le huitième à peine, un million, serait à même, par leurs familles, d’en obtenir le bienfait. C’est donc encore une subvention plus ou moins considérable que l’État aura à fournir aux familles, ou mieux aux écoles primaires, supérieures et professionnelles chargées de l’instruction, de l’entretien, de la nourriture, etc., des enfants : 400, 800, 1,200 millions par an ! Où voulez-vous que l’État prenne de pareilles sommes ?

Ainsi il reste prouvé, par le plus simple calcul, que dans l’état actuel de notre société, l’instruction de la jeunesse, à l’exception d’une élite de privilégiés, est un rêve de la philanthropie ; que, de même que le paupérisme, l’ignorance est inhérente à la condition du travailleur ; que cette infériorité intellectuelle des classes laborieuses est invincible ; bien plus, que dans un régime politique hiérarchisé, avec une féodalité capitaliste et industrielle, un mercantilisme anarchique, cette instruction, en elle-même désirable, serait en pure perte, même dangereuse ; et que ce n’est pas sans raison que les hommes d’État, tout en s’occupant de l’instruction du peuple, l’ont de tout temps réduite aux simples éléments. Ils ont tous vu qu’à un degré supérieur elle deviendrait inharmonique, et, par l’encombrement des capacités, un grave péril pour la société et pour le travail même.

Donc, pas d’hypocrisie, pas de vaine démonstration de popularisme. Messieurs de l’Opposition libérale ont trop souvent témoigné de leur antipathie à l’égard du socialisme pour renier aujourd’hui leurs convictions. À quelques millions près à distribuer aux instituteurs et institutrices, ils sont d’accord avec le Gouvernement, que leur mandat constitutionnel est du reste de harceler. Ce qu’ils veulent pour le peuple n’est pas l’instruction ; c’est tout simplement une première initiation aux éléments des con-naissances humaines, l’intelligence des signes, une sorte de sacrement de baptême intellectuel consistant dans la communication de la parole, de l’écriture, des nombres, des figures, plus quelques formules de religion et de morale. Ce qui leur importe, c’est qu’en voyant ces êtres que le travail et la modicité du salaire retiennent dans une barbarie forcée, dévisagés par la fatigue quotidienne, courbés vers la terre, les natures délicates qui font l’hon-neur et la gloire de la civilisation, puissent du moins constater en ces travailleurs voués à la peine le reflet de l’âme, la dignité de la conscience, et, par respect pour elles-mêmes, n’avoir pas trop à rougir de l’humanité.

Eh bien ! ce qui, dans l’état présent des choses est d’une absolue et radicale impossibilité, devient facile dans un système mutuelliste, qui, avec le juste sentiment du droit des masses, mais sans la moindre pensée d’innovation, se bornant à faire ce qui s’est fait dans tous les temps, le fera seulement avec plus d’ensemble et d’intelligence.

Voici en quelques mots tout le système :

1. En principe, tout chef de famille doit être, en mesure de pourvoir, par l’échange de ses services ou produits, aux premiers frais d’éducation de ses enfants, depuis le jour de leur naissance jusqu’à l’âge de sept à huit ans. Cette faculté du chef de famille est garantie par la réforme économique, dont ce n’est plus ici le lieu de nous occuper.

2. À partir de l’âge de sept ans jusqu'à dix-huit, l’éducation et l’instruction de la jeunesse seront continuées, soit par les parents eux-mêmes, à domicile, si tel est leur désir ; soit dans des écoles particulières, instituées et dirigées par eux et à leurs frais, si mieux ils n’aiment confier leurs enfants aux écoles publiques. La plus grande liberté pour cet objet est laissée aux parents et aux communes : l’État n’intervenant qu’à titre d’auxiliaire, là où la famille et la commune ne sauraient atteindre.

3. Dans les écoles de l’État, le principe est que l’instruction professionnelle devant se combiner avec l’instruction scientifique et littéraire, en conséquence les jeunes gens, à partir de la neuvième année et même plus, tôt, étant astreints à un travail manuel, utile et productif, les frais d’éducation doivent être couverts, et au-delà, par le produit des élèves.

C’est ce qui à lieu chez tous les paysans, dont les enfants sont employés de bonne heure aux travaux des champs, en même temps qu’ils reçoivent l’instruction du village ; — ce que l’on voit également dans les métiers et manufactures, où les apprentis, travaillant sans ou moyennant salaire, paient de leur travail leur apprentissage, tout en continuant leurs études de mathématiques, dessin, etc.

Admettons, pour ne point surcharger cette jeunesse, et conserver un lien entre les écoles et les familles, que celles-ci demeurent chargées de ces trois articles, habit, linge et chaussure ; ce qui réduira d’un tiers environ le travail à exiger des enfants, et portera au compte des familles une somme de 500 millions, soit un franc par semaine et par famille.

Le Gouvernement, soit par l’organisation des grands travaux qui le concernent et dont bon nombre peuvent être exécutés par la jeunesse des écoles ; soit par des arrangements pris avec les exploitations agricoles et manufacturières, chantiers, fabriques, ports, mines, de même qu’avec les chefs d’industrie et de métier, est chargé de généraliser l’application de ce grand principe ; de traiter avec les compagnies, entrepreneurs, fabricants et artisans ; de recevoir le prix des travaux exécutés ; et, toutes dépenses acquittées, de distribuer le surplus aux élèves, à titre de salaire, proportionnellement à la capacité et aux services de chacun.

On comprend, sans que j’aie besoin de le dire, que les Associations ouvrières sont appelées à jouer ici un rôle important. Mises en rapport avec le système d’instruction publique, elles deviennent à la fois foyers de production et foyers d’enseignement. La surveillance des pères n’abandonne pas les enfants ; les masses travailleuses sont en rapport quotidien avec la jeune armée de l’agriculture et de l’industrie ; le travail et l’étude, si longtemps et si sottement isolés, reparaissent enfin dans leur solidarité naturelle. Au lieu de se renfermer dans une spécialité étroite, l’éducation professionnelle comprend une série de travaux qui, par leur ensemble, tendent à faire de chaque élève un ouvrier complet. L’industrie libre y trouve son compte. La sécurité des familles, celle de l’État, y gagnent encore plus. Le contrat d’apprentissage, formé sous la protection de l’enseignement public, se trouve par la puissance de cette nouvelle et grande institution converti en un pacte de mutualité entre tous les pères de famille des diverses professions, qui ne font pour ainsi dire qu’échanger leurs enfants.

Quant au salaire à allouer à cette jeunesse, quant au produit à attendre de ses exercices, que pourrait-on y trouver d’exorbitant ? Il n’y a rien en tout cela, je le répète, qui ne se pratique tous les jours, et cinquante-cinq centimes par jour, en moyenne, ne représentent pas une tâche exorbitante, pas plus pour des jeunes filles de quinze à seize ans que pour des garçons de dix-huit.

J’ai dit et je soutiens que dans un système d’association industrielle, de fédération politique et de garantie mutuelliste, rien n’est plus facile que d’organiser un pareil système d’éducation et d’enseignement, qui, comprenant l’instruction scientifique et professionnelle, la nourriture, le blanchissage et l’habitation, le tout équivalent à une somme de seize cents millions par année, ne coûterait rien ni aux familles, ni aux communes, ni à l’État. J’ajoute maintenant que, sous le régime d’autorité politique, de féodalité industrielle et financière, de bohème artistique et littéraire, d’anarchie mercantile et d’exploitation réciproque qui prévaut partout, rien ou presque rien de tout ce que je viens de dire n’est praticable. Ni le travail et la subsistance des familles, premières éducatrices, ne sont garantis ; ni l’instruction littéraire et scientifique, hors des cas rares, ne peut être combinée avec l’instruction industrielle ; ni la grande industrie et les travaux de l’État ne sont organisés en vue de ces millions de jeunes travailleurs, dont la force perdue est énorme, et qui livreraient leur travail si joyeusement et à si bas prix.

Étonnez-vous encore que notre jeunesse soit mal élevée ; que le peu qu’elle apprend soit pire qu’une complète ignorance ; que refoulée dans l’étroitesse de ses fonctions parcellaires notre classe ouvrière se montre si peu digne de ce beau nom, et qu’elle mérite plutôt celui de classe des manœuvres, classe des mercenaires ! Contradiction odieuse ! Nous avons huit millions de jeunes gens de sept à dix-huit ans, dont le produit, évalué de 10 centimes à 1 fr. par jour, en ne comptant que trois cents jours de travail dans l’année, couvrirait et au-delà les 12 ou 1,300 millions qu’ils coûteraient au Pays, ne laissant à la charge des familles que les frais d’habillement, linge et chaussure. Et ces jeunes gens, nous ne savons en tirer parti ; et parce que, faute de savoir en tirer parti, nous ne savons où prendre les frais que leur instruction réclame, nous les abandonnons à l’exploitation de leurs malheureux parents, ou, ce qui est pire, des grands spéculateurs de l’industrie monopoleuse, et l’ignorance les refoule dans les limbes de la mendicité et du crime.

De là, cette lèpre hideuse de l’ignorance des masses, que les plus conséquents de nos hommes d’État en sont venus à considérer comme de nécessité providentielle, et que la haute exploitation serait peut-être fâchée de voir guérie ; — de là ces institutions de la charité, qu’on croirait inventées tout exprès pour donner à des inférieurs juste le degré de savoir que réclame une consciencieuse obéissance ; de là enfin les impuissances et les hypocrisies du libéralisme. Nos députés de l’Opposition demandent 6 millions 250,000 fr. de crédit à ajouter au budget de 1865 pour faire des études (!) sur l’enseignement gratuit et obligatoire, établir en attendant des écoles de filles, et donner quelques encouragements aux maîtres d’école. Une autre fois, si leur demande est accueillie, ils solliciteront de nouveaux millions pour des essais. Comme tout cela témoigne d’un vrai sentiment démocratique ! Quelle bonne foi surtout, quel dévouement, quelle science de la société dans cet enseignement gratuit et obligatoire !… Eh ! Messieurs, ayez donc le courage de vos doctrines, et rendez justice à ce Gouvernement qui, dans la naïveté de sa philanthropie devançant vos vœux, fait les choses peut-être mieux encore que vous ne le voudriez. La question de l’enseignement démocratique vous dépasse : vous n’avez ni le cœur assez haut ni la conscience assez vigoureuse. Que feriez-vous, ennemis acharnés du socialisme, du mutuellisme, du garantisme, du fédéralisme, adversaires implacables des candidatures ouvrières, que feriez-vous de ces huit millions de jeunes gens en qui il s’agit de développer, par une éducation intégrale, comme disait Fourier, le plus grand nombre d’aptitudes et de créer la plus grande capacité possible ? Irez-vous leur dire que leurs espérances sont vaines ; qu’il n’y a pas place sur terre pour tant de gens habiles, d’ouvriers artistes, d’industrieux lettrés, de travailleurs pouvant se passer d’interprètes et d’avocats ? Oseriez-vous avouer que dans votre système mi-parti de hiérarchie et d’anarchie, de coalition et de concurrence, il vous faut, et en grand nombre, des manœuvres, des hommes-machines, des prolétaires ? Arrière donc ! Vous n’êtes point faits pour nous représenter.