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Proverbes dramatiques/Dame Jeanne

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Proverbes dramatiquestome VII (p. 127-159).


DAME JEANNE.

QUATRE-VINGT-SEPTIEME PROVERBE.


PERSONNAGES.


M. DE LA RIVIERE, Principal.
M. D’AVARIN, Économe.
M. BOIVIN, grands Ecoliers.
M. RAISIN,
M. DE LA VIGNE,


Les Acteurs peuvent tous s’habiller en Abbés, si cela leur est commode.


La Scene est dans le jardin d’un College en Bourgogne.

Scène premiere.

M. BOIVIN, M. RAISIN.


M. RAISIN.

Eh bien, Boivin, comment as-tu trouvé le vin du réfectoire aujourd’hui ?


M. BOIVIN.

Affreux ! mais ce n’est pas du vin que cela, & puis il a un goût de moisi détestable.


M. RAISIN.

Je te dis on n’en peut pas boire.


M. BOIVIN.

Sur-tout après celui que nous buvons dans ma chambre.


M. RAISIN.

Je le crois bien, j’ai de la peine à en avoir : on m’en a pourtant promis une bouteille aujourd’hui.


M. BOIVIN.

Une bouteille ?


M. RAISIN.

C’est-à-dire, plein notre grande Dame Jeanne.


M. BOIVIN.

Et combien contient-elle ?


M. RAISIN.

Environ dix pintes.


M. BOIVIN.

Et pour un écu, cela fait chacun cinq sols.


M. RAISIN.

Cela n’est pas cher.


M. BOIVIN.

Si ce vilain M. d’Avarin, qui nous en donne de si mauvais, vouloit en fournir d’aussi bon ; quand il n’en donneroit que la moitié, nous nous en contenterions.


M. RAISIN.

Ah ! pour cela oui ; mais il est affreux, en Bourgogne encore, de nous abreuver de pareil poison.


M. BOIVIN.

On m’a dit qu’il n’achetoit que le vin destiné à faire du vinaigre.


M. RAISIN.

Il faudroit être sûr de cela ; parce que nous le dirions à Monsieur le Principal.


M. BOIVIN.

Monsieur de la Riviere ?


M. RAISIN.

Oui.


M. BOIVIN.

Bon ! il n’aime pas le vin.


M. RAISIN.

Cela ne fait rien ; c’est un honnête homme.


M. BOIVIN.

Un bon homme même, voilà pourquoi ce vilain d’Avarin lui fait croire tout ce qu’il veut.


M. RAISIN.

Mais par où ferons nous entrer la Dame-Jeanne à présent ?


M. BOIVIN.

La Vigne s’en est chargé.


M. RAISIN.

Nous avions un bon trou dans le mur.


M. BOIVIN.

Oui ; mais cette bête de Jardinier a arraché des orties qu’il y avoit devant, & il a enfoncé, à force, une pierre dans ce trou.


M. RAISIN.

Mais derrière les gros ifs ?


M. BOIVIN.

Nous avons de nos camarades qui travaillent en à agrandir un, & nous mettrons quelque chose devant du côté de la campagne.


M. RAISIN.

Pour notre argent au moins nous boirons de bon vin.


M. BOIVIN.

La Vigne a fait avertir le Cabaretier pour qu’il reconnoisse le nouveau trou. Le voici, il va nous dire sûrement si la Dame Jeanne pourra entrer.


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Scène II.

M. DE LA VIGNE, M. RAISIN, M. BOIVIN.


M. DE LA VIGNE.

Messieurs, tout va bien.


M. BOIVIN.

Le trou avance-t-il ?


M. DE LA VIGNE.

Oui, d’Avalon a passé sur le mur pour mettre de l’autre côté quelque chose, il s’y est trouvé un buisson ; ils attendent à présent le Cabaretier, pour lui rendre la Dame-Jeanne vuide.


M. RAISIN.

Allons, nous aurons le plaisir de boire à notre aise.


M. DE LA VIGNE.

A propos, d’où vient ce nouvel ordre ?


M. BOIVIN.

Quel ordre donc ?


M. DE LA VIGNE.

On a défendu à aucune femme de venir nous parler, à la porte seulement.


M. RAISIN.

Bon ! cela n’est pas possible !


M. DE LA VIGNE.

La Blanchisseuse de rabats a envoyé son petit garçon, & l’on a porté les rabats chez Monsieur le Principal, parce qu’ils étoient enveloppés dans un papier écrit.


M. BOIVIN.

Ah, ah ! celui-là est plaisant !


M. RAISIN.

Qu’est-ce que cela veut dire ?


M. DE LA VIGNE.

On décachetera peut-être nos lettres.


M. RAISIN.

Cela seroit un peu fort.


M. BOIVIN.

Monsieur de la Riviere n’y consentira jamais.


M. DE LA VIGNE.

Moi, je le voudrois, parce qu’il y verroit combien nos parents nous plaignent de boire de si mauvais vin.


M. RAISIN.

Sans doute.


M. DE LA VIGNE.

Et pour lors nous parlerions.


M. RAISIN.

Je te réponds que les lettres passeront.


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Scène III.

M. DE LA VIGNE, M. BOIVIN, M. RAISIN, M. D’AVARIN, écoutant sans avancer.


M. BOIVIN.

Je le crois aussi.


M. DE LA VIGNE.

Ce seroit une tyrannie.


M. RAISIN.

Et nous en éprouvons assez.


M. BOIVIN.

Bon, bon, avec Dame Jeanne nous consolons.


M. D’AVARIN, à part.

Avec Dame Jeanne !


M. RAISIN.

C’est une bonne idée qu’il a eu là, La Vigne.


M. BOIVIN.

Il est vrai que c’est à lui que nous en avons l’obligation.


M. DE LA VIGNE.

J’y avois mon intérêt comme vous.


M. RAISIN.

Nous sommes sûrs du moins de nous divertir.


M. DE LA VIGNE.

Pour moi, quand elle est ici, je ne pense plus à autre chose.


M. BOIVIN.

Quand on fait si mauvaise chere, il faut bien s’en récompenser d’un autre côté.


M. D’AVARIN, à part.

Les libertins !


M. DE LA VIGNE.

Moi, je l’attends avec impatience.


M. RAISIN.

Il est vrai que cette Dame Jeanne, nous met tous de bonne humeur.


M. DE LA VIGNE.

Il faut voir comme Boivin l’embrasse avec plaisir. Ah ! mon Dieu, qu’il m’a fait rire hier !


M. RAISIN.

A propos de quoi donc ?


M. DE LA VIGNE.

Quand nous avons entendu du bruit, tu n’y étois pas, je crois ?


M. RAISIN.

Non, eh bien ?


M. DE LA VIGNE.

Il l’a cachée dans son lit.


M. RAISIN.

Mais n’étoit-elle pas trop grosse ?


M. DE LA VIGNE.

Non, cela ne paroissoit pas trop.


M. D’AVARIN, à part.

Elle est grosse ! ô Ciel !


M. BOIVIN.

Messieurs, vous ne vous observez pas assez ; on découvrira cela.


M. RAISIN.

Oui, la gaieté avec laquelle nous en parlons. Et tenez, tenez, voici M. d’Avarin.


M. DE LA VIGNE.

Faisons semblant de rien.


M. BOIVIN.

Oui, parlons du dîner.


M. RAISIN.

Sais-tu bien que la soupe me faisoit grand mal au cœur, à voir seulement, aujourd’hui.


M. DE LA VIGNE.

Et le bœuf donc ?


M. BOIVIN.

Le bœuf étoit de la vache.


M. RAISIN.

Il s’en va.


M. DE LA VIGNE.

Eh bien, allons nous en aussi, nous verrons comment va le trou.


M. BOIVIN.

Allons. (Ils s’en vont.)


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Scène IV.

M. DE LA RIVIERE, M. D’AVARIN.


M. DE LA RIVIERE.

En vérité, Monsieur, je me reproche tout ce ce que vous me faites faire ; c’est une espèce d’inquisition, & vous allez faire décrier ce collège-ci, avec toutes les entraves que vous voulez que j’y mette.


M. D’AVARIN.

Ah, Monsieur, vous ne me blâmerez plus, quand vous serez instruit de tout ce que je viens d’apprendre.


M. DE LA RIVIERE.

Tenez, vous & moi nous ne sommes plus jeunes : pourquoi voulez-vous empêcher la jeunesse de rire ? Souvenez-vous quand, vous étiez au college & moi aussi, de toutes les plaisanteries que nous faisions, pour passer un temps que nous trouvions fort dur alors.


M. D’AVARIN.

Il est vrai ; mais ni vous ni moi n’avons jamais fait de pareilles infamies pour nous amuser.


M. DE LA RIVIERE.

Mais où est donc votre charité, d’accuser ainsi des gens qui n’ont que de la gaieté ?


M. D’AVARIN.

Si j’accusois à tort…


M. DE LA RIVIERE.

On croit souvent entendre des choses qui ont un tout autre sens quand on est au fait.


M. D’AVARIN.

Eh bien, Monsieur, c’est que j’y suis au fait, voilà pourquoi je vous parle si hardiment ; & quand vous craignez que cette maison-ci ne perde sa bonne réputation, moi je crains qu’il ne soit déjà trop tard pour la rétablir.


M. DE LA RIVIERE.

Vous m’effrayez !


M. D’AVARIN.

Vous n’êtes pas au bout.


M. DE LA RIVIERE.

Parlez donc.


M. D’AVARIN.

Eh bien, Monsieur le Principal, cette Dame Jeanne dont ils parlent tous les jours…


M. DE LA RIVIERE.

Achevez.


M. D’AVARIN.

Je ne sais comment vous dire cela… Rien n’est plus affreux, & la pudeur….


M. DE LA RIVIERE.

Mais entre nous autres tout se peut dire.


M. D’AVARIN.

Je le fais bien. Cette Dame Jeanne fait tout leur bonheur.


M. DE LA RIVIERE.

Parce qu’ils rient en en parlant ; vous verrez que c’est quelque enfance.


M. D’AVARIN.

Enfance tant qu’il vous plaira ; mais elle est grosse.


M. DE LA RIVIERE.

Que dites-vous là !


M. D’AVARIN.

Elle est dans la maison, je viens de leur entendre dire.


M. DE LA RIVIERE.

Cela seroit affreux ! & je ne puis le croire.


M. D’AVARIN.

Vous le croirez peut-être, quand elle y sera accouchée.


M. DE LA RIVIERE.

Accouchée ?


M. D’AVARIN.

Oui, Monsieur.


M. DE LA RIVIERE.

Ici ?


M. D’AVARIN.

Oui, ici.


M. DE LA RIVIERE.

Quel cruel égarement ! ô mon Dieu ! comment permettez-vous que des enfants élevés dans votre sein, tombent dans les embûches de l’esprit malin.


M. D’AVARIN.

Il n’y a point de temps à perdre.


M. DE LA RIVIERE.

Inspirez-moi les moyens, ô mon Dieu ! de ramener vos brebis égarées par la faute de votre pasteur trop indigne.


M. D’AVARIN.

Si vous le permettez, je vais faire des perquisitions, qui nous mettront à portée de prendre des mesures, qui détruiront les suites d’un pareil commerce & le scandale qui pourroit tomber sur cette maison.


M. DE LA RIVIERE.

Faites ce que vous croirez convenable, mais avec prudence ; il seroit affreux d’humilier ses freres injustement. Soyez bien sûr avant que d’agir.


M. D’AVARIN.

Eh bien, interrogez-les, pendant que je vais chercher par-tout.


M. DE LA RIVIERE.

C’est à quoi je pensois.


M. D’AVARIN.

Vous devez vous attendre qu’ils nieront tout, ainsi dites que vous êtes certain de ce que vous avancerez.


M. DE LA RIVIERE.

Mais le suis-je, & dois-je mentir ?


M. D’AVARIN.

Mentirez-vous en leur disant ce que je viens de vous apprendre, ne l’avez-vous pas entendu ?


M. DE LA RIVIERE.

Il est vrai ; mais les hommes sont sujets à l’erreur : Omnis homo mendax, & lorsqu’il est question d’accuser son prochain…


M. D’AVARIN.

Son prochain ? ils sont confiés à vos soins, & vous répondrez à Dieu de leur égarement.


M. DE LA RIVIERE.

Eh bien, je vais l’implorer pour savoir…


M. D’AVARIN.

Les voici qui viennent de ce côté-là, écoutez-les ; cela pourra peut-être vous déterminer.


M. DE LA RIVIERE.

C’est une trahison indigne de surprendre un secret ; je leur parlerai amicalement, avec douceur.


M. D’AVARIN.

Et ils se moqueront de vous.


M. DE LA RIVIERE.

Je ne saurois le croire.


M. D’AVARIN.

Quand on est criminel, on fait peu de cas des hommes vertueux ; mais vous êtes le maître, & vous ferez ce qu’il vous plaira. Pour moi, je regrette le temps que j’ai perdu ici à vous parler, sans pouvoir vous convaincre. Je vais chercher les moyens de vous prouver que je ne vous en ai pas imposé.


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Scène V.


M. DE LA RIVIERE, son bonnet à la main, les yeux au ciel.

O mon Dieu ! toi qui pardonnes au pécheur le plus endurci, daigne m’inspirer la conduite que je dois tenir ; fais que je ne précipite pas mes jugements, pour être jugé par toi comme j’aurai jugé les autres.


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Scène VI.

M. DE LA RIVIERE, M. BOIVIN, M. RAISIN.


M. BOIVIN.

Quand je t’ai dit qu’elle étoit bien plus grosse, La Vigne avoit bien raison.


M. RAISIN.

Pourvu qu’il arrive à bon port & qu’il ne rencontre pas M. d’Avarin.


M. DE LA RIVIERE.

Que disent-ils là ?


M. RAISIN.

J’ai bien ri toujours, quand j’ai vu La Vigne qui s’étoit fourré dans le trou du mur, & qui ne pouvoit pas s’en retirer. Ah, ah, ah !


M. BOIVIN.

Sans d’Avalon, qui nous a aidé à lui tirer les pieds, il y seroit encore. Ah, ah, ah !


M. DE LA RIVIERE, à part.

Le trouble qui suit le crime dans les cœurs qui n’en ont pas l’habitude, ne les laisse pas jouir d’une pareille gaieté.


M. BOIVIN.

Son bonnet quarré n’a-t-il pas roulé un peu loin de l’autre côté du mur ?


M. RAISIN.

Ma foi, je crois que oui ; mais il est allé chercher une perche, où il mettra un clou pour le ravoir, à ce qu’il m’a dit.


M. BOIVIN.

Je ris encore, quand je pense à la crainte de La Vigne, de rester dans le trou. Ils rient tous les deux.


M. DE LA RIVIERE, s’approchant.

Eh bien, dites moi donc, mes amis, mes enfants, qui peut causer votre joie, exciter vos ris ? La vraie gaieté ne peut venir que de la paix intérieure de l’ame ; quoique je ne sois plus jeune, croyez-vous que je ne doive pas la partager ?


M. RAISIN.

Monsieur le Principal, nous ne vous savions pas si près de nous.


M. DE LA RIVIERE.

Allons, couvrez-vous, point de cérémonies ; songez que je ne suis ici que primus inter pares.


M. BOIVIN.

Nous ne nous éloignerons jamais du respect que nous vous devons & que vous inspirez à tous ceux qui ont le bonheur de vous connoître, Monsieur.


M. DE LA RIVIERE.

Tout cela n’est que compliment ; parlez moi vrai. Depuis quelque temps je vous trouve tous fort gais, & cependant je n’ai rien fait qui doive vous donner beaucoup de satisfaction.


M. RAISIN.

Monsieur, nous n’avons jamais pensé à nous plaindre de vous.


M. DE LA RIVIERE.

Je le desire ; mais il est question d’un mot qui est sûrement un objet de plaisanterie, je le parierois, & qui vous fait rire très-souvent.


M. BOIVIN.

Nous ignorons ce que Monsieur le Principal veut dire.


M. DE LA RIVIERE.

Il est question d’une certaine Dame Jeanne…


M. RAISIN, à part.

Ah ! qui nous a découvert ?


M. DE LA RIVIERE.

Eh bien, vous n’en riez pas avec moi ?


M. BOIVIN.

Monsieur…


M. DE LA RIVIERE.

Mes enfants, manquez-vous de confiance ?


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Scène VII.

M. DE LA RIVIERE, M. DE LA VIGNE, M. BOIVIN, M. RAISIN.


M. DE LA VIGNE, à M. Raisin.

Dame Jeanne est tombée dans l’escalier, tout est perdu.


M. RAISIN, bas.

Voilà Monsieur le Principal.


M. DE LA VIGNE.

O ciel ! qu’ai-je dit !


M. DE LA RIVIERE.

Eh bien, Messieurs, suis-je en droit, après ce que je viens d’entendre, de vous demander ce que c’est que cette Dame Jeanne ?


M. RAISIN.

Monsieur…


M. DE LA VIGNE, bas à M. Raisin.

Laissez-moi répondre.


M. DE LA RIVIERE.

Vous ne parlez pas ?


M. DE LA VIGNE.

Monsieur le Principal, cette Dame Jeanne ne doit pas vous inquiéter.


M. DE LA RIVIERE.

Pourquoi cela ?


M. DE LA VIGNE.

Hélas ! la pauvre malheureuse ne pouvoit pas marcher ; on la portoit, on l’a laissée tomber dans un escalier, & elle est morte.


M. DE LA RIVIERE.

Elle est morte ?


M. DE LA VIGNE.

Oui, Monsieur.


M. DE LA RIVIERE.

Elle étoit donc bien grosse ?


M. DE LA VIGNE.

Oui, Monsieur ; parce qu’elle étoit hydropique.


M. DE LA RIVIERE.

Et quel âge avoit-elle ?


M. DE LA VIGNE.

Nous l’ignorions ; mais on nous avoit proposé de nous cottiser pour lui faire la ponction, & nous étions dix qui nous faisions un plaisir de contribuer à cette opération pour la soulager.


M. DE LA RIVIERE.

Mes amis, mes enfants, que vous me rendez satisfaits en m’apprenant que vous étiez capables d’une si bonne action !


M. RAISIN.

Fort bien, la Vigne !


M. DE LA RIVIERE.

Mais j’ai à me plaindre de vous réellement.


M. BOIVIN.

De nous ?


M. DE LA VIGNE.

Comment ?


M. RAISIN.

Pourquoi ?


M. DE LA RIVIERE.

C’est de ne m’avoir pas associé à une si bonne œuvre.


M. BOIVIN.

Ah ! Monsieur !…


M. RAISIN.

Nous n’aurions jamais osé vous le proposer.


M. DE LA RIVIERE.

Quelle opinion avez-vous donc de moi mes amis ? Si je dois donner l’exemple de faire du bien, dois-je trouver mauvais que vous en fassiez.


M. DE LA VIGNE.

Eh bien, Monsieur le Principal, nous convenons de nos torts ; mais je crois facile de les réparer. Je sais que cette Dame Jeanne a plusieurs sœurs, & il y en a une qui n’a rien du tout ; si ces Messieurs veulent continuer, nous ferons ce que nous faisions pour la défunte.


M. DE LA RIVIERE.

Et vous m’asscierez cette fois-ci à cette bonne œuvre ?


M. DE LA VIGNE.

Puisque vous le voulez bien…


M. DE LA RIVIERE.

Ecoutez-moi, combien donniez-vous à vous dix ?


M. DE LA VIGNE.

Nous donnions un écu, & cela duroit tant que cela pouvoit.


M. DE LA RIVIERE.

Pour commencer, je vais vous donner un louis.


M. BOIVIN.

Oh ! c’est trop !


M. DE LA RIVIERE.

Non, non, quand il en faudra encore je vous en donnerai, vous n’aurez qu’à parler.


M. RAISIN.

Monsieur le Principal est trop bon.


M. DE LA RIVIERE.

Vous ferez comme vous avez fait jusqu’à présent.


M. DE LA VIGNE.

Monsieur le Principal nous le permet.


M. DE LA RIVIERE.

Je fais plus, je vous l’ordonne : arrangez cela pour le mieux, je n’en veux pas savoir davantage.


M. BOIVIN.

C’est assurément une grande marque de confiance de la part de Monsieur le Principal.


M. DE LA RIVIERE.

Ah ça, mes amis, qu’est-ce qui étoit chargé de Dame Jeanne pour sa subsistance ?


M. RAISIN.

C’étoit la Vigne.


M. DE LA RIVIERE.

Fort bien ! c’est un honnête garçon.


M. DE LA VIGNE.

Monsieur…


M. DE LA RIVIERE.

Tenez mon enfant, voilà mon louis.


M. DE LA VIGNE.

En vous remerciant, Monsieur.


M. BOIVIN, bas aux autres.

En vérité il est trop bon !


M. RAISIN.

C’est conscience de le tromper.


M. DE LA VIGNE.

Ma foi avouons lui tout.


M. DE LA RIVIERE.

Eh bien, qu’est-ce que vous dites donc là tous les trois ?


M. BOIVIN.

Nous disons que nous devons vous rendre votre argent.


M. DE LA RIVIERE.

Je ne le reprendrai pas.


M. DE LA VIGNE.

Mais Monsieur le Principal…


M. DE LA RIVIERE.

Je ne veux rien savoir de plus, & je m’en vais.


M. BOIVIN.

Mais Monsieur…


M. DE LA RIVIERE.

Venez seulement dans une heure me trouver, & nous irons chanter un De profundis pour cette pauvre Dame Jeanne. Adieu, mes enfants, adieu.


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Scène VIII.

M. DE LA VIGNE, M. RAISIN, M. BOIVIN.


M. RAISIN.

Puisqu’il ne veut pas nous entendre, nous n’avons rien à nous reprocher.


M. BOIVIN.

Pardi La Vigne a eu là une bien bonne idée.


M. DE LA VIGNE.

Oui ; mais nous irons chanter un De profundis pour Dame Jeanne.


M. RAISIN.

A propos, j’ai pensé éclater de rire.


M. BOIVIN.

Et moi donc.


M. DE LA VIGNE.

Ah ! celui là est excellent ! Ils rient tous les trois.


M. RAISIN.

Paix donc, le voici qui revient avec d’Avarin.


M. BOIVIN.

Pourquoi viennent-ils ?


M. DE LA VIGNE.

Nous allons le savoir.


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Scène derniere.

M. DE LA RIVIERE, M. D’AVARIN, M. BOIVIN, M. DE LA VIGNE, M. RAISIN.


M. DE LA RIVIERE.

Mais pourquoi me ramenez-vous ici ?


M. D’AVARIN.

C’est devant eux que je veux vous parler.


M. DE LA RIVIERE.

Mais, mon cher d’Avarin, je sais tout ; ils viennent de m’instruire.


M. D’AVARIN.

Eh bien, Monsieur, vous les approuvez ?


M. DE LA RIVIERE.

Très-fort. Je suis seulement fâché du malheur qu’est arrivé à cette pauvre Dame Jeanne.


M. D’AVARIN.

Vous en êtes fâché, Monsieur !


M. DE LA RIVIERE.

Mais comme il n’y a pas de remede, voyant combien je les approuvois d’une action si louable…


M. D’AVARIN.

Si louable !


M. DE LA RIVIERE.

Ils continueront, avec une sœur de Dame Jeanne.


M. D’AVARIN.

Ils continueront !


M. DE LA RIVIERE.

Sans doute.


M. D’AVARIN.

Je vous avoue que je suis confondu de tout ce que vous me dites là.


M. DE LA RIVIERE.

C’est pourtant la vérité.


M. D’AVARIN.

Non, je ne le comprendrai jamais.


M. DE LA RIVIERE.

Ils ont bien voulu m’associer à cette bonne œuvre, je leur ai donné un louis pour cela.


M. D’AVARIN.

Quoi, Monsieur, vous êtes associe avec ces Messieurs pour une pareille chose ?


M. DE LA RIVIERE.

Oui, mon ami ; & j’ai été si enchanté de voir combien mes soins avoient fructifié dans leur ame, que j’allois vous chercher pour me féliciter avec vous, de l’esprit de charité qui regne dans cette maison ; c’est la récompense la plus douce & la plus flatteuse que nous puissions recueillir de nos principes & de nos soins.


M. D’AVARIN.

Je vois, Monsieur, que vous êtes dans l’erreur.


M. DE LA RIVIERE.

C’est vous qui vous trompez encore.


M. D’AVARIN.

Non sûrement, & j’ai des preuves ici de ce que j’ai découvert.


M. DE LA RIVIERE.

Songez, mon cher ami, que les jugements téméraires sont affreux, & que cette Dame Jeanne n’étoit pas ce que vous croyez.


M. D’AVARIN.

J’en conviens.


M. DE LA RIVIERE.

Que c’étoit une pauvre femme malade d’une hydropisie, ce qui obligeoit de lui faire souvent la ponction.


M. D’AVARIN.

Quelle histoire !


M. DE LA RIVIERE.

Et que ces généreux jeunes gens se cottisoient pour cette opération.


M. D’AVARIN.

Je le crois bien, ils alloient plus loin, ils la faisoient eux-mêmes.


M. DE LA RIVIERE.

Comment ! eux-mêmes ?


M. D’AVARIN.

Oui, Monsieur. Apprenez que cette prétendue Dame Jeanne, n’étoit autre chose qu’une grande bouteille qui a ce nom-là, qu’ils faisoient entrer, pleine de vin, par un trou de la muraille du jardin, & qu’ils vuidoient dans la chambre de Boivin.


M. DE LA RIVIERE.

Il n’est pas possible !


M. D’AVARIN.

Celui qui la portoit est tombé dans l’escalier, la bouteille est cassée, & en voici le gouleau que j’ai apporté exprès ; si vous voulez vous convaincre de ce que je vous dis, l’odeur du vin répandu vous prouvera tout ce que j’avance.


M. DE LA RIVIERE.

Quoi, Messieurs, vous avez ainsi abusé de ma crédulité ?


M. BOIVIN.

C’est un tort dont nous nous sommes repentis dans l’instant. Quand on a fait une faute, elle entraîne dans une autre, & nous avons voulu nous excuser.


M. DE LA RIVIERE.

Et vous avez employé le mensonge ?


M. DE LA VIGNE.

Il est vrai : il nous a même paru plaisant ; mais nous nous sommes repentis promptement, & si vous voulez bien vous le rappeller, vous n’avez pas voulu nous entendre, ni reprendre votre argent.


M. DE LA RIVIERE.

Il est vrai. Quoi, vous m’auriez dit la vérité ?


M. BOIVIN.

Oui, Monsieur ; il y a même long-temps que nous hésitons à vous instruire du mauvais traitement que nous éprouvons ici. Nous avions cherché à nous en consoler d’une maniere, qui, je l’avoue, est contre la regle de cette maison ; & la gaieté qu’elle nous inspiroit, nous faisoit patienter ; mais la mauvaise opinion que M. d’Avarin a cherché à vous donner de nous, nous oblige enfin à rompre le silence, non pas pour nous justifier de deux fautes qui nous rendent très-coupables envers vous, mais dont il est la cause.


M. D’AVARIN.

Moi ?


M. RAISIN.

Oui, Monsieur.


M. D’AVARIN.

Je n’ai rien à me reprocher.


M. BOIVIN.

Pardonnez-moi, Monsieur, votre avarice.


M. D’AVARIN.

Monsieur, vous souffrez qu’on m’insulte.


M. DE LA RIVIERE.

Laissez les parler ; je vous réponds de faire justice à qui il appartiendra.


M. DE LA VIGNE.

C’est ce que nous vous demandons.


M. DE LA RIVIERE.

Continuez, Monsieur Boivin.


M. BOIVIN.

L’austérité de vos mœurs, Monsieur, vous fait ignorer quels sont les aliments dont on nous nourrit, & quel est le vin que nous buvons ; mais vous pourrez vous en convaincre aujourd’hui même, si vous voulez en faire l’essai.


M. DE LA RIVIERE.

Je le ferai dès ce soir, & j’ai eu tort jusqu’à présent de n’y avoir pas pensé. La viande me fait mal, voilà pourquoi je n’en mange pas ; je n’aime point le vin, ainsi quand je le trouverai bon, je crois que vous en serez contents. Si l’Abbé n’est pas avare, il est au moins trop économe ; & ce n’est pas mon intention que l’on meure de faim dans cette maison.


M. DE LA VIGNE.

Songez, Monsieur, combien nous vous respectons, & que c’est la crainte de vous causer le moindre chagrin qui nous a empêché de nous plaindre.


M. DE LA RIVIERE.

Nous ne pouvons pas disconvenir que nos torts sont égaux ; mes enfants, pardonnez-nous.


M. DE LA VIGNE, M. BOIVIN, M. RAISIN.

Ah, Monsieur !


M. DE LA RIVIERE.

Le louis que je vous avois remis est une amende envers les pauvres, à quoi je me condamne pour ma négligence ; distribuez-le leur. Oublions Dame Jeanne pour toujours ; & au lieu du De profundis que nous devions chanter pour elle, allons chanter un Te Deum en actions de grâce de ce que la vertu regne toujours ici, & que la haine & l’envie vont en être bannies à jamais.


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Explication du Proverbe :

87. Il ne faut pas juger sans savoir.