Proverbes dramatiques/Le Bon Mari

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Proverbes dramatiquesLejayTome IV (p. 193-213).


LE BON MARI,


CINQUANTE-CINQUIEME PROVERBE.


PERSONNAGES.


LE COMTE DE BOURVILLE, bien mis.
LA COMTESSE DE BOURVILLE, bien mise.
LE VICOMTE DE CONISIERES, bien mis.
LE CHEVALIER DE LA CERISAYE, bien mis.
DUVAL, Valet-de-Chambre de la Comtesse de Bourville. Habit rouge, complet, avec boutons d’or.


La Scène est chez la Comtesse de Bourville.

Scène premiere.


Le VICOMTE, Le CHEVALIER.


LE CHEVALIER.

Mais, dis-moi donc, Vicomte, qu’est-ce que c’est que cette conduite-là ? Que viens-tu faire encore ici ?


Le VICOMTE.

Ce que j’y ai toujours fait, depuis que j’y viens.


Le CHEVALIER.

Quoi ! n’as-tu pas quitté la Comtesse ?


Le VICOMTE.

Moi, la quitter ? j’en serois au désespoir ; je l’aime réellement, j’en suis aimé à la fureur, pourquoi la quitterois-je ? Non, jamais je n’aurai cette pensée.


Le CHEVALIER.

Voilà un très-beau projet de constance, il est rare ; mais entendons-nous. Qu’est-ce que tu fais de la Marquise de Villenon ?


Le VICOMTE.

De la Marquise ?


Le CHEVALIER.

Oui, parle-moi naturellement.


Le VICOMTE.

La Marquise est aimable ; mais elle ne vaut pas la Comtesse.


Le CHEVALIER.

Qu’est-ce que c’est donc que cette fantaisie de les avoir ensemble ?


Le VICOMTE.

Paix donc, si on t’entendoit.


Le CHEVALIER.

Eh bien ! réponds-moi nettement là-dessus.


Le VICOMTE.

Pourquoi cela ?


Le CHEVALIER.

C’est que tu es venu me troubler dans le moment, où j’espérois toucher la Marquise, & que tu as renversé tous mes projets. Si tu l’aimois véritablement, je ne te dirois rien ; mais vouloir la conserver en même-temps que la Comtesse ; c’est les trahir toutes les deux.


Le VICOMTE.

Les trahir ! c’est un grand mot. Si je leur plais également, c’est, au contraire, faire à la fois le bonheur de deux femmes.


Le CHEVALIER.

Tout cela est bon pour la plaisanterie ; mais si tu restes attaché à la Comtesse, je te réponds que j’emploirai tous mes soins pour réussir auprés de la Marquise.


Le VICOMTE.

A la bonne-heure, je ne saurois t’en empêcher.


Le CHEVALIER.

Je ne négligerai rien, je t’en avertis.


Le VICOMTE.

Je te le conseille.


Le CHEVALIER.

Tu n’auras point de reproches à me faire, après ce que je viens de te dire.


Le VICOMTE.

Un rival est un triomphe de plus.


Le CHEVALIER.

Tu parles en homme bien sûr de plaire.


Le VICOMTE.

On plaît toujours quand on est aimé.


Le CHEVALIER.

Mais on peut cesser de l’être.


Le VICOMTE.

Il est vrai que cela arrive quelquefois, & il ne faut que des certains hommes, comme j’en connois, pour donner à une femme la réputation d’être légere.


Le CHEVALIER.

Tu n’as donc jamais connu des ces femmes-là ?


Le VICOMTE.

Non ; parce que j’ai su les fixer.


Le CHEVALIER.

A la bonne-heure ; nous verrons si tu parleras toujours sur le même ton.


Le VICOMTE.

Je l’espère.


Le CHEVALIER.

Adieu, tu vois que je me comporte en galant homme.


Le VICOMTE.

Tous les hommes ont le droit de tenter fortune auprès des Femmes ; & lorsqu’elles changent, ce n’est qu’à elles qu’il faut s’en prendre : & très-sérieusement, je ne me brouillerai jamais avec mon ami, parce qu’il aura trouvé le moyen de plaire mieux que moi.


Le CHEVALIER.

Si tu deviens modeste, tu ne vaux plus rien, je m’enfuis.


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Scène II.

La COMTESSE, Le VICOMTE.


La COMTESSE, entrant par une autre porte.

Le Chevalier n’est plus ici ?


Le VICOMTE.

Non, Madame.


La COMTESSE.

Mais il étoit avec vous, tout-à-l’heure.


Le VICOMTE.

Il vient de sortir dans l’instant.


La COMTESSE.

Je croyois qu’il m’auroit attendu.


Le VICOMTE.

Ces regrets m’étonnent ; je ne saurois m’empêcher de vous le dire, Madame. J’osois me flatter que vous ne seriez pas fâchée de vous trouver seule avec moi.


La COMTESSE.

Vous vous flattiez un peu légérement, comme vous le voyez.


Le VICOMTE.

Ce n’est pas sérieusement que vous dites cela ?


La COMTESSE.

Très-sérieusement.


Le VICOMTE.

Madame, expliquez-vous, de grâce.


La COMTESSE.

Expliquez-moi, vous-même, pourquoi, pendant que j’ai été à Courci, je ne vous y ai vu qu’une fois, une seule fois en quinze jours ? Il y a six mois que vous n’auriez pas été si long-temps sans me voir.


Le VICOMTE.

J’ai eu l’honneur de vous dire & de vous mander, que les affaires de mon Régiment m’obligent d’être à Versailles, presque tous les jours.


La COMTESSE.

Ce n’est pas ce que vous m’avez dit que je veux savoir ; c’est ce qui est, ce que vous ne m’avez pas dit.


Le VICOMTE.

Je serois bien embarrassé de vous dire autre chose.


La COMTESSE.

Je le crois, puisque vous ne me le dites pas. Avez-vous des projets d’ambition qui puissent m’allarmer ? Ne le craignez pas, je fautai sacrifier tout à votre gloire, & je ne me plaindrai pas.


Le VICOMTE.

Moi, avoir d’autre ambition que de vous aimer & de vous plaire toute ma vie ! Ah ! Madame ! ne le croyez pas ; l’ambition étouffe la tendresse, elle est avide, ne jouit jamais ; & je perdrois, pour elle, un bonheur réel, sans lequel il me seroit impossible de vivre ! Non, Madame, vous ne devez avoir aucune inquiétude. Bannissez toutes ces craintes, je vous en supplie, pour votre repos & pour le mien.


La COMTESSE.

Ah ! Vicomte ! je ne sais pourquoi ; mais je ne puis m’ôter de l’esprit que vous me trompez.


Le VICOMTE.

Vous pouvez me soupçonner ?…


La COMTESSE.

Je me le reproche : mais en même-temps rien ne peut me rassurer, ni ce que je me dis en votre faveur, ni ce que vous me dites vous-même.


Le VICOMTE.

Souvenez-vous du tourment que vous ont donné les soupçons que vous avez eus que j’aimois Madame d’Ancille.


La COMTESSE.

Eh bien ! voilà justement ce que j’ai déjà pensé : je vous vois le même air & la même conduite que dans ce temps-là.


Le VICOMTE.

Cependant, vous avez été bien sûre que je ne l’aimois pas ?


La COMTESSE.

Bien sûre ; parce que vous m’avez dit que je me trompois, & que je trouvois indigne de vous & de moi de ne vous pas croire, & de faire d’autre recherche pour savoir si cela étoit vrai ; voilà comme je suis.


Le VICOMTE.

Et vous pourriez avec cette façon de penser & d’aimer, croire que je vous sacrifierois à un autre ? Où trouverai-je rien aussi digne de m’attacher pour la vie ? Ah ! Madame ! rendez-vous plus de justice…


La COMTESSE.

Si vous me trompiez, Vicomte, à quels maux ne serois-je pas en proie ! Songez donc à tout ce que j’ai souffert pour résister à ce penchant invincible, où tout m’entraînoit malgré moi ; les reproches que je me suis toujours faits, & que je me fais encore, sans cesse, de tromper un mari, dont je n’ai jamais eu, un instant, lieu de me plaindre.


Le VICOMTE.

Mais il n’a point d’amour pour vous.


La COMTESSE.

Cela peut être ; mais il m’estime : & être toujours au moment de ne pas mériter cette estime, & craindre de me voir confondue avec tant d’autres femmes, est un supplice continuel. S’il étoit possible que ce fût pour un ingrat, j’en mourrois de douleur.


Le VICOMTE.

Que dites-vous, Comtesse, moi ingrat !…


La COMTESSE.

Je le crains.


Le VICOMTE, à genoux.

Je jure à vos pieds…


La COMTESSE.

Ah ! Vicomte !… Ô Ciel ! levez-vous. C’est mon mari : il vous a vu. Je suis perdue !


Le VICOMTE, toujours à genoux.

Non, non, laissez-moi faire, & ne vous troublez pas.


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Scène III.

Le COMTE, La COMTESSE, Le VICOMTE.


Le VICOMTE, se levant lentement.

Ah ! Comte, je vous en prie, aidez-moi à obtenir de la Comtesse de me raccommoder avec une femme que j’aime. Il ne s’agit que de lui persuader que j’ai soupé hier ici, & elle ne veut pas consentir à le lui dire ; c’est en vain que je l’en prie, elle me désespere.


Le COMTE.

La ruse que vous employez-là pour détourner mes idées, mon cher Vicomte, est tout-à-fait spirituelle : mais, par malheur pour vous, j’ai lu, dans la bibliotheque de campagne, l’histoire du Comte de Tende, & je connois cette situation-là.


Le VICOMTE.

Que voulez-vous dire ?


Le COMTE.

Que les maris des romans ne sont pas faits comme ceux d’à présent, non plus que les amans. Ces derniers ne trompoient que les maris ; mais jamais les femmes. La mode change tout.


Le VICOMTE.

Quelle erreur ! quoi…


Le COMTE.

Il n’y a point d’erreur à cela ; & je ne pardonne jamais, à qui se donne pour un galant homme, de tromper une femme. Je suis bien sûr que je passerai pour ridicule en paroissant aussi délicat.


Le VICOMTE.

Ridicule, non vraiment, je pense comme vous.


Le COMTE.

Pourquoi donc agir différemment ?


Le VICOMTE.

C’est un persiflage que tout cela.


Le COMTE.

Je ne persifle point ; je sais très-bien que vous êtes attaché, depuis près d’un mois, à la Marquise de Villenon.


Le VICOMTE.

Moi ?


Le COMTE.

Oui, vous, & trahir une femme honnête, pour une femme aussi légère, rien n’est plus affreux !


Le VICOMTE.

Je vous assure que je n’aime point Madame de Villenon.


Le COMTE.

Vraiment je sais bien que vous n’irez pas en convenir ici.


Le VICOMTE.

Ni ici, ni ailleurs.


Le COMTE.

Allons, allons, je sais là dessus tout ce que l’on peut savoir. (Il veut s’en aller.)


Le VICOMTE.

Non, attendez que je vous explique…


Le COMTE.

Cela ne me regarde pas ; je ne me mêle des affaires de personne.


Le VICOMTE.

Il m’est très-important de vous désabuser.


Le COMTE.

Chacun a sa maniere de se comporter.


Le VICOMTE.

Si vous vouliez m’entendre…


Le COMTE.

Cela est inutile. Que diable pourriez-vous me dire ? Vos principes sont différens des miens ; & quand on pense différemment, on ne se persuade jamais l’un l’autre.


Le VICOMTE.

Mais je pense comme vous, & je vous jure que je ne tromperois jamais une femme, quand il s’agiroit de tout au monde…


Le COMTE.

Ce n’est pas à moi que l’on fait croire ces choses-là. Adieu, adieu.


Le VICOMTE.

En vérité, Comte, je peux vous désabuser. Revenez.


Le COMTE.

Oui, je reviens ; mais c’est pour vous dire que vous êtes un étourdi. Il falloit me mettre dans votre confidence, pour m’empêcher de dévoiler votre secret ; cela eût été même très-adroit & bien plus neuf, que ce que vous avez voulu me faire croire, quand je vous ai trouvé aux genoux de Madame. (Il sort.)


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Scène IV.

La COMTESSE, Le VICOMTE.


Le VICOMTE à la Comtesse qui veut rentrer chez elle.

Madame, que faites-vous ?


La COMTESSE.

Non, Monsieur, ne me retenez pas, ou craignez mon indignation.


Le VICOMTE.

Il n’y a rien à quoi je ne m’expose plutôt que de vous laisser dans une aussi cruelle erreur. Le Comte n’est point jaloux, je le sais ; mais l’amour-propre, apparemment, lui fait employer ce moyen, pour me perdre auprès de vous : cela n’est pas difficile à comprendre ; comment, vous-même, ne l’avez-vous pas imaginé, & n’avez-vous pas cherché à ne me pas trouver coupable ?


La COMTESSE.

Seroit-il possible ?…


Le VICOMTE.

Madame, en vérité, j’ai lieu de me plaindre de la facilité avec laquelle vous vous livrez à tout ce qui peut me détruire auprès de vous.


La COMTESSE.

Non seulement je vous perds ; mais je perds encore l’estime de mon mari !


Le VICOMTE.

Vous ne me perdrez point, Madame, & vous ne me perdrez jamais. Quand à l’estime de votre mari, elle ne sauroit être diminuée. Sa maniere de penser n’est point différente de celle de tout le monde. Ce qui perd une femme, à présent, c’est le choix qu’elle fait ; voilà sur quoi on peut se récrier, quand l’homme, qui s’attache à elle, est un homme réellement méprisable.


La COMTESSE.

Quelle morale ! pouvez-vous croire que je l’adopte, & que, sans cette chaîne qui me tyrannise, j’eusse jamais voulu la suivre ? Je sais qu’on plaint, & même qu’on a dans le monde une ridicule vénération pour une femme qui a un attachement durable ; mais, pour cela, peut-elle ne pas sentir qu’elle agir contre ses devoirs, contre ce qu’elle se doit à elle-même ?


Le VICOMTE.

Ce qu’elle se doit ! mais se doit-elle plus que son mari ne lui doit ?


La COMTESSE.

Les torts des autres peuvent-ils nous excuser ? Le penchant nous entraîne ; & si l’on avoit le courage de combattre plus fortement…


Le VICOMTE.

Ah ! bannissez ces idées, ne vous occupez, à l’avenir, que de la douceur d’aimer & d’être aimée. C’est un bien auquel il ne faut point mêler d’amertume ; vous devez être sûre de moi ; ne me cachez rien de ce qui se passe dans votre ame ; je ne veux pas y laisser établir le plus léger soupçon ; je vous sacrifierai tout ; il n’est pas juste que vous ayez la moindre inquiétude. Promettez-moi donc de me mettre à portée de détruire toutes celles qui pourroient naître, & je vous jure que jamais…


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Scène V.

La COMTESSE, Le VICOMTE, DUVAL.


DUVAL

Madame ; c’est de la part de Madame la Marquise de Villenon.


La COMTESSE.

La Marquise de Villenon ?


DUVAL.

Et il n’y a point de réponse ?


La COMTESSE.

C’est assez.


Le VICOMTE, à part & troublé.

O Ciel ! que peut-elle lui mander ?


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Scène VI.

La COMTESSE, Le VICOMTE.


La COMTESSE, après avoir lu la lettre.

Mes pressentimens étoient donc vrais !


Le VICOMTE.

Ah ! Madame ! pourriez-vous croire…


La COMTESSE.

Oui, Monsieur, je vous crois capable de tout. Voyez le billet de la Marquise. (Elle lit.)

« Le Vicomte m’avoit juré qu’il ne vous aimoit plus, Madame ; il nous trompoit également : je vous l’abandonne, & je ne veux le revoir de ma vie. »


Le VICOMTE.

Ne croyez pas, Madame, qu’elle veuille ne plus me voir ; elle veut me brouiller avec vous, voilà tout ; elle se venge de ma froideur pour elle…


La COMTESSE.

Pouvez-vous espérer de me tromper davantage ? Votre ingratitude anéantit tout l’amour que j’avois pour vous. Il ne me reste quee le regret de vous avoir aimé.


Le VICOMTE.

Que dites-vous ? Quoi ! Madame….


La COMTESSE.

C’en est assez, ne me revoyez jamais. (Elle sort)


Le VICOMTE, douloureusement.

Le Chevalier ne m’a que trop bien tenu parole : je perds tout en un jour, je suis désespéré ! (Il s’en va.)


Fin du cinquante-cinquième Proverbe.


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Explication du Proverbe :

55. Entre deux selles, le cul à terre.