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Quand on voyage/Le Mont Saint-Michel

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Michel Lévy frères (p. 59-84).


LE MONT SAINT-MICHEL


I


On sait à quel point ce que les savants appelaient « la grande marée du siècle » avait surexcité l’imagination des Parisiens. Nous aurions mauvaise grâce à railler, après coup, un mouvement bien naturel de curiosité. Ces magnifiques spectacles valent la peine qu’on se déplace. — Une représentation de l’Océan ! Quel drame peut soutenir la comparaison avec cette solennité ? Seulement, quoique nous ayons cédé à l’entraînement général, notre attente n’a pas été déçue, parce que nous n’avions pas compliqué le programme d’une tempête. Un certain nombre de traversées assez longues, des séjours dans des ports de mer, nous ont appris qu’une marée n’est pas un ouragan, mais bien un phénomène régulier s’accomplissant à l’heure prévue, avec une précision presque chronométrique, et nous pensions d’avance qu’un niveau plus élevé de quelques centimètres que celui de la veille ne pouvait pas produire de ces cataclysmes à la Martynn, qu’on semblait exiger. Sur divers points du littoral, peu s’en est fallu que l’Océan ne fût sifflé comme un acteur qui oublie son rôle, et que le public désillusionné ne redemandât son argent !

En cas que les grandes eaux ne jouassent pas correctement, nous avions choisi un site capable de nous dédommager par sa beauté intrinsèque. Dans l’espace d’une nuit, le chemin de fer nous jeta à Rennes, où une diligence nous reprit et nous transporta à Pontorson. Une carriole nous fit franchir le reste de la route, et nous pûmes apercevoir, au bout du Couesnon canalisé, que longeait notre voiture, la pittoresque silhouette du mont Saint-Michel.

La mer en ce moment était basse ; à perte de vue s’étendaient les lises ou plages de sable d’un ton cendré, et il fallait prolonger le regard jusqu’au bord extrême de l’horizon, à la ligne de rencontre du ciel, pour découvrir une mince barre verdâtre témoignant de la présence de l’Océan. Une brume légère estompait les côtes lointaines de la baie, et le mont Saint-Michel s’élevait brusquement comme un énorme bloc erratique, débris de quelque commotion anté-diluvienne, au milieu de cette immensité plate uniformément teintée de gris. Rien n’est plus surprenant que l’aspect de cette roche soudaine qui ne se rattache à aucune chaîne de montagnes et perce comme une pointe d’ossement l’épiderme de la planète. Elle a, dit-on, cinquante mètres de haut, sans compter ce qu’y ajoutent les édifices auxquels elle sert de substruction, et dont à cette distance on la distingue à peine.

Toute la journée, le temps s’était montré assez maussade ; un vent froid avait glacé la pluie en l’air, et il tombait par rafales un grésil mêlé de neige qui suffisait pour rehausser de blanc toutes les anfractuosités et saillies du mont Saint-Michel, lavé de ces teintes neutres d’un gris violâtre dont se servent les peintres pour préparer leurs aquarelles. La crête des remparts, les toits des maisons, les aiguilles et les contre-forts de l’abbaye se détachaient par touches vives de ce fond vaporeux, et accusaient la présence de détails qu’on n’eût pas discernés du point où nous étions sans cet artifice de la nature.

L’isolement de cette masse préoccupe l’œil, qui du rivage s’y reporte toujours comme malgré lui. Un peu plus loin, et de cette place cachée à demi par la découpure colossale du mont, s’ébauche Tombelaine, une roche rase et formant îlot, d’où les habitations ont depuis longtemps disparu. Tombelaine à côté du mont Saint Michel, c’est le nain près du géant, la borne près de la pyramide.

Des berges de pierres sèches dirigent le cours jusqu’ici incertain du Couesnon et lui tracent un chenal par où les eaux s’écoulent vers la pleine mer, en rasant la pointe ouest du mont Saint-Michel. Cette digue, submersible à marée haute, devient à marée basse une espèce de chaussée rejoignant le mont à la terre ferme et servant de chemin à ceux qui craignent de se mouiller les pieds aux flaques d’eau dont, çà et là, les lises sont couvertes après le retrait de l’Océan ; inconvénient auquel ne s’arrêtent pas les pêcheurs de coques, qui courent pieds nus sur les sables, sans avoir la moindre crainte de s’y enfoncer ; car ce sol déliquescent, réputé si perfide, supporte très-bien les chevaux et les voitures. Un peu de connaissance des lieux et l’observation des heures de la marée rendent les accidents, jadis si nombreux, de plus en plus rares. Les soldats de Harold passeraient aujourd’hui sur les grèves du mont Saint-Michel sans que le héros, les empoignant par la nuque, fût obligé de les retirer des lises, ainsi que le représente le long canevas brodé, connu sous le nom de tapisserie de Bayeux.

Les pêcheurs, sur ce fond de vases grisâtres, faisaient selon le plan, l’effet de virgules noires ou de ces oiseaux de mer dont l’attitude imite la forme humaine. Le capuchon engonçant les épaules simulait la masse de plumes rengorgées, et les jambes nues la gracilité des pattes, du moins à distance, car le rapprochement dissipait cette ressemblance fantasque et cependant réelle, oiseaux et pêcheurs faisant le même métier.

Comme l’heure de la marée approchait, tous ceux qui voulaient passer la nuit en terre ferme se repliaient vers la rive, et la digue du Couesnon se couvrait d’une file de figures sautillant sur les pierres plates et regagnant le musoir.

Quelques curieux étaient venus de l’intérieur des terres pour assister au spectacle promis, et restaient sur la berge malgré l’âpreté d’un vent glacial venant du large, sauf à chercher de temps en temps un abri dans les huttes de torchis et de chaume, guérites des douaniers. Des escouades de détenus, sous la surveillance de leurs gardiens, renforçaient avec des bottes de paille et des pierres la digue d’un terrain récemment conquis sur la mer.

En attendant la représentation de l’Océan, le ciel donnait la sienne, et il faut lui rendre cette justice qu’il la donna complète : toutes les variétés possibles de mauvais temps se succédèrent dans l’espace d’une heure avec des effets inattendus, plus pittoresques les uns que les autres ; il n’y manqua rien, pas même un rayon de soleil. Par les déchirures d’un amas de nuées, une zone lumineuse tomba sur le mont Saint-Michel, comme la projection d’un réflecteur, en illumina tous les reliefs, s’aiguisant avec les clochetons, profilant les contreforts, dessinant les arcatures, accusant les mâchicoulis, et faisant voir, sur l’étroite plage qui précède la porte où aboutit l’unique rue de la ville, les habitants du mont attendant l’apparition de la fameuse marée.

Grâce à ce coup de lumière, une ou deux voiles inaperçues dans les profondeurs brumeuses du large accrochèrent une paillette de soleil et brillèrent un instant, et la côte de la baie, avec ses escarpements lamés de paillon d’argent par la neige de la matinée, étincela pour s’éteindre aussitôt. Les nuages avaient masqué de nouveau le soleil et superposé leurs gazes noires sur les deux ou trois places bleues que l’orage laissait dans le ciel.

Le mont Saint-Michel perdit la couleur de vieux vermeil qui faisait ressembler la manse abbatiale à une châsse d’orfèvrerie, et se changea en un monstrueux tumulus de basalte noir. Les nuages crevèrent, et, sous l’impulsion d’un vent furieux, une neige presque horizontale, aux grains aigus comme des aiguilles et durs comme des grêlons, vint nous fouetter le visage et nous aveugler. Le toit de chaume sous lequel nous nous étions réfugié se hérissait à la rafale comme le poil d’une bête qu’on frotte à rebours, et l’étendue indiscernable disparaissait derrière un rideau de hachures diagonales pareilles à ces traits que la main fiévreuse de l’artiste accumule sur la partie de son dessin qu’il veut sacrifier et repousser dans l’ombre.

Après ce paroxysme de fureur, la tourmente s’apaisa un peu, et nous reprîmes notre place sur la pointe du musoir pour ne pas manquer l’arrivée du mascaret dans le canal du Couesnon. Il était un peu plus de cinq heures, et l’Océan ne paraissait pas s’émouvoir encore ; nous avions beau fixer à l’horizon nos yeux chaussés d’excellentes jumelles, pas la moindre barre, pas le plus léger flocon d’écume ; rien que les lises miroitées de flaques et le clapotis d’une bande de courlieus tout égayés du mauvais temps. Cependant la marée était dans son droit en ne se montrant pas encore, elle ne pouvait être responsable de ce que nous avions devancé l’heure du rendez-vous.

Un quart d’heure s’écoula : une rumeur sourde et profonde, qui formait une admirable basse aux aigres sifflements de la brise, nous arrivait du large, et bientôt une frange d’écume déroula son feston à l’angle ouest du mont Saint-Michel : c’était la barre ; elle s’engagea dans le chenal : la représentation commençait.

Au bout de quelques minutes, tant la marche du flot est rapide, nous pûmes contempler dans ses détails ce phénomène singulier. Resserré entre les deux berges, le flot ascendant s’avance sur le flot descendant avec la forme d’un rouleau saillant ou d’une cascade dont le tailloir serait poussé par une force uniformément rapide. Derrière la bordure d’écume, le niveau de l’eau marine est plus haut de 1 mètre à 1m30 que celui de l’eau fluviale, et le flot sur toute la ligne tombe comme du bord d’une bonde invisible.

Quand le flot fut plus près de nous, il prit l’apparence d’un front de cavalerie composé de chevaux blancs et chargeant au galop. Les lanières d’écume imitaient le fourmillement confus des jambes, et le clapotis des vagues le piétinement des sabots. — Par un de ces sauts de pensée qui étonnent lorsqu’on en cache les intermédiaires, mais dont on retrouve la filiation, en regardant le mascaret du Couesnon, nous songions à cette médaille d’Aspasius qu’on prétend être une copie de la Minerve de Phidias et où huit chevaux rangés de front galopent sur la visière du casque dont est coiffée la déesse. — Le mot white horses (les chevaux blancs) nous avait conduit à l’idée d’un escadron, et, de là aux chevaux d’Aspasius, il n’y avait qu’un pas. — Un besoin d’exactitude plus rigoureuse dans la comparaison nous avait fait chercher au fond d’un arrière-tiroir de notre cervelle ces coursiers grecs souciés à la visière de Pallas-Athénè, et qui, en effet, n’ont que la tête, le poitrail et les jambes de devant, comme les chevaux de la mer plongeant leur croupe dans l’abîme.

Le mascaret eut bien vite dépassé le musoir, laissant derrière lui, le long des berges, des remous tumultueux. Pendant qu’il continuait sa course en remontant vers l’intérieur des terres dans le canal ouvert à son impétuosité, la marée, de l’autre côté du mont, envahissait les lises avec cette rapidité irrésistiblement tranquille, plus effrayante peut-être que le désordre d’une tempête. L’eau, soulevée par l’attraction mystérieuse de la lune, crevait et se répandait en nappes immenses sur le sable fin des atterrissements, limoneuse, chargée de tangue, ayant la couleur d’une fange liquide.

Dans ce moment, le ciel grisâtre se barbouilla d’encre et devint d’un noir si foncé, que, si on reproduisait un pareil effet en peinture, il serait accusé d’exagération. Sur ce rideau sombre, le mont Saint-Michel prenait des teintes livides et blafardes et se détachait en clair comme un gigantesque madrépore surgissant du fond de l’Océan. La mer paraissait toute blanche, et ce contraste si brusque, si tranché, produisait un tableau de l’aspect le plus étrange, le plus sinistre et le plus formidable. Ce ciel absolument noir semblait gros de déluge, et l’on eût dit que cette mer laiteuse charriait de la pâte cosmique prise à quelque continent en dissolution ; un crépuscule polaire ajoutait par son demi-jour triste au caractère lugubre de la scène.

L’élévation progressive des eaux atteignant la crête de la digue submersible du Couesnon, une longue cascade de déversement s’établit, et les vagues se précipitèrent avec un grondement sourd dans le lit plus bas de la rivière. Bientôt elles mouillèrent de leur écume le terre-plein de la cabane où nous nous étions réfugié, chassé du musoir par un tourbillon de neige d’une violence extraordinaire.

Un peu réchauffé, nous reprîmes notre poste d’observation et nous assistâmes à un spectacle des plus singuliers, à l’occultation subite et complète du mont Saint-Michel, qui était pourtant bien là devant nous, à quinze cents mètres environ, et qui disparut comme si le géant Micromégas l’avait pris sous son bras et emporté dans Sirius. — Plus de montagne, plus de forteresse, plus d’abbaye, rien ! Jamais changement à vue dans un opéra n’eut lieu avec une prestesse plus magique. Au coup de sifflet du vent, les machinistes de la tempête avaient fait monter du sein des eaux un brouillard et descendre du ciel un nuage qui masquaient le rocher de la base au sommet. L’éclipse dura quelques minutes, et le mont Saint-Michel in periculo maris reparut majestueusement et comme habitué à ces colossales facéties de la nature : montagne tout à l’heure, il était île maintenant.

La nuit s’approchait et le froid devenait de plus en plus pénétrant ; la marée avait atteint à peu près son niveau, et nous revînmes à Pontorson, où notre dîner nous attendait, songeant aux admirables spectacles qui s’étaient déroulés devant nous, et murmurant comme un refrain obsesseur et monotone l’ancienne devise des chevaliers de l’ordre de Saint-Michel : Immensi tremor Oceani !



II


Le matin, nous étions sur la plage. La marée se retirait, laissant à découvert les lises, mais pas assez vite au gré de notre désir. Nous voulions visiter ce mont Saint-Michel qui, la veille, nous était apparu de la rive sous des aspects si fantastiques. Nous aurions pu gagner la roche en sautillant sur la crête de la digue ; mais la tangue déposée par le flot l’avait rendue glissante. Nous préférâmes aller en canot par le chenal du Couesnon. À notre grande surprise, pas une de ces pierres, posées sans ciment les unes sur les autres, n’avait bougé, et l’Océan, qui déracine des blocs de granit, s’était brisé contre des cailloux.

En approchant, chaque détail de cette bizarre pyramide faite de rochers et de constructions se dessinait plus nettement et prenait un caractère prodigieux et formidable. De la ceinture de remparts et de tours qui cercle la base du mont s’élèvent de hautes murailles, le pied engagé dans le roc vif, qu’elles semblent continuer. Ces murailles dominent les toits des habitations resserrées entre les fortifications et l’abbaye proprement dite, dont les fondements sont au niveau des cheminées. Il fallait le génie singulier du moyen âge et le besoin de se défendre contre les invasions pour s’aviser de couvrir de bâtisses un pain de sucre presque inaccessible ; mais cette plantation abrupte, si elle n’est pas commode pour la vie ordinaire, multiplie les effets pittoresques par les brusques changements de niveau, et, en étageant les édifices les uns au-dessus des autres, vous les fait saisir d’un coup d’œil, comme s’ils étaient peints sur une toile dressée. Les silhouettes se découpent avec toute sorte d’échancrures inattendues et une variété d’angles que ne sauraient donner des monuments d’une assiette unie. — Au-dessus des bâtiments de l’abbaye devenue prison, et composés d’un assemblage de murs, de tourelles, de contre-forts, d’arcatures, de pincettes, de toits en poivrière remontant à diverses époques, jaillit l’église étroite et haute avec ses aiguilles, ses arcs-boutants, ses pinacles, ses longues fenêtres en ogives et son clocher écimé où se démanche aujourd’hui un télégraphe, et où jadis rayonnait, comme si elle venait de descendre du ciel pour se poser sur ce sommet, la statue dorée de l’archange saint Michel, le glaive flamboyant en main.

Toute cette architecture s’élance avec une ardeur d’escalade que les siècles n’ont pas refroidie et semble vouloir prendre d’assaut la montagne qu’elle couvre. Le génie grec cherchait la ligne horizontale, et le génie gothique la ligue perpendiculaire, comme s’il eût essayé d’atteindre et de percer le ciel. L’un exprimait le calme, l’autre l’inquiétude. La vue du mascaret s’avançant dans le Couesnon nous avait fait penser aux chevaux galopant sur la visière du casque de Pallas ; le mont Saint-Michel nous fit voler en idée à l’Acropole d’Athènes, ce rocher soudain se dressant au milieu d’une plaine, fortifié comme celui-ci et renfermant aussi un temple. Mais quelle différence dans l’effet produit ! toute la différence du polythéisme au christianisme, de l’azur à la brume, de la Méditerranée à l’Océan !

Le canot nous dépose au bout de la jetée sur une bande de tangue, parmi d’énormes pierres roulées du haut du mont et confusément entassées. Ces roches baignées deux fois chaque jour par l’eau marine étaient plaquées de mousses vertes ou violâtres et auraient fourni de bons premiers plans à des peintres d’aquarelle. Sur l’une d’elles, où l’on arrive en s’aidant des mains et des genoux, se creuse une empreinte en forme de pied que la légende dit avoir été laissée par le brodequin de l’archange guerrier lorsqu’il combattit le démon. Est-ce vraiment là qu’eut lieu cette lutte allégorique du bon principe contre le mauvais, qui a inspiré un si noble chef-d’œuvre à Raphaël ? C’est un point que nous ne discuterons pas, disposé que nous sommes à croire la tradition populaire, aussi vraie après tout que l’histoire prétendue sérieuse.

De cette mince rive, les rochers et les édifices, vus en raccourci, se présentent sous les angles les plus désordonnés et les plus pittoresques. Nous la suivîmes jusqu’à une tour dont le pied plongeait encore dans l’eau, et que nous contournâmes, au risque de mouiller nos chaussettes, en nous aidant de quelques pierres des fondations, et bientôt la porte de la ville — car il y a une ville au mont Saint-Michel — nous admit sans aucune des formalités exigées autrefois : nul farouche soudard, le pot en tête et le plastron sur l’estomac, ne nous fouilla d’un air rogue pour nous ôter nos armes. Nous nous trouvâmes dans une petite place irrégulière formant une sorte de trapèze, entourée de murailles crénelées démantelées à demi, où s’encastre un lion rampant posant son ongle sur l’écu abbatial ; en face s’ouvre entre deux tours la seconde entrée, dont l’arcade a pour claveau un écusson de granit rendu fruste par le temps et l’air salin, où pourtant l’on distingue encore les armoiries de la ville, « trois saumons sur champ ondé, » blason tout à fait convenable pour ce nid de pêcheurs. Un pont-levis disparu et une herse de fer dont on voit encore quelques dents la défendaient jadis. Cette première place est encombrée de filets et de barques de sauvetage qu’on retire là quand la mer est trop basse ou trop grosse ; mais, comme pour rappeler la destination guerrière du lieu, de chaque côté de la deuxième porte deux énormes pièces de canon en fer, effritées et rongées de rouille, ayant encore leur boulet de pierre au ventre, semblent vous menacer de leur gueule impuissante. Ces pièces, dites les Michelettes, ont été enlevées aux Anglais en 1427, quand ils levèrent le siége du mont Saint-Michel, lassés par une résistance héroïque,

L’une de ces places s’appelle cour du Lion, et l’autre cour de la Herse ; les détails que nous venons de donner disent pourquoi. Au delà commence à grimper entre deux rangs de vieilles maisons qui se touchent par le pignon, s’épaulent les unes contre les autres, se montent sur la tête, la belle rue, la rue principale, unique du mont, une rue à ravir d’aise les artistes, à désespérer les philistins ; quelques stupides replâtrages modernes n’ont pu en altérer l’antique physionomie. Au temps où le mont Saint-Michel était un grand but de pèlerinage comme Saint-Jacques de Compostelle, comme Notre-Dame de Lorette, qui voyait accourir de tous les pays de la chrétienté, bourdon en main, coquilles au dos, les dévots pleins de ferveur, ces logis étaient des hôtelleries dont les noms sont conservés dans l’ancien terrier de l’abbaye. Il y avait le Soleil royal, les Trois Rois, l’Image saint Michel, la Maison du Goblin, la Syrène, l’Hôtel Saint-Pierre, la Truie qui file, les Quatre Fils Esmond — sans doute les Quatre Fils Aymonla Coquille, la Licorne, la Tête d’or, ainsi que nous l’apprend M. Édouard Le Hericher, dans sa curieuse et instructive notice sur le mont Saint-Michel. Ce grand nombre d’auberges montre quelle était l’affluence des pèlerins ; en raison de ce concours, il se faisait au mont un commerce assez lucratif d’images, de médailles, de chapelets et autres menus objets bénits que remplacent maintenant les petits travaux en coquillages et en bois sculpté des détenus.

Comme il fallait amasser des forces pour l’ascension de la montagne, nous fîmes un copieux déjeuner dans un cabaret établi à la même place qu’une des anciennes hôtelleries dont nous venons de citer les enseignes, mais ayant perdu, pour se mettre au niveau du progrès, toute physionomie moyen âge, défaut qu’il rachète par la bonté de sa cuisine.

L’usage est de commencer la visite du mont Saint-Michel par une promenade sur les remparts, magnifique échantillon de l’art militaire au temps de la féodalité. Ces travaux de défense consistent en une épaisse muraille bordée de mâchicoulis, et relevée de distance en distance par des tours rondes. Le rempart et les tours plongent dans la mer ou portent sur la grève selon l’heure ; puis, quand ils rencontrent la roche, ils s’élèvent avec elle en suivant les anfractuosités du terrain et se rattachent à cette immense muraille haute de cent pieds, longue de deux cent trente, qu’on nomme la Merveille, qui abrite trois zones d’édifices superposés et fait de l’abbaye un monument sans rival. Les tours ont chacune leur dénomination. Ce sont, en allant du sud au nord : la tour du Roi, avec son élégante échauguette ; l’Escadre, coiffée d’un toit en éteignoir ; la tour de la Liberté ; la tour Basse ; la tour Boucle, où s’accrochent des anneaux de fer pour amarrer les navires ; la tour Marilland, dont le pied s’engage dans la roche, et la tour Claudine, qui se suspend au plateau sur lequel s’élève l’abbaye.

On suit le terre-plein de ces épaisses murailles d’où ruisselaient jadis sur les assaillants le plomb fondu, l’huile et la poix bouillantes, et qui n’ont plus l’air de se souvenir de leur passé héroïque. Elles ne servent plus qu’à préserver du froid les jardinets des maisons dans lesquels le regard plonge comme sur une vue cavalière, et à décorer pittoresquement le flanc de la montagne, justification d’existence bien suffisante.

C’est un spectacle amusant que ce tumulte de bâtisses cherchant leur assiette sur un sol inégal, que ces pans de murs entremêlés de roches, que ces toits dont les cheminées fument sous vos pieds et ces courtils semblables à des puits. Ces petits jardins abrités du vent, chauffés à la réverbération solaire de la roche engraissés par la tangue, qu’ils n’ont qu’à se baisser pour prendre, contiennent des plantes et des arbres qu’on croirait ne pouvoir pousser que dans un climat plus chaud et sous un ciel plus clément. L’amandier s’y couvre prématurément de sa neige odorante, le figuier y vient à bien, et nous y pûmes cueillir une branche de laurier-rose qui affleurait le rempart et semblait solliciter la main. Malgré la rigueur d’un long hiver et le givre de la veille persistant à l’ombre, elle était parfaitement verte.

Des escaliers ménagés dans l’épaisseur du rempart, quand il change de niveau, vous font escalader sans fatigue la ruelle abrupte jusqu’à l’entrée de l’abbaye.

Les anciens moines ne se fiaient ni à la situation presque inaccessible de leur rocher, ni à la ceinture bien bouclée de remparts qui en serrait les flancs ; — la forteresse emportée, il eût fallu encore un siége pour pénétrer dans leur pieuse retraite. Une porte à cintre surbaissé munie d’une herse présentait un premier obstacle ; cette défense franchie, on arrivait, en longeant un haut mur, devant une autre porte flanquée de deux tourelles crénelées et fermée par des vantaux bardés de fer qui eussent demandé du canon pour être enfoncés. — Toute cette disposition subsiste encore aujourd’hui, architecturalement du moins ; entre les deux tours bâille toujours la voûte noire comme une de ces gueules monstrueuses que le moyen âge, dans ses diableries, figurait comme l’entrée de l’enfer. Un escalier aux degrés rapides s’y engouffre à travers l’ombre et vous conduit à une salle irrégulière à la voûte sillonnée de nervures, qui était la salle des gardes. — En face de soi, en débouchant de l’escalier, on voit le chambranle et le manteau de la gigantesque cheminée où se chauffaient jadis les soldats, dont les pertuisanes atteintes d’un reflet de flamme brillaient au râtelier. Au fond même de la cheminée, on a modernement pratiqué une porte qui conduit au logis du geôlier ; quelques surveillants vont et viennent à travers cette antique salle des gardes. Une partie des précautions qu’on employait autrefois pour empêcher d’entrer dans l’abbaye, on les emploie aujourd’hui pour empêcher d’en sortir.

Il faudrait une monographie tout entière, illustrée d’une centaine de gravures sur bois, pour décrire dans tous ses détails le mont Saint-Michel. Nous n’avons pas la prétention de la faire en quelques pages et après une seule visite de deux ou trois heures ; il nous suffira de noter ce qui nous a le plus frappé et de rendre notre impression générale.

Une visite au mont Saint-Michel est un plaisir du même genre que celui qu’on prend à lire un roman d’Anne Radcliffe ou à feuilleter ces étranges eaux-fortes dans lesquelles Piranèse égratignait sur le vernis noir ses cauchemars d’architecture. Vous montez, vous descendez, vous changez à chaque instant de niveau, vous suivez des couloirs obscurs, tantôt dans la montagne, tantôt dans les airs ; vous arrivez à des cœcums, à des portes murées, derrière lesquelles s’accroupissent les vagues terreurs. Le plancher sonne creux sous vos pieds ; vous êtes au-dessus du puits des oubliettes ou plutôt du charnier où se déversait le trop-plein de l’étroit cimetière. Une immense roue, semblable au tread-mill des pénitenciers anglais, se meut vaguement à travers l’ombre, enroulant un câble devant une porte ouverte sur l’abîme et par où l’on ne saurait regarder sans vertige ; c’est le treuil qui sert à hisser les provisions le long d’une gigantesque glissoire que, de terre, on prendrait pour un contre-fort cyclopéen de la montagne. — Tout à l’heure on vous a fait voir sous une voûte sombre la place qu’occupait la fameuse cage de fer qui, soit dit en passant, était une cage de bois où le gazetier Dubourg fut mangé par les rats. Maintenant, on vous montre l’entrée des anciens cachots, aussi noirs, aussi lugubres que les puits de Venise. Plus loin, c’est un escalier mystérieux, éclairé d’un jour crépusculaire et fantastique, qui a servi de thème à un décor de Robert le Diable ; ici, un effet digne de Rembrandt ou de Granet ; là, un précieux détail d’architecture à exercer la sagacité d’un Viollet-Leduc, — L’imagination se figure le moine de Lewis errant, sa lampe en main, sous ces ogives où semblent s’accrocher de leurs ongles les chauves-souris de Goya. Cette salle à voûte surbaissée serait un excellent fonds pour une de ces fantastiques scènes d’inquisition que le Greco, dans sa folie, ébauchait d’une main fiévreuse ; le terrible pendule d’Edgar Poe ne descendrait-il pas bien de cette clef de voûte sur la poitrine d’un condamné ?

Telles étaient nos idées ou plutôt nos rêveries en suivant le directeur du mont Saint-Michel, qui avait la complaisance de nous guider lui-même à travers l’édifice, dont il n’ignore aucun secret. — Pardon si nous insistons sur tous ces recoins perdus qui semblent échapper à la description. La Merveille, cette superposition prodigieuse de tous les genres l’architecture qu’employa le moyen âge, sauf le gothique flamboyant, a été racontée bien des fois par des plumes plus capables que la nôtre. La zone inférieure de la Merveille est une vaste crypte dont les piliers trapus, ronds ou carrés, supportent des ogives à pointe émoussée d’une force de résistance que ni les siècles, ni les assauts, ni les écroulements n’ont pu ébranler depuis l’an 1117, date de leur construction, due à l’abbé Roger II. L’arrangement ses piliers au nombre d’une vingtaine, y forme trois nefs, et rien n’est plus majestueusement sévère dans sa pénombre mystérieuse que cette salle qui servait d’écurie aux montures des chevaliers, et dont on fait le dortoir des détenus.

Sur une partie de cette salle s’élève le réfectoire des moines, œuvre du commencement du xiie siècle, avec deux nefs formées par huit piliers ronds à base octogone, à chapiteaux trifoliés, de chacun desquels s’élance un faisceau de huit nervures arrondies qui se croisent avec des rosettes de feuillage et retombent par trois sur les murs ou sur de triples colonnettes. Les luisantes tables de chêne où mangeaient les bons pères sont remplacées par les métiers bourdonnants des prisonniers.

Au-dessus du réfectoire s’étend le dortoir, ajouré de fenêtres d’un caractère original presque moresque ; mais, quelque belles que soient ces deux salles, elles le cèdent à la salle dite des Chevaliers, où se tenaient les chapitres de l’ordre de Saint-Michel-Ange. C’est le plus superbe vaisseau gothique qui existe au monde. Deux gigantesques cheminées, grandes comme des maisons modernes, suffisaient à peine à l’échauffer avec des arbres entiers pour bûches. On ne saurait imaginer la noblesse robuste et l’élégance fière des colonnes supportant ces voûtes ogivales. Que cette salle devait être admirable lorsqu’elle était décorée des bannières et des armes des chevaliers, avec le luxe héraldique qui allait si bien à la France féodale !

Le cloître, avec ses deux rangs de colonnettes en granitelle, est un bijou d’architecture gothique ; il subsiste en son entier, ce qui a de quoi surprendre quand on songe combien est frêle et délicate cette double colonnade tout à jour et toute fleurie d’ornements.

L’église en elle-même, quoique charmante, n’a rien qui puisse étonner après les prodiges des cathédrales ; mais, par sa situation au sommet d’une pyramide, dans un bouquet d’édifices d’où elle s’élance comme le pistil d’une fleur centrale, elle produit un effet prestigieux. Par malheur, elle est découronnée de sa flèche étincelante qu’un clocher écimé remplace fort mal. Elle manque aussi de portail, car on ne peut appeler de ce nom la devanture qui bouche ses nefs et qui fut maçonnée sous la première république. Le style de la nef, réduite par le dernier incendie de dix travées à quatre, est roman et remonte à l’an 1020.

Il nous fallut faire l’ascension du clocher, d’où l’on découvre une vue immense et d’une beauté incomparable, et le gardien n’eut pas besoin de nous défendre de nous hasarder sur l’étroite corniche qui le pourtourne : quelques fous risquaient autrefois cette périlleuse promenade, bonne pour des couvreurs de profession.

Monté sur le faîte, nous n’aspirions plus qu’à descendre, comme dit le vers de Corneille, et, traversant les lises, moitié à sec, moitié dans l’eau jusqu’à la cheville, tantôt porté à dos d’homme, quand l’eau devenait trop profonde, tantôt en cabriolet, nous arrivâmes à la pointe de Roche-Torin, où nous attendait notre voiture, un peu las, mais très-content de notre journée.