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Quarante ans

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Mercure de France (p. 257-268).


QUARANTE ANS[1]


(LÉGENDE PETITE-RUSSIENNE)


Dans le village de Manduki, vivait, à la fin du XVIIIe siècle, un très riche paysan, Denis Shpak. Cet homme avait une fille, très belle, blonde, Vassa. Chez Shpak travaillait un jeune paysan, Trokim Iachnik ; il n’avait connu ni son père ni sa mère, et sa seule parente était la veuve d’un soldat, une vieille femme vivant d’aumônes. À treize ans, Iachnik gardait les pourceaux ; mais avec l’âge, il devint un très beau garçon, très adroit et Shpak, qui le remarqua, le prit à son service. Vassa s’éprit de Trokim, mais son père ne voulut point entendre parler d’un tel mariage : Iachnik, un pauvre diable sans le sou, n’était point un parti pour sa fille. Toutefois, devant les larmes de Vassa, il déclara qu’il allait renvoyer Iachnik de chez lui, et qu’il consentirait au mariage si le garçon revenait vêtu d’un bel habit neuf et dans son propre équipage. Il congédia donc Trokim.

Trokim, se sentant dans l’impossibilité de remplir la condition imposée, résolut de se noyer. Mais, au moment où il allait se jeter à l’eau, devant lui surgit un étrange petit homme, ceint d’une courroie. C’était le jardinier en chef du seigneur du village, Pridebalka. Il emmena Trokim au cabaret et là, celui-ci narra se peines.

« Mais, dit Pridebalka à Trokim, ce n’est rien, et c’est chose très facile à arranger. En ce moment se trouve dans le village un très riche marchand avec beaucoup de marchandises ; il restera ici jusqu’à la nuit, puis il partira. Or, il est obligé de traverser la forêt où il y a un ravin devant lequel il doit passer. Quand il sera arrivé à cet endroit, sors de la cachette où tu te seras embusqué et, avec un gourdin, frappe le marchand sur la tête ; puis frappe le cocher et prends le drap qui t’est nécessaire, prends l’argent, mais laisse toute la marchandise et même un peu d’argent. Renverse aussi la voiture dans le ravin et personne ne saura rien. On pensera qu’ils se sont tués en tombant dans le précipice, et si on te demande où tu as pris l’argent pour acheter ce qu’il te faut, tu diras que je te l’ai prêté. »

Tout arriva comme ils l’avaient projeté.

Trokim tua le marchand et le cocher, prit du drap et 8.000 roubles. Pridebalka lui fit faire un bel habit, lui acheta un cheval et une voiture et lui trouva deux hommes qui consentirent à lui prêter témoignage.

Mais Trokim avait des remords, et il résolut de tout raconter à Vassa.

Vassa, toute troublée, lui conseilla d’aller à l’endroit du crime et lui assura que là-bas, à minuit, Dieu lui dirait quel châtiment lui était réservé. Trokim s’y rendit et, à minuit, une voix lui dit : « Je te punirai dans quarante ans. »

Il revint auprès de Vassa, lui raconta ce qu’il avait entendu et, comme ils avaient quarante ans devant eux, ils se marièrent. Après leur mariage ils allèrent s’établir dans une grande ville. Trokim fit du commerce, acquit une grande fortune et prit les noms de Trofine Sémionovitch Iachnikov. Sa femme qui voulait faire un pèlerinage à Kiev pour demander à Dieu le pardon de son mari, remettait ce voyage de jour en jour et enfin mourut sans l’accomplir.

Trofine se remaria ; sa fortune augmentait d’année en année.

Vingt ans s’étaient écoulés. Souvent le remords torturait Trofine. Il résolut de se confesser à l’archevêque et lui raconta tout. L’archevêque le rassura, en lui disant que malgré l’énormité du crime, il l’avait racheté par vingt années de travail et de probité et que s’il faisait construire une belle église, Dieu lui pardonnerait. Il fit bâtir l’église.

Ses affaires étaient prospères ; il possédait des maisons et des mines d’or ; sa fille épousa un prince ; son fils Alexandre fit une brillante carrière dans la diplomatie. Il semblait le plus heureux des hommes.

Mais la fatale quarantième année était venue. Il attendait avec effroi le châtiment qui allait le frapper. Pour oublier, il alla chez des amis, il se confessa et même il fut sur le point de tout avouer à son fils. Celui-ci ne voulut rien savoir, déclarant à son père qui lui parlait du châtiment de Dieu, qu’il n’y a pas de Dieu. Enfin le terrible quarantième anniversaire du crime passa sans incident, le vieillard se crut délivré de toute punition.

Voici comment le comte L. N. Tolstoï a terminé ce récit :


I


Dans cette nuit du 12 au 13 août, quand après la conversation avec son fils, il se retira seul dans sa chambre, la punition commença.

« Il n’y a pas de Dieu ! il n’y a pas d’âme ! Il n’y a pas de punitions ! Comme c’est bien ! Comme c’est rassurant et moi qui me suis si longtemps tourmenté en vain ! Nous tous, nous luttons les uns contre les autres. Nous autres, nous nous entre-tuons pour vivre, comme dit Alexandre. La lutte pour l’existence, telle est la loi. Et il n’y en a pas d’autre. Dieu m’a permis d’être vainqueur ! Dieu m’a permis… Toujours cette habitude stupide d’invoquer Dieu ! Ce n’est pas un Dieu quelconque qui m’a permis, c’est moi qui ai su être vainqueur ; voilà la vérité. Chacun doit lutter, et le vainqueur profite de sa victoire. J’ai vaincu et j’en profite. C’est très heureux pour moi… seulement le remords a empoisonné ma vie. Je comprends que les autres m’envient. Chacun veut posséder : et s’il veut, qu’il lutte. Lutte toi-même et n’attends pas d’aide. Par exemple, Alexandre… Et il se rappela qu’aujourd’hui Alexandre lui avait déclaré n’avoir pas assez des vingt mille roubles par an qu’il recevait de son père et qu’il lui en avait demandé dix mille de plus. « …Et quand j’ai refusé, il s’est montré mécontent. Supposons qu’il compte avoir tout quand je mourrai » Et, tout à coup, Trofine se dit que son fils devait désirer sa mort. « Lutte pour être vainqueur ; j’ai lutté, j’ai tué le marchand ; sa mort m’était nécessaire et j’ai pris sa vie. Et pour lui, pour mon fils, quelle mort est nécessaire ? » Il s’arrêta et se souleva sur son lit : « Quelle mort ? La mienne ! Oui je lui barre la route. Quelque somme que je lui donne, il ne sera satisfait que si je meurs et s’il reste maître de tout. » Et Trofine Iachnikov se remémora les regards et les paroles de son fils, et les sons de sa voix ; il vit que son fils désirait sa mort. « Et il ne peut pas ne pas la désirer. Or, s’il la désire, lui, un homme instruit, sans préjugés, alors il doit me tuer. Supposons qu’il ne veuille pas se perdre, mais il y a le poison… » Et tout à coup il se rappela une conversation qu’il avait eue avec son fils sur les poisons de jadis, qui tuaient sans laisser de traces. « Et s’il se procure un poison semblable pourquoi ne me le donnerait-il pas ? Il doit me le donner. Il a déjà dit que je conduis mal mes affaires, et qu’on peut faire beaucoup mieux… Oui, un verre de thé… et tout est fait. Acheter les domestiques, le cuisinier ? Ils sont tous à vendre… » Et sa pensée se porta sur son valet de chambre très élégant. « Il n’y a qu’à lui donner mille roubles et il fera tout. Et le cuisinier aussi… » Trofine, tout ému par ces réflexions, voulut boire un verre d’eau pour se calmer. Il prit le verre qui était préparé près de son lit, sur la table de nuit. Au fond du verre, il remarqua quelque chose de blanc. « Qu’est-ce ! Non, ils ne m’y prendront pas », dit-il, et il se leva, jeta l’eau, s’approcha de son lavabo et but l’eau qui était là. « Oui, la lutte de tous contre tous. Alors luttons et ne bâillons point. Je serai plus prudent, je ne prendrai plus d’autres aliments que ceux que prendra ma femme. Oui, et elle aussi ! Elle sait qu’elle héritera d’un septième, et ses parents pauvres l’assiègent depuis longtemps. Oui, à la guerre comme à la guerre. Je dois agir de telle sorte qu’ils n’aient aucun avantage à ma mort. Je dois faire un testament qui les privera de tout, si bien que ma mort sera une perte pour eux. Oui, demain, je ferai cela le leur dirai. »


II


Il aurait voulu dormir, mais ses pensées l’en empêchèrent. Il décida d’écrire son testament. Il prit sa robe de chambre et ses pantoufles, s’approcha de la table et se mit à écrire le brouillon du testament par lequel il léguait toute sa fortune à des œuvres de bienfaisance. Cela fait, il voulut se recoucher. Mais alors, il songea à son valet et au portier. Il se transporta lui-même dans l’âme du valet et se demanda : « Si j’étais un pauvre valet, recevant par mois quinze roubles de gages, et si, séparé de moi par cinq chambres, il y avait là un richard endormi, entouré d’argent, sachant fermement, comme maintenant, qu’il n’y a ni Dieu, ni juge suprême, que ferais-je ? Je ferais ce que j’ai fait avec le marchand. » Et Trofine Sémionovitch fut pris de peur. Il se leva et courut verrouiller sa porte, mais le verrou ne tenait pas. Devant la porte il roula un fauteuil et avec des serviettes l’attacha au loquet. Sur le fauteuil il plaça une chaise qui devait, en tombant, faire du bruit. Ce fut seulement alors qu’il éteignit sa bougie et se coucha. Il ne s’endormit qu’au matin et dormit si tard que sa femme, inquiète, vint ouvrir sa porte. La chaise tomba avec un grand bruit. Trofine Sémionovitch se dressa effrayé, pale : « Qui ? quoi ! À l’assassin ! » cria-t-il. Il resta longtemps sans pouvoir se ressaisir. En s’éveillant, il s’était imaginé qu’on venait pour le tuer. Quand il se remit, il expliqua qu’il avait barricadé sa porte par prudence, mais il s’efforçait de cacher sa peur. Cependant, malgré ses efforts, à dater de ce jour, sa famille et ses ; domestiques commencèrent à remarquer en lui un grand changement. Auparavant il était gai, il lui arrivait aussi de s’emporter. Il était bon, parfois aussi il était triste quand il pensait à son crime. Auparavant il n’aimait pas certaines personnes, mais il en affectionnait d’autres, surtout les enfants, ses petits-enfants. Et maintenant il était d’humeur invariable, toujours silencieux, méfiant ; tout lui était suspect, et avec tous, même avec ses enfants, il était froid.


III


Tester était désormais son occupation principale. Pendant longtemps il ne put faire un testament tel qu’il le désirait. Aucun des notaires appelés à cet effet ne pouvait le satisfaire. Il écrivait, recopiait, remaniait.

Pour la nourriture, il était devenu aussi singulièrement exigeant. Parfois, il laissait sans y toucher les mets les meilleurs qui jadis faisaient ses délices ; souvent il refusait de dîner, ou venait au milieu du repas, prenait l’assiette de son fils, de sa fille ou de sa femme et mangeait un peu. Il achetait lui-même son vin et l’enfermait dans l’armoire de sa chambre. Il négligeait ses affaires et quand il s’en occupait il cachait toujours aux siens ses gains et ses recettes.

La fortune, l’argent, qui auparavant lui donnaient tant de joie, maintenant ne lui causaient que du souci. Il tâchait de le mettre à l’abri de la convoitise des autres, mais il sentait bien qu’on ne peut défendre un trésor contre des hommes sans Dieu, comme il était lui-même.

Il sentait que si tous savaient comme lui et son fils, qu’il n’y a ni Dieu, ni jugement, aucune précaution ne le garantirait, qu’on le tuerait, qu’on l’empoisonnerait, qu’on lui arracherait sa fortune par la ruse ou la force. Il n’y avait qu’un seul salut, ne pas montrer aux hommes qu’il savait qu’il n’y a ni Dieu, ni jugement, mais, au contraire, leur faire croire le plus possible à l’existence de Dieu et au jugement.

Aussi — autre changement — après le 12 août, Trofine se montra-t-il extraordinairement pieux, plus pieux qu’il n’avait été de toute sa vie. Il ne passait pas un seul jeûne du mercredi et du vendredi ; il ne manquait pas une seule messe ; jamais il ne laissait échapper l’occasion d’inspirer à sa famille, à ses connaissances : à ses domestiques ; qu’il y a un Dieu et la loi de Dieu, que ceux qui n’observent pas cette loi périront et seront cruellement châtiés dans la vie future. Il parlait ainsi même à son fils, feignant d’avoir oublié les conversations qu’il avait eues avec lui sur ce sujet, ou de s’en repentir.

Depuis ce 12 août, depuis qu’il s’était convaincu qu’il n’avait rien et personne à craindre et que maintenant rien ne l’empêcherait de vivre pour ses plaisirs, ses plaisirs n’existaient plus, tous s’étaient transformés en souffrances.


IV


La peur de l’assassinat, de l’empoisonnement, de la tromperie, des crimes les plus horribles qui pouvaient être commis dans sa famille ou par ses familiers, ne le quittait pas. Il soupçonnait tous ceux qui l’entouraient des plus noirs desseins ; il redoutait et détestait tous les hommes, et sa fille, tous ; même ses petits-fils, qu’autrefois il aimait tant, lui semblaient maintenant de petits animaux cruels. Il s’imaginait qu’on le haïssait comme lui-même haïssait les autres.

Pour calmer ses angoisses, sans cesse il faisait deux choses : en premier lieu il se cachait de tous, il trompait tout le monde, il prenait des mesures de précaution contre chacun, alors que personne ne songeait à comploter contre lui. Son autre soin était de faire l’hypocrite avec tous, de leur faire croire en Dieu, en la vertu, au jugement de Dieu. Il voyait que son salut n’était possible qu’en persuadant aux hommes ce à quoi il ne croyait plus. Sa fortune qui croissait sans cesse ne le réjouissait plus, mais l’effrayait. Ses parents étaient ses ennemis. Les joies simples, — manger, boire, dormir, — n’existaient plus pour lui. Toujours il se voyait l’objet des plus terribles complots.

Le malheureux Trofine Sémionovitch vécut ainsi plus de dix ans. Ceux qui l’approchaient étaient témoins de ses bizarreries et de ses originalités, mais personne ne soupçonnait ses souffrances. Et elles étaient grandes, surtout parce qu’il ne pouvait en attendre le soulagement, même dans la mort. Il se tourmentait, souffrait sans savoir pourquoi, et il avait peur de la mort malgré sa conviction qu’après la mort il n’y a plus rien, et qu’avec la vie tout est fini. Ainsi il ne pouvait racheter sa vie, ni dans ce monde, ni dans un autre.

Trofine Sémionovitch mena cette vie pendant treize ans. Un jour, en revenant de la messe, après avoir déjeuné dans sa chambre et bu du vin, renfermé dans son armoire, il se coucha pour dormir et ne s’éveilla plus.

La mort subite inattendue est sans doute la moins cruelle. Le riche cercueil de Trofine Sémionovitch fut conduit au cimetière de Saint-Alexandre Nevsky. Une foule d’oisifs, assidus des somptueux repas du richard, suivit le convoi. Un prédicateur, qui à Saint-Pétersbourg jouissait alors d’une grande réputation d’éloquence, prononce l’oraison funèbre, et s’étendit longuement sur la vertu, la piété et la vie heureuse du défunt.

Personne, sauf Dieu, ne connaissait le crime de Trofine, ni le châtiment qui l’avait atteint depuis le jour où, de son âme, il avait chassé Dieu.



  1. Cette légende, écrite par le célèbre historien russe Kostomarov, fut publiée dans le Journal de Gatzouk. Elle plut beaucoup au comte L. Tolstoï, qui la remania, l’abrégea et en écrivit entièrement le dernier chapitre. Il eut même l’intention de la faire paraître à la maison d’éditions Posreduik, mais ce projet ne fut pas réalisé. Nous publions ici un résumé de cette légende d’après la version de Kostomarov et intégralement la fin inédite qui est du grand écrivain.