Quel amour d’enfant !/XII

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Hachette (p. 155-170).


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XII

rechute


Deux jours se pas seront ainsi ; Giselle rayonnait de sagesse ; sa mère rayonnait de bonheur ; M. de Gerville s’assombrissait de plus en plus.

Le troisième jour, Giselle, qui n’avait pas oublié la fête promise par son oncle, demanda à sa mère quelle robe elle mettrait.


léontine.

Je te fais faire une robe de mousseline blanche avec des rubans bleus.


giselle.

Pourquoi bleus ? J’aime mieux des rubans blancs.


léontine.

Tout blanc te donnerait l’air de revenir d’une première communion ; d’ailleurs le bleu te va très bien, chère petite.


giselle.

Le bleu ne peut pas me bien aller, puisque j’ai les cheveux noirs.


léontine.

Qu’est-ce que cela fait ? Le bleu va aussi bien aux brunes qu’aux blondes.


giselle.

Je suis sûre que non ; et je ne mettrai certainement pas de rubans bleus.


léontine.

Il faudra bien que tu les gardes, ma minette chérie, puisqu’ils sont achetés et passés dans les ourlets de ta robe.


giselle.

Ça m’est bien égal. Qu’on les ôte et qu’on me mette des rubans blancs ou cerise.


léontine.

Ta bonne n’aurait plus le temps de les changer, chère enfant ; il n’y a plus que deux jours d’ici à lundi.


giselle.

Il y en a trois, puisque c’est aujourd’hui jeudi.


léontine.

Parce que tu comptes le dimanche ; mais tu sais que ta bonne ne travaille pas le dimanche.


giselle.

Elle n’a qu’à travailler ce dimanche-là.


léontine.

Mais, Giselle, tu n’es pas raisonnable, chère enfant ; je t’assure que ta robe sera charmante et qu’elle t’ira très bien.


giselle.

Mais je vous dis que je ne la mettrai pas.


léontine.

Oh ! Giselle ! mon enfant ! Tu as été si bonne depuis quelques jours ! Ne recommence pas tes méchancetés, je t’en supplie.


giselle.

Je ne recommencerai pas si vous êtes bonne pour moi ; mais vous me tourmentez exprès, et cela m’ennuie à la fin. Ma tante m’avait dit que je serais heureuse et que tout le monde m’aimerait et me ferait plaisir ; et je vois au contraire que plus je suis douce et plus vous me contrariez ; papa n’ose plus me soutenir ; il a pitié de moi, je le vois bien ; parce qu’il m’aime, lui. Il ne ferait pas comme vous pour ma robe ; il m’en achèterait une autre.


léontine.

Giselle, Giselle, tu n’es plus en ce moment ni

douce, ni obéissante, ni polie.

giselle.

Oh ! maman, chère maman, si vous m’aimez, accordez-moi ce que je vous demande. Faites acheter des rubans blancs, et faites recommencer ma robe.


léontine, l’embrassant.

Giselle, ma Giselle chérie ; je t’aime, je ne demande qu’à te satisfaire ; mais j’ai peur que… (Léontine s’arrêta.)


giselle.

Peur de quoi, maman ?… Dites, maman, dites… de quoi avez-vous peur ?


léontine.

J’ai peur que…, que si je te cède aujourd’hui, je sois obligée de te céder toujours, et que les scènes d’autrefois recommencent de plus belle.


giselle.

Non, non, ma bonne, ma chère maman, s’écria Giselle en serrant sa mère dans ses bras, en lui baisant les mains et les joues. Essayez seulement cette fois ; vous verrez. Je ne vous demanderai plus rien, jamais.


léontine.

Puisque tu me le promets si positivement, enfant chérie, je veux bien céder à ton désir ; mais

rappelle-t-toi que ce n’est qu’une fois, par exception.

giselle.

Oui, bonne petite mère ; allez vite dire à ma bonne de changer les rubans. »

Léontine quitta Giselle, dont l’air triomphant lui faisait sentir qu’elle aussi était retombée dans son accès de faiblesse. Elle donna ses ordres à la bonne, qui ne répliqua pas ; elle savait combien il était inutile de lutter contre les volontés absolues de Giselle et la faiblesse des parents. Elle se prit à découdre les rubans.


la bonne.

C’est pourtant dommage de perdre tout cela, Madame.


léontine.

Ce ne sera pas perdu, Émilie. Prenez les rubans bleus pour vous ; vous en garnirez des bonnets.


la bonne.

Je remercie bien Madame ; il y en a une quantité considérable ; j’ai de quoi porter du bleu pendant cinquante ans au moins. »

Léontine rentra un peu triste. Giselle courut à elle, l’embrassa, la câlina ; mais elle ne réussit pas à lui rendre sa gaieté.

Le matin de la fête, Giselle demanda à sa mère à quelle heure viendrait le coiffeur.


léontine.

Le coiffeur ? Mais, chère enfant, je n’ai pas demandé de coiffeur ; ta bonne te coiffera tout aussi bien qu’un coiffeur.


giselle.

Mais pas du tout. Ma tante Noémi fait venir un coiffeur pour mes tantes Blanche et Laurence.


léontine.

Tes tantes sont de jeunes personnes de dix-huit et vingt ans, ma Giselle, et toi, tu es une petite fille. Tu es coiffée en boucles ; tu mettras ton filet à petites perles d’acier ce sera plus joli et plus commode.


giselle.

J’ai pourtant vu aux Champs-Élysées trois petites filles qui vont chez mon oncle et qui ont un coiffeur.


léontine.

Ces petites filles sont ridicules, et je ne veux pas que tu sois ridicule.


giselle.

Je ne serai pas ridicule du tout, et je veux un coiffeur.


léontine.

Mais non, Giselle, je t’en prie, ne demande pas une chose absurde.


giselle.

Ce n’est pas absurde du tout, et je vais le demander à papa.

Et, avant que Léontine eût le temps de l’en empêcher, Giselle s’avança vers la chambre de M. de Gerville.


giselle, se jetant au cou de son père.

Papa, mon cher papa, venez à mon secours.


m. de gerville.

Qu’y a-t-il, mon ange chéri ? Qu’y a-t-il ?


giselle.

C’est maman qui me contrarie toujours ; je lui demande de faire venir un coiffeur pour que je sois bien arrangée chez mon oncle, et maman ne veut pas ; elle veut que je mette mon filet et que je reste comme je suis tous les jours.

— C’est trop fort, en vérité s’écria M. de Gerville. Tu as bien fait, pauvre ange, de m’appeler à ton secours. Reste chez moi ; tu vas voir comme j’arrangerai tout cela. »

M. de Gerville sonna avec violence ; un domestique accourut.

« Joseph, allez vite chez un coiffeur, un bon coiffeur, le meilleur du quartier, et amenez-le pour coiffer Mlle Giselle. Qu’il apporte fleurs, rubans, tout ce qu’il faut. Dites-lui qu’il n’y a rien ici.

— Oui, M’sieur », répondit Joseph en dissimulant un sourire.

Un quart d’heure se passa, pendant lequel M. de Gerville questionna sa fille sur les sévérités dont elle souffrait. Giselle, mécontente de sa mère, exagéra beaucoup les exigences de Léontine et sa propre soumission, si bien que lorsque le coiffeur entra, M. de Gerville était outré contre sa femme, contre son beau-frère, contre l’innocent M. Tocambel et l’excellente Mme de Monclair.

« Coiffez ma fille, dit-il au coiffeur d’un ton bourru.


le coiffeur.

Comment faut-il coiffer Mademoiselle ?


m. de gerville.

Comme elle voudra. Mettez-lui tout ce qu’elle voudra.


le coiffeur.

Et quelle robe met Mademoiselle ?


m. de gerville.

Mousseline blanche, parbleu ! Quelle robe voulez-vous qu’elle mette ? »

Le coiffeur, intimidé par le ton irrité de M. de Gerville, ne fit pas d’autres questions, et ouvrit un grand carton de fleurs et de rubans.

« Qu’est-ce que Mademoiselle prendra dans tout cela ? » dit-il.

Giselle, qui n’entendait rien aux coiffures ni aux fleurs, trouva charmant tout ce qu’elle voyait et finit par se décider pour une couronne de grosses roses blanches, de muguets et de lilas, terminée par un large ruban blanc qui faisait le nœud par derrière et retombait comme une ceinture jusqu’à ses jarrets.

Le coiffeur avait vu de suite qu’il avait affaire à une petite fille gâtée ; il ne fit aucune objection et la coiffa selon le mauvais goût qu’elle avait montré dans le choix des fleurs.

Quand il eut fini, Giselle, après s’être regardée dans la glace, se fit voir triomphante à son père. Malgré son admiration pour Giselle, il ne put s’empêcher de trouver la coiffure ridicule et laide. Le coiffeur était parti.

« Ma pauvre petite, dit doucement M. de Gerville, je ne trouve pas que ce soit très joli.


giselle.

Comment ? Pourquoi ?


m. de gerville.

C’est un peu trop gros. Cette masse blanche te donne une figure toute drôle. »

En disant ces mots, M. de Gerville ne put s’empêcher de rire un peu. Giselle s’étonna d’abord, et puis se fâcha, ce qui augmenta l’aspect ridicule de sa personne ; ce petit visage rouge de colère, couronné par une touffe énorme de lourdes fleurs blanches, offrait un aspect si bizarre que M. de Gerville fut pris d’un fou rire que ni la colère, ni les injures de Giselle ne purent calmer. Furieuse, désolée, oubliant qu’elle était en brouille avec sa mère, elle courut dans la chambre de Léontine, entra précipitamment et s’arrêta en se trouvant en face de sa mère, de M. Tocambel et de Mme de Monclair.

Tous trois partirent d’un éclat de rire devant la tête incroyable de Giselle. Cette dernière fondit en larmes mais sa douleur augmenta le ridicule de sa coiffure. Léontine eut pourtant le courage de prendre son sérieux, tandis que M. Tocambel riait aux éclats et que Mme de Monclair se tordait de rire dans son fauteuil.


léontine.

Qui est-ce qui t’a coiffée si ridiculement, ma pauvre enfant ?


giselle, sanglotant.

C’est papa. Et puis, il s’est moqué de moi, et je ne veux pas qu’on se moque de moi.


madame de monclair, riant toujours.

C’est son père qui l’a coiffée ! Ha, ha, ha ! charmant, charmant ! Il faut que je lui fasse compliment sur son bon goût. Victor, Victor ! cria-t-elle en se dirigeant vers la chambre de son neveu.


victor, riant encore.

Quoi, ma tante ? Que voulez-vous ?


madame de monclair.

Venez, mon ami, venez vite.


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Tous trois partirent d’un éclat de rire devant la tête incroyable de Giselle.


Et, l’entraînant dans la chambre de Léontine :

« Contemplez votre ouvrage ! Quel bon goût ! quelle légèreté ! Et ce nœud qui lui bat les talons ! Parfait ! Je vous retiens pour le premier costume de folle que j’endosserai. Je ne vous connaissais pas ce talent de coiffeur. »

Victor ne comprenait pas bien les compliments moqueurs que lui adressait sa tante mais un regard jeté sur la malheureuse Giselle lui rendit son accès de gaieté.


léontine, bas à son mari.

C’est donc une leçon que vous avez voulu donner à Giselle ? Je vous en remercie, Victor ; c’est la meilleure qu’elle puisse recevoir. »

Victor, encore plus surpris, demanda une explication, que Léontine s’empressa de lui donner.

Victor, « honteux et confus (comme le corbeau de la fable), jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus ». Il s’avoua coupable, convint que Léontine avait eu raison, que Giselle avait eu tort, reçut avec humilité les reproches de Mme de Monclair, les observations de Léontine, les apostrophes un peu moqueuses de M. Tocambel, et se retira en promettant de ne se plus mêler de Giselle ni de ses caprices.

Giselle était humiliée et très mécontente. Elle arracha fleurs et rubans, les jeta par terre et allait les piétiner, quand Léontine se précipita pour les ramasser et les mettre en sûreté.


madame de monclair, sèchement.

Giselle, tu n’as pas bonne mémoire, ma fille ; tu as oublié ma recette. »

Giselle ne répondit que par un regard furieux.


madame de monclair, riant.

Que tu es laide, ma pauvre fille ! Que tu es laide !


giselle.

Ce n’est pas vrai ! Je suis toujours jolie. Je le vois dans la glace.


madame de monclair, riant plus fort.

C’est que tu vois trouble. Moi qui y vois clair, je dis que tu es laide, désagréable à regarder ; de plus, je vois l’impertinence qui s’amasse sur ta langue, et je m’en vais. Venez, mon ami, dit-elle en s’adressant à M. Tocambel, allons chez Pierre et laissons Léontine se tirer d’affaire comme elle pourra. Ha, ha, ha ! quelle figure a cette Giselle ! »

Elle sortit en riant ; M. Tocambel la suivit, riant aussi. Giselle était furieuse. Léontine la regardait avec pitié.


léontine.

Et moi qui te croyais corrigée, ma pauvre Giselle ! Ta physionomie même commençait à prendre une expression douce et agréable. Quand je t’ai cédé pour les rubans blancs, tu m’avais bien promis que tu ne demanderais plus rien quand je te refuserais.


giselle.

C’est votre faute. Vous m’avez trop tourmentée !


léontine, avec tristesse.

Je t’ai tourmentée, moi ? Oh ! Giselle, tu ne le penses pas ; pourquoi me fais-tu le chagrin de le dire ?


giselle.

Papa me l’a dit et je le pense, et je le dirai toujours.


léontine.

Papa te l’a dit ? Quand donc ? Ce n’est pas possible.


giselle.

Il me l’a dit tout à l’heure. Il a dit que vous me rendiez malheureuse, et il a envoyé chercher le coiffeur pour me consoler. »

Léontine ne répondit pas ; elle tomba dans un fauteuil et cacha son visage dans ses mains.

Giselle, satisfaite et inquiète pourtant de l’effet qu’elle avait produit, s’approcha doucement de sa mère pour voir si elle pleurait réellement. Par une secousse légère elle écarta les mains de sa mère et vit son visage inondé de larmes. Un demi-remords entra dans son cœur, et fit place à la crainte d’une punition.

« Si maman m’empêchait d’aller chez mon oncle Pierre ! » pensa-t-elle.

« Maman ! dit-elle après un instant d’hésitation.


léontine.

Que veux-tu, Giselle ?


giselle.

Maman, ne soyez pas fâchée contre moi ; pardonnez-moi.


léontine

Je te pardonne, Giselle. Que le bon Dieu te pardonne comme je le fais. »

Giselle ne répondit pas.


léontine.

Va dire à ta bonne de t’habiller. Il est bientôt temps de partir. Ton oncle t’a prévenue qu’il fallait venir de bonne heure pour voir Guignol. »

Giselle sortit très contente ; elle avait craint un instant ce qu’elle appelait une vengeance de sa mère.

Léontine sonna sa femme de chambre et s’habilla de son côté.


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