Récits de voyages/Le lac Huron

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Typographie C. Darveau (p. 78-92).


CHAPITRE VII

LE LAC HURON

I


Le steamer qui doit nous transporter à la baie du Tonnerre fume le long de son quai ; l’heure du départ est venue, nous faisons nos malles, nous nous embarquons et nous voilà déjà fendant les eaux de la baie Géorgienne, en nous dirigeant du côté de la presqu’île de Saugeen.

IL est cinq heures et demie du soir. À dix heures nous nous arrêtons à Owen Sound, autre port de la baie Géorgienne, d’où une deuxième ligne de steamers fait également un service régulier jusqu’à la baie du Tonnerre. Parmi ces steamers, nous retrouvons l’antique Magnet qui, jadis, dans les temps les plus reculés, promenait les touristes entre Québec et la Malbaie et le Saguenay et Cacouna et la Rivière-du-Loup. Mise à la retraite, cette vénérable coquille s’est réfugiée parmi les Compagnies de navigation lacustre, asile toujours ouvert aux rebuts de la navigation océanique et fluviale.

Il en était ainsi autrefois. Mais, depuis six ans, que de progrès ! Le service des lacs s’est non seulement amélioré, mais encore transformé. De son côté, la Compagnie du Pacifique canadien a inauguré une ligne de paquebots de premier ordre, dont le point de départ est Owen Sound, et d’autre part, il s’est formé à Collingwood une compagnie nouvelle pour un double service de bateaux, l’un le "Collingwood and Lake Superior Line," allant jusqu’au fond du lac Supérieur, l’autre le " Great Northern Transit Company," qui dessert les ports du lac Huron, de la baie Géorgienne, des îles Manitouline, et dont le point d’aboutissement est le sault Sainte-Marie.


Le lendemain matin, de bonne heure, nous avions dépassé la presqu’île de Saugeen, nous étions entrés dans le large chenal qui sépare cette presqu’île de la grande Manitouline, et nous voguions enfin dans les eaux poissonneuses du lac Huron, le plus grand de nos lacs après le Supérieur qui, lui, ne souffre de comparaison qu’avec les océans.

Le lac Huron tire son nom du sobriquet, de « hure » donné par les Français aux sauvages Wyandottes. Il a deux cent soixante-dix (270) milles de longueur et une largeur moyenne de soixante-dix ; celle-ci s’étend parfois jusqu’à cent cinq. Sa plus grande profondeur atteint neuf cents pieds ; en moyenne elle est de quatre cent cinquante. La superficie totale du lac Huron, baie Géorgienne comprise, est de 23,000 milles carrés, et son élévation au dessus du niveau de la mer de 577 pieds. Quant à la baie Géorgienne, elle a cent trente milles de long, et cinquante-cinq dans sa plus grande largeur. Sa profondeur et son altitude sont les mêmes que celles du lac Huron, dont, au reste, elle fait virtuellement partie.

Le lac Huron est célèbre par la quantité et le goût exquis des poissons qui l’habitent ; le bar, la perche et la môle ou poisson-lune (en anglais sun-fish) y fourmillent. Mais ce sont surtout ses énormes truites et ses esturgeons géants qui lui ont valu sa renommée sous ce rapport ; on pêche au large de la baie Géorgienne des truites qui pèsent jusqu’à 75 livres ; j’en ai vu une moi-même de plus de trente livres sur un quai de Collingwood, et, la veille, on avait pris, à vingt-cinq milles du rivage, un esturgeon d’une dimension fabuleuse, dont le poids était tout simplement de cent quarante-sept livres.

Pendant une bonne partie de la matinée qui suivit notre départ de Collingwood, nous longeâmes la grande île Manitouline, cette île connue des Français dès les commencements de leur colonisation en Amérique, et restée célèbre depuis lors à des titres nombreux. C’est qu’en effet elle a un cachet particulier au milieu de la nature qui l’environne.


C’était la demeure du grand Manitou, le dieu des Indiens, à qui les tribus aborigènes l’avaient jadis consacrée. Elles avaient choisi pour lui cette demeure à cause de son climat rendu exceptionnellement doux par le voisinage du lac Huron, par la disposition de ses collines rocheuses et de ses plateaux, qui présentent aux vents du nord un rempart protecteur et s’inclinent ensuite en pente douce vers le sud, offrant ainsi des étendues considérables de pâturages et de terres cultivables. Le Manitou venait s’ébattre dans les nombreuses baies et criques qui échancrent les bords de l’île, ou bien le long des lacs et des étangs poissonneux de l’intérieur, où il se livrait à des orgies de truites et de poisson blanc telles que les dieux seuls savent en faire. Ou bien encore il pouvait poursuivre de ses flèches redoutables les ours, les caribous et les castors qui pullulaient dans les bois et les étangs : aujourd’hui il ne reste plus guère de ces nobles animaux que l’ours, qui sera le dernier à quitter les forêts de l’Amérique.


Manitouline, dont la superficie est de 1600 milles carrés, était restée jusqu’en 1870 ou environ une réserve exclusivement indienne, mais un arrangement étant survenu qui permettait d’ouvrir une certaine partie de l’île à la colonisation, des townships furent immédiatement arpentés et de nombreux colons, venus surtout des comtés d’Ontario, s’y portèrent dans le but à la fois de cultiver et de spéculer sur les produits minéraux de ce nouveau champ d’exploitation. Les premiers établissements s’accrurent avec rapidité, tellement que de nos jours la population de l’île a atteint le chiffre de dix à douze mille âmes, sur lesquelles il y a environ deux mille Indiens. Ceux-ci sont des Saulteux, descendants de la nation des Chippewas ; ils ont reçu leur nom actuel des Canadiens-français, qui les rencontrèrent pour la première fois près du sault Sainte-Marie. Fraction démembrée de la grande famille des Algonquins ; on les retrouve partout, depuis le lac Huron jusqu’aux limites du Manitoba et dans les États du Michigan, du Minnesota et du Wisconsin. Ils sont peut-être aussi nombreux que les Sioux, quarante mille environ d’après les calculs les mieux établis — mais ils n’ont ni l’audace, ni l’esprit remuant, ni les goûts belliqueux de ces derniers.

« La plupart des Indiens, dit M. de Lamothe dans le livre cité par nous plus haut, sont catholiques romains ; quelques-uns ont embrassé le méthodisme ; une centaine à peine adorent officiellement le Manitou ; mais il n’est pas bien sûr que leurs compatriotes prétendus chrétiens ne rendent point en secret les mêmes hommages qu’autrefois aux divinités des lacs et des bois. En 1871, un clergyman, qui accompagnait comme secrétaire la commission du chemin de fer du Pacifique dans son voyage à travers le continent, le révérend George W. Grant, recevait d’un de ses confrères, missionnaire méthodiste à Manitouline, l’aveu loyal du peu de succès obtenu dans le champ du prosélytisme, et l’enregistrait non moins loyalement dans son journal. « Il n’existe, lui disait ce missionnaire, que peu ou pas de différence, au point de vue moral, entre les Indiens christianisés qui m’entourent et ceux qui sont restés païens. En fait, ces derniers se considèrent comme étant tout à fait supérieurs aux autres, et font de l’immoralité notoire de leurs compatriotes baptisés leur plus solide argument contre l’abandon de leur vieilles croyances. »

Les terres de la Manitouline sont concédées par le gouvernement fédéral au prix de cinquante centins l’acre ; elles deviennent alors partie intégrante de la province d’Ontario, dont elles reçoivent la même aide et les mêmes octrois, pour les chemins et les améliorations locales, que les autres nouveaux établissements.

Cette grande île forme partie du district politique d’Algoma, lequel embrasse pratiquement les deux grandes îles voisines, Cockburn et Saint-Joseph, et tout le nord des lacs Huron et Supérieur jusqu’à la limite occidentale d’Ontario, immense région de 43,132 milles carrés (27,605,802 acres en superficie), comprenant 33 sous-districts et une population de 30,000 habitants, parmi lesquels 4,678 Indiens et 1,562 Français. Cette région est la plupart du temps inculte et d’un aspect décourageant ; on n’y voit partout que rochers, lacs et marais.

Quelquefois, le long des rivières et des lacs, on trouvera d’étroites lisières de terre cultivable, mais à cela se borne le chétif domaine du colon dans cette contrée stérile et farouche. Néanmoins ses richesses minérales, ses vastes forêts de pin et ses abondantes pêcheries donnent au territoire d’Algoma une valeur incontestable.

II


Parvenus à l’extrémité occidentale de la grande Manitouline, nous entrons dans le détroit de Mississagua qui la sépare de l’île Cockburn et nous voguons désormais entre deux rives, dont l’une, celle du nord, est formée par le district d’Algoma et l’autre, celle du sud, par une série d’îles qui se succèdent sur une même ligne, comme les anneaux d’une même chaîne, et semblent être la continuation de la presqu’île de Saugeen. Un jour viendra sans doute où le retrait successif des eaux les réunira toutes entre elles, comme il a mis à découvert les assises de la grande presqu’île, dont le caractère géologique est le même. Ces îles sont celles de Cockburn, de Drummond, (celle-ci appartient tout entière aux États-Unis) de Saint-Joseph, de Neebish, du Sucre et une multitude d’autres plus petites, qui se succèdent presque sans interruption jusqu’au sault Sainte-Marie.

Le côté nord se voit imparfaitement, parce qu’il n’a ni proéminences ni saillies élevées qui arrêtent le regard. Au loin cependant, dans la poussière dorée des rayons du soleil, s’estompe comme un embryon de chaînes montagneuses rampant à fleur de sol ; puis ce sont des étendues désolées, dénudées, où le feu a promené d’implacables ravages ; les arbres dépouillés de leurs branches, noircis, mais restés debout, pourrissent lentement dans une atmosphère éclatante, et répandent un masque d’horreur sur la nature agonisant à leurs pieds. Cette forêt décharnée, grelottante, qui plonge dans ses propres cendres ses racines encore vivaces, semble crépiter et craquer encore, comme si l’ardente flamme, réfugiée dans ses troncs, la dévorait mystérieusement ; on dirait de loin une armée confuse de squelettes, restés debout dans la mort et brandissant sans relâche toute espèce de tronçons d’armes et de hampes de drapeaux déchiquetés.

Le côté sud, formé par les îles et qu’on longe de très près, se voit distinctement. L’île Saint-Joseph, par exemple, longue de quinze milles et large d’à peu près autant, présente des contours harmonieux et semble former un arc parfait. On y remarque un certain nombre de petits défrichements, des "loghouses" ça et là disséminées, et d’épais rideaux d’arbres, dont le vert tendre caresse le regard et fait un contraste heureux avec l’aspect sévère, rugueux et réfractaire de la côte nord. L’île Saint-Joseph, grâce à sa grande largeur, oblige le lac Huron à un rétrécissement subit, et nous allons maintenant continuer notre route dans un chenal extrêmement varié et sinueux, dont les rives se rapprochent et s’éloignent tour à tour avec une égale fantaisie.

III


Si, en partant de Collingwood, au lieu de prendre un bateau de la « Collingwood and Lake Superior Line » on prend un des bateaux de la "Great Northern and Transit Company" on se rendra en ligne droite au « chenal du Nord » de la grande île Manitouline, et l’on suivra ce chenal, dans toute sa longueur entre le rivage de l’île et la côte nord du lac Huron, jusqu’à la rivière Sainte-Marie.

Sur un trajet d’une soixantaine de lieues environ, ce sera pour le voyageur une suite non interrompue de surprises et d’enchantements. Parvenu à la hauteur de l’île Manitouline, le bateau ne pourra plus se frayer un passage qu’à force de gymnastique et d’évolutions, nous oserions dire de cascades ; au milieu des innombrables îles, de toute grandeur et de toute description, qui sortent, pour ainsi dire incessamment, de l’abîme du lac, à mesure que l’on avance, surgissent inopinément, apparaissent et disparaissent, changent de forme et de position avec les mouvements du bateau, se montrent à l’avant, aux côtés, à l’arrière, et semblent vouloir accompagner gracieusement le voyageur jusqu’au terme de sa course, en le récréant d’une succession indéfinie de décors, de scènes à figures multiples et toujours changeantes.

Le capitaine Bayfield, de la marine royale anglaise, a constaté que l’on n’avait compté pas moins de vingt-sept mille îles, ainsi disséminées le long des rivages de la baie Géorgienne et du nord du lac Huron.

Les rivages de la terre ferme n’offrent qu’une suite ininterrompue de rochers granitiques, coupés ça et là de quelques maigres dépôts de terre végétale où cherchent piteusement à croître des rejetons dégénérés de nos forêts. Des vents fréquents et furieux balaient la côte, dénudent les rochers et glacent toute végétation dans son germe. Cette côte est déserte, à l’exception de quatre à cinq petits groupes de maisons qui entourent des exploitations minérales ou forestières, ou bien encore des postes de pêche ou de fourrures. À chacun de ces établissements le bateau arrête, soit pour prendre du bois, soit pour débarquer ou recevoir un passager, soit même pour y déposer des paquets ou des effets quelconques, sous la dénomination imposante de « fret. »

De toutes les rivières qui se jettent dans le chenal du Nord, trois seulement méritent d’être signalées : ce sont la rivière des Espagnols (Spanish River), la Mississaga et la Thessalon. Aucune de ces rivières n’est navigable toutefois, si ce n’est la rivière des Espagnols, pour des bateaux ne tirant pas plus de cinq pieds d’eau, et pour une trentaine de milles seulement.

La rivière des Espagnols a une longueur approximative de cent vingt milles et la Mississaga de deux cents milles. À partir de l’embouchure de la rivière des Espagnols, la branche sud-ouest du Pacifique canadien, qui va de Sudbury, sur la ligne principale, au sault Sainte-Marie, côtoie tout le temps le rivage du lac Huron, sur une longueur d’environ soixante-quinze milles. Entre Sudbury et le sault Sainte-Marie, la distance est de cent quatre-vingts milles.

Vingt-quatre heures après notre départ de Collingwood, nous avions fait trois cent sept milles et nous arrêtions aux mines de Bruce, (Bruce Mines) où il y avait encore un village en 1883 et une cinquantaine de travailleurs, reste d’une nombreuse armée.

Bruce Mines tire son nom d’une mine de cuivre sulfuré dont l’exploitation a été entreprise, il y a un certain nombre d’années déjà. Cette mine attira dans les commencements des centaines d’hommes, mais elle est aujourd’hui à peu près déserte, après avoir coûté plus d’un quart de million de dollars, comme cela est arrivé à d’autres mines situées au nord des lacs Huron et Supérieur.

Bruce Mines participe de la nature réfractaire et intransigeante de toute cette région. Quelques rochers, d’un aspect triste et froid, perçant le sol à travers une végétation chétive, une vingtaine de maisons, mornes comme tout ce qui les entoure, groupées à l’extrémité du long appontement en bois qui sert de quai, des débris de gangues minérales jetées çà et là de chaque côté du chemin, une vieille chapelle presbytérienne, un hôtel d’une apparence ennuyée où se réunissent le soir les mineurs qui constituent, avec ou sans leurs familles, l’unique population de l’endroit, voilà ce que c’est que Bruce Mines aux yeux du voyageur, à qui il n’est donné que vingt minutes pour prendre des notes et constituer ses appréciations en jugements définitifs.



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