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Réflexions critiques sur la poésie et la peinture/I/19

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Pierre Jean Mariette (Première partiep. 140-144).

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des anciens : elles touchent tous les peuples ; elles ont touché tous les siecles, parce que le vrai fait son effet dans tous les tems et dans tous les païs. Ces peintures trouvent par tout des cœurs qui ressentent les mouvemens dont elles sont des imitations naïves. Ainsi l’amour que les bons poëtes de la Grece avoient mis dans leurs ouvrages touchoit infiniment les romains, parce que les grecs avoient dépeint cette passion avec ses couleurs naturelles. spirat adhuc amor… etc. dit Horace en parlant des vers de Sapho. Qu’on voïe dans celle des odes de cette fille que Monsieur Despreaux a tournée en françois dans sa traduction de Longin, quels sont les symptômes de l’amour-passion. Les peintures de cette passion qui sont dans les poësies des romains nous touchent comme celles qui sont dans les poësies des grecs touchoient les romains. Les amoureux que les uns et les autres ont introduits dans leurs ouvrages ne sont pas de froids galands, mais des hommes livrez malgré eux à des transports qui les maîtrisent,

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et qui font souvent des ef forts inutiles pour arracher de leur cœur des traits dont la morsure les desespere. Telle est l’églogue de Virgile qui porte le nom de Gallus.


PARTIE 1 SECTION 19

de la galanterie qui est dans nos poëmes.

je vais encore rapporter aux françois ce que dit un autre écrivain anglois sur la galanterie de nos poëtes. Les rapports ont un attrait si picquant, qu’on ne sçauroit se défendre d’aimer à les entendre ; et en des matieres pareilles à celles dont il s’agit ici, il n’est ni mal honnête, ni dangereux de contenter la curiosité des personnes interessées. Monsieur Perrault avoit reproché aux anciens qu’ils ne connoissoient point ce que nous appellons galanterie, et qu’on n’en voïoit aucune fleur dans leurs poëtes, au lieu que les écrits des poëtes françois, soit en vers, soit en prose, ces derniers écrits sont les romans, se

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trouvent parsemez de ces gentillesses. Monsieur Woton qui a pris le parti des modernes en Angleterre, et qui a défendu contre Mylord Orery la même cause que Monsieur Perrault avoit soutenuë en France, abandonna son compagnon d’armes dans cette lice. Il en veut point passer à nos poëtes pour un merite, ce jargon plein de fadeur, selon lui, qu’on appelle galanterie. C’est, ajoute l’auteur anglois, un sentiment qui n’est pas dans la nature, une des affectations extravagantes que le mauvais goût du siecle a mis à la mode. Ovide et Tibulle n’ont point mis de galanterie dans leurs écrits. Dira-t-on qu’ils ne connoissoient pas le cœur humain et les tempêtes que toutes les passions amoureuses y sçavent exciter ? L’émotion qu’on éprouve en lisant leurs vers fait bien sentir que la nature même s’y explique en sa propre langue. Les poëtes et les faiseurs de romans, continuë Monsieur Woton, comme D’Urfé, La Calprenede et leurs semblables, qui, pour avoir occasion de faire parade de leur esprit, nous peignent leurs personnages pleins à la fois d’amour et d’enjouëment,

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et qui en font des discou reurs si gracieux, ne s’écartent pas moins de la vraisemblance, que Varillas s’écarte de la verité. Or comme la verité est l’ame de l’histoire, la vraisemblance est l’ame de toute fiction et de toute poësie. C’est le vraisemblable qui nous émeut, et qui nous fait faire cas d’un ouvrage et de son auteur. Quand je dis que Monsieur Woton a défendu la même cause que Monsieur Perrault : je dois ajouter que Monsieur Woton en mettant le sçavoir des modernes au-dessus de celui des anciens dans la plûpart des arts et des sciences, tombe d’accord néanmoins que dans la poësie et dans l’éloquence les anciens ont surpassé les modernes de bien loin. C’est ainsi qu’il s’en explique lui-même dans le chapitre que j’ai déja cité. Voici même ce qu’il ajoute : Monsieur Perrault n’étoit point assez sçavant,… etc. .