Réflexions et Maximes (Vauvenargues)/1-330

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Texte établi par D.-L. Gilbert, Furne et Cie, éditeurs (p. 374-423).

1. Il est plus aisé de dire des choses nouvelles que de concilier celles qui ont été dites [1].

2. L’esprit de l’homme est plus pénétrant que conséquent, et embrasse plus qu’il ne peut lier.

3. Lorsqu’une pensée est trop faible pour porter une expression simple, c’est la marque pour la rejeter.

4. La clarté orne les pensées profondes.

5. L’obscurité est le royaume de l’erreur.

6. Il n’y aurait point d’erreurs qui ne périssent d’elles-mêmes, rendues clairement [2].

7. Ce qui fait souvent le mécompte d’un écrivain, c’est qu’il croit rendre les choses telles qu’il les aperçoit ou qu’il les sent.

8. On proscrirait moins de pensées d’un ouvrage, si on les concevait comme l’auteur [3].

9. Lorsqu’une pensée s’offre à nous comme une profonde découverte, et que nous prenons la peine de la développer, nous trouvons souvent que c’est une vérité qui court les rues [4].

10. Il est rare qu’on approfondisse la pensée d’un autre ; de sorte que, s’il arrive dans la suite qu’on fasse la même réflexion, on se persuade aisément qu’elle est nouvelle, tant elle offre de circonstances et de dépendances qu’on avait laissé échapper [5].

11. Si une pensée ou un ouvrage n’intéressent que peu de personnes, peu en parleront [6].

12. C’est un grand signe de médiocrité de louer toujours modérément [7].

13. Les fortunes promptes en tout genre sont les moins solides, parce qu’il est rare qu’elles soient l’ouvrage du mérite : les fruits mûrs mais laborieux de la prudence sont toujours tardifs [8].

14. L’espérance anime le sage, et leurre le présomptueux et l’indolent, qui se reposent inconsidérément sur ses promesses.

15. Beaucoup de défiances et d’espérances raisonnables sont trompées.

16. L’ambition ardente exile les plaisirs, dès la jeunesse, pour gouverner seule [9].

17. La prospérité fait peu d’amis.

18. Les longues prospérités s’écoulent quelquefois en un moment, comme les chaleurs de l’été sont emportées par un jour d’orage.

19. Le courage a plus de ressources contre les disgrâces que la raison [10].

20. La raison et la liberté sont incompatibles avec la faiblesse [11].

21. La guerre n’est pas si onéreuse que la servitude.

22. La servitude abaisse les hommes jusqu’à s’en faire aimer [12].

23. Les prospérités des mauvais rois sont fatales aux peuples [13].

24. Il n’est pas donné à la raison de réparer tous les vices de la nature.

25. Avant d’attaquer un abus, il faut voir si on peut ruiner ses fondements.

26. Les abus inévitables sont des lois de la nature [14].

27. Nous n’avons pas [le] droit de rendre misérables ceux que nous ne pouvons rendre bons.

28. On ne peut être juste, si on n’est humain [15].

29. Quelques auteurs traitent la morale comme on traite la nouvelle architecture, où l’on cherche avant toutes choses la commodité [16].

30. Il est fort différent de rendre la vertu facile pour l’établir, ou de lui égaler le vice pour la détruire [17].

31. Nos erreurs et nos divisions, dans la morale, viennent quelquefois de ce que nous considérons les hommes comme s’ils pouvaient être tout à fait vicieux ou tout à fait bons.

32. Il n’y a peut-être point de vérité qui ne soit à quelque esprit faux matière d’erreur [18].

33. Les générations des opinions sont conformes à celles des hommes, bonnes et vicieuses tour à tour.

34. Nous ne connaissons pas l’attrait des violentes agitations : ceux que nous plaignions de leurs embarras, méprisent notre repos [19].

35. Personne ne veut être plaint de ses erreurs [20].

36. Les orages de la jeunesse sont environnés de jours brillants.

37. Les jeunes gens connaissent plutôt l’amour que la beauté [21].

38. Les femmes et les jeunes gens ne séparent point leur estime de leurs goûts.

39. La coutume fait tout, jusqu’en amour.

40. Il y a peu de passions constantes, il y en a beaucoup de sincères. Cela a toujours été ainsi ; mais les hommes se piquent d’être constants ou indifférents, selon la mode, qui excède toujours la nature [22].

41. La raison rougit des penchants dont elle ne peut rendre compte [23].

42. Le secret des moindres plaisirs de la nature passe la raison.

43. C’est une preuve de petitesse d’esprit lorsqu’on distingue toujours ce qui est estimable de ce qui est aimable : les grandes âmes aiment naturellement tout ce qui est digne de leur estime [24].

44. L’estime s’use comme l’amour [25].

45. Quand on sent qu’on n’a pas de quoi se faire estimer de quelqu’un, on est bien près de le haïr.

46. Ceux qui manquent de probité dans les plaisirs n’en ont qu’une feinte dans les affaires : c’est la marque d’un naturel féroce, lorsque le plaisir ne rend point humain [26].

47. Les plaisirs enseignent aux princes à se familiariser avec les hommes.

48. Le trafic de l’honneur n’enrichit pas [27].

49. Ceux qui nous font acheter leur probité ne nous vendent ordinairement que leur honneur [28].

50. La conscience, l’honneur, la chasteté, l’amour et l’estime des hommes sont à prix d’argent : la libéralité multiplie les avantages des richesses [29].

51. Celui qui fait rendre ses profusions utiles a une grande et noble économie [30].

52. Les sots ne comprennent pas les gens d’esprit [31].

53. Personne ne se croit propre, comme un sot, à duper un homme d’esprit.

54. Nous négligeons souvent les hommes sur qui la nature nous donne ascendant, qui sont ceux qu’il faut attacher et comme incorporer à nous, les autres ne tenant à nos amorces que par l’intérêt, l’objet du monde le plus changeant [32].

55. Il n’y a guère de gens plus aigres que ceux qui sont doux par intérêt [33].

56. L’intérêt fait peu de fortunes [34].

57. Il est faux qu’on ait fait fortune, lorsqu’on ne sait pas en jouir.

58. L’amour de la gloire fait les grandes fortunes entre les peuples.

59. Nous avons si peu de vertu, que nous nous trouvons ridicules d’aimer la gloire [35].

60. La fortune exige des soins. Il faut être souple, amusant, cabaler, n’offenser personne, plaire aux femmes et aux hommes en place, se mêler des plaisirs et des affaires, cacher son secret, savoir s’ennuyer la nuit à table, et jouer trois quadrilles sans quitter sa chaise : même après tout cela, on n’est sûr de rien. Combien de dégoûts et d’ennuis ne pourrait-on s’épargner, si on osait aller à la gloire par le seul mérite [36] !

61. Quelques fous se sont dit à table : il n’y a que nous qui soyons bonne compagnie ; et on les croit [37].

62. Les joueurs ont le pas sur les gens d’esprit, comme ayant l’honneur de représenter les hommes riches [38].

63. Les gens d’esprit seraient presque seuls, sans les sots qui s’en piquent [39].

64. Celui qui s’habille le matin avant huit heures pour entendre plaider à l’audience, ou pour voir des tableaux étalés au Louvre [40], ou pour se trouver aux répétitions d’une pièce prête à paraître, et qui se pique de juger en tout genre du travail d’autrui, est un homme auquel il ne manque souvent que de l’esprit et du goût.

65. Nous sommes moins offensés du mépris des sots, que d’être médiocrement estimés des gens d’esprit.

66. C’est offenser quelquefois les hommes que de leur donner des louanges, parce qu’elles marquent les bornes de leur mérite ; peu de gens sont assez modestes pour souffrir sans peine qu’on les apprécie.

67. Il est difficile d’estimer quelqu’un comme il veut l’être [41].

68. On doit se consoler de n’avoir pas les grands talents, comme on se console de n’avoir pas les grandes places : on peut être au-dessus de l’un et de l’autre par le cœur [42].

69. La raison et l’extravagance, la vertu et le vice ont leurs heureux : le contentement n’est pas la marque du mérite [43].

70. La tranquillité d’esprit passerait-elle pour une meilleure preuve de la vertu ? La santé la donne [44].

71. Si la gloire et si le mérite ne rendent pas les hommes heureux, ce que l’on appelle bonheur mérite-t-il leurs regrets ? Une âme un peu courageuse daignerait-elle accepter ou la fortune, ou le repos d’esprit, ou la modération, s’il fallait leur sacrifier la vigueur de ses sentiments, et abaisser l’essor de son génie [45] ?

72. La modération des grands hommes ne borne que leurs vices [46].

73. La modération des faibles est médiocrité [47].

74. Ce qui est arrogance dans les faibles est élévation dans les forts ; comme la force des malades est frénésie, et celle des sains est vigueur [48].

75. Le sentiment de nos forces les augmente [49].

76. On ne juge pas si diversement des autres que de soi-même.

77. Il n’est pas vrai que les hommes soient meilleurs dans la pauvreté que dans les richesses.

78. Pauvres et riches, nul n’est vertueux ni heureux, si la fortune ne l’a mis à sa place [50].

79. Il faut entretenir la vigueur du corps pour conserver celle de l’esprit [51].

80. On tire peu de services des vieillards [52].

81. Les hommes ont la volonté de rendre service, jusqu’à ce qu’ils en aient le pouvoir [53].

82. L’avare prononce en secret : Suis-je chargé de la fortune des misérables ? et il repousse la pitié qui l’importune.

83. Ceux qui croient n’avoir plus besoin d’autrui deviennent intraitables [54].

84. Il est rare d’obtenir beaucoup des hommes dont on a besoin [55].

85. On gagne peu de choses par habileté [56].

86. Nos plus sûrs protecteurs sont nos talents [57].

87. Tous les hommes se jugent dignes des plus grandes places ; mais la nature, qui ne les en a pas rendus capables, fait aussi qu’ils se tiennent très-contents dans les dernières [58].

88. On méprise les grands desseins lorsqu’on ne se sent pas capable des grands succès [59].

89. Les hommes ont de grandes prétentions et de petits projets.

90. Les grands hommes entreprennent les grandes choses, parce qu’elles sont grandes ; et les fous, parce qu’ils les croient faciles [60].

91. Il est quelquefois plus facile de former un parti, que de venir par degrés à la tête d’un parti déjà formé [61].

92. Il n’y a point de parti si aisé à détruire que celui que la prudence seule a formé : les caprices de la nature ne sont pas si frêles [62] que les chefs-d’œuvre de l’art.

93. On peut dominer par la force, mais jamais par la seule adresse [63].

94. Ceux qui n’ont que de l’habileté ne tiennent en aucun lieu le premier rang [64].

95. La force peut tout entreprendre contre les habiles [65].

96. Le terme de l’habileté est de gouverner sans la force [66].

97. C’est être médiocrement habile que de faire des dupes [67].

98. La probité, qui empêche les esprits médiocres de parvenir à leurs fins, est un moyen de plus de réussir pour les habiles [68].

99. Ceux qui ne savent pas tirer parti des autres hommes sont ordinairement peu accessibles.

100. Les habiles ne rebutent personne [69].

101. L’extrême défiance n’est pas moins nuisible que son contraire ; la plupart des hommes deviennent inutiles à celui qui ne veut pas risquer d’être trompé [70].

102. Il faut tout attendre et tout craindre du temps et des hommes.

103. Les méchants sont toujours surpris de trouver de l’habileté dans les bons [71].

104. Trop et trop peu de secret sur nos affaires témoignent également une âme faible.

105. La familiarité est l’apprentissage des esprits [72].

106. Nous découvrons en nous-mêmes ce que les autres nous cachent, et nous reconnaissons dans les autres ce que nous nous cachons à nous-mêmes [73].

107. Les maximes des hommes décèlent leur cœur [74].

108. Les esprits faux changent souvent de maximes.

109. Les esprits légers sont disposés à la complaisance.

110. Les menteurs sont bas et glorieux [75].

111. Peu de maximes sont vraies à tous égards.

112. On dit peu de choses solides lorsqu’on cherche à en dire d’extraordinaires.

113. Nous nous flattons sottement de persuader aux autres ce que nous ne pensons pas nous-mêmes.

114. On ne s’amuse pas longtemps de l’esprit d’autrui.

115. Les meilleurs auteurs parlent trop.

116. La ressource de ceux qui n’imaginent pas est de conter [76].

117. La stérilité de sentiment nourrit la paresse.

118. Un homme qui ne dîne ni ne soupe chez soi, se croit occupé, et celui qui passe la matinée à se laver la bouche, et à donner audience à son brodeur, se moque de l’oisiveté d’un nouvelliste, qui se promène tous les jours avant dîner.

119. Il n’y aurait pas beaucoup d’heureux, s’il appartenait à autrui de décider de nos occupations et de nos plaisirs.

120. Lorsqu’une chose ne peut nous nuire, il faut nous moquer de ceux qui nous en détournent.

121. Il y a plus de mauvais conseils que de caprices.

122. Il ne faut pas croire aisément que ce que la nature a fait aimable soit vicieux : il n’y a point de siècle et de peuple qui n’aient établi des vertus et des vices imaginaires.

123. La raison nous trompe plus souvent que la nature [77].

124. La raison ne connaît pas les intérêts du cœur [78].

125. Si la passion conseille quelquefois plus hardiment que la réflexion, c’est qu’elle donne plus de force pour exécuter.

126. Si les passions font plus de fautes que le jugement, c’est par la même raison que ceux qui gouvernent font plus de fautes que les hommes privés [79].

127. Les grandes pensées viennent du cœur [80].

128. Le bon instinct n’a pas besoin de la raison, mais il la donne [81].

129. On paie chèrement les moindres biens, lorsqu’on ne les tient que de la raison.

130. La magnanimité ne doit pas compte à la prudence de ses motifs [82].

131. Personne n’est sujet à plus de fautes que ceux qui n’agissent que par réflexion.

132. On ne fait pas beaucoup de grandes choses par conseil [83].

133. La conscience est la plus changeante des règles [84].

134. La fausse conscience ne se connaît pas.

135. La conscience est présomptueuse dans les saints, timide dans les faibles et les malheureux, inquiète dans les indécis [85], etc. : organe obéissant du sentiment qui nous domine, et des opinions qui nous gouvernent [86].

136. La conscience des mourants calomnie leur vie [87].

137. La fermeté ou la faiblesse de la mort dépend de la dernière maladie [88].

138. La nature épuisée par la douleur, assoupit quelquefois le sentiment dans les malades, et arrête la volubilité de leur esprit ; et ceux qui redoutaient la mort sans péril, la souffrent sans crainte [89].

139. La maladie éteint dans quelques hommes le courage, dans quelques autres la peur, et jusqu’à l’amour de la vie [90].

140. On ne peut juger de la vie par une plus fausse règle que la mort [91].

141. Il est injuste d’exiger d’une âme atterrée et vaincue par les secousses d’un mal redoutable [92], qu’elle conserve la même vigueur qu’elle a fait paraître en d’autres temps. Est-on surpris qu’un malade ne puisse plus ni marcher, ni veiller, ni se soutenir ? Ne serait-il pas plus étrange qu’il fût encore le même homme qu’en pleine santé ? Si nous avons la migraine, si nous avons mal dormi, on nous excuse d’être incapables ce jour-là d’application, et personne ne nous soupçonne d’avoir toujours été inappliqués : refuserons-nous à un homme qui se meurt le privilége que nous accordons à celui qui a mal à la tête ? et oserons-nous assurer qu’il n’a jamais eu de courage pendant sa santé, parce qu’il en aura manqué à l’agonie ?

142. Pour exécuter de grandes choses, il faut vivre comme si on ne devait jamais mourir [93].

143. La pensée de la mort nous trompe, car elle nous fait oublier de vivre [94].

144. Je dis quelquefois en moi-même : La vie est trop courte pour mériter que je m’en inquiète ; mais si quelque importun me rend visite, et m’empêche de sortir ou de m’habiller, je perds patience, et je ne puis supporter de m’ennuyer une demi-heure.

145. La plus fausse de toutes les philosophies est celle qui, sous prétexte d’affranchir les hommes des embarras des passions, leur conseille l’oisiveté, l’abandon et l’oubli d’eux-mêmes [95].

146. Si toute notre prévoyance ne peut rendre notre vie heureuse, combien moins notre nonchalance [96] !

147. Personne ne dit le matin : Un jour est bientôt passé, attendons la nuit ; au contraire, on rêve, la veille, à ce que l’on fera le lendemain. On serait bien marri [97] de passer un seul jour à la merci du temps et des fâcheux ; on n’oserait même laisser au hasard la disposition de quelques heures, et l’on a raison ; car qui peut se promettre de passer une heure sans ennui, s’il ne prend soin de remplir à son gré ce court espace ? Mais ce qu’on n’oserait se promettre pour une heure, on se le promet quelquefois pour toute la vie, et l’on dit : Si la mort finit tout, pourquoi se donner tant de soins ? Nous sommes bien fous de nous tant inquiéter de l’avenir ; c’est-à-dire : Nous sommes bien fous de ne pas commettre au hasard nos destinées, et de pourvoir à l’intervalle qui est entre nous et la mort.

148. Ni le dégoût n’est une marque de santé, ni l’appétit n’est une maladie ; mais tout au contraire. Ainsi pense-t-on sur le corps ; mais on juge de l’âme sur d’autres principes : on suppose qu’une âme forte est celle qui est exempte de passions ; et, comme la jeunesse est plus ardente et plus active que le dernier âge, on la regarde comme un temps de fièvre ; et on place la force de l’homme dans sa décadence [98].

149. L’esprit est l’œil de l’âme, non sa force. Sa force est dans le cœur, c’est-à-dire dans les passions. La raison la plus éclairée ne donne pas d’agir et de vouloir. Suffit-il d’avoir la vue bonne pour marcher ? Ne faut-il pas encore avoir des pieds, et la volonté avec la puissance de les remuer [99] ?

150. La raison et le sentiment se conseillent et se suppléent tour à tour. Quiconque ne consulte qu’un des deux et renonce à l’autre, se prive inconsidérément d’une partie des secours qui nous ont été accordés pour nous conduire [100].

151. Nous devons peut-être aux passions les plus grands avantages de l’esprit [101].

152. Si les hommes n’avaient pas aimé la gloire, ils n’avaient ni assez d’esprit ni assez de vertu pour la mériter [102].

153. Aurions-nous cultivé les arts sans les passions ? et la réflexion, toute seule, nous aurait-elle fait connaître nos ressources, nos besoins, et notre industrie ?

154. Les passions ont appris aux hommes la raison [103].

155. Dans l’enfance de tous les peuples, comme dans celle des particuliers, le sentiment a toujours précédé la réflexion et en a été le premier maître [104].

156. Qui considérera la vie d’un seul homme, y trouvera toute l’histoire du genre humain, que la science et l’expérience n’ont pu rendre bon [105].

157. S’il est vrai qu’on ne peut anéantir le vice, la science de ceux qui gouvernent est de le faire concourir au bien public [106].

158. Les jeunes gens souffrent moins de leurs fautes que de la prudence des vieillards [107].

159. Les conseils de la vieillesse éclairent sans échauffer, comme le soleil de l’hiver [108].

160. Le prétexte ordinaire de ceux qui font le malheur des autres, est qu’ils veulent leur bien.

161. Il est injuste d’exiger des hommes qu’ils fassent, par déférence pour nos conseils, ce qu’ils ne veulent pas faire pour eux-mêmes.

162. Il faut permettre aux hommes de faire de grandes fautes contre eux-mêmes, pour éviter un plus grand mal, la servitude.

163. Quiconque est plus sévère que les lois est un tyran [109].

164. Ce qui n’offense pas la société n’est pas du ressort de sa justice [110].

165. C’est entreprendre sur la clémence de Dieu, de punir sans nécessité [111].

166. La morale austère anéantit la vigueur de l’esprit, comme les enfants d’Esculape détruisent le corps, pour détruire un vice du sang souvent imaginaire [112].

167. La clémence vaut mieux que la justice [113].

168. Nous blâmons beaucoup les malheureux des moindres fautes, et les plaignons peu des plus grands malheurs [114].

169. Nous réservons notre indulgence pour les parfaits [115].

170. On ne plaint pas un homme d’être un sot, et peut-être qu’on a raison ; mais il est fort plaisant d’imaginer que c’est sa faute [116].

171. Nul homme n’est faible par choix [117].

172. Nous querellons les malheureux, pour nous dispenser de les plaindre [118].

173. La générosité souffre des maux d’autrui, comme si elle en était responsable [119].

174. L’ingratitude la plus odieuse, mais la plus commune et la plus ancienne, est celle des enfants envers leurs pères.

175. Nous ne savons pas beaucoup de gré à nos amis d’estimer nos bonnes qualités, s’ils osent seulement s’apercevoir de nos défauts [120].

176. On peut aimer de tout son cœur ceux en qui on reconnaît de grands défauts. Il y aurait de l’impertinence à croire que la perfection a seule le droit de nous plaire ; nos faiblesses nous attachent quelquefois les uns aux autres autant que [le] pourrait faire la vertu [121].

177. Les princes font beaucoup d’ingrats, parce qu’ils ne donnent pas tout ce qu’ils peuvent.

178. La haine est plus vive que l’amitié, moins que l’amour.

179. Si nos amis nous rendent des services, nous pensons qu’à titre d’amis, ils nous les doivent, et nous ne pensons point du tout qu’ils ne nous doivent pas leur amitié.

180. On n’est pas né pour la gloire, lorsqu’on ne connaît pas le prix du temps [122].

181. L’activité fait plus de fortunes que la prudence [123].

182. Celui qui serait né pour obéir, obéirait jusque sur le trône [124].

183. Il ne paraît pas que la nature ait fait les hommes pour l’indépendance [125].

184. Pour se soustraire à la force, on a été obligé de se soumettre à la justice : la justice ou la force, il a fallu opter entre ces deux maîtres ; tant nous étions peu faits pour être libres [126].

185. La dépendance est née de la société [127].

186. Faut-il s’étonner que les hommes aient cru que les animaux étaient faits pour eux, s’ils pensent même ainsi de leurs semblables, et si la fortune accoutume les puissants à ne compter qu’eux sur la terre [128] ?

187. Entre rois, entre peuples, entre particuliers, le plus fort se donne des droits sur le plus faible, et la même règle est suivie par les animaux, par la matière, par les éléments, etc., de sorte que tout s’exécute dans l’univers par la violence ; et cet ordre, que nous blâmons avec quelque apparence de justice, est la loi la plus générale, la plus absolue, la plus immuable, et la plus ancienne de la nature [129].

188. Les faibles veulent dépendre, afin d’être protégés : ceux qui craignent les hommes aiment les lois [130].

189. Qui sait tout souffrir peut tout oser.

190. Il y a des injures qu’il faut dissimuler, pour ne pas compromettre son honneur [131].

191. Il est bon d’être ferme par tempérament, et flexible par réflexion.

192. Les faibles veulent quelquefois qu’on les croie méchants ; mais les méchants veulent passer pour bons [132].

193. Si l’ordre domine dans le genre humain, c’est une preuve que la raison et la vertu y sont les plus fortes [133].

194. La loi des esprits n’est pas différente de celles des corps, qui ne peuvent se maintenir que par une continuelle nourriture.

195. Lorsque les plaisirs nous ont épuisés, nous croyons avoir épuisé les plaisirs ; et nous disons que rien ne peut remplir le cœur de l’homme.

196. Nous méprisons beaucoup de choses pour ne pas nous mépriser nous-mêmes [134].

197. Notre dégoût n’est point un défaut et une insuffisance des objets extérieurs, comme nous aimons à le croire, mais un épuisement de nos propres organes, et un témoignage de notre faiblesse [135].

198. Le feu, l’air, l’esprit, la lumière, tout vit par l’action ; de là la communication et l’alliance de tous les êtres ; de là l’unité et l’harmonie dans l’univers. Cependant cette loi de la nature, si féconde, nous trouvons que c’est un vice dans l’homme ; et, parce qu’il est obligé d’y obéir, ne pouvant subsister dans le repos, nous concluons qu’il est hors de sa place [136].

199. L’homme ne se propose le repos que pour s’affranchir de la sujétion et du travail ; mais il ne peut jouir que par l’action, et n’aime qu’elle.

200. La fruit du travail est le plus doux des plaisirs.

201. Où tout est dépendant, il y a un maître : l’air appartient partient à l’homme, et l’homme à l’air ; et rien n’est à soi ni à part [137].

202. Ô soleil ! ô pompe des cieux ! qu’êtes-vous ? Nous avons surpris le secret et l’ordre de vos mouvements. Dans la main de l’Être des êtres [138], instruments aveugles et ressorts peut-être insensibles, le monde, sur qui vous régnez, mériterait-il nos hommages ? Les révolutions des empires, la diverse face des temps, les nations qui ont dominé, et les hommes qui ont fait la destinée de ces nations mêmes, les principales opinions et les coutumes qui ont partagé la créance des peuples dans la religion, les arts, la morale et les sciences, tout cela, que peut-il paraître ? Un atôme presque invisible [139], qu’on appelle l’homme, qui rampe sur la face de la terre, et qui ne dure qu’un jour, embrasse en quelque sorte d’un coup d’œil le spectacle de l’univers dans tous les âges [140].

203. Quand on a beaucoup de lumières, on admire peu ; lorsque l’on en manque, de même. L’admiration marque le terme de nos connaissances, et prouve moins, souvent, la perfection des choses, que l’imperfection de notre esprit [141].

204. Ce n’est pas un grand avantage d’avoir l’esprit vif, si on ne l’a juste : la perfection d’une pendule n’est pas d’aller vite, mais d’être réglée.

205. Parler imprudemment et parler hardiment, est presque toujours la même chose ; mais on peut parler sans prudence, et parler juste ; et il ne faut pas croire qu’un homme a l’esprit faux, parce que la hardiesse de son caractère ou la vivacité de son humeur lui auront arraché, malgré lui-même, quelque vérité périlleuse.

206. Il y a plus de sérieux que de folie dans l’esprit des hommes. Peu sont nés plaisants ; la plupart le deviennent par imitation, froids copistes de la vivacité et de la gaîté [142].

207. Ceux qui se moquent des goûts sérieux aiment sérieusement les bagatelles [143].

208. Différent génie, différent goût : ce n’est pas toujours par jalousie que réciproquement on se rabaisse.

209. On juge des productions de l’esprit comme des ouvrages mécaniques. Lorsque l’on achète une bague, on dit : celle-là est trop grande, l’autre est trop petite ; jusqu’à ce qu’on en rencontre une pour son doigt. Mais il n’en reste pas chez le joaillier, car celle qui m’est trop petite va bien à un autre.

210. Lorsque deux auteurs ont également excellé en divers genres, on n’a pas ordinairement assez d’égard à la subordination de leurs talents, et Despréaux va de pair avec Racine : cela est injuste.

211. J’aime un écrivain qui embrasse tous les temps et tous les pays, et rapporte beaucoup d’effets à peu de causes ; qui compare les préjugés et les mœurs des différents siècles ; qui, par des exemples tirés de la peinture ou de la musique, me fait connaître les beautés de l’éloquence et l’étroite liaison des arts. Je dis d’un homme qui rapproche ainsi les choses humaines [144], qu’il a un grand génie, si ses conséquences sont justes ; mais, s’il conclut mal, je présume qu’il distingue mal les objets, ou qu’il n’aperçoit pas d’un seul coup d’œil tout leur ensemble, et qu’enfin quelque chose manque à l’étendue ou à la profondeur de son esprit [145].

212. On discerne aisément la vraie de la fausse étendue d’esprit ; car l’une agrandit ses sujets, et l’autre, par l’abus des épisodes et par le faste de l’érudition, les anéantit.

213. Quelques exemples, rapportés en peu de mots et à leur place, donnent plus d’éclat, plus de poids, et plus d’autorité aux réflexions ; mais trop d’exemples et trop de détails énervent toujours un discours. Les digressions trop longues ou trop fréquentes rompent l’unité du sujet, et lassent les lecteurs sensés, qui ne veulent pas qu’on les détourne de l’objet principal, et qui, d’ailleurs, ne peuvent suivre, sans beaucoup de peine, une trop longue chaîne de faits et de preuves [146]. On ne saurait trop rapprocher les choses, ni trop tôt conclure : il faut saisir d’un coup d’œil la véritable preuve de son discours, et courir à la conclusion [147]. Un esprit perçant fuit les épisodes, et laisse aux écrivains médiocres le soin de s’arrêter à cueillir toutes les fleurs qui se trouvent sur leur chemin. C’est à eux d’amuser le peuple, qui lit sans objet, sans pénétration, et sans goût.

214. Le sot qui a beaucoup de mémoire est plein de pensées et de faits ; mais il ne sait pas en conclure : tout tient à cela.

215. Savoir bien rapprocher les choses, voilà l’esprit juste ; le don de rapprocher beaucoup de choses et de grandes choses, fait les esprits vastes [148]. Ainsi, la justesse paraît être le premier degré, et une condition très-nécessaire de la véritable étendue d’esprit.

216. Un homme qui digère mal, et qui est vorace [149], est peut-être une image assez fidèle du caractère d’esprit de la plupart des savants.

217. Je n’approuve point la maxime qui veut qu’un honnête homme sache un peu de tout. C’est savoir presque toujours inutilement, et quelquefois, pernicieusement, que de savoir superficiellement et sans principes. Il est vrai que la plupart des hommes ne sont guère capables de connaître profondément ; mais il est vrai aussi que cette science superficielle qu’ils recherchent, ne sert qu’à contenter leur vanité. Elle nuit à ceux qui possèdent un vrai génie ; car elle les détourne nécessairement de leur objet principal, consume leur application dans les détails, et sur des objets étrangers à leurs besoins, et à leurs talents naturels ; et, enfin elle ne sert point, comme ils s’en flattent, à prouver l’étendue de leur esprit : de tout temps on a vu des hommes qui savaient beaucoup avec un esprit très-médiocre ; et, au contraire, des esprits très-vastes, qui savaient fort peu. Ni l’ignorance n’est défaut d’esprit, ni le savoir n’est preuve de génie [150].

218. La vérité échappe au jugement, comme les faits échappent à la mémoire : les diverses faces des choses s’emparent tour à tour d’un esprit vif, et lui font quitter et reprendre successivement les mêmes opinions. Le goût n’est pas moins inconstant : il s’use sur les choses les plus agréables, et varie comme notre humeur [151].

219. Il y a peut-être autant de vérités parmi les hommes que d’erreurs, autant de bonnes qualités que de mauvaises, autant de plaisirs que de peines [152] ; mais nous aimons à contrôler la nature humaine, pour essayer de nous élever au-dessus de notre espèce, et pour nous enrichir de la considération dont nous tâchons de la dépouiller. Nous sommes si présomptueux, que nous croyons pouvoir séparer notre intérêt personnel de celui de l’humanité, et médire du genre humain, sans nous compromettre [153]. Cette vanité ridicule a rempli les livres des philosophes d’invectives contre la nature. L’homme est maintenant en disgrâce chez tous ceux qui pensent, et c’est à qui le chargera de plus de vices ; mais peut-être est-il sur le point de se relever, et de se faire restituer toutes ses vertus ; car rien n’est stable, et la philosophie a ses modes comme les habits, la musique, l’architecture, etc. [154]

220. Sitôt qu’une opinion devient commune, il ne faut point d’autre raison pour engager les hommes à l’abandonner, et à embrasser l’opinion contraire, jusqu’à ce que celle-ci vieillisse à son tour, et qu’ils aient besoin de se distinguer par d’autres choses. Ainsi, s’ils atteignent le but dans quelque art ou dans quelque science, on doit s’attendre qu’ils le passeront bientôt pour acquérir une nouvelle gloire ; et c’est ce qui fait, en partie, que les plus beaux siècles dégénèrent si promptement, et qu’à peine sortis de la barbarie, ils s’y replongent.

221. Les grands hommes en apprenant aux faibles à réfléchir, les ont mis sur la route de l’erreur [155].

222. Où il y a de la grandeur, nous la sentons malgré nous : la gloire des conquérants a toujours été combattue ; les peuples en ont toujours souffert, et ils l’ont toujours respectée.

223. Le contemplateur, mollement couché dans une chambre tapissée, invective contre le soldat qui passe les nuits de l’hiver au bord d’un fleuve, et veille en silence sous les armes pour la sûreté de la patrie.

224. Ce n’est pas à porter la faim et la misère chez les étrangers qu’un héros attache la gloire, mais à les souffrir pour l’État ; ce n’est pas à donner la mort, mais à la braver.

225. Le vice fomente la guerre ; la vertu combat : s’il n’y avait aucune vertu, nous aurions pour toujours la paix [156].

226. La vigueur d’esprit ou l’adresse ont fait les premières fortunes : l’inégalité des conditions est née de celle des génies et des courages.

227. Il est faux que l’égalité soit une loi de la nature : la nature n’a rien fait d’égal ; sa loi souveraine est la subordination et la dépendance [157].

228. Qu’on tempère, comme on voudra, la souveraineté dans un État, nulle loi n’est capable d’empêcher un tyran d’abuser de l’autorité de son emploi [158].

229. On est forcé de respecter les dons de la nature, que l’étude et la fortune ne peuvent donner.

230. La plupart des hommes sont si resserrés dans la sphère de leur condition, qu’ils n’ont pas même le courage d’en sortir par leurs idées ; et, si l’on en voit quelques-uns que la spéculation des grandes choses rend en quelque sorte incapables des petites, on en trouve encore davantage à qui la pratique des petites a ôté jusqu’au sentiment des grandes.

231. Les espérances les plus ridicules et les plus hardies ont été quelquefois la cause des succès extraordinaires.

232. Les sujets font leur cour avec bien plus de goût que les princes ne la reçoivent : il est toujours plus sensible d’acquérir que de jouir.

233. Nous croyons négliger la gloire par pure paresse, tandis que nous prenons des peines infinies pour les plus petits intérêts [159].

234. Nous aimons quelquefois jusqu’aux louanges que nous ne croyons pas sincères [160].

235. Il faut de grandes ressources dans l’esprit et dans le cœur pour goûter la sincérité lorsqu’elle blesse, ou pour la pratiquer sans qu’elle offense : peu de gens ont assez de fond pour souffrir la vérité, et pour la dire.

236. Il y a des hommes qui, sans y penser [161], se forment une idée de leur figure, qu’ils empruntent du sentiment qui les domine ; et c’est peut-être par cette raison qu’un fat se croit toujours beau [162].

237. Ceux qui n’ont que de l’esprit ont du goût pour les grandes choses, et de la passion pour les petites.

238. La plupart des hommes vieillissent dans un petit cercle d’idées, qu’ils n’ont pas tirées de leur fond ; il y a peut-être moins d’esprits faux que de stériles [163].

239. Tout ce qui distingue les hommes paraît peu de chose. Qu’est-ce qui fait la beauté ou la laideur, la santé ou l’infirmité, l’esprit ou la stupidité ? une légère différence des organes, un peu plus ou un peu moins de bile, etc. Cependant, ce plus ou ce moins est d’une importance infinie pour les hommes ; et, lorsqu’ils en jugent autrement, ils sont dans l’erreur [164].

240. Deux choses peuvent à peine remplacer, dans la vieillesse, les talents et les agréments : la réputation ou les richesses.

241. Nous haïssons les dévôts [165] qui font profession de mépriser tout ce dont nous nous piquons, pendant qu’ils se piquent eux-mêmes de choses encore plus méprisables [166].

242. Quelque vanité qu’on nous reproche, nous avons besoin quelquefois qu’on nous assure de notre mérite [167].

243. Nous nous consolons rarement des grandes humiliations ; nous les oublions.

244. Moins on est puissant dans le monde, plus on peut commettre de fautes impunément, ou avoir inutilement un vrai mérite.

245. Lorsque la fortune veut humilier les sages, elle les surprend dans ces petites occasions où l’on est ordinairement sans précaution et sans défense. Le plus habile homme du monde ne peut empêcher que de légères fautes n’entraînent quelquefois d’horribles malheurs ; et il perd sa réputation ou sa fortune par une petite imprudence, comme un autre se casse la jambe en se promenant dans sa chambre [168].

246. Soit vivacité, soit hauteur, soit avarice, il n’y a point d’homme qui ne porte dans son caractère une occasion continuelle de faire des fautes ; et si elles sont sans conséquence, c’est à la fortune qu’il le doit [169].

247. Nous sommes consternés de nos rechutes, et de voir que nos malheurs même n’ont pu nous corriger de nos défauts [170].

248. La nécessité modère plus de peines que la raison.

249. La nécessité empoisonne les maux qu’elle ne peut guérir [171].

250. Les favoris de la fortune ou de la gloire, malheureux à nos yeux, ne nous détournent point de l’ambition.

251. La patience est l’art d’espérer.

252. Le désespoir comble non-seulement notre misère, mais notre faiblesse.

253. Ni les dons, ni les coups de la fortune n’égalent ceux de la nature, qui la passe en rigueur comme en bonté [172].

254. Les biens et les maux extrêmes ne se font pas sentir aux âmes médiocres.

255. Il y a peut-être plus d’esprits légers dans ce qu’on appelle le monde, que dans les conditions moins fortunées.

256. Les gens du monde ne s’entretiennent pas de si petites choses que le peuple ; mais le peuple ne s’occupe pas de choses si frivoles que les gens du monde.

257. L’histoire fait mention de très-grands hommes que la volupté ou l’amour ont gouvernés ; elle n’en rappelle pas à ma mémoire qui aient été galants. Ce qui fait le mérite essentiel de quelques hommes ne peut même subsister dans quelques autres comme un faible [173].

258. Nous courons quelquefois les hommes qui nous ont imposé par leurs dehors, comme ces jeunes gens qui suivent amoureusement un masque, le prenant pour la plus belle femme du monde, et qui le harcèlent jusqu’à ce qu’ils l’obligent à se découvrir, et de leur faire voir qu’il est un petit homme avec de la barbe et un visage noir [174].

259. Le sot s’assoupit et fait diète en bonne compagnie, comme un homme que la curiosité a tiré de son élément, et qui ne peut ni respirer ni vivre dans un air subtil [175].

260. Le sot est comme le peuple, qui se croit riche de peu [176]. 261. Lorsqu’on ne veut rien perdre ni cacher de son esprit, on en diminue d’ordinaire la réputation.

262. Des auteurs sublimes n’ont pas négligé de primer encore par les agréments, flattés de remplir l’intervalle de ces deux extrêmes, et d’embrasser toute la sphère de l’esprit humain [177]. Le public, au lieu d’applaudir à l’universalité de leurs talents, a cru qu’ils étaient incapables de se soutenir dans l’héroïque ; et on n’ose les égaler à ces grands hommes qui, s’étant renfermés soigneusement dans un seul et beau caractère [178], paraissent avoir dédaigné de dire tout ce qu’ils ont tu, et abandonné aux génies subalternes les talents médiocres.

263. Ce qui paraît aux uns étendue d’esprit n’est, aux yeux des autres, que mémoire et légèreté.

264. Il est aisé de critiquer un auteur, mais il est difficile de l’apprécier.

265. Je n’ôte rien à l’illustre Racine, le plus sage et le plus éloquent des poètes, pour n’avoir pas traité beaucoup de choses qu’il eût embellies, content d’avoir montré dans un seul genre la richesse et la sublimité de son esprit ; mais je me sens obligé de respecter un génie hardi et fécond, élevé, pénétrant, facile, plein de force, infatigable ; aussi ingénieux et aussi aimable [179] dans les ouvrages de pur agrément, ment que vrai et pathétique dans les autres ; d’une vaste imagination, qui a embrassé et pénétré rapidement toute l’économie des choses humaines ; à qui ni les ciences abstraites, ni les arts, ni la politique, ni les mœurs des peuples, ni leurs opinions, ni leur histoire, ni leurs langues même, n’ont pu échapper ; illustre, en sortant de l’enfance, par la grandeur et par la force de sa poésie féconde en pensées, et, bientôt après, par les charmes et par le caractère original, plein de raison, et toujours concis, de sa prose ; philosophe et peintre sublime, qui a semé avec éclat, dans ses écrits, tout ce qu’il y a de grand dans l’esprit des hommes ; qui a représenté les passions avec des traits de feu et de lumière, et les a fait parler sur nos théâtres avec autant de tendresse que de véhémence ; savant à imiter le caractère et à saisir l’esprit des bons ouvrages de chaque nation, par l’extrême étendue de son génie, mais n’imitant rien, d’ordinaire, qu’il ne l’embellisse ; éclatant jusque dans les fautes qu’on a cru remarquer dans ses écrits, et tel que, malgré des défauts inévitables avec des qualités si rares, et malgré les efforts de la critique, il a occupé sans relâche de ses veilles ses amis et ses ennemis, et porté chez les étrangers dès sa jeunesse, la réputation de sa patrie et la gloire de nos lettres, dont il a reculé toutes les bornes.

266. Si on ne regarde que certains ouvrages des meilleurs auteurs, on sera tenté de les mépriser ; pour les apprécier avec justice, il faut tout lire.

267. Il ne faut point juger des hommes par ce qu’ils ignorent, mais par ce qu’ils savent, et par la manière dont ils le savent [180].

268. On ne doit pas non plus demander aux auteurs une perfection qu’ils ne puissent atteindre : c’est faire trop d’honneur à l’esprit humain de croire que des ouvrages irréguliers n’aient jamais [le] droit de lui plaire, surtout si ces ouvrages peignent les passions [181] ; il n’est pas besoin d’un grand art pour faire sortir les meilleurs esprits de leur assiette, et pour leur cacher les défauts d’un tableau hardi et touchant. Cette parfaite régularité, qui manque aux auteurs, ne se trouve point dans nos propres conceptions ; le caractère naturel de l’homme ne comporte pas tant de règle. Nous ne devons pas supposer dans le sentiment une délicatesse que nous n’avons que par réflexion [182] ; il s’en faut de beaucoup que notre goût soit toujours aussi difficile à contenter que notre esprit.

269. Il nous est plus facile de nous teindre d’une infinité de connaissances, que d’en bien posséder un petit nombre [183].

270. Jusqu’à ce qu’on rencontre le secret de rendre les esprits plus justes, tous les pas que l’on pourra faire dans la vérité n’empêcheront pas les hommes de raisonner faux ; et, plus on voudra les pousser au delà des notions communes, plus on les mettra en péril de se tromper.

271. Il n’arrive jamais que la littérature et l’esprit de raisonnement deviennent le partage de toute une nation, qu’on ne voie aussitôt, dans la philosophie et dans les beaux-arts, ce qu’on remarque dans les gouvernements populaires, où il n’y a point de puérilités et de fantaisies qui ne se produisent, et ne trouvent des partisans [184].

272. L’erreur, ajoutée à la vérité, ne l’augmente point [185] : ce n’est pas étendre la carrière des arts, que d’admettre de mauvais genres ; c’est gâter le goût ; c’est corrompre le jugement des hommes, qui se laisse aisément séduire par les nouveautés, et qui, mêlant ensuite le vrai et le faux, se détourne bientôt, dans ses productions, de l’imitation de la nature, et s’appauvrit ainsi en peu de temps par la vaine ambition d’imaginer, et de s’écarter des anciens modèles.

273. Ce que nous appelons une pensée brillante, n’est ordinairement qu’une expression captieuse, qui à l’aide d’un peu de vérité, nous impose une erreur qui nous étonne.

274. Qui a le plus a, dit-on, le moins : cela est faux. Le roi d’Espagne tout puissant qu’il est, ne peut rien à Lucques. Les bornes de nos talents sont encore plus inébranlables que celles des empires ; et on usurperait plutôt toute la terre que la moindre vertu [186].

275. La plupart des grands personnages ont été les hommes de leur siècle les plus éloquents ; les auteurs des plus beaux systèmes, les chefs de parti et de sectes, ceux qui ont eu dans tous les temps le plus d’empire sur l’esprit des peuples, n’ont dû la meilleure partie de leur succès qu’à l’éloquence vive et naturelle de leur âme. Il ne paraît pas qu’ils aient cultivé la poésie avec le même bonheur [187] : c’est que la poésie ne permet guère que l’on se partage, et qu’un art si sublime et si pénible se peut rarement allier avec l’embarras des affaires et les occupations tumultuaires de la vie ; au lieu que l’éloquence se mêle partout, et qu’elle doit la plus grande partie de ses séductions à l’esprit de médiation et de manége, qui forme les hommes d’État et les politiques, etc.

276. C’est une erreur dans les Grands de croire qu’ils peuvent prodiguer sans conséquence leurs paroles et leurs promesses : les hommes souffrent avec peine qu’on leur ôte ce qu’ils se sont, en quelque sorte, approprié par l’espérance ; on ne les trompe pas longtemps sur leurs intérêts, et ils ne haïssent rien tant que d’être dupes. C’est par cette raison qu’il est si rare que la fourberie réussisse ; il faut de la sincérité et de la droiture, même pour séduire. Ceux qui ont abusé les peuples sur quelque intérêt général, étaient fidèles aux particuliers ; leur habileté consistait à captiver les esprits par des avantages réels. Quand on connaît bien les hommes, et qu’on veut les faire servir à ses desseins, on ne compte point sur un appât aussi frivole que celui des discours et des promesses [188]. Ainsi les grands orateurs, s’il m’est permis de joindre ces deux choses, ne s’efforcent pas d’imposer par un tissu de flatteries et d’impostures, par une dissimulation continuelle, et par un langage purement ingénieux ; s’ils cherchent à faire illusion sur quelque point principal, ce n’est qu’à force de sincérité et de vérités de détail [189] ; car le mensonge est faible par lui-même ; il faut qu’il se cache avec soin ; et s’il arrive qu’on persuade quelque chose par des discours captieux, ce n’est pas sans beaucoup de peine. On aurait grand tort d’en conclure que ce soit en cela que consiste l’éloquence. Jugeons, au contraire, par ce pouvoir des simples apparences de la vérité, combien la vérité elle-même est éloquente, et supérieure à notre art [190].

277. Un menteur est un homme qui ne sait pas tromper ; un flatteur, celui que ne trompe ordinairement que les sots : celui qui sait se servir avec adresse de la vérité, et qui en connaît l’éloquence, peut seul se piquer d’être habile [191].

278. Qui a plus d’imagination que Bossuet, Montaigne, Descartes, Pascal, tous grands philosophes ? Qui a plus de jugement et de sagesse que Racine, Boileau, La Fontaine, Molière, tous poètes pleins de génie ? Il est donc faux que les qualités dominantes excluent les autres ; au contraire, elles les supposent. Je serais très-surpris qu’un grand poète n’eût pas de vives lumières sur la philosophie, au moins morale, et il arrivera très-rarement qu’un vrai philosophe manque totalement d’imagination.

279. Descartes a pu se tromper dans quelques-uns de ses principes, et ne se point tromper dans ses conséquences, sinon rarement ; on aurait donc tort, ce me semble, de conclure de ses erreurs que l’imagination et l’invention ne s’accordent point avec la justesse [192]. La grande vanité de ceux qui n’imaginent pas est de se croire seuls judicieux et raisonnables ; ils ne font pas attention que les erreurs de Descartes, génie créateur, ont été celles de trois ou quatre mille philosophes, tous gens sans imagination. Les esprits subalternes n’ont point d’erreur en leur privé nom, parce qu’ils sont incapables d’inventer, même en se trompant ; mais ils sont toujours entraînés, sans le savoir, par l’erreur d’autrui ; et lorsqu’ils se trompent de leur chef, ce qui peut arriver souvent, c’est dans les détails et les conséquences ; mais leurs erreurs ne sont ni assez vraisemblables pour être contagieuses, ni assez importantes pour faire du bruit.

280. Ceux qui sont nés éloquents parlent quelquefois avec tant de clarté et de brièveté des grandes choses, que la plupart des hommes n’imaginent point qu’ils en parlent avec profondeur [193]. Les esprits pesants, les sophistes, ne reconnaissent pas la philosophie, lorsque l’éloquence la rend populaire, et qu’elle ose peindre le vrai avec des traits fiers et hardis. Ils traitent de superficielle et de frivole cette splendeur d’expression qui emporte avec elle la preuve des grandes pensées [194] ; ils veulent des définitions, des divisions, des détails, et des arguments [195]. Si Locke eût rendu vivement en peu de pages, les sages vérités de ses écrits, ils n’auraient osé le compter parmi les philosophes de son siècle.

281. C’est un malheur que les hommes ne puissent, d’ordinaire, posséder aucun talent, sans avoir quelque envie d’abaisser les autres [196]. S’ils ont de la finesse, ils décrient la force ; s’ils sont géomètres ou physiciens, ils écrivent contre la poésie et l’éloquence ; et les gens du monde, qui ne pensent pas que ceux qui ont excellé dans quelque genre jugent mal d’un autre talent, se laissent prévenir par leurs décisions. Ainsi, quand la métaphysique ou l’algèbre sont à la mode, ce sont des métaphysiciens ou des algébristes, qui font la réputation des poètes et des musiciens, ou tout au contraire [197] ; l’esprit dominant assujettit les autres à son tribunal, et la plupart du temps à ses erreurs [198].

282. Qui peut se vanter de juger, ou d’inventer, ou d’entendre, à toutes les heures du jour [199] ? Les hommes n’ont qu’une petite portion d’esprit, de goût, de talent, de vertu, de gaîté, de santé, de force, etc ; et ce peu qu’ils ont en partage, ils ne le possèdent point à leur volonté, ni dans le besoin, ni dans tous les âges.

283. C’est une maxime inventée par l’envie, et trop légèrement adoptée par les philosophes, qu’il ne faut point louer les hommes avant leur mort. Je dis, au contraire, que c’est pendant leur vie qu’il doivent être loués, lorsqu’ils ont mérité de l’être [200] ; c’est pendant que la jalousie et la calomnie, animées contre leur vertu ou leurs talents, s’efforcent de les dégrader, qu’il faut oser leur rendre témoignage [201]. Ce sont les critiques injustes qu’il faut craindre de hasarder, et non les louanges sincères.

284. L’envie ne saurait se cacher : elle accuse et juge sans preuves ; elle grossit les défauts ; elle a des qualifications énormes pour les moindres fautes ; son langage est rempli de fiel, d’exagération et d’injure. Elle s’acharne avec opiniâtreté et avec fureur conte le mérite éclatant ; elle est aveugle, emportée, insensible, brutale.

285. Il faut exciter dans les hommes le sentiment de leur prudence et de leur force, si on veut élever leur génie [202] : ceux qui, par leurs discours ou leurs écrits, ne s’attachent qu’à relever les ridicules et les faiblesses de l’humanité, sans distinction ni égards, éclairent bien moins la raison et les jugements du public, qu’ils ne dépravent ses inclinations [203].

286. Je n’admire point un sophiste qui réclame contre la gloire et contre l’esprit des grands hommes ; en ouvrant mes yeux sur le faible des plus beaux génies, il m’apprend à l’apprécier lui-même ce qu’il peut valoir ; il est le premier que je raie du tableau des hommes illustres [204].

287. Nous avons grand tort de penser que quelque défaut que ce soit, puisse exclure toute vertu, ou de regarder l’alliance du bien et du mal comme un monstre ou comme une énigme ; c’est faute de pénétration que nous concilions si peu de choses.

288. Les faux philosophes s’efforcent d’attirer l’attention des hommes, en faisant remarque dans notre esprit des contrariétés et des difficultés qu’ils forment eux-mêmes ; comme d’autres amusent les enfants par des tours de cartes qui confondent leur jugement, quoique naturels et sans magie. Ceux qui nouent ainsi les choses, pour avoir le mérite de les dénouer, sont les charlatans de la morale.

289. Il n’y a point de contradictions dans la nature [205].

290. Est-il contre la raison ou la justice de s’aimer soi-même ? Et pourquoi voulons-nous que l’amour-propre [206] soit toujours un vice [207] ?

291. S’il y a un amour de nous-mêmes naturellement officieux et compatissant, et un autre amour-propre sans humanité, sans équité, sans bornes, sans raison, faut-il les confondre [208] ?

292. Quand il serait vrai que les hommes ne seraient vertueux que par raison, que s’ensuivrait-il ? Pourquoi si on nous loue avec justice de nos sentiments, ne nous louerait-on pas encore de notre raison ? Est-elle moins nôtre que la volonté [209] ?

293. On suppose que ceux qui servent la vertu par réflexion, la trahiraient pour le vice utile [210] : oui, si le vice pouvait être tel, aux yeux d’un esprit raisonnable [211].

294. Il y a des semences de bonté et de justice dans le cœur des homme. Si l’intérêt propre y domine, j’ose dire que cela est, non-seulement selon la nature, mais aussi selon la justice, pourvu que personne ne souffre de cet amour-propre, ou que la société y perde moins qu’elle n’y gagne.

295. Celui qui recherche la gloire par la vertu ne demande que ce qu’il mérite [212].

296. J’ai toujours trouvé ridicule que les philosophes aient forgé une vertu incompatible avec la nature de l’homme, et que, après l’avoir ainsi feinte, ils aient prononcé froidement ment qu’il n’y avait aucune vertu. Qu’ils parlent du fantôme de leur imagination [213] ; ils peuvent à leur gré l’abandonner ou le détruire, puisqu’ils l’ont créé : mais la véritable vertu, celle qu’ils ne veulent pas nommer de ce nom, parce qu’elle n’est pas conforme à leurs définitions, celle qui est l’ouvrage de la nature, non le leur, et qui consiste principalement dans la bonté et la vigueur de l’âme, celle-là n’est point dépendante de leur fantaisie, et subsistera à jamais, avec des caractères ineffaçables.

297. Le corps a ses grâces, l’esprit ses talents ; le cœur n’aurait-il que des vices ? et l’homme, capable de raison, serait-il incapable de vertu ?

298. Nous sommes susceptibles d’amitié, de justice, d’humanité, de compassion et de raison. Ô mes amis ! qu’est-ce donc que la vertu ?

299. Si l’illustre auteur des Maximes [214] eût été tel qu’il a tâché de peindre tous les hommes, mériterait-il nos hommages et le culte idolâtre de ses prosélytes ?

300. Ce qui fait que la plupart des livres de morale sont si insipides, c’est que leurs auteurs ne sont pas sincères [215] ; c’est que, faibles échos les uns des autres, ils n’oseraient produire leurs propres maximes et leurs secrets sentiments. Ainsi, non-seulement dans la morale, mais en quelque sujet que ce puisse être, presque tous les hommes passent leur vie à dire et à écrire ce qu’ils ne pensent point [216], et ceux qui conservent encore quelque amour de la vérité excitent contre eux la colère et les préventions du public.

301. Il n’y a guère d’esprits qui soient capables d’embrasser à la fois toutes les faces de chaque sujet, et c’est là, à ce qu’il me semble, la source la plus ordinaire des erreurs des hommes. Pendant que la plus grande partie d’une nation languit dans la pauvreté, l’opprobre et le travail, l’autre, qui abonde en honneurs, en commodités, en plaisirs, ne se lasse pas d’admirer le pouvoir de la politique, qui fait fleurir les arts et le commerce, et rend les États redoutables.

302. Les plus grands ouvrages de l’esprit humain sont très-assurément les moins parfaits : les lois, qui sont la plus belle invention de la raison, n’ont pu assurer le repos des peuples sans diminuer leur liberté [217].

303. Quelle est quelquefois la faiblesse et l’inconséquence des hommes ! Nous nous étonnons de la grossièreté de nos pères, qui règne cependant encore dans le peuple, la plus nombreuse partie de la nation ; et nous méprisons en même temps les belles-lettres et la culture de l’esprit, le seul avantage qui nous distingue du peuple et de nos ancêtres.

304. Le plaisir et l’ostentation l’emportent dans le cœur des grands sur l’intérêt : nos passions se règlent ordinairement sur nos besoins.

305. Le peuple et les grands n’ont ni les mêmes vertus, ni les mêmes vices [218].

306. C’est à notre cœur à régler le rang de nos intérêts, et à notre raison de les conduire [219].

307. La médiocrité d’esprit et la paresse font plus de philosophes que la réflexion.

308. Nul n’est ambitieux par raison, ni vicieux par défaut d’esprit [220].

309. Tous les hommes sont clairvoyants sur leurs intérêts ; et il n’arrive guère qu’on les en détache par la ruse. On a admiré dans les négociations la supériorité de la maison d’Autriche, mais pendant l’énorme puissance de cette famille, non après. Les traités les mieux ménagés ne sont que la loi du plus fort [221].

310. Le commerce est l’école de la tromperie.

311. À voir comme en usent les hommes, on serait porté quelquefois à penser que la vie humaine et les affaires du monde sont un jeu sérieux, où toutes les finesses sont permises pour usurper le bien d’autrui à nos périls et fortunes, et où l’heureux dépouille en tout honneur, le plus malheureux ou le moins habile [222].

312. C’est un grand spectacle de considérer les hommes méditant en secret de s’entre-nuire, et forcés, néanmoins, de s’entr’aider, contre leur inclination et leur dessein.

313. Nous n’avons ni la force ni les occasions d’exécuter tout le bien et tout le mal que nous projetons.

314. Nos actions ne sont ni si bonnes ni si vicieuses que nos volontés.

315. Dès que l’on peut faire du bien, on est à même de faire des dupes ; un seul homme en amuse alors une infinité d’autres, tous uniquement occupés de le tromper. Ainsi, il en coûte peu aux gens en place pour surprendre leurs inférieurs ; mais il est malaisé à des misérables d’imposer à qui que ce soit. Celui qui a besoin des autres les avertit de se défier de lui ; un homme inutile a bien de la peine à leurrer personne.

316. L’indifférence où nous sommes pour la vérité dans la morale vient de ce que nous sommes décidés à suivre nos passions, quoi qu’il en puisse être ; et c’est ce qui fait que nous n’hésitons pas lorsqu’il faut agir, malgré l’incertitude de nos opinions [223]. Peu importe, disent les hommes, de savoir où est la vérité, sachant où est le plaisir.

317. Les hommes se défient moins de la coutume et de la tradition de leurs ancêtres, que de leur raison [224].

318. La force ou la faiblesse de notre créance dépend plus de notre courage que de nos lumières [225] : tous ceux qui se moquent des augures n’ont pas toujours plus d’esprit que ceux qui y croient.

319. Il est aisé de tromper les plus habiles, en leur proposant des choses qui passent leur esprit, et qui intéressent leur cœur [226].

320. Comme il est naturel de croire beaucoup de choses sans démonstration, il ne l’est pas moins de douter de quelques autres, malgré leurs preuves.

321. Qui s’étonnera des erreurs de l’antiquité, s’il considère qu’encore aujourd’hui, dans le plus philosophe de tous les siècles, bien des gens de beaucoup d’esprit n’oseraient se trouver à une table de treize couverts [227] ?

322. L’intrépidité d’un homme incrédule, mais mourant, ne peut le garantir de quelque trouble, s’il raisonne ainsi : Je me suis trompé mille fois sur mes plus palpables intérêts, et j’ai pu me tromper encore sur la religion. Or, je n’ai plus le temps ni la force de l’approfondir, et je meurs…

323. La Foi [228] est la consolation des misérables, et la terreur des heureux.

324. La courte durée de la vie ne peut nous dissuader de ses plaisirs, ni nous consoler de ses peines.

325. Ceux qui combattent les préjugés du peuple croient n’être pas peuple : un homme qui avait fait à Rome un argument contre les poulets sacrés, se regardait peut-être comme un philosophe ; mais les vrais philosophes se moquaient d’un fou qui attaquait inutilement les opinions du peuple, et César, qui, probablement, ne croyait pas aux aruspices, ne laissa pas d’en faire un traité [229].

326. Lorsqu’on rapporte sans partialité les raisons des sectes opposées, et qu’on ne s’attache à aucune, il semble qu’on s’élève en quelque sorte au-dessus de tous les partis. Demandez cependant à ces philosophes neutres, qu’ils choisissent une opinion, ou qu’ils établissent d’eux-mêmes quelque chose ; vous verrez qu’ils n’y sont pas moins embarrassés que tous les autres. Le monde est peuplé d’esprits froids, qui, n’étant pas capables par eux-mêmes d’inventer, s’en consolent en rejetant toutes les inventions d’autrui, et qui, méprisant au dehors beaucoup de choses, croient se faire plus estimer [230].

327. Qui sont ceux qui prétendent que le monde est devenu vicieux ? je les crois sans peine. L’ambition, la gloire, l’amour, en un mot, toutes les passions des premiers âges, ne font plus les mêmes désordres et le même bruit. Ce n’est pas peut-être que ces passions soient aujourd’hui moins vives qu’autrefois ; mais c’est qu’on les désavoue et qu’on les combat. Je dis donc que le monde est comme un vieillard qui conserve tous les désirs de la jeunesse, mais qui en est honteux, et s’en cache, soit parce qu’il est détrompé du mérite de beaucoup de choses, soit parce qu’il veut le paraître.

328. Les hommes dissimulent par faiblesse, et par la crainte d’être méprisés, leurs plus chères, leurs plus constantes, et quelquefois leurs plus vertueuses inclinations [231].

329. L’art de plaire est l’art de tromper [232].

330. Nous sommes trop inattentifs, ou trop occupés de nous-mêmes, pour nous approfondir les uns les autres : quiconque a vu des masques, dans un bal, danser amicalement ensemble, et se tenir par la main sans se connaître, pour se quitter le moment d’après, et ne plus se voir ni se regretter, peut se faire une idée du monde [233].


  1. La 1re édition ajoutait : « Et de les réunir sous un point de vue ; » à quoi Voltaire répondait : non. — G.
  2. [Bien. — V.] — L’auteur veut parler des erreurs de raisonnement, de spéculation ; cette maxime ne peut s’appliquer aux erreurs de fait. L’expression est trop générale. — S.
  3. [Mais si l’auteur pense mal ? — V]
  4. [Pourquoi donc ? — V.]
  5. Var. : « On la voit dans un jour si différent, et avec tant de circonstances et de dépendances nouvelles, qu’on se l’approprie. »
  6. Var. : « Peu l’applaudiront. »
  7. [Bien. — V.]
  8. [Bien. — V.]
  9. [Bien. — V.]
  10. [Bien. — V.] — Var. : « Le courage agrandit l’esprit. » — La 1re édition ajoutait cette Maxime : « Le courage est la lumière de l’adversité. » Voltaire la trouvait obscure, et Vauvenargues l’a supprimée. — G.
  11. Var. : « La raison est presque inutile à la faiblesse. » — Autre Var. : « La raison est presque impuissante pour les faibles »
  12. [Bien. - V.]
  13. Var. : « Ruinent la liberté » des peuples.
  14. [Bien. — V.]
  15. Il y a pourtant des exemples d’hommes durs qui sont justes. — M. — Voltaire a dit : « Qui n’est que juste, est dur ; qui n’est que sage, est triste. » Épitre L au Roi de Prusse. — B.
  16. [Joli. — V.]
  17. [Bien. — V.]
  18. [Bien. — V.]
  19. [Bien. — V.]
  20. [Bien. — V.]
  21. Var. : « Le cœur des jeunes gens connaît plutôt, » etc. — Voir la Maxime 625e. — G.
  22. Var. [ « Il y a peu de passions constantes ; il y en a beaucoup de sincères : voilà la nature. Mais on se piquait autrefois d’une fausse constance ; on se pique aujourd’hui d’une fausse indifférence : voilà la mode. » ] — Cette seconde version, restée inédite, n’est-elle pas vraiment plus vive et plus piquante ? — G.
  23. Var. : « La raison rougit des inclinations de la nature, parce qu’elle n’a pas de quoi connaître la perfection de ses plaisirs. »
  24. Var. : « C’est une preuve de peu d’esprit et de mauvais goût, lorsqu’on distingue toujours ce qui est estimable de ce qui est aimable ; rien n’est si aimable que la vertu pour les cœurs bien faits. »
  25. Non pas l’estime, mais l’admiration. — S.
  26. Var. : « Les hommes simples et vertueux mêlent de la délicatesse et de la probité jusque dans leurs plaisirs. »
  27. Var. : « La vertu n’est pas un trafic, mais une richesse. »
  28. [Obscur. — V.] — On pourrait peut-être accuser cette pensée d’un peu de subtilité venant d’un défaut de précision dans les termes. Il est sûr que celui qui vend sa probité n’en a déjà plus, puisqu’il consent à la vendre. Ainsi on ne vend point sa probité ; mais on se fait payer de n’en point avoir. — S.
  29. Var. : « Celui qui est riche et libéral possède tout. » — Autre Var. : « La libéralité augmente le prix des richesses. » — (Voir Sur la Libéralité, page 79.) — G.
  30. Var. : « Celui qui sait rendre son dérangement utile est au-dessus de l’économie. »
  31. Var. : « Les sots admirent qu’un homme à talents ne soit pas une bête sur ses intérêts. »
  32. [Bien.] — V.
  33. [Bien.] — V.
  34. [Obscur. — V.] — Par intérêt, Vauvenargnes entend ici le vice ou la passion qui domine dans un caractère intéressé. Il n’est pas d’usage en ce sens. — S.
  35. [Très-bien. — V.]
  36. [Bien. — V.] — Var. : « Sans aucun de ces artifices, un ouvrage fait de génie remporte de lui-même les suffrages, et fait embrasser un métier où l’on peut aller à la gloire par le seul mérite. »
  37. [Bien. — V.]
  38. [Bien. — V.]
  39. [Bien. — V.]
  40. Var. : « Ne se connaît ordinairement ni en peinture ni en éloquence. »
  41. Il faudrait dire comme il veut être estimé, ou qu’il y eût précédemment un participe, au lieu de l’infinitif. — M.
  42. [Bien. — V.]
  43. [Bien. — V.]
  44. [Bien. — V.]
  45. Var. : « Pensée consolante ! L’avarice ne s’assouvit pas par les richesses, ni l’intempérance par la volupté, ni la paresse par l’oisiveté, ni l’ambition par la fortune. Mais si les talents, si la gloire, si la vertu même, ne nous rendent heureux, ce que l’on appelle bonheur vaut-il nos regrets ? »
  46. [Bien. — V. ] — Var. : « Le faible s’applaudit lui-même de sa modération, qui n’est que paresse et vanité. »
  47. [Bien. — V.]
  48. [Bien. — V.]
  49. [Bien. — V.]
  50. Var. : [ « Il n’y a d’heureux sur la terre que les gens qui sont à leur place. » ]
  51. [Bien. — V.]
  52. Add. : « Parce que la plupart, occupés de vivre et d’amasser, sont désintéressés sur tout le reste. »
  53. [Bien. — V.]
  54. [Bien. — V.]
  55. [Bien. — V.]
  56. [Bien. — V.]
  57. [Bien. — V.] — Var. : « Personne ne peut mieux prétendre aux grandes places que ceux qui en ont les talents. »
  58. [Bien. — V.]
  59. [Bien. — V.]
  60. [Bien. — V.]
  61. Var. : « Le plus grand de tous les projets est celui de former un patti. » Vauvenargues supprima, dans la 2e édition, cette penséee que Voltaire trouvait trop commune, et qui faisait, d’ailleurs, double emploi. Les diverses éditions donnent dans cette maxime supprimée : de prendre un parti ; elle en vaudrait mieux, peut-être : mais ce n’est pas le texte de Vauvenargues. Notre leçon est celle de la 1re édition. — G.
  62. Var. : « Les caprices les moins réguliers de la nature ne sont pas aussi fragiles, » etc.
  63. [Bien. — V.]
  64. [Bien. — V.]
  65. [Bien. — V.]
  66. [Bien. — V.]
  67. [Bien. — V.]
  68. [Bien. — V.] Var. : « La probité, qui borne les moyens des esprits médiocres, devient elle-même un moyen de réussir. »
  69. [Bien. — V. ]
  70. [Bien. — V. ] Var. : « Il ne faut pas trop craindre d’être dupe. »
  71. [Bien. — V.] — Voir page, 321, le 28e Caractère (Varut). — G.
  72. Obscur ; c’est dans la familiarité de la conversation que l’esprit se forme, ou bien qu’on connaît l’esprit de ceux avec qui on vit. — M. — Cette pensée n’est nullement obscure ; c’est un résumé très-précis de la 17e Réflexion et du 4e Conseil à un Jeune homme (voir pages 77 et 117). — G.
  73. Add. : « Il faut donc allier les deux études. »
  74. Le proverbe indien a dit : Parle, afin que je te connaisse. — S.
  75. On pourrait, ce semble, retourner la pensée et dire : Les gens bas et glorieux sont menteurs ; car on est souvent menteur parce qu’on est glorieux, et non pas glorieux parce qu’on est menteur. — S.
  76. Var. : « La ressource de ceux qui n’imaginent pas beaucoup de choses est de les conter à beaucoup de gens. »
  77. Var. : « La raison qui n’est pas fondée sur la nature est illusion. » — On ne peut entendre, par la nature de l’homme, que son organisation et l’impulsion qu’il reçoit de ses sens vers les objets. Or, c’est de là que viennent toutes nos fautes et toutes nos erreurs, et non pas de la raison, même quand elle s’égare. — M. — Vauvenargues entend par nature, le sentiment, l’instinct, ou le cœur, et par raison, la réflexion, le raisonnement ou le conseil, et il emploie indifféremment ces termes les uns pour les autres. On peut dire que sa théorie morale repose tout entière sur la subordination du mouvement réfléchi, dont il tient peu de compte, au mouvement instinctif, qu’il met au-dessus de tout (voir notre Éloge ; — voir aussi la 34e Réflexion, page 94). La fameuse Maxime qui suit : « Les grandes pensées viennent du cœur, » que tout le monde admire, et que personne ne conteste, n’est qu’une expression plus vive de celle-ci. On verra bientôt que, pour Vauvenargues, la conscience n’est pas un guide plus sûr que la réflexion, et qu’il la subordonne également au sentiment, parce que la conscience raisonne encore un peu, tandis que le sentiment ne raisonne pas du tout. Une seule fois (Maxime 150), il tâchera de mettre d’accord le sentiment et la raison. Pour bien comprendre sa pensée sur ce point, il faut ne pas perdre de vue que, depuis la 123e jusqu’à la 136e, toutes ses Maximes n’en font qu’une, pour ainsi dire. Dans sa Préface, il a pris soin d’avertir que plusieurs de ses pensées se suivent, et pourraient paraître obscures si on les séparait. — G.
  78. Pascal a dit de même : « Le cœnr a ses raisons que la raison ne connaît pas. » — Pensées, IIe part., art. 18, pensée 62. — G.
  79. [Bien. — V.] Cette Maxime dément la 123e, car les passions sont la nature, et le jugement c’est la raison ; or, l’auteur dit ici que les passions font plus de fautes que le jugement. — M. — Je crois qu’il faut entendre par la première de ces deux Maximes, que la raison nous trompe, proportion gardée, plus souvent que la nature, Vauvenargues croyant, comme il l’établit dans la seconde Maxime, que la raison a moins souvent occasion de faire des fautes que la nature, parce que le nombre des actions qu’elle dirige est beaucoup moins considérable. — S.
  80. [Très-beau. — V.] — Voltaire dit ailleurs, à propos de cette Maxime : « C’est ainsi que, sans le savoir, Vauvenargues se peignait lui-même. » — Aimé-Martin remarque, à son tour : « Mme de Lambert avait dit : Rien ne peut plaire à l’esprit, qu’il n’ait passé par le cœur ; Vauvenargues dégage cette pensée de ce qu’elle a d’étroit et de brillant ; il dit : Les grandes pensées viennent du cœur ; et voilà une âme qui se peint, et tout le monde retient cette ligne, qui est l’expression du sublime. » — G.
  81. [Bien. —V.]
  82. [C’est grand. — V.]
  83. [Bien. — V.]
  84. [Bien. — V.]
  85. Add. : « Plus trompeuse que la raison et la nature. »
  86. [Très-bien. — V.] — Montaigne avait dejà dit ( Essais, livre Ier, ch. 22) : « Les lois de la conscience, que nous disons naistre de la nature, naissent de la coustume. » Ainsi, Vauvenargues tombe d’accord avec Montaigne, aussi bien qu’avec Voltaire, qui bat des mains ; mais J.-J. Rousseau n’est pas loin, qui va déclarer que la conscience est l’instinct divin. — G.
  87. Montaigne a dit : « La pénitence demande à charger. » — S. — Voir l’Avertissement, page 373. — G.
  88. [Bien. — V.]
  89. [Bien. — V.]
  90. [Bien. — V.]
  91. [Bien. — V.] — Var. : « Nous jugeons de la vie d’une manière trop désintéressée, quand nous sommes forcés de la quitter ; nous n’en penserions pas de même, si nous obtenions d’y rentrer. »
  92. Var. : [ « D’une maladie mortelle. » ] Vauvenargues avait le pressentiment de sa fin prochaine. — G.
  93. [Très-bien. — V.]
  94. [Très-bien. — V.] — Voir l’Avertissemnt, page 373. — G.
  95. [Très-bien. — V.]
  96. [Très-bien. — V.]
  97. Cette expression, actuellement de peu d’usage, s’employait encore au milieu du dix-huitième siècle. — S. — La 1re édition donnait : fâché ; mais Vauvenargues a remplacé le mot, à cause de fâcheux, qui suit. — G.
  98. [Bien. — V.]
  99. [Bien. — V.] — Rapprochez ces deux Maximes et les cinq qui suivent, des 123-135e qui précèdent. — G.
  100. Var. : « S’affaiblit lui-même, et trompe, par son imprudence, les sages précautions de la nature. » — Voir la note de la Maxime 123e. — G.
  101. [Bien. — V.]
  102. [Bien. — V.]
  103. [Bien. — V.] — Cette dernière Maxime, un peu obscure, a besoin d’être éclaircie par celle qui suit. L’auteur a voulu dire, ce semble, que ce sont les passions qui, en portant l’esprit de l’homme sur un plus grand nombre d’objets, et en augmentant la somme de ses idées, lui fournissent les matériaux de la réflexion, qui est le chemin de la raison. Cela se rapporte à ce qu’il dit ailleurs, que les passions fertilisent l’esprit. — S. — L’auteur n’a pas voulu dire seulement que les passions mènent à la raison. Il soutient très-clairement que la raison ne serait rien sans les passions. — G.
  104. [Bien. — V.]
  105. [Bien. — V.]
  106. [Bien. — V.] — Var. : « Aidons-nous des mauvais motifs, pour nous fortifier dans les bons desseins. » — (Voir la 4e note de la page 53.) — G.
  107. [Commun. — V.]
  108. [Assez bien. —V.] — Voltaire nous paraît ici un peu sévère ; nous l’avons remarqué dans notre Éloge, et nous aurons lieu de le remarquer encore ; il n’a fait grâce à aucune image, et, sous ce chef, il a fait retrancher à Vauvenargues quelques-unes de ses plus belles Maximes. — G.
  109. [Bien. — V.]
  110. [Bien. — V.]
  111. [Bien. — V.]
  112. [Bien. — V.] — Var. : « La morale austère ressemble à la science de ces hommes graves qui détruisent, » etc.
  113. [Commun. — V.]
  114. [Bien. V.]
  115. [Bien. V.]
  116. [Bien. V.]
  117. [Bien. V.]
  118. [Bien. V.]
  119. [Bien. V.] — Voir Sur la Compassion, page 97. — G.
  120. [Bien. V.] — Add. : « Nous voudrions sottement des hommes qui fussent clairvoyants sur nos vertus, et aveugles sur nos faiblesses. »
  121. Var. : « On peut penser beaucoup de mal d’un homme, et être tout-à-fait de ses amis, car on sait bien que les plus honnêtes gens ont leurs défauts, quoiqu’on suppose tout haut le contraire, et nous ne sommes pas si délicats, que nous ne puissions aimer que la perfection. On peut aussi beaucoup médire de l’espèce humaine, sans être, en aucune manière, misanthrope, parce qu’il y a des vices que l’on aime, même dans autrui. »
  122. [Bien. — V.]
  123. [Bien. — V.]
  124. [Bien. — V.]
  125. [Bien. — V.]
  126. Vauvenargues revient sur cette idée à divers endroits ; voir, entr’autres, dans le Discours sur le Caractère des différents siècles, la variante de la page 161. — G.
  127. [Bien. — V.]
  128. [Bien. — V.]
  129. [Bien. — V.]
  130. Var. : « L’intérêt du faible est de dépendre, pour être protégé ; cela n’empêche pas qu’il ne soit misérable d’avoir besoin de protection, et c’est, au contraire, la preuve de sa faiblesse et de son malheur. »
  131. Sans doute, parce qu’on ne peut en tirer vengeance. — Voir le 1er Caractère (Clazomène) : « L’injure a flétri son courage, et il a été offensé de ceux dont il ne pouvait prendre de vengeance. » — G.
  132. [Bien. — V.]
  133. [Bien — V.]
  134. [Obscur. — V.] — La pensée est, je crois : Pour ne pas nous mépriser nous-mêmes de n’avoir pas le courage d’y aspirer ; la gloire, par exemple. — G.
  135. Var. : « Le dégoût est un témoignage d’indigestion et de faiblesse. »
  136. [Très-beau. — V.] — C’est à Pascal que Vauvenargues répond. - G.
  137. Cette Maxime paraît obscure. Il semble que Vauvennrgues a voulu prouver l’existence de Dieu par la dépendance mutuelle des différentes parties de l’univers, dont aucune ne peut s’isoler des autres, ni subsister par elle-même. On n’entend pas ce que veut dire l’air appartient à l’homme, el l’homme à l’air. L’homme ne peut se passer d’air ; mais l’air existerait fort bien sans l’homme. Appartient veut-il dire participe de la nature, etc. ? Alors l’idée d’appartenir n’a plus de liaison sensible avec l’idée de dépendance exprimée dans la première phrase. Il y a, je crois, abus de mots. — S. — Voltaire trouve cette pensée fort belle, et l’on a peine à comprendre que Suard la trouve obscure. Vauvenargues n’a nullement songé à prouver l’existence de Dieu ; il a voulu exprimer cette idée, sur laquelle il revient souvent, qu’il n’y a d’indépendance absolue ni pour les personnes, ni pour les choses, et que, toutes étant mutuellement dépendantes, chacune a son maître. Sans doute, l’air extsterait fort bien sans l’homme, si Dieu l’avait voulu ; mais, comme il est permis de supposer que l’air a été fait pour l’homme, on peut dire que l’air appartient à l’homme, aussi bien que l’homme appartient à l’air, sans lequel il ne pourrait vivre. Il n’y a pas là le moindre abus de mots. — G.
  138. Var. : « Dans la main d’un roi invisible, esclaves soumis,  » et ressorts, etc.
  139. Var. « Un homme, du creux d’un rocher, et comme un atôme presque invisible,  » embrasse, etc.
  140. Ici, Vauvenargues se rencontre avec Pascal, pour établir la supériorité de l’homme sur la nature. — (Voir Pasral, — 1re partie, art. IV, pensée 6.) — G.
  141. La seconde partie de cette Maxime n’est pas la conclusion immédiate de la première ; ce sont deux pensées simplement juxtaposées. Vauvenargues développe la seconde dans le morceau Sur l’économie de l’univers (voir p. 218). — G.
  142. Var. : « La plupart des hommes naissent sérieux ; il y a des plaisants de génie, mais en petit nombre ; les autres le deviennent par imitation, et forcent la nature, pour suivre la mode. » (Voir le 17e chap. de l’Introduction à la Connaissance de l’Esprit humain, et le 22e Caractère (Le Rieur). — G.
  143. [Trivial. — V.]
  144. Var. : « Qu’il les voit en grand, si ses conséquences sont justes ; car, s’il conclut mal, il voit mal, et n’a pas l’esprit étendu. »
  145. [Il a l’esprit étendu, sans justesse. — V.]
  146. Var. : « Rien n’affaiblit plus un discours que de proposer trop d’exemples, et d’entrer dans trop de détails. Les digressions trop longues, ou trop fréquentes, rompent l’unité, et fatiguent, parce que l’esprit ne peut suivre une trop longue chaîne de faits et de preuves. »
  147. C’est le précepte d’Horace : Festina ad eventum. — G.
  148. Var. : « Le don de rapprocher beaucoup de choses, et de grandes choses, c’est l’esprit étendu : de là, l’exclusion naturelle de tout esprit faux. »
  149. Var. : « C’est l’image de beaucoup d’esprits. »
  150. Var. : « C’est une maxime frivole que celle qu’on adopte depuis si longtemps : qu’il faut qu’un honnête homme sache un peu de tout. On peut savoir superficiellement beaucoup de choses, et avoir l’esprit fort petit ; et on voit, au contraire, de très-grandes âmes, qui savent très-peu. Il faut ignorer de bon cœur ce que la nature n’a pas mis dans l’étendue de notre génie. On ne sait utilement que ce qu’on possède parfaitement ; le reste ne nous sert qu’à satisfaire une vanité puérile. Ceux même qui ont l’esprit étendu, s’ils ne l’ont en même temps juste et modeste, le gâtent par ces connaissances superficielles, et altèrent les vérités qu’ils ont acquises ; en sorte qu’on aimerait mieux qu’ils ne sussent rien, que de savoir tant et si mal. J’en rapporterais des exemples, si les exemples pouvaient nous instruire ; mais je le ferais sans succès. L’ostentation est un écueil inévitable pour les âmes faibles ; on ne corrigera jamais les hommes d’apprendre des choses inutiles. » — Autre Var. : [ « Il n’y a aucun esprit qui soit capable de toutes les vérités et de tous les talents ; les bornes des plus beaux génies sont étroites, et, lorsqu’ils en veulent sortir, ils s’égarent, et montrent leur faible. Il n’y a aucune science qui ne soit, à elle seule, plus vaste que l’esprit humain ; il n’y en a donc aucune qui ne puisse occuper et absorber l’esprit le plus étendu. C’est à ceux qui sont incapables de rien approfondir qu’il appartient d’effleurer tous les objets ; mais, quand on se sent en état d’embrasser et de posséder parfaitement quelque science ou quelque art, c’est une vanité bien puérile d’abandonner son talent, pour donner à un esprit très-limité une grande et faible surface. » ]
  151. [Commun. — V.]
  152. La 1re édition ajoutait : « Mais nous n’accusons que nos maux. » — G
  153. Il est évident que Vauvenargues pense à La Rochefoucauld. — G.
  154. [Bien. — V.] — Var. : « La philosophie a ses modes comme l’architerture, les habits, la danse, etc. L’homme est maintenant en disgrâce chez les philosophes, et c’est à qui le chargera de plus de vices ; mais peut-être est-il sur le point de se relever, et de se faire restituer toutes ses vertus. » — Autre Var. : « Ce qu’on voit tous les jours dans le monde est arrivé dans la morale : l’homme étant tombé dans la disgrâce des philosophes, ç’a été à qui le chargerait de plus de vices. S’il arrive jamais qu’il se relève de cette dégradation, et qu’on le remette à la mode, nous lui rendrons à l’envi toutes ses vertus, et bien au delà. » — Vauvenargues avait deviné juste et les d’Holbach et les Lamettrie vont lui donner prochainement raison. M. Baudrillart remarque à ce sujet : « Oui, Vauvenargues, vous l’avez dit : tous ceux qui vont venir n’y manqueront pas. Ils vont restituer à l’homme ses vertus, et bien au delà ; les philosophes d’en deçà et d’au delà du Rhin ne parleront plus que de l’excellence de la nature humaine ; il semble qu’elle hérite en un jour de tous les éloges qu’on lui a refusés pendant des siècles ; les iujures qu’elle reçoit depuis dix-huit cents ans de tous les côtés vont être bien réparées, et cette reine déchue et réduite en servitude, une fois replacée sur son trône, n’aura plus désormais que des flatteurs qui la diviniseront. » — G.
  155. [Très-bien. — V.]
  156. [Bien. — V.]
  157. Var. : « Le projet de rapprocher les conditions a toujours été un beau songe ; la loi ne saurait égaler les hommes malgré la nature. » — Autre Var. : « La nature n’ayant pas égalé tous les hommes par le mérite, il semble qu’elle n’a pu ni dû les égaler par la fortune. » — Égaler pour égaliser. — G.
  158. [Bien. — V.]
  159. [Bien. — V.]
  160. Var. : « Les hommes sont si sensibles à la flatterie, que, lors même qu’ils « pensent que c’est flatterie, ils ne laissent pas d’en être les dupes. »
  161. Comment se forme-t-on une idée de soi, sans y penser ? J’aimerais mieux sans s’en apercevoir. — M.
  162. Var. : « Nous nous formons, sans y penser, une idée de notre figure sur l’idée que nous avons de notre esprit, ou sur le sentiment qui nous domine ; et c’est pour cela qu’un fat se croit toujours si bien fait. »
  163. [Bien. — V.]
  164. Var. : « Le plus ou le moins d’esprit est peu de chose ; mais ce peu, quelle différence ne met-il pas entre les hommes ! Qu’est-ce qui fait la beauté ou la laideur, la santé ou l’infirmité ? n’est-ce pas ou un peu plus on un peu moins de bile, et quelque différence imperceptible des organes ? » — Autre Var. : Le plus ou le moins d’esprit est peu de chose, et ce peu fait pourtant la force, la grâce et la perfection des intelligences, ou tout au contraire ; de même, la disposition de quelques-uns de nos organes fait la santé on la maladie, la difformité ou la beauté du corps, objets importants pour les hommes, quoique petits à leurs propres yeux. »
  165. Tel est le texte de la 1re édition, et rien n’indique, sur l’exemplaire d’Aix, que Vauvenargues y voulût rien changer. Les éditions suivantes donnent : nous n’aimons pas les zélés ; nous croyons que cette leçon, plus prudente, appartient aux abbés Trublet et Séguy, qui ont achevé la seconde édition commencée par Vauvenargues. — G.
  166. Méprisables est ici employé dans le sens de petites ; ce serait, je crois, exagérer la pensée de Vauvenargues, que de prendre ce mot dans toute la force de son acception. — G.
  167. Add. : « Et qu’on nous prouve nos avantages les plus manifestes. »
  168. [Bien. — V.]
  169. [Faible. — V.]
  170. [Faible. — V.]
  171. Var. : « La nécessité comble les maux qu’elle ne peut soulager. » — Pour bien comprendre cette pensée, il faut relire celle qui précède ; l’une explique l’autre, et en voici, je crois, le sens : La raison est souvent impuissante contre le sentiment des peines : l’idée que ces peines sont nécessaires peut seule les soulager ; mais quand elle ne les soulage pas, elle les rend encore plus cuisantes. — G.
  172. Var. : « Les chagrins et les joies de la fortune se taisent à la voix de la nature, qui, » etc.
  173. [Bien. — V.]
  174. [Bien. — V.]
  175. [Bien. — V.] On lit dans quelques éditions : Le sot s’assoupit et fait la sieste ; c’est une faute. Les expressions du manuscrit sont fait diète : expressions qui offrent un sens très-précis ; c’est-à-dire, la nourriture du génie ne peut être à l’usage du sot. — B. — Ajoutons que notre leçon est celle, non-seulement du manuscrit, mais aussi des deux éditions originales. — G.
  176. [Joli ; mais le philosophe lui-même peut penser ainsi. — V.]
  177. Var. : « Flattés de remplir l’intervalle qui sépare les extrémités, et de contenter tous les goûts. »
  178. Var. : « Soigneux de conserver dans tous leurs écrits un caractère plein de dignité et de noblesse, » etc.
  179. Var. : « Aussi vif et ingénieux dans les petites choses, que vrai et pathétique dans les grandes ; toujours clair, concis et brillant ; philosophe et poète illustre au sortir de l’enfance ; répandant sur tous ses écrits l’éclatante et forte lumière de son jugement ; instruit, dans la fleur de son âge, de toutes les connaissances utiles au genre humain ; amateur et juge éclairé de tous les arts ; savant à imiter toute sorte de beautés, par la grande étendue de son génie, et maître dans les genres les plus opposés. J’admire la vivacité de son esprit, sa délicatesse, son érudition, et cette vaste intelligence qui comprend si distinctement tant de faits et d’objets divers. Bien loin de critiquer ses endroits faibles ou ses fautes, je m’étonne qu’ayant osé se montrer sous tant de faces, on ait si peu de chose à lui reprocher. » — On devine aisément que l’original de ce brillant portrait, c’est Voltaire. Voir, page 262, le morceau qui le concerne. — G.
  180. [Apparemment. — V.] — Var. : « Il ne faut pas juger d’un homme par ce qu’il ignore, mais parce qu’il sait ; ce n’est rien d’ignorer beaucoup de choses, lorsqu’on est capable de les concevoir, et qu’il ne manque que de les avoir apprises. »
  181. Var. : « Le but des poètes tragiques est d’émouvoir ; c’est faire trop d’honneur à l’esprit humain de croire que des ouvrages irréguliers ne peuvent produire cet effet. Il n’est pas besoin de tant d’art pour tirer les meilleurs esprits de leur assiette, et leur cacher de grands défauts dans un ouvrage qui peint les passions. »
  182. Add. : « Ni imposer aux auteurs une perfection qu’ils ne puissent atteindre ; notre goût se contente à moins. Pourvu qu’il n’y ait pas plus d’irrégularités dans un ouvrage que dans nos propres conceptions, rien n’empêche qu’il ne puisse plaire, s’il est bon d’ailleurs. N’avons-nous pas des tragédies monstrueuses * qui entraînent toujours les suffrages, malgré les critiques, et qui sont les délices du peuple, je veux dire de la plus grande partie des hommes ? Je sais que le succès de ces ouvrages prouve moins le génie de leurs auteurs que la faiblesse de leurs partisans ; c’est aux écrivains délicats à choisir de meilleurs modèles, et à s’efforcer, dans tous les genres, d’égaler la belle nature ; mais, comme elle n’est pas exempte de défauts, toute belle qu’elle paraît, nous avons tort d’exiger des auteurs plus qu’elle ne peut leur fournir. »
    • « On peut citer, par exemple, le théâtre de Shakespeare, et son prodigieux succès en Angleterre depuis plusieurs siècles, malgré les nombreuses irrégularités de ses pièces. » (Note de Vauvenargues.) — G.
  183. Cette pensée, les deux qui suivent, et leurs variantes, sont développées dans les Discours sur le Caractère des différents siècles et Sur les mœurs du siècle. — G.
  184. Var. : « Toutes les fois que la littérature et l’esprit de raisonnement deviendront le partage de toute une nation, il arrivera, connue dans les États populaires, qu’il n’y mira point de puérilités et de sottises qui ne se produisent, et ne trouvent des partisans, » — Autre Var. : « Lorsque les réflexions se multiplient, les erreurs et les connaissances augmentent dans la même proportion. » — Autre Var. : « Ceux qui viendront après nous sauront peut-être plus que nous, et ils s’en croiront plus d’esprit ; mais seront-ils plus heureux ou plus sages ? Nous-mêmes, qui savons beaucoup, sommes-nous meilleurs que nos pères, qui savaient si peu ? » — Autre Var. : « Il arrivera peut-être que la raison humaine se perfectionnera encore beaucoup, et que ce que nous savons ne sera plus rien ; mais ceux qui pourront nous passer dans les routes que nous leur ouvrons, et qui s’en croiront plus d’esprit, n’en vaudront pas mieux par le cœur. »
  185. Var. : « Au contraire. Ce n’est pas non plus étendre les limites des arts que d’admettre les mauvais genres ; c’est gâter le goût. Il faut détromper les hommes des faux plaisirs, pour les faire jouir des véritables ; et, quand même on supposerait qu’il n’y a point de faux plaisirs, toujours serait-il raisonnable de combattre ceux qui sont dépravés et méprisables, car on ne peut nier qu’il y en ait de tels. »
  186. [Bien. — V.]
  187. Add. : [« Cet art, n’ayant point de rapport aux occupations ordinaires, et étant plus propre à nous détourner de la fortune et des affaires qu’à nous y servir, demande trop d’application, et absorbe trop l’esprit des hommes qui sont nés pour l’action. » — Autre Add. : « Des hommes de ce caractère, qui portaient si loin leurs idées, n’avaient pas assez de loisir pour un art qui n’a nul rapport aux occupations ordinaires, et ne s’allie pas aux devoirs et aux bienséances du monde. Cependant, la plupart ont aimé la poésie et la musique même, qui est une autre sorte de poésie ; mais ils regardaient l’une et l’autre comme un simple délassement, et n’osaient en faire une étude ; ces sublimes amusements prendraient trop de temps dans la vie de ceux qui la vouent à l’action. » — Dans la 1re édition, cette pensée faisait partie d’une série de réflexions que Vauvenargues avait réunies sous ces titres : Sur la vérité et l’éloquence ; De l’art et du goût d’écrire, et dans lesquelles il semblait occupé de défendre et de justifier, au moins indirectement, la détermination qu’il avait prise de se vouer aux lettres ; mais, dans la seconde édition, il supprima les deux titres, dissémina quelques pensées dans les Maximes, et réserva les autres pour les Réflexions sur divers sujets, ou pour les Fragments. — (Voir entr’autres la 52e Réflexion et le 13e Fragment.) — G.
  188. Var. : « Ceux qui veulent toujours tromper, ne trompent point. » — Voir la Maxime 97e, page 383. — G.
  189. Add. : [ « Parce qu’ils sont très-convaincus que la vérité est nécessaire à l’éloquence, dont elle est le but naturel ; ceux qui emploient leurs paroles pour une autre fin, ne connaissent guère cet art ; ils suivent l’ombre au lieu du corps, et s’égarent visiblement. » ]
  190. Var. : « Ceux qui emploient leurs paroles pour une autre fin que la vérité, ne connaissent pas les principes de l’éloquence. S’ils persuadent quelquefois les hommes par de simples apparences, qu’ils jugent par ce succès combien la vérité elle-même est éloquente et supérieure à leur art. »
  191. [Beau. — V.]
  192. Var. : [« Cependant bien des gens médiocres ne croient pas que ce philosophe fût fort judicieux, et ils voudraient bien en conclure » que l’imagination, etc.]
  193. Var. : « Les grands hommes parlent si clairement, que les sophistes ne s’aperçoivent pas qu’ils pensent profondément. » — Cette phrase de la 1re édition était amphibologique, et c’est pour cela, sans doute, que Vauvenargues en a chnngé la rédaction. — G.
  194. Var. : « La vérité toute nue, quelque éclat qu’elle ait, ne les frappe pas ; ils veulent des définitions, des divisions, des détails et des arguments. » — À propos de ce dernier membre de phrase, Voltaire fait obsener avec raison que c’est précisément cela qui est nu ; aussi Vauvenargues a-t-il supprimé le premier. — G.
  195. Add. : [ « Accoutumés à voir la vérité au travers d’un nuage, ils la méprisent, ou ils s’en défient, lorsqu’elle se montre sous un jour éclatant. Leur esprit ressemble à ces verres qui brisent les rayons de la lumière, et qui multiplient les objets ; ils ne connaissent point cette sagacité qui les rapproche, qui en fait un seul tout, qui, sans languir jamais autour des questions, en saisit tout à coup le nœud, marche et conclut rapidement, en simplifiant toutes choses. Pour être estimé de ces gens-là, il ne faut être ni trop éloquent, ni trop concis, ni trop clair. » ]
  196. Var. : « Sans donner l’exclusion à tous les autres. »
  197. Var. : « Un autre inconvénient non moins fâcheux, c’est que le peuple suit les décisions de ceux qui ont primé dans quelque genre. Quand l’esprit de finesse est à la mode, ce sont les esprits fins qui jugent les autres ; quand les géomètres dominent, ce sont eux qui donnent le ton. » — Cette réflexion est à l’adresse de Dalembert, et surtout de Fontenelle. — Voir le 12e Fragment, où Vauvenargues défend formellement contre ce dernier la poésie et l’éloquence. — G.
  198. Les diverses éditions donnent, en variante à cette Maxime, un passage que Vauvenargues avait supprimé, comme faisant double emploi avec la 25e Réflexion (voir page 85). — G.
  199. Var. : [« Ce qu’on trouve obscur dans certains moments, on l’entend aisément un autre jour, ou à une autre heure ; et ce qu’on a le mieux compris, quelquefois, on cesse tout à coup de le comprendre. La pénétration, l’invention, la vivacité, la prudence, ne sont pas de toutes les heures ; la mémoire même se fait quelquefois beaucoup attendre ; elle a ses inégalités, ses caprices, et elle agit trop tôt, ou trop tard. »]
  200. Var. : « S’il sied bien à une âme juste d’avoir de l’indulgence pour les hommes qui honorent l’humanité, c’est surtout pour ceux dont la gloire a souffert de légères taches, et, s’il faut excuser leurs erreurs, c’est principalement pendant qu’ils vivent. »
  201. C’est ce que Vauvenargues a fait pour Voltaire, à toute occasion. — G.
  202. Dans cette Maxime, et dans les quatorze suivantes, Vauvenargues a évidemment en vue Pascal, et surtout La Rochefoucauld, qu’il nomme dans la 299e. — G.
  203. Var. : « Il est peu de leçons utiles dans les meilleurs livres, depuis que la faiblesse de l’esprit humain est devenue le champ de tous les lieux-communs des philosophes. »
  204. Var. : « Je trouve plaisant que quelqu’un aspire à se faire admirer, en insinuant que nous sommes des dupes d’estimer Alexandre ou Marc-Aurère. » — Autre Var. : « Le plaisir le plus délicat des petites âmes est de découvrir le défaut des grandes ; on ne devrait point imposer par ce pauvre genre d’esprit. Je ne puis admirer un auteur qui réclame en vers insultants contre les vertus d’Alexandre. » — Ces deux variantes désignent clairement J.-B. Rousseau, que Vauvenargues a déjà attaqué sur ce point. (Voir l’article Rousseau, page 255.) — G.
  205. Voltaire remarque que cette pensée et les deux précédentes vont droit à Pascal. — G.
  206. Amour-propre employé encore pour amour de soi. — S.
  207. [Bien, très-bien. — V.]
  208. [Bien, très-bien. — V.]
  209. [Bien, très-bien. — V.]
  210. Var. : « Point du tout : l’intérêt d’un esprit bien fait ne se trouve guère dans le vice, et son inclination et sa raison y répugnent trop fortement. »
  211. [Bien, très-bien. — V.]
  212. [Bien, très-bien. — V.] La plupart de ces idées se retrouvent, en substance, dans les 24e et 43e chap. de l’Introduction à la Cnnuaissanre de l’Esprit humain. — G.
  213. Var. : [ « Certes, ils ont raison : le fantôme de leur invention ni n’existe, ni ne peut être ; mais la vraie vertu, celle qui est au-dessus de leur esprit, comme au-dessus de leur cœur, et qui consiste principalement dans la supériorité des âmes fortes et tendres sur les âmes faibles, celle-là, dis-je, n’en est pas moins réelle, ni moins estimable. » ]
  214. La Rochefoucauld. — G.
  215. Var. : « C’est qu’ils supposent toujours les hommes autres qu’ils ne sont, c’est qu’ils les accablent de préceptes sévères et impraticables, c’est qu’ils ne proposent point à la vertu de vrais et d’aimables motifs. La morale serait peut-être la plus agréable et la plus utile des sciences, si elle n’était pas lu plus fardée, et ne rebutait pas ainsi les cœurs les mieux faits. »
  216. Add. : [« Misérables victimes de leur circonspection, les entraves de leur prudence retiennent leur courage, et leurs paroles énervées et languissantes — ne sont que l’image et la preuve de l’avilissement de leur cœur. »]
  217. Var. : « N’ont pu rendre les peuples plus tranquilles et plus polis, sans, » etc. — Voir la 184e Maxime, et la note qui s’y rapporte, p. 392, 393 — G.
  218. [Au moins, n’ont-ils pas les mêmes dehors. — V.]
  219. [Mauvais. — V.]
  220. La 1re édition ajoutait : Ni sage par choix, et Voltaire demandait : pourquoi donc ? — G.
  221. [Bien. — V.] — Dans la 1re édition, les trois pensées de cette Maxime étaient séparées ; leur liaison n’est peut-être pas assez étroite ; cependant, la seconde est la confirmation de la première, et la dernière, la conclusion. Pour prouver l’impuissance de la ruse, Vauvenargues cite la maison d’Autriche, dont la supériorité diplomatique n’a duré qu’autant qu’a duré sa supériorité militaire, et il en conclut qn’en dépit des négociateurs, c’est la force qui traite. — G.
  222. Var. : « Notre vie ressemble à un jeu où toutes, » etc. — [Bien. — V.]
  223. Var. : « Et c’est là ce qui fait que nous n’hésitons pas dans la pratique, malgré l’incertitude de notre créance. » — Dans la version définitive, c’est ce qui fait porte sur le dernier membre de phrase (nous sommes décidés à suivre nos passions), et non sur le premier (l’indifférente où nous sommes). — G.
  224. Var. : « Nous avons plus de foi à la coutume et à la tradition de nos pères qu’à notre raison. » — Dans cette Maxime, dans les huit ou dix qui suivent, et dans la 918e, on voit clairement les hésitations de Vauvenargues sur les matières de foi ; il oppose la raison à la tradition, et, d’un autre côté, il ne voit pas que ceux qui se moquent des augures aient plus d’esprit que ceux qui y croient ; il s’explique la foi, par l’intérêt du cœur, ou par les fantômes de la peur, et, par contre, il ne peut s’expliquer l’intrépidité d’un homme incrédule. — Voir, sur ces alternatives, la dernière note de la Méditation sur la Foi, page 230. — G.
  225. Var. : « Dépend plus de notre âme que de notre esprit. »
  226. Vauvenargues a exprimé la même idée dans le Discours sur le Caractère des différents siècles. Les diverses éditions donnent, à la suite, une pensée reprise mot pour mot du même Discours. — Voir la note 1re, page 153. — G.
  227. Var. : « Quand je vois qu’un homme d’esprit, dans le plus éclairé de tous les siècles, n’ose se mettre à table si l’on est treize, il n’y a plus d’erreur, ni ancienne ni moderne, qui m’étonne. »
  228. [Plutôt : la Religion. — V.] — Dans la 6e lettre à Saint-Vincens, Vauvenargues dit de même : « Cette Foi, qui est la consolation des misérables, est le supplice des heureux. » — G.
  229. Rapprochez de la 318e Maxime, page 399. — G.
  230. Var. : « Le monde fourmille de philosophes qui se disputent la vaine gloire de connaître la faiblesse de l’esprit humain ; mais il y en a peu qui distiuguent les bornes précises de cette faiblesse, et qui sachent en tirer des couséquences ; ils fardent à l’envi la verité, qui n’est pas leur but, et nul ne donne des préceptes utiles. »
  231. Voir, page 452, la Maxime 560e, qui n’est que le développement de celle-ci. — G.
  232. [À examiner. — V.]
  233. Ici s’arrêtent les Maximes publiées par Vauvenargues dans sa seconde édition. Les suivantes sont posthumes, et celles que l’on trouvera entre crochets, paraissent, pour la première fois, au nombre de près de deux-cents. Le lecteur pourra s’assurer qu’elles ne sont pas les moins intéressantes du recueil. — G.