Réflexions sur quelques-uns de mes contemporains/Pierre Dupont

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VIII

PIERRE DUPONT




Après 1848 Pierre Dupont a été une grande gloire. Les amateurs de la littérature sévère et soignée trouvèrent peut-être que cette gloire était trop grande. Mais aujourd’hui ils sont trop bien vengés ; car voici maintenant que Pierre Dupont est négligé plus qu’il ne convient.

En 1843, 44 et 45, une immense, interminable nuée, qui ne venait pas d’Égypte, s’abattit sur Paris. Cette nuée vomit les néo-classiques, qui certes valaient bien plusieurs légions de sauterelles. Le public était tellement las de Victor Hugo, de ses infatigables facultés, de ses indestructibles beautés, tellement irrité de l’entendre toujours appeler le juste, qu’il avait depuis quelque temps décidé, dans son âme collective, d’accepter pour idole le premier soliveau qui lui tomberait sur la tête. C’est toujours une belle histoire à raconter que la conspiration de toutes les sottises en faveur d’une médiocrité ; mais, en vérité, il y a des cas où, si véridique qu’on soit, il faut renoncer à être cru.

Cette nouvelle infatuation des Français pour la sottise classique menaçait de durer longtemps ; heureusement des symptômes vigoureux de résistance se faisaient voir de temps à autre. Déjà Théodore de Banville avait, mais vainement, produit les Cariatides ; toutes les beautés qui y sont contenues étaient de la nature de celles que le public devait momentanément repousser, puisqu’elles étaient l’écho mélodieux de la puissante voix qu’on voulait étouffer.

Pierre Dupont nous apporta alors son petit secours ; et ce secours si modeste fut d’un effet immense. J’en appelle à tous ceux de nos amis qui, dès ce temps, s’étaient voués à l’étude des lettres et se sentaient affligés par l’hérésie renouvelée ; et je crois qu’ils avoueront comme moi que Pierre Dupont fut une distraction excellente. Il fut une véritable digue qui servit à détourner le torrent, en attendant qu’il tarît et s’épuisât de lui-même.

Notre poëte jusque-là était resté indécis, non pas dans ses sympathies, mais dans sa manière d’écrire. Il avait publié quelques poëmes d’un goût sage, modéré, sentant les bonnes études, mais d’un style bâtard et qui n’avait pas de visées beaucoup plus hautes que celui de Casimir Delavigne. Tout d’un coup il fut frappé d’une illumination : il se souvint de ses émotions d’enfance, de la poésie latente de l’enfance, jadis si souvent provoquée par ce que nous pouvons appeler la poésie anonyme, la chanson, non pas celle du soi-disant homme de lettres courbé sur un bureau officiel et utilisant ses loisirs de bureaucrate, mais la chanson du premier venu, du laboureur, du maçon, du roulier, du matelot. L’album des Paysans était écrit dans un style net et décidé, frais, pittoresque, cru, et la phrase était enlevée, comme un cavalier par son cheval, par des airs d’un goût naïf, faciles à retenir et composés par le poëte lui-même. On se souvient de ce succès. Il fut très-grand, il fut universel. Les hommes de lettres (je parle des vrais) y trouvèrent leur pâture. Le monde ne fut pas insensible à cette grâce rustique. Mais le grand secours que la Muse en tira fut de ramener l’esprit du public vers la vraie poésie, qui est, à ce qu’il paraît, plus incommode et plus difficile à aimer que la routine et les vieilles modes. La bucolique était retrouvée ; comme la fausse bucolique de Florian, elle avait ses grâces, mais elle possédait surtout un accent pénétrant, profond, tiré du sujet lui-même et tournant vite à la mélancolie. La grâce y était naturelle, et non plaquée par le procédé artificiel dont usaient au xviiie siècle les peintres et les littérateurs. Quelques crudités même servaient à rendre plus visibles les délicatesses des rudes personnages dont ces poésies racontaient la joie ou la douleur. Qu’un paysan avoue sans honte que la mort de sa femme l’affligerait moins que la mort de ses bœufs, je n’en suis pas plus choqué que de voir les saltimbanques dépenser plus de soins paternels, câlins, charitables, pour leurs chevaux que pour leurs enfants. Sous l’horrible idiotisme du métier il y a la poésie du métier ; Pierre Dupont a su la trouver, et souvent il l’a exprimée d’une manière éclatante.

En 1846 ou 47 (je crois plutôt que c’est en 46), Pierre Dupont, dans une de nos longues flâneries (heureuses flâneries d’un temps où nous n’écrivions pas encore, l’œil fixé sur une pendule, délices d’une jeunesse prodigue, ô mon cher Pierre, vous en souvenez-vous ?), me parla d’un petit poëme qu’il venait de composer et sur la valeur duquel son esprit était très-indécis. Il me chanta, de cette voix si charmante qu’il possédait alors, le magnifique Chant des Ouvriers. Il était vraiment très-incertain, ne sachant trop que penser de son œuvre ; il ne m’en voudra pas de publier ce détail, assez comique d’ailleurs. Le fait est que c’était pour lui une veine nouvelle ; je dis pour lui, parce qu’un esprit plus exercé que n’était le sien à suivre ses propres évolutions, aurait pu deviner, d’après l’Album les Paysans, qu’il serait bientôt entraîné à chanter les douleurs et les jouissances de tous les pauvres.

Si rhéteur qu’il faille être, si rhéteur que je sois et si fier que je sois de l’être, pourquoi rougirais-je d’avouer que je fus profondément ému ?

Mal vêtus, logés dans des trous,
Sous les combles, dans les décombres,
Nous vivons parmi les hiboux
Et les larrons amis des ombres.
Cependant notre sang vermeil
Coule impétueux dans nos veines ;
Nous nous plairions au grand soleil
Et sous les rameaux verts des chênes !


Je sais que les ouvrages de Pierre Dupont ne sont pas d’un goût fini et parfait ; mais il a l’instinct, sinon le sentiment raisonné de la beauté parfaite. En voici bien un exemple : quoi de plus commun, de plus trivial que le regard de la pauvreté jeté sur la richesse, sa voisine ? mais ici le sentiment se complique d’orgueil poétique, de volupté entrevue dont on se sent digne ; c’est un véritable trait de génie. Quel long soupir ! quelle aspiration ! Nous aussi, nous comprenons la beauté des palais et des parcs ! Nous aussi, nous devinons l’art d’être heureux !

Ce chant était-il un de ces atomes volatils qui flottent dans l’air et dont l’agglomération devient orage, tempête, événement ? Était-ce un de ces symptômes précurseurs tels que les hommes clairvoyants les virent alors en assez grand nombre dans l’atmosphère intellectuelle de la France ? Je ne sais ; toujours est-il que peu de temps, très-peu de temps après, cet hymne retentissant s’adaptait admirablement à une révolution générale dans la politique et dans les applications de la politique. Il devenait, presque immédiatement, le cri de ralliement des classes déshéritées.

Le mouvement de cette révolution a emporté jour à jour l’esprit du poëte. Tous les événements ont fait écho dans ses vers. Mais je dois faire observer que si l’instrument de Pierre Dupont est d’une nature plus noble que celui de Béranger, ce n’est cependant pas un de ces clairons guerriers comme les nations en veulent entendre dans la minute qui précède les grandes batailles. Il ne ressemble pas à

… Ces trompes, ces cymbales,
Qui soûlent de leurs sons le plus morne soldat,
Et le jettent, joyeux, sous la grêle des balles,
Lui versant dans le cœur la rage du combat [1].


Pierre Dupont est une âme tendre, portée à l’utopie, et en cela même vraiment bucolique. Tout en lui tourne à l’amour, et la guerre, comme il la conçoit, n’est qu’une manière de préparer l’universelle réconciliation :

Le glaive brisera le glaive,
Et du combat naîtra l’amour !


L’amour est plus fort que la guerre, dit-il encore dans le Chant des Ouvriers.

il y a dans son esprit une certaine force qui implique toujours la beauté ; et sa nature, peu propre à se résigner aux lois éternelles de la destruction, ne veut accepter que les idées consolantes où elle peut trouver des éléments qui lui soient analogues. L’instinct (un instinct fort noble que le sien !) domine en lui la faculté du raisonnement. Le maniement des abstractions lui répugne, et il partage avec les femmes ce singulier privilége que toutes ses qualités poétiques comme ses défauts lui viennent du sentiment.

C’est à cette grâce, à cette tendresse féminine, que Pierre Dupont est redevable de ses premiers chants. Par grand bonheur, l’activité révolutionnaire, qui emportait à cette époque presque tous les esprits, n’avait pas absolument détourné le sien de sa voie naturelle. Personne n’a dit, en termes plus doux et plus pénétrants, les petites joies et les grandes douleurs des petites gens. Le recueil de ses chansons représente tout un petit monde où l’homme fait entendre plus de soupirs que de cris de gaieté, et où la nature, dont notre poëte sent admirablement l’immortelle fraîcheur, semble avoir mission de consoler, d’apaiser, de dorloter le pauvre et l’abandonné.

Tout ce qui appartient à la classe des sentiments doux et tendres est exprimé par lui avec un accent rajeuni, renouvelé par la sincérité du sentiment. Mais au sentiment de la tendresse, de la charité universelle, il ajoute un genre d’esprit contemplatif qui jusque-là était resté étranger à la chanson française. La contemplation de l’immortelle beauté des choses se mêle sans cesse, dans ses petits poëmes, au chagrin causé par la sottise et la pauvreté de l’homme. Il possède, sans s’en douter, un certain turn of pensiveness, qui le rapproche des meilleurs poëtes didactiques anglais. La galanterie elle-même (car il y a de la galanterie, et même d’une espèce raffinée, dans ce chantre des rusticités) porte dans ses vers un caractère pensif et attendri. Dans mainte composition il a montré, par des accents plutôt soudains que savamment modulés, combien il était sensible à la grâce éternelle qui coule des lèvres et du regard de la femme :

La nature a filé sa grâce
Du plus pur fil de ses fuseaux !


Et ailleurs, négligeant révolutions et guerres sociales, le poëte chante, avec un accent délicat et voluptueux :


Avant que tes beaux yeux soient clos
Par le sommeil jaloux, ma belle,
Descendons jusqu’au bord des flots,
Et détachons notre nacelle.
L’air tiède, la molle clarté
De ces étoiles qui se baignent,
Le bruit des rames qui se plaignent,
Tout respire la volupté.
       Ô mon amante !
       Ô mon désir !
       Sachons cueillir
       L’heure charmante !

De parfums comme de lueurs
La nacelle amoureuse est pleine ;
On dirait un bouquet de fleurs
Qui s’effeuille dans ton haleine ;
Tes yeux, par la lune pâlis,
Me semblent pleins de violettes ;
Tes lèvres sont des cassolettes !
Ton corps embaume comme un lis !

Vois-tu l’axe de l’univers,
L’étoile polaire immuable ?
Autour, les astres dans les airs
Tourbillonnent comme du sable.
Quel calme ! que les cieux sont grands,
Et quel harmonieux murmure !
Ma main dedans ta chevelure
A senti des frissons errants !

Lettres plus nombreuses encor
Que tout l’alphabet de la Chine,
Ô grand hiéroglyphes d’or,
Je vous déchiffre et vous devine.
La nuit, plus belle que le jour,


Écrit dans sa langue immortelle
Le mot que notre bouche épèle,
Le nom infini de l’amour !
       Ô mon amante !
       Ô mon désir !
       Sachons cueillir
       L’heure charmante !


Grâce à une opération d’esprit toute particulière aux amoureux quand ils sont poëtes, ou aux poëtes quand ils sont amoureux, la femme s’embellit de toutes les grâces du paysage, et le paysage profite occasionnellement des grâces que la femme aimée verse à son insu sur le ciel, sur la terre et sur les flots. C’est encore un de ces traits fréquents qui caractérisent la manière de Pierre Dupont, quand il se jette avec confiance dans les milieux qui lui sont favorables et quand il s’abandonne, sans préoccupation des choses qu’il ne peut pas dire vraiment siennes, au libre développement de sa nature.

J’aurais voulu m’étendre plus longuement sur les qualités de Pierre Dupont, qui, malgré un penchant trop vif vers les catégories et les divisions didactiques, — lesquelles ne sont souvent, en poésie, qu’un signe de paresse, le développement lyrique naturel devant contenir tout l’élément didactique et descriptif suffisant, — malgré de nombreuses négligences de langage et un lâché dans la forme vraiment inconcevables, est et restera un de nos plus précieux poëtes. J’ai entendu dire à beaucoup de personnes, fort compétentes d’ailleurs, que le fini, le précieux, la perfection enfin, les rebutaient et les empêchaient d’avoir, pour ainsi dire, confiance dans le poëte. Cette opinion (singulière pour moi) est fort propre à incliner l’esprit à la résignation relativement aux incompatibilités correspondantes dans l’esprit des poëtes et dans le tempérament des lecteurs. Aussi bien, jouissons de nos poëtes, à la condition toutefois qu’ils possèdent les qualités les plus nobles, les qualités indispensables, et prenons-les tels que Dieu les a faits et nous les donne, puisqu’on nous affirme que telle qualité ne s’augmente que par le sacrifice plus ou moins complet de telle autre.

Je suis contraint d’abréger. Pour achever en quelques mots, Pierre Dupont appartient à cette aristocratie naturelle des esprits qui doivent infiniment plus à la nature qu’à l’art, et qui, comme deux autres grands poëtes, Auguste Barbier et madame Desbordes-Valmore, ne trouvent que par la spontanéité de leur âme l’expression, le chant, le cri, destinés à se graver éternellement dans toutes les mémoires.



  1. Pétrus Borel. Préface en vers de Madame Putiphar.