Réminiscences (Hervieu)/La Petite Fille de Montsouris
LA PETITE FILLE
DE MONTSOURIS
dans tes joies et dans tes peines, comme un enfant, comme un pauvre, quelle leçon d’humanité j’ai reçue de toi, ô mon quartier !… La studieuse Cité universitaire n’existait pas encore : je suis son aînée.
Mais que ce soit mon parc, beau et vaste au delà de mes rêves, puisqu’il comprend tout : un lac et sa grotte, une colline et ses sapins, un chemin de fer mécanique : celui de Sceaux, et le palais d’un bey, ce restant de féerie d’une dernière exposition…
… Que ce soient ses vivantes fabriques ou les tanneries aux fortes senteurs.
… Que ce soient les « filles » de la Glacière et leurs marlous tatoués, furtifs et méprisants, et les vieux clochards attendant la soupe chaude et gluante aux guichets des asiles, et qui semblaient à la fillette de grands-parents malheureux.
… Tout lui formait le cœur, sans porter atteinte à son innocence. Pour elle, les amours faisaient partie du décor, tandis que, au plus haut des murs des hospices et de l’asile Sainte-Anne, elle voyait poindre les cimes des marronniers. Leur verdure qui apaise nos yeux, les fous et les malades la voyaient aussi et ils entendaient les oiseaux qui volent et vont frapper jusqu’aux barreaux des prisonniers !
… Ma sœur ou moi, la mine sage, en uniforme tout noir, comme de petits abbés, nous faisions dire aux âmes simples : « Tiens ! une orpheline avec son père et sa mère ».
À contre-mode, les corsages, sous la pèlerine, étaient à ce point étranglés que des « grandes » qui prenaient de la poitrine ne savaient plus où la loger…
Les deux petites filles n’avaient point encore ce souci. Et sur le chemin de l’école, derrière le dos de notre père, cependant un fameux porte-respect (il touchait à ses cent kilos), nous n’en étions pas moins en butte aux entreprises du maigre gibier des gamins. Décousus, couturés, les bras tombant et la gibecière ballante, nos suiveurs avaient cependant l’âge de raison… ou celui des grandes folies, car ils nous auraient volontiers abandonné jusqu’à leurs dernières boules de gomme !
Mais nous demeurions intangibles, craintives et sages… Alors, dans leur dépit, ces mauvais sujets nous tiraient des langues noires de « Zan », et, de leurs pattes poisseuses et tachées d’encre, ils tiraient sur nos courtes nattes réglementaires, comme ils le faisaient sur les cordons de sonnette pour embêter les vigilants concierges, avant de se sauver en ordre dispersé !
Nous les prenions pour de mauvais écoliers qui tentaient de nous détourner… de nos devoirs ! Bien que je fusse l’aînée, je n’étais pas encore arrivée dans mes livres de classe au chapitre de la séduction ! Je ne savais pas ce que c’était que l’amour !
Oh ! petits souvenirs faits d’un rien, d’une farce de gaminots, vous êtes les cailloux blancs du petit Poucet. Après la plus lourde vie, grâce à vous, nous retrouvons notre route, celle qui nous mène à notre enfance grave et souriante… à notre enfance qui ne savait pas encore…