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Réminiscences (Hervieu)/Le Marchand d’oublies

La bibliothèque libre.
Compagnie française des arts graphiques (p. 55-62).

LE MARCHAND
D’OUBLIES

ET celui-là, que j’ai gardé pour la fin, le vieux marchand d’oublies qui flanquait comme un dieu terme l’entrée du parc.

Déjà tourmentée du désir de copier les êtres et les choses pour en garder l’image, je ne savais comment « le prendre ». Il ne ressortissait pas aux notions connues du dessin ; il venait plutôt d’un jeu de construction. Un enfant devait le réussir en assemblant sans art les pièces de son jeu, mais moi, je n’osais pas.

Il vendait le plaisir en cornets. Ainsi appelait-on plaisirs ou bien oublies cette pâtisserie, de la famille de l’échaudé des petits oiseaux, sèche et friable, que l’on ébréchait à petits coups tant elle était fragile. Les gloutons ne pouvaient point en user, car elle se brisait comme du verre sous leurs doigts impatients de convoitise.

Tandis que d’autres en avaient aux acheteurs et chantaient : « Voilà l’plaisir, Mesdames, voilà l’plaisir ! » il évitait de se prononcer et se contentait, en agitant sa crécelle, d’annoncer la friandise.

Quand le client ne vient pas à la marchandise, celle-ci se déplace et va au client dans les bras du commerçant.

Mon marchand ne se réduisit jamais à une telle servilité. Bien mieux, il se tenait assis sur son pliant que je revois encore avec le siège de vieux velours garance, fleuri d’un rose trépassé ! Et c’est ainsi qu’il attendait la clientèle, le monde.

Sa boîte cylindrique portait comme couvercle un jeu de hasard. Quelques enfants y essayaient leur chance. Je crois bien que le marchand s’arrangeait de telle façon qu’ils avaient quand même leur part, mais jamais plus. Cependant le jeu effrayait et ne tentait pas la petite Louise. Craintive et précautionneuse, sans mot dire, je donnais au vieil homme le gros sou que réchauffait ma paume, en échange de la pâtisserie qu’il m’offrait sans y ajouter de paroles.

Comme vis-à-vis, il eut des marchands ambulants et successifs. Certains vendaient des ballons rouges, des ballons verts et bleus. Ils ne faisaient pas long feu ; peut-être s’envolaient-ils de même que leurs ballons, les jours de grand vent. Un photographe dura plus longtemps. Ce n’était pas un personnage géométrique, lui, mais un beau brigand d’opérette. Le feutre fier, les braies de velours retenues dans une ceinture éclatante, il portait sa veste grande ouverte sur une chemise molle, nouée par une cordelière de soie.

Les yeux et la moustache luisants influençaient son commerce. Je n’entendais pas, et je n’aurais pas compris les propos qu’il tenait aux dames, mais je voyais celles-ci rire et s’effaroucher en l’écoutant et il leur restait un sourire aux lèvres et des yeux rêveurs, tandis qu’elles « tenaient la pose », sur le naturel fond de verdure du jardin.

Jamais le marchand de plaisirs ne s’occupa de ces vis-à-vis. Il n’y avait rien de commun entre eux et lui. Sa grosse chaîne de montre, d’un métal revêche, de fer peut-être, semblait une chaîne de sûreté. À défaut de fortune, le vieux devait avoir des secrets à garder.

Petit vieillard, vous êtes maintenant une ombre parmi les ombres. Attendez-vous, sur les rives ouatées de l’Achéron, celle qui fut de même que vous, une silencieuse ?

Elle viendra, c’est la chose certaine. Sans parler, de peur de réveiller certaines ombres — elle vous tendra sa pièce de monnaie usée par la vie et les souffrances, et vous lui donnerez l’oubli, meilleur que le plaisir…