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Réminiscences (Hervieu)/Le Parc Monsouris

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Compagnie française des arts graphiques (p. 29-41).

LE PARC
MONTSOURIS

je sais, d’autres avaient le Panthéon et ses grands hommes, des palais historiques, le Louvre, les Tuileries, la place de la Concorde, l’Arc de Triomphe des Parisiens ! la tour Eiffel, cette géante ! D’autres avaient le Génie de la Bastille ! mais nous avions le parc Montsouris.

Dans ce temps, il paraissait bien un peu aux confins de la terre et nombre de gens ne faisaient pas ce pèlerinage. Maintenant que les moyens de transport ont à tel point progressé, il ne reste plus rien à découvrir. Si l’autobus n’y suffisait, on fréterait un avion et ça vaudrait la course. Car il y avait de tout dans ce parc, jusqu’au palais du bey, le Bardo, qu’un voyageur avait rapporté de Tunis dans ses bagages et qui, avant de nous échoir, fut le clou de l’exposition de 1867. Un chemin de fer faisait sa partie dans le paysage et jouait à saute-mouton avec l’autre chemin de fer de Ceinture, souterrain celui-là, dans cette tranche de son parcours, avant de revoir le jour à la Maison-Blanche.

Et il y avait le bureau des longitudes ! Et de petites constructions singulières aux toits en dôme, comme si elles retenaient captif un ballon. Tout cela était affecté aux météorologistes. On les apercevait sérieux en leurs longues blouses blanches, la tête dans les nuages, observant le ciel à l’aide de leurs télescopes ou mesurant la pluie dans de mignons petits bassins cubiques qui m’avaient longtemps intriguée. Il y avait aussi un lac creusé par la main des hommes naturellement, le saule y pleurait, et, sur ses rives, un groupe de peupliers d’Italie, hauts d’un quatrième étage et fournis, sauf au chef, qui se dégarnissait, présidait la fête de verdure environnante ; une cascade réputée, une grotte humide que l’on me défendait, et, que sais-je ! Un monument, celui du colonel Flatters ; des statues, qui font partie du mobilier habituel des squares avec lesquelles je vivais en bonne intelligence, sans tâcher à surprendre leur secret.

Il y avait un kiosque à musique, un restaurant aux noces, un guignol où je prenais plus de peur que de plaisir. Le kiosque, de belles dimensions, était garni d’une épaisse vigne rouge qui corrigeait la sécheresse de son architecture. Un entourage de rhododendrons en faisait une corbeille où les musiciens et leurs cuivres semblaient des fleurs violentes.

De mon second étage, si petite que je sentais contre mon front le fer du balcon, tandis que les acacias de l’avenue m’adressaient leurs parfums sucrés, je surveillais le parc qui s’épanouissait devant moi. Les gardes le surveillaient également et, de plus, en chassaient les ivrognes et les cabots. D’eux-mêmes, malgré les grilles largement ouvertes, certains chiens chemineaux, entrés sans intentions mauvaises, se sentaient intimidés et retournaient à la route commune.

Ceux-là qui promenaient leurs maîtres pouvaient seuls y circuler. Le règlement, encadré comme un ex-voto, à l’entrée du jardin, ordonnait : « Les chiens doivent être tenus en laisse. »

Les gardes veillaient encore sur les pelouses et j’appris que la crainte du garde est le commencement de la sagesse. — « Monsieur le garde, mon ballon est parti sur la pelouse ! » — « Eh ! bien, va le chercher, mais que ton ballon ne recommence pas ! » Évidemment, les gardes se devaient d’être soupçonneux et cela impliquait qu’on avait envoyé intentionnellement son ballon dans cette voie défendue. C’était vrai ou pas vrai, mais que voulez-vous ? on n’aime pas à se voir reconduit par l’oreille, tel un maraudeur. Le moutard, comme pour une aventure, sentait son cœur battre, tandis qu’il foulait le gazon, où ne se posaient que les sabots précautionneux du jardinier.

Les gardes avaient encore le soin des carpes et autres poissons du lac, des cygnes, des canards — dont l’avenir est sur l’eau. Au chevet du lac, une île en miniature servait de refuge aux canards. On ne pouvait y aller qu’en barque, bonne précaution contre les ravisseurs. Lorsque le garde détachait la barque amarrée dans une anse, pour effectuer sa visite aux canards dans leur île, et que ses rames faisaient jaillir de l’eau des lueurs diamantées, j’étais ravie du spectacle.

Il y avait un autre îlot… flottant peut-être. Comme certaines îles englouties par l’océan, celui-ci a sombré dans ma mémoire.

C’étaient les cygnes les plus difficiles à contenter ; leurs batailles navales défrayaient la chronique. En général, ils s’en tenaient aux préliminaires. Le souffle rauque et l’œil injecté, le cou gonflé de haine et détendu, les ailes battantes comme des étendards, ils se défiaient. Mais quand ils se reconnaissaient animés du même feu, ils s’éloignaient l’un de l’autre et s’oubliaient. Et l’eau qu’ils avaient éclaboussée de leur courroux reprenait sa limpidité.

De bons garçons sans façon, c’étaient les canards. Tel un bourgeois, explorant de deux doigts son gousset pour y chercher de la monnaie, ces excellents canards — car les canards sont excellents même s’ils ne sont pas aux petits pois — fouillaient et traquaient la vermine en leur gilet. Si populaires qu’ils quittaient volontiers leurs eaux et, en canetant et boitillant, traversaient la chaussée et son public pour aller à la pelouse voisine, se rafraîchir d’un peu de verdure.

Ils ne crachaient pas sur le pain que leur envoyaient de généreux donateurs.

Les cygnes non plus, malgré leur morgue, ne dédaignaient pas les morceaux de pain tombés à l’eau, qui en avait fait des mouillettes. Et les poissons se trouvaient également servis sans avoir rien demandé, car ce sont de grands muets.

Parmi ces braves canards de pays, il en était d’autres plus rares. Le bec fin et les pattes déliées, portant huppe et si bien peints, comme vernis. À cause de ce beau travail, je les croyais détachés d’un écran japonais. En tous cas, ils venaient de loin, car leur cri était nostalgique et s’harmonisait avec la tombée du jour et les instants les plus profonds de la nuit.

Durant la période d’avant-guerre, un esprit hantait ces eaux et ces verdures charmantes. Dans les allées dociles, le bon peintre Ludovic Vallée, en macfarlane et en souliers jaunes, plantait son menu chevalet de campagne. Il n’abandonnait sa cigarette, souvent tous feux éteints, que pour quelque plaisant propos. Un public l’entourait, ignorant du pointillisme, mais que retenait ce travail soyeux et diapré où la couleur pure s’égouttait et se divisait comme une eau traversée de lumière. Quant au soleil, dans un ensemble où tout participait à une joie sans ombre, le peintre en usait comme d’un or fondu dont il rehaussait le rose du teint et la robe blanche des jeunes femmes qu’il traitait comme les fleurs véritables de son tableau.

La gare du parc Montsouris, dans un décor de sapins, le dimanche, voyait courir des trains moins ennuyés et paresseux. Des dames en jupons blancs godronnés sur des bas bien tirés envahissaient la plate-forme, tandis que des messieurs à canotier se pendaient par grappes aux marchepieds. C’était la jeunesse d’alors. Avant même que d’avoir goûté la piquette sous les tonnelles, ils étaient gentiment saouls de grand air et d’avoir laissé pour un jour l’espèce de servitude du travail quotidien. Ils interpellaient le chef de gare dont ils célébraient les malheurs sur un air de scie bien connu : « Il est cocu le chef de gare ! » Et celui-ci mi-fâché — est-on jamais tout à fait rassuré — riochinait en secouant les épaules. C’étaient les conquérants d’un jour, de Bourg-la-Reine, de Montlhéry et du Robinson des légendes.

Et la voiture à âne que j’allais oublier, parmi les agréments du parc ! Cependant, j’en connaissais le secret et que son propriétaire, gros homme tout en tripes, le matin faisait marchand d’habits. La merveille était son âne, si bien tourné dans son petit format qu’il ravissait les enfants et enrichissait son maître grossier, lequel se faisait impudemment porter quand il allait en ville. De bonne foi, les gens se disaient, en face du volume de celui-ci, que c’eût été à lui de traîner l’âne. Au parc, on ajoutait au minuscule char-à-bancs des manières de crépines. De petits enfants s’y installaient et, religieux de leur plaisir, souriaient sans parler. La place du cocher était réservée à quelque jeune homme d’au moins deux ans et on lui confiait le fouet. Il le tenait droit comme un cierge. Pour rien au monde, il n’eût voulu s’en servir contre un petit ânon si fringant et serviable, lequel menait à pas égaux et mesurés sa charge enfantine. Et c’était la seule concurrence faite aux chevaux de bois que les enfants montaient en s’étourdissant de vitesse et de musiquette.

La maison des gardes se trouvait dans mon rayon de vue. Ce fut un de mes premiers sujets de réflexion et une ouverture sur le monde et la vie. Il y habitait deux ménages : le brigadier était plus monté de ton, avec plus de ventre et de galons, mais du reste bienveillant et sans postérité, tandis que le garde portier rabougri et sarmenteux avait deux filles, comme nous étions deux filles à la maison, mais plus âgées respectivement que nous. De sorte que nous assistâmes à leur éclosion, car elles devinrent très belles tout à coup et mises comme des princesses, du jour où elles réussirent dans le monde de la couture, là-bas, aux environs de l’Opéra. Elles prenaient des fiacres ; elles firent des voyages. Elles auraient épousé des princes, bien sûr, et j’aurais admiré la noce, n’était que leur mère vint à mourir et son mari la suivit. Les belles filles, très en deuil, déménagèrent un modeste mobilier. Et je ne les vis pas marier…

Le matin et le soir, surtout durant la chaleur, j’apercevais de ma fenêtre les gardes sans ceinturon, en pantoufles, et parfois la tunique déboutonnée sur la chemise. De les voir sans les insignes de l’autorité, cela me gênait, et je me retirais comme si j’avais surpris leur intimité. Le brigadier parfois se tenait chez lui plutôt que d’aller faire la loi dans son parc. Le portier était toujours de corvée, mais les jardiniers lui obéissaient. Quelque matin qu’il fasse, de brume ou de gel, il allait ouvrir la grille du parc, et le soir, sans jamais y manquer, il fermait la grille, de peur que le parc ne découchât ou qu’on ne vînt le prendre la nuit. « Ne semblerait-il pas que l’histoire de ce parc ne datait que de la vôtre », allez-vous me dire. « À vous entendre, il était inépuisable !… N’était-ce pas plutôt le jardin fabuleux de vos rêves d’enfants ? » Oui, peut-être, et le jardin, et les mamans et leurs petits, et les vieilles gens, les culs rompus, les pauvres gens et les amoureux qui venaient y faire halte, tout cela tenait à l’aise dans un cœur de fillette.