Réminiscences (Hervieu)/Réminiscences
…RÉMINISCENCES
SUR cette belle artère où la vie s’écoule sans fièvre, et dans sa partie la plus aristocratique (passée la rue du Bac) mon père, cependant économe, n’avait pas craint d’installer sa famille. Elle se réduisait, pour le moment, en attendant mieux et que s’annonçât ma sœur Mathilde, à une seule unité : la petite Louise qui marchait vers ses cinq ans. Trop sage et silencieuse, je semblais immobilisée dans l’attente, car je n’étais pas une enfant malade, mais je le deviendrais bientôt : le mal allait sourdre chez moi. Pressé par son changement de résidence, mon père avait dû faire vite. Les fonctionnaires se casent où ils peuvent, comme le font les oiseaux pour une saison, et parfois dans le nid déserté par le prédécesseur. D’un autre côté, mes parents, provinciaux d’origine paysanne, n’auraient pu se passer d’air et d’arbres. Au sixième sous les mansardes des « bonnes », nous naviguions en plein ciel et dominions les beaux arbres du boulevard accroupis devant nous. Notre appartement, s’il était un peu bas de plafond, du moins se rachetait par ses dimensions : il était plutôt trop vaste pour nous. Par amour de la symétrie, les deux portes de notre palier se reproduisaient aux étages inférieurs — inférieurs… sans l’être (et plus luxueux !) puisqu’un seul appartement y tenait tout l’étage. Et parfois j’avais la surprise, parmi tant d’autres surprises que se partageait mon naïf entendement, de voir s’ouvrir, au coup de sonnette, la porte à laquelle précisément, on n’avait pas sonné ! Ma mère, habituée à ce silence de la campagne qui n’est pas la solitude, à cause du bruissement de la nature en travail, se voyait un peu seule dans cet étage désert, mais elle se trouvait si bien du service discret de la femme de ménage, aristocratique comme le quartier, qu’elle tardait à prendre une bonne, coûteuse et encombrante. Peut-être, sans en rien dire, le propriétaire était-il de l’avis de ma mère. Car on avait aménagé un guichet en cuivre ajouré dans le panneau de la porte d’entrée. Pourtant rien n’eût été plus facile à un homme mal intentionné, mais non sujet au vertige, que de descendre de l’étage en retrait des bonnes jusque sur notre balcon. L’appartement était ceint, en effet, d’un merveilleux balcon où j’allais et venais sans paroles et presque sans gestes, suspendue entre ciel et terre, et si proche des moineaux qu’ils ne se dérangeaient pas pour moi, et cherchaient jusqu’à mes pieds les miettes de notre nappe. Mes parents, assurés de ma sagesse, n’avaient pas fait poser de grillage à ce balcon. Cependant j’y connus une aventure sentimentale. Ce ne fut pas avec les jeunes domestiques d’en face, que leur situation « élevée » mettait à mon horizon. Plus avant dans la saison, je les verrais étouffant sous le zinc des mansardes, venir mettre à l’air de menus et touchants appas, ou bien faire pire, les pauvrettes ! et recevoir, à l’insu de la vénérable concierge, de jeunes valets de chambre ! Mes parents s’en plaignirent. Mais rien de ce qui est amour, ne pouvait inquiéter mon innocence. Encore dans le dépouillement du prime printemps, les arbres m’avaient permis de repérer de l’autre côté du boulevard, sur le trottoir d’en face, le beau petit garçon des commerçants, rouge de ses joues et frisé de ses cheveux, autant que je le pouvais désirer. Naturellement, de là-haut, je n’avais pu juger de sa taille. Le plus beau c’est que lui aussi, m’avait découverte derrière mes mâchicoulis ainsi qu’une princesse lointaine.

L’été venu, la verdure des arbres me le cacha. L’ayant perdu de vue, peut-être l’oubliais-je… Mais pas plus que je n’interrogeais les grandes personnes, je ne m’interrogeais moi-même.
… C’est avec de petites pantoufles de Cendrillon que j’allais maintenant sur mon balcon. Trop légères, je ne les sentais pas peser. Pourtant si courte était ma « pointure » que les demoiselles de magasin disaient dans leur langage professionnel : « On ne peut pas la chausser, elle n’a pas de pied ! » Et voilà, pourquoi, sans qu’elle m’ait prévenue et sans que je m’en sois aperçue, l’une d’elle un jour, s’échappa !
Par un malencontreux hasard, elle tomba dans la rue… Mais ma mère eut à peine le temps de me gronder que, déjà ! la pantoufle était de retour. Et, pour ajouter au miracle, celui qui la rapportait, c’était le petit garçon d’en face !
Je ne sais plus si je lui ai souri, mais lui, me souriait avec un contentement visible. Et nous n’en finissions plus de nous regarder !
Ça aurait pu durer longtemps… Ne sachant rien expliquer, comment aurais-je trouvé quoi dire à ce bon petit père tranquille, pas pressé lui-même de parler.
Ma mère s’en fut chercher quelque monnaie : « Donne ça toi-même à ce gentil garçon qui t’a rapporté ta pantoufle, et remercie-le. »
Le remercier ? Cela m’embarrassait car il m’en coûtait toujours de m’exprimer. Alors, ne sachant mieux, je l’embrassai sur cette belle joue rouge et tentante comme un fruit dont mes lèvres goûtèrent la fraîcheur.
Il me dit « Merci » d’une grosse petite voix enrouée, sans qu’on sût si c’était pour la pièce d’argent ou pour le baiser.
« — Je lui ai donné la pièce, dit ma mère au dîner, et ce n’était pas trop : quand on perd une pantoufle ou un gant, c’est comme si on perdait les deux… »
Je m’étonnais de ce souci, puisque les petits garçons comme de bons toutous rapportent aux petites filles, leur pantoufle !
Notre maison qui était cependant de l’époque cossue (mais sans confort et sans exhibition de pierres de taille) semblait tout juste avoir l’âge de notre vieux propriétaire. Conseiller honoraire à la Cour des Comptes, d’une lignée de hauts bourgeois, (si peu mondain !) il avait liquidé son équipage aussitôt que veuf, et faisait, au bras d’un valet de chambre caduque, sa lente promenade quotidienne sur le boulevard.
C’était un petit homme que l’âge avait encore rapetissé. Ça nous rapprochait l’un de l’autre, bien qu’il restât tout de même plus grand que moi…
Son exiguïté, son sourire qui n’était qu’à peine ouvert, mais bon et fin, et sa voix fluette me rassuraient également… Retardée par Louise qu’elle tenait à la main, ma mère n’allait guère plus vite que lui et nous nous rencontrions parfois devant la porte de l’immeuble. Il saluait alors avec une extrême courtoisie Madame Hervieu, joliment faite dans sa petite taille, dont la réserve et la mise impeccable devaient lui plaire ; mais c’est avec moi qu’il semblait de connivence. Quand, faute d’oser dire mon nom, je gardais un silence sans mauvaise humeur, il ne s’en offensait pas : « Allons, petite fille, prenons courage tous les deux et remontons chez nous. »
« — Lève bien les pieds » recommandait ma mère. Et je m’appliquais de mon mieux. Du reste, il me plaisait de fouler le tapis de l’escalier, la mousse épaisse de la moquette.
Dès le second, notre propriétaire était chez lui. Une gouvernante, d’allure distinguée, se trouvait, à point nommé, devant la porte ouverte comme par enchantement, et lui offrait le bras.
« — Mes respects, Madame. Courage, Bébé ! Francis va vous prendre à son cou. »
Ma mère remerciait et je me tenais droite, et même un peu renversée en arrière, pour ne pas recevoir ce souffle étranger sur mon visage. Le valet de chambre était si vieux qu’il peinait à me porter. Mes cinq ans ne devaient pourtant pas peser lourd !
Certains jours, à la belle saison, ma mère attendait mon père. Il quittait plus tôt son service, afin de nous faire faire une longue et belle promenade jusqu’à la Seine et aux Tuileries. Puis la grosse chaleur tombée, mes parents s’attardaient, sans penser à dîner, devant ces perspectives glorieuses que le couchant poudrait d’or fin et que la nuit allait rendre sereine. D’autres fois, ma mère me donnait en garde à mon père, car, s’illusionnant sur ce qu’elle avait enfanté, elle craignait toujours qu’on me volât, tandis qu’elle faisait ses acquisitions au proche magasin du Petit Saint-Thomas, si bien fréquenté pourtant…
Cependant nous n’allions pas tarder à quitter le Boulevard Saint-Germain, mon père ayant reçu son « affectation » à Montrouge.
Entre l’avenue de Montsouris et la rue d’Alésia, où se coude l’avenue Reille, il y avait là une maison devant laquelle mes parents reçurent le coup de foudre. Ses appartements semblaient posséder le parc tout entier, puisqu’ils tenaient les clefs de l’entrée ! L’une de nos pièces le possédait même deux fois : dans le cadre de la fenêtre et dans la glace de la cheminée.
Mais avant de nous y installer, pour un bail de longue fidélité qui ne dura pas moins de 17 ans, ma mère mit au monde pour notre admiration respectueuse, une jolie et solide petite fille : ma sœur Mathilde, dans une installation de fortune, voisine de cette place Saint-Jacques qui conserve en tous temps des allures de place foraine… C’est là que, lors de la fête du Lion de Belfort, s’éteignent les derniers lampions, l’écho des manèges et, dans des vapeurs de friture, les derniers remous de la joie du quartier, aux soirs de septembre.
