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Réminiscences (Hervieu)/la Laitière de Montsouris et les pots cassés

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Compagnie française des arts graphiques (p. 43-54).

LA LAITIÈRE DE
MONTSOURIS ET
LES POTS CASSÉS

ELLE aurait pu faire le bonheur d’un autre quartier, mais elle réservait son lait aux seuls bourgeois de Montsouris. Sa ferme était plus loin que les fortifs, en Gentilly, où l’on trouvait encore des laitiers nourrisseurs, au delà des gadoues et de la zone pelée. Non pas sur un âne, mais dans une voiture à tous vents offerte, où les pots enchâssés dans leurs alvéoles menaient grand tapage, elle nous distribuait la traite du soir.

Elle gouvernait rudement une bête osseuse, sans chair, sans couleur, bouchonnée à rebrousse-poil et qui semblait rétive, peut-être du fait de sa conductrice. Celle-ci l’arrêtait dans son élan à maintes maisons où elle échangeait les pots pleins accrochés à une sorte de herse qu’elle tenait à la main, contre les récipients vides. La mode en était prise ; nous ne la guettions plus ; elle prenait au bouton de notre porte, que nous n’ouvrions pas, le pot vide de la veille et y suspendait un pot plein.

Je n’ai pas dit le plus beau : qu’elle était une belle et puissante fille. Sous le poids de ses belles fesses, il semblait qu’elle faisait ployer la mince banquette de sa voiture. De ses doigts en râteau, je la voyais qui relevait comme des tiges ses lisses cheveux blonds que le vent de la course lui chassait au visage. On eût dit des graminées, et le peigne, dedans, s’enfonçait comme une fourche.

Ses traits étaient forts et réguliers ; ses yeux bleus sans détour, de même que son parler, et, sur ses dents, ses lèvres se gonflaient à en éclater comme des baies mûres.

L’animation qu’elle prenait à conduire sa bête singulière et à monter et redescendre de son siège accélérait le rythme de sa gorge. Le duvet blond qui recouvrait sa peau de lait retenait des gouttes de sueur. Quelques-unes brillaient à son front comme les perles d’une résille. Ses poignets et ses mains étaient gantés de hâle et mordus par le gros travail. Sans coquetterie, ni ruban ni bijou, elle portait des vêtements aux nuances passées et des bottines d’homme éculées à élastiques. Mais tout cela la laissait franche et belle.

Et le drame eut lieu, et ce fut par un soir exténué de juillet, après la chaleur assommante du jour, tandis qu’un malaise et le pressentiment d’un orage certain tenaient le cœur en suspens.

C’était l’heure de la laitière et nous finissions de dîner toutes fenêtres ouvertes devant l’espace sans fraîcheur, quand notre inquiétude se figea sur un objet précis. En trombe, la laitière, dont la bête s’était emballée, débouchait de la rue Gazan ! Vaillante encore, elle se tenait tout debout, les jambes écartées pour garder un impossible aplomb ; on sentait que d’un coup de talon, elle eût pu éventrer le misérable plancher de la voiture qui craquait aux jointures.

Le tournant de l’avenue nous la cachait à peine qu’un bruit terrible nous résonna aux entrailles. Sur une litière de pots cassés, parmi le lait que teignait son sang, la brave fille gisait près de sa rosse abattue et frémissante dans les brancards de la voiture renversée.

Mon père avait déjà rejeté sa serviette et sans refermer la porte, il descendait à son secours. Nous, les femmes, retenues par notre faiblesse, nous demeurions tandis qu’une des nôtres était dans le plus grand péril. Le silence qui suit les catastrophes pesait sur nous et ma mère et la bonne ne s’y soustrayaient qu’en œuvrant.

C’est alors que je n’y puis tenir. Cédant à un appel supérieur à mon obéissance habituelle, je me glissai par cette porte que le destin me tenait ouverte. Pour la première fois de ma vie je me trouvais dehors sans être accompagnée, sans même de chapeau. L’air m’étourdissait et, au travers de mes minces chaussons, je percevais la dureté du macadam. J’allais quand même vers la créature en peine, que déjà des hommes emportaient dans un but charitable vers une pharmacie. À la contempler, blessée, sans mouvement, sans défense, en leur pouvoir, ils m’apparaissaient comme des ravisseurs.

Toute bariolée de sang, car le verre l’avait coupée au visage et aux mains, elle semblait dormir d’un farouche et dernier sommeil, lorsque aux heurts du portement, l’étoffe de son corsage déjà entamée céda en une large déchirure. Deux seins comme des globes de lumière, d’opale et de lait, jaillirent du corset. Le pas des porteurs leur donnait une vie merveilleuse, quand le restant du corps était peut-être un cadavre. Une rouge rigole de sang se glissa entre eux. Je fus éblouie devant cette révélation d’une si éclatante douceur.

Mais sitôt, je souffris de les voir ainsi exposés. Instinctivement, je levais la tête vers les hommes ; ils ne voyaient rien ou bien ils ne voulaient pas voir. C’est alors qu’une vieille femme présente tira de sa poche un mouchoir non encore déplié qu’elle posa délicatement, pas sur le visage, mais sur cette poitrine plus précieuse encore.

Une des jambes de la laitière, mal soutenue, pendait comme un rameau que l’orage rompit. De toutes mes forces, car elle était lourde de vie et d’abandon, je la pris entre mes bras, contre mon cœur et je la tins avec pitié et amour. L’odeur de cette forte créature, celle plus aigre du lait — une révélation aussi qui était le présage de ma vocation — me jetaient dans une sorte de délire. Quand nous fûmes rendus à la pharmacie, et que j’eus déposé mon vivant fardeau, je restai stupide. On me jeta de côté comme une enfant inutile en murmurant de ce que je me trouvais là. C’est alors que mon père s’aperçut de ma présence. Son étonnement fut plus intense que sa colère et, sans mot dire, son service étant accompli, il prit ma main et me ramena à la maison.

Je tremblais si fort qu’on crut à la fièvre. On me gronda et on me coucha.

Mais le coup était porté. La laitière guérit de ses plaies ; elle reprit la livraison de son lait comme si rien n’avait été et moi je restais mystérieusement blessée par ce que j’avais vu et compris. Jusque-là, pour être belle, j’avais cru qu’il fallait de jolis habits, des bijoux, des cheveux frisés, peut-être de petits pieds, des souliers mordorés. Un bras nu, sans bracelet, un cou sans chaîne d’or ne retenaient pas mes yeux. Après cela, j’eus d’autres yeux.

Oh ! ma laitière, vous qui ne connaissiez pas la beauté, même de nom, vous me l’avez apprise. De grands maîtres n’ont pas fait plus pour moi. Quand je portais dans mes bras tremblants de fillette votre beau membre blessé, j’ai compris que c’était un fardeau sacré et que je devais protéger de ma tendresse cette chose, la plus banale et la plus précieuse, la chair, notre chair à tous.

Votre poitrine découverte m’a révélé la tristesse d’une pudeur dévoilée. En même temps qu’elle me donnait l’éveil puis la conscience de ce qui devait éblouir ma vie d’artiste : le nu féminin.

Vous m’avez enseigné le poids et le prix et le respect de la beauté.