Racine et Shakespeare (édition Martineau, 1928)/Appendice II/Giornata 2

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Texte établi par Henri Martineau, Le Divan (p. 213-217).
Appendice II — Des périls de la langue italienne.
GIORNATA SECONDA

Le vieillard continua par les idées suivantes :

Il est prouvé que vers le temps de la fondation de Rome, 752 ans avant J.-C., chaque petit pays d’Italie avait sa langue propre. Tite-Live, dans son histoire si peu détaillée, est plein de détails sur cet objet. Nous voyons des villages à vingt milles de Rome parler une langue différente de la langue latine[1]

Sous Théodoric, le moins barbare des barbares qui conquirent l’Italie, nous voyons encore chaque pays avoir sa langue particulière.

Enfin, nous arrivons aux temps dont nous éprouvons encore l’influence. Au douzième siècle, l’Italie, déchirée par les Guelfes et les Gibelins, était divisée en une foule de petits états dont chaque ville était la capitale. En 1160, la république de Milan ne s’étendait pas jusque sur la Martesana et la…

Côme et Pavie étaient nos grandes ennemies ; nous avions pour alliées…

Tous les monuments généraux de l’Italie rassemblés par le grand Muratori, tous les monuments particuliers du Milanais, rassemblés et discutés avec tant de patience par notre savant comte Giulini, tout nous prouve qu’au treizième siècle, Milan, Venise, Florence, Rome, Naples, le Piémont parlaient des langues différentes[2]. La plupart de ces pays voulurent être républiques et jouir de la liberté, mais ils ne purent jamais venir à bout de faire une constitution qui donnât la liberté. L’invention du gouvernement représentatif était réservée à une époque plus avancée de la civilisation. De toutes les villes que nous avons nommées comme ayant, au treizième siècle, des droits égaux à devenir la puissance dominante en Italie et à imposer leur langue à la Péninsule, Florence était la plus riche. Florence était la Londres du moyen-âge. Elle achetait avec des sommes énormes, comme l’Angleterre aujourd’hui, des armées qu’elle opposait aux autres puissances de l’Italie. Les Florentins avaient des comptoirs dans toutes les parties de l’Europe, à Paris[3], en Flandre, au fond de la Mer Noire.

Des relations si étendues, des richesses immenses, beaucoup d’amour pour la liberté, le pouvoir de tout dire et de tout écrire, des révolutions fréquentes donnèrent plus d’esprit aux habitants de Florence qu’à ceux des autres villes. Le pays qui avait le plus de liberté et de richesses (les deux conditions pour former la langue) eut les plus belles idées, c’est tout simple. Florence eut le bonheur de voir naître parmi ses concitoyens un Dante, un Pétrarque, un Boccace, pendant que nous Milanais, nous étions encore un peu barbares. Il n’en fallut pas davantage pour que la langue de Florence l’emportât. Si Milan ou Venise avait eu une constitution plus forte et donnant à chaque homme plus de liberté pour développer son propre caractère et chercher le bonheur à sa manière, nos ancêtres au lieu d’occuper forcément tous les moments de leurs journées à défendre leur vie ou leurs propriétés, auraient eu le loisir de donner audience à leurs pensées ou à leurs sentiments ; nous aussi, nous aurions eu nos Dante et nos Boccace, nous aurions eu des Capponi et de ces autres grands citoyens qui se succédaient sans interruption dans la République de Florence, et la langue dominante de l’Italie, au lieu d’être la toscane, serait la milanaise ou la vénitienne.

Si la milanaise l’avait emporté, les chefs-d’œuvre inspirés par le beau soleil de notre patrie commune auraient moins de magnificence dans l’expression, mais aussi plus de naïveté et surtout plus de rapidité.

Aujourd’hui encore, l’homme du peuple de Florence comparé à l’homme du peuple de Milan, parle avec moins de vitesse, dit moins de choses dans le même temps.

Au lieu de nous élever à une liberté orageuse comme les Florentins, nous tombâmes sous la tyrannie soupçonneuse et cruelle des Visconti et des Sforce. De plus en plus chaque Milanais fut obligé de songer sans cesse à conserver la vie et ses biens sans cesse mis en péril par les tyrans ou les sous-tyrans.

Je ne m’étends pas sur l’histoire de notre patrie. Qui est-ce qui n’a pas lu l’excellent volume du comte Verri, ce digne élève de Voltaire ? Comparez l’histoire de Milan par Pietro Verri à l’histoire de Florence par le philosophe Pignotti ; comparez siècle à siècle, cherchez à vous faire une idée exacte de ce qu’étaient Florence et Milan en l’année 1400 par exemple, vous arrivez à ce résultat :

Milan, en l’année 1400, était parvenue au même degré de civilisation où Florence était arrivée dès l’an 1300.

  1. Stendhal indique en marge qu’il devra reproduire le passage de Tite-Live sur la langue de l’Insubrie. N. D. L. É.
  2. Stendhal renvoie ici à la p. 152 de Rome, Naples et Florence (édition de 1817). On trouvera le passage visé dans l’édition du Divan, tome III, page 48. N. D. L. É.
  3. On sait que Boccace est né à Paris.