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Raison et sensibilité/XXX

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Raison et Sensibilité, ou les Deux Manières d’aimer (1811)
Traduction par Isabelle de Montolieu.
Arthus-Bertrand (tome I et IIp. 203-232).

CHAPITRE XXX.

Elinor avait tremblé de lire ces lettres, elle s’attendait qu’elles étaient écrites avec tout le feu de la passion qui dévorait sa pauvre sœur, et qu’elle trouverait peut-être dans l’excès de cette passion la cause si ce n’est l’excuse de la conduite de Willoughby. Les hommes trop souvent incapables de ressentir la passion qu’ils inspirent en sont ennuyés lorsque le goût léger qui les a entraînés n’existe plus. Mais ces lettres si simples, si tendres, si pleines d’affection et d’une confiance illimitée et celle de Willoughby si dure, si glacée, si insultante, redoublèrent sa tendre pitié pour sa sœur ; mais cependant elle n’en blâmait pas moins son imprudence d’avoir donné de telles preuves de tendresse à un homme qui ne les demandait pas, qui lui avait à peine prononcé le mot d’amour, et qui leur était connu depuis si peu de temps. Sir Georges leur avait fait l’éloge de ses talens pour la chasse, pour la danse, mais n’avait pas dit un mot de son caractère. Lui-même il est vrai s’était annoncé d’une manière aimable : mais tout jeune homme qui veut plaire, et qui en a les moyens, s’annonce de même ; et bien certainement du moins, il avait voulu plaire à Maria, et n’avait pu se faire illusion sur la nature du sentiment qu’il lui inspirait, et qu’il avait si bien l’air de partager que la prudente Elinor même y avait été trompée, et que la crédulité de la vive et sensible Maria était bien excusable. Son seul tort était de s’être trop livrée à son sentiment et à ses espérances ; et certes elle en était trop punie pour pouvoir le lui reprocher.

Lorsque Maria vit que sa sœur avait fini sa lecture et réfléchissait en silence, elle lui fit observer que ses lettres ne contenaient rien que toute autre qu’elle n’eût écrit dans la même situation : je me regardais, dit-elle, comme étant aussi solennellement engagée avec lui, que si un contrat légal nous eût liés. Cette sympathie qui nous avait entraînés l’un vers l’autre au premier instant, ce rapport de nos goûts, de nos caractères : tout enfin me paraissait la voix du ciel qui nous avait destinés l’un à l’autre.

Malheureusement, dit Elinor, il ne voyait ni ne sentait de même.

— Oui, Elinor, pendant tout le temps qu’il a passé près de nous il voyait, il sentait comme moi j’en suis aussi sûre que de mon propre cœur. Sans doute le sien a changé, mais ce n’est pas sa faute ; l’art le plus diabolique a été employé pour le détacher de moi. Quand il me quitta je lui étais aussi chère que mon cœur pouvait le désirer, et qu’il m’était cher à moi-même ! Cette boucle de cheveux qu’il m’a renvoyée si vîte à ma première demande, par combien d’instances réitérées ne l’avait-il pas obtenue ? Si vous aviez vu son regard, si vous aviez entendu le son de sa voix lorsqu’il me suppliait de la lui laisser couper ; et la dernière soirée de la Chaumière, l’avez-vous oubliée, Elinor ? et le matin quand il vint prendre congé de moi, son désespoir, ses larmes ! Les hommes peuvent-ils pleurer à volonté ? Les larmes, cette espèce de soulagement que la nature accorde aux femmes, ne sont-elles pas chez eux la preuve d’un cœur vraiment touché ? Oh ! si vous aviez vu son affliction à la seule pensée de se séparer de moi pour quelques semaines ! Non jamais, jamais je ne puis l’oublier !

Elle fut quelques instans sans pouvoir parler ; mais quand son émotion fut un peu calmée, elle ajouta avec fermeté : Elinor, on m’a traitée cruellement ; mais ce n’est pas Willoughby.

— Chère Maria, quel autre que lui faut-il en accuser ? Par qui peut-il avoir été influencé ?

— Par tout le monde, plutôt que par son propre cœur. Je croirais plutôt que tous ceux que je connais se sont ligués contre moi, que de le croire coupable d’une telle cruauté. Cette femme de qui il parle peut être… ou tout autre, je n’excepte que vous, maman, Emma et Edward, tous, tous les autres peuvent m’avoir calomniée. Excepté vous quatre, il n’existe personne que je ne puisse soupçonner, plutôt que Willoughby dont le cœur m’est si bien connu, On s’est vengé sans doute de ce que je préférais la société de l’homme du monde le plus aimable, à la sottise, à l’insipidité, au manque total de goût et d’esprit. Je me suis fait des ennemis par la franchise de mon caractère qui ne peut se plier ni à dissimuler, ni à flatter.

Elinor ne voulut pas dans ce moment disputer avec elle ; elle lui dit seulement : Chère Maria, si vous croyez avoir des ennemis assez méchans, assez détestables pour vous nuire par des calomnies, laissez leurs torts retomber sur eux-mêmes, et que le sentiment de votre innocence et de vos bonnes intentions relève votre âme ; ne leur donnez pas l’indigne triomphe de vous avoir rendue aussi malheureuse. C’est un louable et raisonnable orgueil que celui qui nous donne le sentiment de notre propre dignité et qui nous élève au-dessus de la méchanceté et de la malveillance.

— Non, non, s’écria Maria, un malheur tel que le mien ne laisse aucun orgueil ; il m’est égal que tout le monde sache combien je souffre. Que m’importe leur triomphe ? il ne peut rien ajouter à ma misère. Elinor, Elinor, il est bien faible le chagrin qui peut s’adoucir par la fierté, qui peut s’élever au-dessus de l’insulte et de la mortification ; il peut alors s’effacer entièrement, tandis que le mien ne s’effacera jamais ; je ne puis le surmonter. On peut jouir du mal qu’on m’a fait tant qu’on voudra, sans l’augmenter ni l’affaiblir. Je n’ai plus aucun sentiment de fierté ; je n’ai, je ne puis avoir que celui de mon malheur.

— Mais pour l’amour de ma mère, pour le mien, Maria, ne pouvez-vous rien sur vous-même ?

— Ah ! pour vous deux je voudrais faire tout ce qui dépendrait de moi ; mais paraître heureuse quand je suis au désespoir, ah ! qui pourrait l’exiger.

Elles restèrent quelque temps en silence. Elinor, se promenait du feu à la fenêtre et de la fenêtre au feu, les bras croisés, les yeux baissés, absorbée dans ses pensées, sans sentir la chaleur du feu et sans rien voir au travers des vitres. Maria assise sur le pied de son lit, sa tête appuyée contre une des colonnes, tenant dans ses mains la lettre de Willoughby, la relisant phrase par phrase, s’écria enfin tout-à-coup : Ah ! c’est trop, c’est trop cruel ! Ah ! Willoughby, Willoughby, est-ce bien vous qui m’écrivez ainsi ? Ne fais-je pas un songe affreux ? Non rien, rien ne peut vous justifier ; non rien, Elinor, quoiqu’on ait pu lui dire contre moi. Ne devait-il pas suspendre son jugement ? Envoie-t-on un criminel au supplice sans l’entendre ? Ne devait-il pas me le dire quand je le lui demandais instamment, et me donner le pouvoir de me justifier. (Elle reprit la lettre.) Cette boucle de cheveux que vous m’aviez donnée avec tant de complaisance. Ah ! cela seul est impardonnable, Willoughby. Est ce votre cœur, est-ce votre conscience qui vous a dicté cette insolente phrase ? Non, Elinor, rien ne peut l’excuser.

— Non, Maria, je le pense aussi.

— Mais cette femme, cette femme, à qui il va dit-il donner son cœur et sa main, cette heureuse femme ! qui sait avec quel art, quelle séduction, elle l’aura enchaîné. Il l’aimait déjà, dit-il, et depuis long-temps. Ah ! sans doute quand elle a vu qu’il allait lui échapper et combien il m’était attaché, elle aura tout fait pour le retenir, pour me bannir de son cœur ; mais qui peut-elle être ? Jamais je ne l’ai entendu parler d’une seule femme jeune, belle, séduisante : L’est-elle, Elinor ? Vous l’avez vue ; moi, je n’ai vu que Willoughby. Est-elle mieux, beaucoup mieux que la pauvre Maria ? Ah ! sans doute puisqu’il m’abandonne pour elle ; mais peut-elle l’aimer comme moi. Ah ! Willoughby, pourquoi ne m’avoir jamais parlé d’elle ? Alors j’aurais respecté ses droits sur vous : mais jamais jamais il ne m’a parlé que de moi-même.

Il y eut une autre pause. Maria était très-agitée ; elle se leva et s’approchant d’Elinor, elle saisit sa main : Chère Elinor, lui dit-elle, je veux retourner à Barton auprès de maman ; ne pouvons-nous partir demain ?

— Demain, Maria !

— Oui demain. Pourquoi resterai-je ici ? J’y suis venue seulement pour Willoughby ; qui ferai-je ? Qui m’intéresse à Londres ? Ah personne, personne ! J’y suis comme dans un désert.

— Il serait je crois impossible de partir demain, dit Elinor ; nous devons à madame Jennings plus que de la politesse ; et la quitter aussi brusquement après les bontés qu’elle a pour vous, ce serait très-malhonnête.

— Eh bien donc ! dans deux jours ; mais en vérité, je ne puis rester plus long-temps, je ne puis m’exposer aux remarques, aux questions de tous ces gens, des Middleton, des Palmer ; comment supporter leur pitié ? La pitié de lady Middleton !… Ah ! que dirait-il lui-même s’il le savait ?

— Je crois, chère Maria, qu’un si prompt départ ferait beaucoup plus causer encore. Mais dans ce moment, chère amie, tâchez de trouver un peu de repos : couchez-vous ; soyez physiquement tranquille ; et vos esprits se calmeront insensiblement. Maria suivit un instant ce conseil, mais reprit bientôt toute son agitation. Aucune place, aucune attitude ne lui convenait. Sa sœur ne put obtenir d’elle qu’elle restât couchée. Il lui reprit une attaque de nerfs assez violente. Elinor craignait d’être obligée d’appeler quelqu’un à son secours ; mais elle craignait encore plus de la laisser voir dans cet état. Une forte dose d’éther la remit peu à peu ; elle resta assez faible pour être tranquille, et sans bouger sur un sopha jusqu’au retour de madame Jennings, qui entra immédiatement dans leur chambre sans se faire annoncer. Elle entr’ouvrit la porte et regarda avec l’air très-affligé. Elinor alla au-devant d’elle ; elle entra. Comment allez-vous, ma chère ? dit-elle à Maria, avec le ton de la compassion. (Celle-ci détourna la tête sans répondre.) Comment est-elle, mademoiselle Elinor ? Pauvre petite ! Elle a l’air bien malade, et cela n’est pas étonnant. Hélas ! il n’est que trop vrai, il se marie bientôt ce grand vaurien, Je viens de l’apprendre ; madame Taylor me l’a dit il n’y a pas une demi-heure ; elle le tenait d’une intime amie de miss Grey elle-même, sans quoi je n’aurais pu le croire : j’étais près de tomber d’étonnement. « Eh bien ! lui ai-je dit, tout ce que je sais, et ce qui est la vérité même, c’est qu’il s’est conduit abominablement avec une jeune dame de ma connaissance, à qui il a fait croire qu’il l’aimait à la passion, tandis qu’il en courtisait une autre. Je désire de tout mon cœur, pour le bien que je lui veux, que sa femme le rende bien malheureux : ainsi j’ai dit, ainsi je dirai, vous pouvez y compter, mes chères amies. Je n’ai aucune idée qu’un homme se conduise de cette manière. Et qu’il ne dise pas que non ; car je l’ai vu de mes propres yeux, et comme miss Maria l’aimait, et comme j’aurais parié ma tête qu’il l’aimait aussi et qu’il n’épouserait qu’elle. Ah ! si jamais je le rencontre, fût-ce à côté de sa femme, je lui reprocherai bien sa conduite, je vous en réponds. Mais consolez-vous, chère Maria, ce n’est pas le seul jeune homme dans le monde, et avec votre jolie mine vous ne manquerez pas d’admirateurs. Allons, courage, ma pauvre petite ! je ne veux pas vous troubler plus long-temps ; vous vous retenez de pleurer pour moi je parie ; il vaut mieux pleurer tout à-la-fois, et que cela soit fait. J’ai invité pour ce soir mesdames Parcy et les Sawnderson ; elles sont gaies comme vous savez, elles vous distrairont. Elle s’en alla doucement sur la pointe des pieds, comme si le bruit avait pu augmenter l’affliction de sa jeune amie.

Le reste de la matinée s’écoula assez tranquillement. Maria était sombre, parlait peu, soupirait beaucoup, mais fut plus calme, et à la grande surprise de sa sœur, elle voulut descendre pour le dîner. Elinor s’y opposait, mais elle le voulut ; elle le supporterait très-bien, dit-elle, et donnerait moins de peine que de la servir en haut. Elinor approuva ce motif, l’habilla en malade aussi bien qu’elle pût, et se tint prête pour la conduire à la salle à manger quand on les appellerait.

Elles descendirent ; Maria appuyée sur sa sœur, pâle, abattue et les yeux bien rouges, se mit à table et plus calme que sa sœur ne l’avait espéré. Si elle avait essayé de parler ou qu’elle eût entendu la moitié de tout ce que madame Jennings disait, son calme ne se serait pas aussi bien soutenu, mais pas un mot n’échappa de ses lèvres, et la concentration de ses pensées l’empêcha de faire attention à ce qui se passait autour d’elle. La bonne madame Jennings ne pensait pas que ses attentions poussées jusqu’au ridicule, la tourmentaient plutôt que de lui faire du bien : Elinor qui rendait justice à ses bonnes intentions, lui en témoignait sa reconnaissance et faisait son possible pour qu’elle laissât Maria tranquille, mais elle ne pouvait pas lui persuader que les peines de l’âme ne doivent pas être traitées comme une migraine ou des maux purement physiques. Madame Jennings voyait Maria malheureuse, et la traitait avec l’indulgente tendresse d’une mère pour un enfant malade. Maria devait avoir la meilleure place vers le feu, le meilleur mets, le meilleur vin, le meilleur fauteuil ; elle cherchait tout ce qu’elle pouvait imaginer pour l’amuser, ou la tenter de manger en lui présentant une variété d’entremets, de dessert, de confitures de toute espèce. Si Elinor n’avait pas vu par la contenance de sa sœur que toute plaisanterie lui serait insupportable, elle n’aurait pu s’empêcher de rire avec elle des recettes de la bonne dame contre un chagrin d’amour. À la fin cependant elle fut si pressante et lui répéta si souvent que tout ce qu’elle lui présentait lui ferait sûrement du bien, que Maria ne pouvant ni l’accepter, ni s’en défendre, prit le parti de retourner dans sa chambre ; elle se leva avec une expression douloureuse, et fit signe à sa sœur de ne pas la suivre.

— Pauvre enfant ! s’écria madame Jennings aussitôt qu’elle fut loin, combien je suis peinée de la voir ainsi ! Voyez, elle s’est en allée sans finir ses cerises à l’eau-de-vie ; rien ne l’aurait mieux fortifiée ; mais plus rien ne lui fait plaisir. Si je pouvais découvrir quelque chose qu’elle aimât, j’irai le lui chercher au bout de la ville. N’est-ce pas odieux qu’un homme abandonne ainsi une si jolie personne ! Mais voilà ce que c’est ; quand il y a tant d’argent d’un côté et presque point de l’autre, la balance l’emporte.

— Cette dame donc, dit Elinor, cette miss Grey (n’est-ce pas ainsi que vous l’appelez), vous dites qu’elle est très-riche !

Cinquante mille pièces, ma chère ; on est toujours belle avec une telle dot. L’avez-vous vue à l’assemblée ? elle est élégante, bien faite, mais point jolie. J’ai connu son oncle dont elle a hérité ; toute cette famille est riche à millions, et cela tente un jeune homme qui aime la dépense, et les chiens, et les chevaux, et les caricles, et les équipages de toute espèce, et la bonne table. Je veux bien cela, mais il ne faut pas tourner la tête à une pauvre jeune fille qui n’a rien, lui faire espérer le mariage, et puis la planter là quand il en trouve une qui veut payer sa belle figure et toutes ses fantaisies.

— Savez-vous, madame, si miss Grey est aimable ?

— Je n’ai jamais entendu faire d’elle d’autre éloge que d’être riche et élégante ; elle a toujours les premières modes ; seulement madame Taylor m’a dit aujourd’hui que monsieur et madame Elison ne seraient pas fâchés du tout qu’elle se mariât, parce qu’ils n’allaient point ensemble.

— Et qui sont ces Elison ?

— Son tuteur, ma chère, chez qui elle vit ; mais dès qu’elle a pu choisir, elle a préfère le beau Willoughby. Le joli choix qu’elle a fait là ! elle le payera sur ma parole.

— Elle s’arrêta un moment. « Elle est allée dans sa chambre la pauvre petite je suppose ; il faut retourner auprès d’elle, ce serait cruel de la laisser seule, la pauvre enfant ! J’ai quelques amis ce soir, il faut qu’elle vienne ; on jouera à tout ce qu’elle voudra ; elle n’aime pas le wisk, c’est trop sérieux, je comprends cela ; nous ferons un vingt et un, un trente et quarante, une macédoine, enfin tout ce qui pourra l’amuser. Chère dame, dit Elinor, votre bonté est tout-à-fait inutile ; ma sœur n’est pas en état de quitter sa chambre ce soir. Je vais lui persuader de se mettre au lit de bonne heure ; un parfait repos est ce qui convient le mieux à ses nerfs.

— Oui, oui, je crois que c’est le mieux ; il faut qu’elle ordonne elle-même son souper, et qu’elle dorme. C’est donc cela qui la rendait si triste ces dernières semaines ? Je suppose qu’elle s’en doutait la pauvre enfant, quand elle ne voyait point venir son amoureux ; moi je n’y comprenais rien, et lorsqu’il ne vint pas au bal chez ma fille, j’aurais bien pu alors me douter de quelque chose. Mais ce sont des querelles d’amans, pensai-je en moi-même ; ils se raccommoderont et ne s’en aimeront que mieux. C’est donc cette lettre qu’elle a reçue ce matin qui a tout fini ? Pauvre petite ! Si j’avais pu deviner ce que c’était, je me serais bien gardée de la railler, mais qui pouvait penser une telle chose ? Ah ! combien sir Georges et Mary vont être étonnés quand ils l’apprendront ! Je suis fâchée de n’être pas allée chez eux en revenant pour le leur dire, mais j’irai demain sûrement.

Il est inutile j’en suis sûre, chère dame, de vous recommander de prier vos filles et vos gendres de ne pas nommer M. Willoughby devant ma sœur, de ne pas faire la moindre allusion à ce qui s’est passé ; leur bon cœur et le vôtre suffiront pour prévenir ce qui serait vraiment une cruauté. Et à moi-même moins on m’en parlera plus on m’épargnera de peine, et certainement vous devez le comprendre, vous qui êtes la bonté même.

Mon Dieu cela va sans dire, il serait terrible pour vous et pour votre pauvre sœur d’en entendre parler ; on la ferait tomber en faiblesse, j’en suis sûre ; je ne lui en dirai pas un mot. Vous avez bien vu à dîner que j’ai parlé de tout autre chose. J’en avertirai sir Georges et sa femme, et ils se tairont aussi ; à quoi sert-il de parler ?

— Souvent à faire beaucoup de mal, dit Elinor, à dire plus qu’on ne sait, plus qu’il n’y a. Le public juge sur l’événement, ignore les circonstances et parle de ce qu’il ne sait qu’imparfaitement. Dans ce cas par exemple, tous nos amis, je suppose, blâmeront beaucoup M. Willoughby ; et sans doute il a eu des torts, mais non pas celui dont on l’accusera sûrement. Je dois lui rendre la justice que s’il a manqué aux procédés il n’a pas manqué à ses sermens, et qu’il n’avait nul engagement positif avec ma sœur. — Bon Dieu, ma chère, vous n’allez pas à présent le défendre ! Point d’engagement positif, dites-vous ! Après l’avoir menée au château d’Altenham, et lui avoir montré l’appartement qu’ils devaient habiter un jour.

Pour l’amour de sa sœur, Elinor ne voulut pas presser cette discussion. Maria pouvait y perdre, et Willoughby y gagnait très-peu. Après un court silence madame Jennings reprit la parole avec son hilarité ordinaire.

— Eh bien ! ma chère, il n’y a pas grand perte dans le fond, et le colonel Brandon n’en sera pas fâché. Voulez-vous parier qu’il épousera Maria vers le milieu de l’été. Mon Dieu, quelle joie va lui donner cette nouvelle ! j’espère qu’il viendra ce soir, j’aime à voir des gens heureux. C’est un bien meilleur parti pour votre sœur ; deux mille pièces de revenu valent mieux que six cents : c’est je crois tout ce que rapporte Haute-Combe, et madame Smith n’est pas encore morte. Delafort, la terre du colonel, est bien autre chose que Haute-Combe, et même que Barton. Il y vient les meilleurs fruits possibles ; il y a un canal délicieux, une grande route, une jolie église, qui n’est pas à un quart de mille, et le presbytère à côté, qui peut faire un bon voisinage. Je vous assure que c’est une charmante terre ; je me réjouis d’y aller voir Maria quand elle y sera établie, et cela ne peut manquer. Il y a bien l’obstacle de sa fille, de cet enfant de l’amour, miss Williams, comme on l’appelle ; mais il la mariera ; une bonne petite dot en fera l’affaire, et il n’en sera pas moins un excellent parti, si nous pouvons mettre Willoughby hors de la tête de votre sœur.

— J’espère bien que nous y parviendrons, madame, et même sans le colonel, dit Elinor ; alors elle se leva et alla joindre Maria, qu’elle trouva comme elle s’y attendait rêvant à ses chagrins, à côte d’un feu à demi-éteint, et sans autre lumière.

— Pourquoi revenir, Elinor ? vous feriez mieux de me laisser, ce fut tout ce qu’elle lui dit.

— Je vous laisserai, lui répondit-elle, si vous voulez vous coucher. Elle s’y refusa d’abord ; mais Elinor ne se rebuta pas, la pressa doucement, lui aida à se déshabiller, et moitié par persuasion, moitié par complaisance Maria y consentit. Sa sœur eut la consolation de voir sa pauvre tête fatiguée de pleurs sur son oreiller, et de la laisser sur le point de trouver un peu de repos et d’oubli de ses peines dans un doux sommeil. Elle alla rejoindre madame Jennings, et la rencontra tenant un gobelet à moitié plein. Ma chère, lui dit-elle, je me suis rappelé que j’avais encore une bouteille de vieux vin de Constance, et je suis allée la chercher pour votre sœur. Mon pauvre mari en faisait un grand usage quand il avait une goutte remontée : il assurait que rien ne lui faisait plus de bien. Faites en prendre à votre sœur ; j’allais lui en porter. Chère dame, dit Elinor en souriant de l’efficacité d’un remède contre la goutte dans cette circonstance, vous êtes trop bonne, en vérité. Je viens de faire mettre Maria au lit, elle dort j’espère à ce moment, et rien ne peut lui faire plus de bien que le repos. Si vous voulez me le permettre, dit-elle en prenant le gobelet, c’est moi qui boirai cet excellent vin à la santé de la meilleure des femmes et des amies.

— Et à celle de la pauvre petite malade d’amour, dit la bonne dame. N’est-il pas bon ? Je vous le dis, il la guérira et fortifiera son cœur ; nous lui en donnerons demain, et tout ira à merveille.

Quelques momens après la société attendue arriva. Madame Jennings les reçut, et Elinor alla présider à la table à thé.