Rancune (Marchand)

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C. O. Beauchemin & Fils (p. 3-54).

RANCUNE

COMÉDIE
En un acte et en prose


— PAR —


MADAME DANDURAND


Représentée pour la première fois à l’Académie de
Musique de Québec


Le 22 Février 1888.

MONTRÉAL
C.O. BEAUCHEMIN & FILS, Libraires-Imprimeurs
256 et 258, rue St-Paul



1896


PERSONNAGES

IRÈNE ..... cousine d’Armand.

ADOLPHE ..... parrain d’Irène.

ARMAND ..... ami d’Adolphe.


RANCUNE


Comédie en un acte et en prose




La scène représente un boudoir. Table au centre avec chaises de chaque côté. À l’angle droit une petite table à ouvrage, une chaise légère et un tabouret. À gauche un secrétaire chargé de quelques bibelots, photographies, etc. Grande porte au fond ouvrant sur une antichambre. À gauche, porte donnant accès au jardin.



Scène I.

ARMAND, ADOLPHE. Ils entrent en causant.


Adolphe.

… C’est-à-dire que tu refuses de tenir tes engagements, et tes bonnes raisons pour cela sont que : « voyager t’ennuie » — « tu serais un triste compagnon » — « tu n’es pas dans ton assiette ! » — tu patauges enfin et moi j’en suis pour mes projets à l’eau.


Armand.

Mon cher ami, j’en suis désolé…


Adolphe.

Oui, je sais que tu m’accordes tes sympathies ; c’est quelque chose assurément.


Armand.

Franchement, Adolphe, je ne comprends pas pourquoi tu insistes. Ce voyage que nous projetions avec entrain, il y a deux mois, me répugne tellement aujourd’hui, que tu aurais l’air de me traîner au bagne si je consentais à t’accompagner.


Adolphe.

Me diras-tu au moins la raison de ce caprice ?


Armand.

Encore une fois, je n’en sais rien ; seulement tout ce que je puis te dire, c’est que je ne me suis jamais senti moins touriste qu’aujourd’hui.


Adolphe.

Tiens, veux-tu que je t’apprenne, moi, quel diable te tourmente ? Mon pauvre Armand, tu es amoureux.


Armand.

Peuh !


Adolphe.

Voyons ! la petite cousine ! hein ?… Avoue donc !…


Armand, souriant.

Je n’ai rien à avouer. Irène se soucie de moi comme des brins d’herbe qu’elle a la manie d’arracher au bord du chemin, chaque fois que nous nous promenons, qu’elle tourmente, un peu entre ses doigts et jette ensuite dans la poussière.


Adolphe.

Mais toi ?


Armand.

Bah ! moi, qu’importe ?


Adolphe.

Tu n’es pas indifférent, à ce qu’il me paraît.


Armand.

Oh ! tu aurais tort de penser, mon cher colonel, que je suis désespérément amoureux. Me voilà à un âge où l’on ne se fait plus de gros chagrins pour une amourette manquée, dis ?… je t’accorde qu’Irène est une perle, que l’on n’en rencontre pas de pareilles tous les jours… Pour être franc, je ne jure pas que si j’avais vingt-cinq ans au lieu de trente, que si elle me témoignait un peu d’inclination, je ne serais même assez fou !… mais il y a une telle disproportion d’âge entre nous, et puis — surtout ! — comme je n’ai pas l’honneur de plaire, ma foi, je réussirai à en prendre assez philosophiquement mon parti.


Adolphe.

Ton discours prouve un désintéressement que ton action dément. Tu te résignes facilement à n’être rien pour Irène, mais cependant tu renonces à t’en éloigner…


Armand.

Bah, tu crois que c’est pour cela ?…


Adolphe.

La foi sans les œuvres !


Armand.

En tous cas, la chose est bien claire : Irène ne m’aime pas et ne m’aimera jamais, donc…


Adolphe.

Tu en es sûr ?


Armand.

Non seulement elle ne m’aime pas, mais elle semble avoir quelque sujet de m’en vouloir. J’ignore ce qui lui déplaît tant en moi, ou ce que j’ai pu faire pour l’offenser, mais nous sommes toujours, et malgré tous mes effort pour être aimable, sur une espèce de pied de guerre. Quel idiot ou quel malchanceux suis-je donc pour justement tomber sur les nerfs des personnes que…


Adolphe

Achève ! achève !… tu te trahis, mon cher. (Armand embarrassé lève les épaules.) Eh bien, tiens ! que me donnes-tu si je te relève la cause de ta disgrâce ?


Armand.

Tu sais quelque chose ?


Adolphe.

Te souviens-tu avoir déjà écrit une opinion sur ta séduisante cousine ?… Et remarque bien, mon fils, que si les écrits restent, les bêtises courent… Non ! Tu as eu un mot malheureux.


Armand.

Quoi ? Quel mot ?…


Adolphe.

À cette époque tu avais certaine toquade en tête. Tu aurais soutenu que tous les yeux bruns du monde, fussent même ceux d’Irène, n’étaient que de misérables nébuleuses auprès de la paire d’yeux bleus alors en faveur. Il y avait longtemps aussi que tu n’avais vu ta cousine, et… la chrysalide n’avait pas attendu ta permission pour devenir un adorable papillon.


Armand.

Mais enfin ! Qu’ai-je dit ?…


Adolphe.

Une chose que les femmes ne pardonnent jam… que quand elle n’est plus vraie : tu l’as traitée d’enfant de seize ans, de petite pensionnaire, ajoutant que tu avais une prévention toute particulière contre ces ingénues prétentieuses.


Armand, consterné.

Oui, oui, je me souviens !… Mon Diéu, pouvais-je deviner qu’elle ne ressemblait pas aux autres, et surtout, comment prévoir que cette sotte tirade viendrait à sa connaissance ?…


Adolphe.

Eh bien, te voilà renseigné. À toi maintenant de réparer habilement…


Armand.

Réparer ?… Jamais je n’aurai le courage de remettre ma bévue sur le tapis. D’ailleurs, à quoi bon ?


Adolphe.

Peut-être ne demanderait-elle pas mieux que de pardonner.


Armand.

Mais puisqu’elle ne peut pas me souffrir !


Adolphe.

Et si je t’affirmais le contraire ?…


Armand.

Quoi, tu soutiens sérieusement…


Adolphe.

Qu’elle t’aime ? Oui !


Armand.

Enfin, qu’est-ce qui te fait croire… sur quoi te bases-tu ?


Adolphe.

Eh bien, mon ami, rien qu’à lui entendre dire : « cousin » ou « petit cousin ! »… Ces inflexions-là ne trompent pas. Et puis j’ai d’autres indices… (Il se lève.) Enfin, Armand, prends mon conseil. Monte à l’assaut de ce petit cœur mal défendu. Attaque la citadelle ! Tu en recevras tout d’abord une vigoureuse bordée parce que la rancune qu’elle a sur le cœur devra passer la première ; mais vrai, si j’étais toi, je ne craindrais pas trop de braver ce premier feu… tu n’auras qu’à saluer la balle, à laisser passer… Du diable ensuite si tu n’es assez habile pour enlever la place désarmée !


Armand, avec entrain.

Voilà qui est militairement parlé, mon colonel ! Je crois, que votre hardiesse me gagne ! Si vraiment la forteresse n’est pas mieux gardée que tu le prétends, je te promets d’en tenter l’assaut !


Adolphe.

À la bonne heure ! Je t’aime mieux, ainsi… Puis, tiens… ça ne te va guère ce métier de soupirant méconnu. Je t’ai vu toujours, confiant, sûr de toi — et à juste titre, heureux coquin ! — ce n’est pas le moment de retraiter parce que le succès de cette affaire te tient plus au cœur !…


Armand.

Perfide ! Tu me tentes. Ma foi je ne vois pas en effet pourquoi je lui plairais moins qu’un autre.

Il offre un cigare.

Adolphe.

Précisément.


Armand.

Viens-tu fumer ?


Adolphe, à part, choisissant un cigare.

Le voilà sur la voie. (Haut, se dirigeant vers la porte.) Mais ne perds pas de vue, mon garçon, qu’il te faudra user de ruse avec ce petit serpent. Cette guerre qu’elle te fait, au fond n’est que de l’escrime ; mais si tu te défends comme un âne tu n’en perdras pas moins la partie.

Ils sortent.

Scène II.

IRÈNE, puis ADOLPHE.


Irène, accourant.

Mais ! où se cache-t-il ce vilain colonel ? (Allant vers la porte du jardin.) Ah ! je vous vois vous sauver, méchant parrain ! (Elle fait, à la cantonade, un second salut, indiffèrent, destiné à Armand.) Bonjour, cousin.


Adolphe, l’embrassant.

Bonjour, bonjour, ma mignonne !


Irène, joyeusement.

Bonjour. Mais pourquoi vous cacher comme cela ? Ma tante m’apprend tout à l’heure votre arrivée. Je m’élance, j’accoure, je vous cherche partout, fuyant météore, et je n’arrive toujours que pour vous voir disparaître… Comme je suis contente de vous voir, mon vieil ami !… On peut encore vous appeler ainsi ?


Adolphe.

Oui, oui, toujours. (Lui tenant les deux mains et la considérant avec admiration.) Mais est-ce bien toi ?… Est-elle grande, et… changée !


Irène.

Rien que ça ?


Adolphe.

Et coquette déjà, bon Dieu !


Irène.

Voyons, d’où sortez-vous ? Il y a longtemps qu’on vous attend ici.


Adolphe.

D’où je sors ? Je ne sors pas du tout, je rentre. Voilà quinze jours que je suis dehors.


Irène.

Ah oui, les manœuvres ; c’est du véritable héroïsme que de manœuvrer avec ce soleil de plomb sur la tête. Je ne sais comment vous pouvez y résister. Tenez, moi, j’adore pourtant courir la campagne…


Adolphe.

Toute seule ?


Irène.

Comment toute seule ?… Ça dépend… enfin ce n’est pas la question. Je vous dis que dans mes courses de tous les jours, ma préoccupation constante est d’éviter le soleil…


Adolphe.

Quel soleil ?


Irène, après une pause, souriante.

Mon Dieu, le vrai, il n’y en a qu’un pour moi, vous savez bien cela.


Adolphe.

Ah ! c’est la chose au monde dont je suis le moins sûr !


Irène.

Dans tous les cas, je-ne-l’aime-pas, sous quelque forme que vous puissiez le comprendre.


Adolphe.

Cela me paraît bien invraisemblable, encore une fois. Je suis même certain que… si tu avais la certitude qu’il t’aime, lui, à en être malheureux, à en perdre la tête !…


Irène.

Qui, le soleil ?


Adolphe, d’un air entendu.

Oui.


Irène.

Mon vieil ami, on voit que vous avez vécu en intimité avec ce dernier depuis quinze jours…


Adolphe.

Impertinente !


Irène.

Vous êtes devenus si bons amis tous les deux que vous voilà pris d’une belle ardeur pour plaider sa cause !… J’admire le zèle que vous mettez à me prouver qu’il m’est agréable.


Adolphe, s’animant.

C’est que réellement il est charmant ! Que je serais enchanté de te le voir apprécier. Je le connais celui-là et puis te répondre qu’il te rendrait heureuse !


Irène.

Mais qui donc ?


Adolphe.

Qui ! Qui ! Tu le sais bien, petite futée !


Irène, se levant.

En vérité, mon vieil ami, vous avez aujourd’hui un air rusé que je ne vous ai jamais vu. Vous sentez le mystère d’une lieue. Avec cela, vous ramenez tout… si habilement au sujet qui vous obsède…


Adolphe, de même.

S’il est quelqu’un de rusé ici, ce n’est pas ton humble serviteur, qui s’aperçoit bien, du reste, que tu te moques de lui… Qu’importe ? tu m’as compris ; je te laisse à tes réflexions. Je n’ajouterai qu’un mot : prends la peine de remarquer de quel tendre intérêt, de quelle dévotion tu es l’objet. Si alors ton bon petit cœur endurci ne se fond comme par enchantement…


Irène.

Mon cher parrain, je n’entends rien de rien à tous ces rébus.


Adolphe.

Pauvre mignonne, tu es donc bien obtuse !


Irène.

Ou vous, bien obscur.


Adolphe.

Suffit ! Au revoir, ma chérie, je monte chez ta tante.


Irène.
Au revoir, parrain.
Fausse sortie d’Adolphe.

Adolphe, sur le seuil de la porte.

Ah ça, Irène, si tu sors ce matin, méfie-toi du soleil ! C’est un traître, qui n’attend pas qu’on l’invite, qui se cache partout. Il t’attendra à tous les détours de route et saura te trouver sous quelque ombrage que tu te réfugies.


Irène, vivement.

S’il osait se permettre de m’imposer sa compagnie, je le recevrais comme on reçoit les importuns.


Adolphe.
Je l’avertirai.
Fausse sortie.

Irène, contrariée.

Parrain !


Adolphe, revenant.

Eh bien !


Irène, le menaçant du doigt.

Ne dites rien !


Adolphe.

À qui donc ?


Irène fait une moue d’impatience.

Hum !… À qui vous voudrez !


Scène III.


Irène, seule.

Je ne sais ce qu’ils ont à me tourmenter avec cet éternel cousin !… J’ai envie de ne plus le regarder ; comme cela, ce sera fini !… Ce qui est suprêmement agaçant, c’est que tout le monde, a dans la tête que je l’adore ! Non, c’est insupportable. On pense donc que mon indifférence à son égard n’est qu’une pose !… Et pourtant ! (Elle va distraitement vers le secrétaire, prend un portrait qu’elle regarde d’abord machinalement, puis avec attendrissement.) Pourtant ! (Rejetant le portrait.) Non !… non ! Il ne faut… Je ne l’aime pas !… Il ne manquerait plus maintenant que parrain se mît à le persuader que j’en raffole !… Mais, c’est qu’il le croirait, l’insolent !… Ne disait-il pas, l’année dernière, rien qu’à l’idée ridicule que je pouvais penser à lui : « J’ai une répulsion instinctive pour les fillettes de seize ans et les petites pensionnaires ! » Heureusement que ces mêmes pensionnaires ont en horreur les vieux cousins célibataires dont personne n’a voulu !… (Regardant par la fenêtre.) Mon Dieu ! le voilà ! (Elle s’assied près de la table, et saisit son ouvrage.) Il serait capable de s’imaginer, me voyant ne rien faire, que je m’occupais de lui…


Scène IV.

IRÈNE, ARMAND, en costume d’écuyer.


Armand, s’avançant derrière Irène et s’appuyant sur le dossier de son fauteuil.

Bonjour, cousine !


Irène, sans se déranger et travaillant activement.

Bonjour, cousin !


Armand.

Vous ne me regardez pas ?


Irène, riant.

Pardon, mais… j’ai là un ouvrage un peu difficile. (Après une pause.) Je vous regarderai tout à l’heure, au lunch.


Armand.

Vous brodez des pantoufles ?

Irène, travaillant toujours, fait un signe affirmatif.

Armand.

Est-ce pour moi, petite cousine ?


Irène, se retournant vivement.

Vous dites ?


Armand, un peu décontenancé.

Je vous demandais si vous êtes assez gentille pour me broder des pantoufles.


Irène, riant.

Ah ! ah ! ah ! Il me semble que je suis gentille tant qu’il faut, mais j’avoue que je n’avais jamais songé à cela, cousin.


Armand.

Alors c’est pour un autre.


Irène.

Probablement.


Armand.

Et l’on ne peut pas demander qui, je suppose ?


Irène.

À moins d’être indiscret.


Armand.

Ainsi vous l’avouez…


Irène.

Je n’avoue rien du tout.


Armand.

Ce serait superflu. D’ailleurs je le demanderai à ma tante, car j’imagine que vous avez son approbation.


Irène,

Mais c’est qu’il devient très ombrageux. (Haut.) Vous ne ferez pas cela, cousin. Si vous me dénoncez, gare à vous !… Et tenez, puisque vous voulez le savoir absolument, c’est pour parrain.


Armand, à part.

Elle me trompe évidemment. (Haut.) Ah oui, parrain, toujours parrain !


Irène.

D’ailleurs, ne soyez pas jaloux, j’ai aussi commencé un petit ouvrage à votre intention…


Armand, à l’autre bout du salon, se retournant.

Ah !


Irène, après avoir cherché dans son papier à ouvrage, produit un bonnet grec en velours rouge, elle le met sur son poing et l’exhibe.

Voyons, où est-il maintenant. Ah… voilà. Ce n’est pas fini. Il y a un gland qu’on met là et qui retombe sur l’oreille !…


Armand, après une pause.

Vous ne supposez pas que je porterais pareille horreur ?


Irène.

Vous ne l’aimez pas ?…


Armand.

Oui, sur la tête d’un octogénaire paralytique.


Irène, regardant le bonnet d’un air désappointé.

Quel dommage ! (Le fourrant subitement dans son papier.) Qu’importe ? je le donnerai à Eugène.


Armand.

Eugène ?


Irène.

Le jardinier. Ses cheveux aussi commencent à…


Armand, vexé, va pour parler, puis se ravisant, hausse les épaules. Il se rapproche d’Irène et s’asssied près d’elle.

Pour moi vous ne songeriez jamais à broder ainsi ?…


Irène.

Je ne dis pas cela.


Armand.

Mais vous ne dites pas le contraire ?


Irène.

N…non. Franchement, cousin, vous devez comprendre cela. Un travail qui demande autant de temps et de persévérance suppose un certain… enthousiasme que… enfin, qui ne se professe pas généralement de cousin à cousine.


Armand, piqué.

Tiens !


Irène.

Non pas que je doute que vous ne puissiez à l’occasion inspirer cet enthousiasme à d’autres, plus étrangères… qui vous connaîtraient moins…


Armand.

Charmant ! Ma parole !… Vous me dites là des vérités très flatteuses !


Irène, souriant.

Mon Dieu, je ne sais comment vous vous y prenez pour me faire dire des choses désagréables qui sont loin de ma pensée. Tenez, cousin, prenons un exemple : Demanderiez-vous à votre sœur et à votre fiancée le même genre d’affection ?


Armand.

Mais c’est que vous n’êtes pas du tout ma sœur, vous, méchante… Vous êtes même — entre nous, chère cousine — ma parente un peu bien éloignée. Mais voyons, dites-moi, vous-même, petite casuiste, de quelle façon particulière vous m’aimez… je serais curieux de connaître l’exacte nuance. Qu’est-ce que vous pourriez faire pour moi ?


Irène.

Moi ?… (Comptant à demi-voix les points de sa broderie.) Un… deux… trois… Ce que je ferais pour vous ? Oh ! bien des choses !


Armand.

Si par exemple vous me voyiez tomber dans la rivière et sur le point de me noyer ?…


Irène.

Oh ! que me dites-vous là ? Je préviendrais les gens, je crierais, je vous jetterais une corde ! Est-ce que je sais, moi ? Un… deux… trois… quatre…


Armand.

Et si j’étais malade, dangereusement malade ?


Irène.

Je vous enverrais porter des bouillons, des confitures aux prunes. J’adore ça les confitures aux prunes ; vous ?… enfin des douceurs, comme on dit.


Armand.

Rien que cela, petite cousine ?


Irène.

Comment, rien que cela ? Vous êtes bien exigeant. Il ne faut pas attendre des actes héroïques d’une « enfant. »


Armand, fait un mouvement à cette insinuation, puis se renversant dans son fauteuil.

Décidément vous ne me laissez aucune de mes illusions. J’étais assez fou pour me figurer que je comptais un peu pour vous.


Irène.

Un peu !… Oh ! cousin, beaucoup !


Armand.

J’espérais, petit cœur de roche, que je vous manquerais peut-être quand je serai parti.


Irène.

Parti ? où ça ?


Armand, se tournant vers elle, étonné.

Vous le savez bien…


Irène.

En Europe ?


Armand.

Mais oui.


Irène.

Mon Dieu, je commence à m’habituer à l’idée de cette catastrophe. Il y a quinze jours, vous arriviez pour nous faire vos adieux et depuis…


Armand.

En effet, je dois vous sembler bien ridicule ?


Irène.

Je vous trouve fort aimable, car enfin je suppose que vous nous reconnaissez quelque charme…


Armand.

Nous ? ce pluriel est parfait !


Irène.

Pardon si je m’y suis faufilée. J’espérais que vous n’objecteriez pas…


Armand.

Qu’importe, je vous surprendrai un de ces matins. Je me réveillerai avec le courage de vous quitter ! — vous au pluriel — et pour longtemps.


Irène, cherchant dans son panier à ouvrage.

Voilà un mot qui n’est pas aimable, cousin. (Regardant par-dessus l’épaule d’Armand.) La simple politesse eût dû vous engager à le retenir.


Armand, avec un soupir.

Il s’agit bien de politesse… Vous cherchez quelque chose ?


Irène.

Oui, ma laine jaune, voulez-vous me la donner ? là, sur la table… Merci.


Armand, la regardant travailler.

Vous mêlez de la laine jaune à votre ouvrage ?… savez-vous de quel sentiment cette couleur est le symbole ?…


Irène.

De la jalousie !…


Armand.

Oui, de la jalousie.


Irène.

En voilà une horrible chose. Pour moi il n’y a rien d’aussi affreux qu’un jaloux.


Armand, se levant et marchant.

Dites qu’il n’y a rien d’aussi malheureux !


Irène.

Vous dites cela avec une conviction — vous l’avez été peut-être ?


Armand.

Mon Dieu ! qui ne l’est pas ?… Qui ne l’a été à ses heures ?… Le diable est si ingénieux pour tourmenter ses… (Il regarde à ses pieds.)


Irène.

Ses amis ?… Bon ! vous avez les pieds pris dans ma laine bleue ! Franchement, vous manœuvrez assez mal pour un grand garçon… Mais, c’est que vous êtes complètement pris dans mes filets !


Armand.

Le regrettez-vous ?


Irène.

Dans le moment, puisque vous me mettez mes filets, c’est-à-dire ma laine bleue, hors de service.


Armand, qui cherche à se dégager.

Vous ne m’aimez donc pas du tout, petite cousine ?


Irène, riant.

Mais si ! Dites donc, cousin, vous êtes bien sentimental ce matin. Je vous ai fait ma déclaration déjà, mais je vais la réitérer puisque vous êtes si incrédule : je vous aime comme toute petite cousine bien née doit aimer son grand et respectable cousin.


Armand.

Pas davantage ?


Irène.

Excusez du peu, c’est de bon cœur ! (Armand lui donne la laine qu’il a pelotonnée ; elle la jette dans son panier.) Là ! c’est assez travailler… Je m’en vais courir les bois. Vous ne savez pas comme c’est ravigotant cet air du matin !…


Armand, lui barrant le passage.

Ainsi vous me verriez me noyer que vous ne vous précipiteriez pas pour me secourir !…


Irène.

Que vous êtes drôle ! Vous savez bien que je ne puis pas nager… et puis, pardonnez-moi, mais vous auriez l’air un peu… bebête, un grand garçon comme vous, d’être sauvé par une petite fille.


Armand, la laissant passer.

On est bien malheureux, Irène, quand on sent que personne ne tient à soi, qu’on peut souffrir et puis mourir sans qu’une sympathie songe à nous consoler ou à nous plaindre !


Irène.

Décidément, vous voyez les choses en noir aujourd’hui. Pourtant si vous vous mettez à prendre ces airs, tragiques, vous allez certainement effaroucher les sympathies… J’aime les gens, moi, qui ne souffrent jamais et qui ne se meurent point… Au revoir, cousin. (Elle se retourne sur le seuil.) Et surtout, je vous prie, prenez garde à votre précieuse santé.

Elle disparaît.

Armand.

Irène ! nous allons au lac en phaéton, tout à l’heure.


Irène, dans la coulisse.

Bon voyage !…


Armand.

Vous ne viendrez pas ?


Irène dans la coulisse.

Non, merci, il fait trop chaud !


Scène V.


Armand seul. Il demeure immobile pendant un moment et réfléchit profondément ; à la fin il étouffe un juron et fait un violent geste de colère.

C’est sa faute aussi lui ! S’il ne m’avait entré cette idée dans la tête… ai-je été assez ridicule ? Me suis-je assez obstiné à croire que son dédain n’était qu’une feinte, et à le lui laisser voir. Aussi me suis-je vu tour à tour traité de fat, de maladroit et de respectable !… S’est-elle assez moquée de moi, la méchante !… C’est comme si elle eût fait exprès de déployer toutes les grâces de ses dix-sept ans fleuris, rayonnants, adorables et de me crier avec sa cruelle mutinerie : Tu vois cela ?… eh bien, ce n’est pas pour toi !… Non, elle n’est pas pour moi cette exquise enfant. De tels bonheurs n’arrivent pas… Elle appartiendra peut-être à un ingrat ou à un imbécile qui ne saura pas l’apprécier ! (Passant sa main sur son front comme pour en chasser un rêve fou.) J’étais si heureux ce matin quand je pensais… pourquoi faut-il que ce soit impossible !…


Scène VI.

ARMAND, ADOLPHE.


Adolphe.

Ah ! je te cherchais.


Armand, lui tendant la main d’un air navré.

Adolphe, je suis bien malheureux !


Adolphe, surpris.

Bah ! qu’est-ce qui t’arrive ?


Armand.

Il ne m’est plus permis de rien espérer… mon sort est fixé !


Adolphe.

Que me chantes-tu ?


Armand.

Je viens d’acquérir la certitude qu’Irène me déteste.


Adolphe

Enfant ! Naïf !


Armand, s’emportant.

Sapristi, tu es drôle, toi ! Quand je te dis qu’elle vient ici même de me le dire, il n’y a pas une minute.


Adolphe.

Bêtises ! tu t’y seras mal pris !


Armand.

Mal pris ! mal pris ! C’est toi qui es bête ! Crois-tu que si je m’y étais bien pris elle m’eût assuré qu’elle m’adore en récompense de mon habileté ?


Adolphe.

Tu admets donc que tu n’as pas été habile ?


Armand.

Ah ! si j’ai été ridicule par exemple, je te dois cela à toi. Tu jurais qu’elle m’aimait.


Adolphe.

C’est vrai !


Armand.

Bon ! Ne recommence pas, par exemple.


Adolphe.

Mais je vois bien que tu me gâtes cette affaire, je serai obligé de me passer de toi pour la conclure.


Armand, tristement.

Ah ! tes conclusions sont toutes prévues ! Ne t’occupe plus de moi, mon ami, je t’en prie. Tu perdras ton temps à lutter contre mon maudit guignon… Le diable m’emporte si je me soucie de cette exécrable existence !… Ouf !

Il sort.

Adolphe, le regardant s’éloigner.

Eh bien ! elle est jolie sa philosophie !


Scène VII.


Adolphe, seul.

Allons, ce sera peut-être plus rude que je ne croyais, s’ils se mettent ainsi à tirer chacun de son côté. Sacrebleu ! moi, les femmes, cela m’embrouille. C’est long comme le pouce que ça vous cache déjà, sous des airs innocents, tout le système compliqué de la stratégie féminine. Et puis !… il y a une chose sans laquelle on ne peut compter avec elles : leur « dignité » ! cette précieuse dignité, leur protection, leur seule défense, leur calmant suprême dans les crises du cœur. Elles lui sacrifieraient leur bonheur même. Qu’importe ? Il ne sera pas dit que je suis venu pour rien. Mille tonnerres ! mon colonel, on a une filleule ou on n’en a pas ; si on a une filleule, il faut à tout prix assurer son bonheur ! (On entend Irène chanter dans la coulisse.) Justement, la voici… Attention, soyons prêt ! Ah ! mes entêtés ! je vous marierai coûte que coûte !


Scène VIII.

ADOLPHE, IRÈNE.


Irène entre en fredonnant joyeusement ; son tablier de mousseline, qu’elle tient des deux mains, est rempli de fleurs.

Comment, vous n’avez pas bougé ? Ah ! le parrain paresseux que vous faites ! Tenez, vous allez m’aider à faire mon bouquet. Voulez-vous m’enlever mon chapeau. (Adolphe le prend par les bords.) Non, non ! pas comme cela ! C’est noué ici… sous le menton.


Adolphe, dénouant doucement les brides.

Comme ça ?


Irène.

Bien ! (Déversant les fleurs sur la table.) Ouf ! qu’il fait chaud ! Prenez les feuilles. Vous me les fournirez à mesure que je les demanderai. Ces œillets sont-ils beaux !… Sentez-moi cela !… hein !… J’en ai comme cela de trois couleurs.


Adolphe, avec admiration.

Franchement, mademoiselle, cette course matinale ne vous a pas fait de tort ! Un coloriste tant soit peu partial soutiendrait que ces fleurs pâlissent…


Irène, souriant.

Chut ! donnez-moi une feuille. Faites votre devoir et tenez-vous tranquille.


Adolphe.

Oui, voilà comme je suis traité. Vous oubliez, mademoiselle, que vous me devez le respect ; que je vous ai vue haute comme cela…


Irène.

Vite donc, une feuille. Mon Dieu, il y en a bien d’autres qui m’ont vue haute comme cela…


Adolphe.

Et que tu maltraites également !


Irène.

C’est étonnant, parrain, comme vous êtes nigauds, vous autres, les hommes…


Adolphe.

Merci !


Irène.

… dans certaines circonstances. Laissez-moi donc achever. Je ne dis pas cela pour vous, je parle de votre sexe en général… Voulez-vous me donner une feuille ?


Adolphe.

Dans quelles circonstances ?


Irène.

Tenez, des hommes qui ont presque le double de notre âge deviennent parfois devant nous de simples enfants. C’est la même candeur, la même aveugle crédulité. Nous leur faisons à plaisir avaler des couleuvres, et sans que leur logique s’en étonne, nous les transportons brusquement de la pure extase au plus noir désespoir. Vous êtes tous comme cela…


Adolphe.

Pardon !… Étant donné certain état d’âme.


Irène.

Parfaitement. Étant donné certain état de cœur, le plus fier et le plus sérieux d’entre vous devient la dupe la plus facile…


Adolphe.

De votre perfidie. Et cela vous fait rire !


Irène.

Si cela nous amuse, je crois bien. Vous êtes si drôles avec votre mine piteuse de brebis tondues, de martyrs sans espoir.


Adolphe.

Pauvres nous !


Irène.

On vous maltraite, on frappe à tour de bras et vous n’en courbez toujours que plus la tête. Vous prenez des airs désolés et l’on croit que vous allez vous mettre à pleurer. C’est d’un comique ! Si vous aviez seulement la pensée de vous redresser, de parler avec dignité, d’un accent noble et mâle de ressaisir tout d’un coup votre gravité d’homme. Oh ! alors les rôles changeraient bien vite, mais il n’y a pas de danger… Aussi longtemps qu’il y aura de jolis grands garçons follement épris de méchantes fillettes… Tant que le monde sera monde, les choses iront ainsi !


Adolphe.

C’est très vrai ce que tu dis là, Irène, c’est très vrai ; mais ceci ne l’est pas moins (appuyant avec intention) : vous ne pouvez donner une plus grande marque d’intérêt au jeune homme que vous tourmentez ainsi que cette persécution même… (Irène fait un mouvement.) Rien ne prouve mieux qu’il plaît, qu’il est aimé… Te faut-il une feuille ?


Irène, embarrassée.

Je ne suis pas de votre avis. Ah ! Tenez, parrain, connaissez-vous l’emblème de cette fleur ?


Adolphe.

Non, ma chérie.


Irène.

C’est la sagesse. Savant philosophe, je vous décore.


Adolphe se levant avec empressement, tandis qu’Irène attache la fleur à sa boutonnière.

Mille grâces, ma charmante souveraine… Pourtant, vous m’êtes bien supérieure dans l’art subtil de philosopher. Vous ne faites que cela depuis un quart d’heure. Pas à l’honneur de mon sexe, par exemple… Mais, attendez donc… (Il prend au hasard une feuille sur la table. À part.) Voilà mon affaire ! (Haut.) Connaissez-vous l’emblème de cette fleur, vous qui savez tant de choses ?


Irène, moqueuse.

Je sais au moins que cette fleur est une feuille !


Adolphe.

C’est juste. Eh bien ! de celle-ci alors ?


Irène.

Mais non.


Adolphe.

Elle est le symbole de l’amour caché… Timide enfant, permettez qu’à mon tour, je vous décore ! (Il lui offre la fleur, qu’elle remet sur la table. À part.) Là !


Irène, se troublant.

Comment ! je ne vois pas en quoi je mérite… Je ne comprends pas… Je ne comprends pas du tout…


Adolphe, se frottant les mains.

Je vois au contraire que vous saisissez parfaitement.


Irène.

Je ne sais ce que vous voulez dire. (Elle passe à la table de gauche.)


Adolphe, à part.

Parbleu ! Je brûle mes vaisseaux ! (Haut.) Ce que je veux dire, c’est que tu aimes Armand. Ose soutenir le contraire.


Irène, fort troublée, riant avec contrainte.

J’aime… Lui ?… Ah ! par exemple. Vous tombez mal ! (Elle bouleverse fiévreusement son panier à ouvrage.) Un cousin ! c’est ridicule… Est-ce vous qui avez escamoté mon fil ?… Je n’ai rien pour attacher ce… chose. Attendez un instant.

Elle sort en courant.


Scène IX.

ADOLPHE, puis ARMAND.


Adolphe, joyeusement.

Allez, ma belle enfant, allez cacher votre trouble ! Votre émotion vous a trahie. J’ai maintenant un pied dans la citadelle. La partie est gagnée ! (À Armand qui entre.) Arrive ici, imbécile ! Je viens d’avoir avec Irène une entrevue à ton sujet.


Armand, avec calme.

Après ?


Adolphe.

Après ?… Eh bien, après ! Elle t’adore !…


Armand.

Assez de cette comédie, mon ami, de grâce !


Adolphe.

Eh ! mon Dieu ! Crois-le ou ne le crois pas, tu es libre, mais je te dis positivement qu’elle t’adore !


Armand, avec émotion.

Es-tu sérieux ?… Je t’en prie, Adolphe, ne me donne pas un vain espoir… T’aurait-elle dit…


Adolphe.

Oui… ou à peu près.


Armand, saisissant ses deux mains.

Oh ! fais-le lui donc répéter un peu que je l’entende !


Adolphe.

Tout beau, monsieur, c’est ton affaire maintenant. Arrangez cela entre vous deux… Ce n’est pas déjà si facile. La voici ! parlons d’autre chose. (Montrant la fleur à sa boutonnière.) Parlons de cela.


Scène X.

ARMAND, ADOLPHE, IRÈNE, qui entre en attachant tranquillement son bouquet.


Armand, allant au-devant d’Irène.

Il paraît que vous avez tenu parole, et que vous les avez courus les bois, petite sauvage ! Depuis une heure il a été impossible de vous trouver en pays civilisé… Oh ! les belles fleurs !


Irène.

N’est-ce pas qu’elles sont jolies ? C’est ma moisson de ce matin.


Armand.

Ah ! et c’est vous qui avez ainsi fleuri mon brave ami ?… Il a toutes les chances, ce brigand-là !…


Adolphe.

Certes ! et j’en suis fier de ma décoration. Figure-toi que cette précieuse chose m’élève au rang des Salomon. Elle est le monument de ma sagesse transcendante.


Armand.

Eh bien ! je ne l’envie plus ton monument. C’est un brevet de vétusté ; voilà tout. Au reste, je n’ai pas à me plaindre. J’ai eu ma part des gentillesses de ma cousine.


Adolphe.

Toi ?


Irène.

Comment cela ?


Armand.

C’est un divertissement qu’elle se donne volontiers de nous traiter de vieux, dans ses mauvais moments.


Irène, à part.

Mon petit système fonctionne, bien. (Haut.) Qu’appelez-vous mes mauvais moments ?


Armand.

Ceux où vous vous amusez à nous piquer de mille petits coups aussi précipités que les points de votre ouvrage de tout à l’heure.


Irène, souriant.

Il semble bien alors que ce ne sont pas de bons moments pour vous, ceux-là.


Adolphe, à part…

Propos d’amoureux tout ça, qui n’avancent guère, les affaires ! (Haut.) En somme je me suis bien vengé de cette malice, si c’en était une !…


Irène, à part, alarmée.

Il va le dire !


Armand.

Tu es bien heureux toi de savoir te venger. Comment fais-tu cela ?


Adolphe.

J’ai simplement rétorqué, en décernant à notre petite amie… (Elle lui fait signe de se taire.) … un honneur bien mérité.


Armand.

Et lequel ?


Irène, confuse et fâchée.

N’écoutez pas mon pauvre ami, il radote. Dites-moi, cousin, vous avez fait une belle promenade au lac ?


Armand.

Je n’y suis pas allé ! (À Adolphe.) Conte-moi donc ta vengeance, cela m’intéresse. Pardonnez-moi, cousine, je suis terriblement curieux.


Irène, à part.

Mon Dieu, qu’ils sont ennuyeux !


Adolphe.

Irène est fâchée contre moi parce que j’ai deviné son secret.


Irène.

Ah oui !… le beau secret que vous avez deviné là… (Elle profite d’un moment Armand regarde Adolphe d’un air interrogateur pour faire signe à ce dernier de ne pas parler.)


Armand.

Vous ne m’en dites jamais à moi, et pourtant si vous saviez comme je puis religieusement les garder, et avec quelle respectueuse reconnaissance je les accueille !


Irène.

Mon Dieu, je veux bien vous le dire celui-là.


Armand.

Quoi, petite cousine, vous me feriez cette faveur ?


Adolphe, à part.

Si je m’esquivais.


Irène, avec précipitation.

Figurez-vous que ce fou de parrain prétend que j’aime éperdument quelqu’un… Est-ce assez ridicule ? voyons, je vous prends à témoin…


Adolphe.

Oui, mais tu ne dis pas tout !…


Irène, qui a envie de pleurer, avec colère.

Parrain !… vous le faites exprès, je pense !


Adolphe.

Dame ! puisque je ne suis bon qu’à semer la discorde, moi, je m’en vais. (Bas, à Armand.) Aboutis ! ou je te lâche.

Il sort.

Scène XI.

ARMAND, IRÈNE.


Armand, reste un moment silencieux, puis se rapprochant doucement d’Irène.

Cousine, si vous vouliez me le permettre, j’oserais peut-être, moi, vous faire une confidence.


Irène, levant les yeux.

À moi ?


Armand.

Oui.


Irène, s’asseyant.

Que j’en suis flattée, cousin. Voyons, ai-je bien la position d’une confidente ? J’avoue que je suis un peu novice dans le métier. On ne dit pas tous les jours des secrets à une pensionnaire.


Armand.

C’est que vous n’êtes plus une enfant pour moi, Irène. Si vous avez jugé bon de retenir toutes les grâces de l’enfance, vous n’en êtes pas moins devenue une adorable petite femme, et… je me figure…


Irène, s’inclinant.

Merci de votre bonne opinion ! (On entend faiblement le son d’une cloche.)


Armand, se laissant tomber sur un tabouret aux pieds d’Irène.

Petite cousine, j’aime quelqu’un !


Irène.

Certes à votre âge, c’est bien excusable.


Armand, tendrement.

Et voulez-vous savoir qui, méchante ? Écoutez-moi bien, je vais vous le dire tout bas. (Second coup de cloche.)


Irène.

Pardon, n’est-ce pas la seconde fois qu’on sonne ?


Armand.

Je ne sais pas. Dites, petite cousine, voulez-vous le savoir ?


Irène, se levant.

Certainement que je le veux. Cela m’intéresse infiniment ; mais attendez-moi un moment, je vais voir pourquoi l’on n’ouvre pas ; je reviens tout de suite.

Elle sort.

Armand, se levant avec colère et donnant un coup de pied au tabouret.

Décidément cette enfant est insupportable ! C’est de l’insoience, parole d’honneur !


Scène XII.

ARMAND, ADOLPHE.


Adolphe, surpris.

Eh bien, où est-elle ?


Armand, exaspéré.

Est-ce que je sais ?


Adolphe.

Tu n’as rien dit !


Armand.

Que veux-tu qu’on dise à une enfant gâtée qui n’a pas même appris à la pension à rester deux minutes tranquille sur sa chaise.


Adolphe.

Quoi, pendant que tu la tenais là…


Armand.

Oh ! ne t’en mêle pas, par exemple !…


Adolphe.

Tout est à recommencer !… Mais voyons, ne vous ai-je pas laissés dans cette position : elle acculée ici, et toi faisant le blocus à cet endroit même ? L’assiégée ne pouvait tenter de s’échapper sans passer sous ton feu, sans te marcher sur le corps… et tu as encore perdu cet avantage !…


Armand, qui a fait des gestes d’impatience aux premiers mots, s’est laisse tomber avec accablement sur un siège.

Mais que diable, on n’enchaîne pas les gens de force pour leur demander leur main ! Non, Adolphe, c’est inutile. Cette fois j’ai la certitude d’avoir été parfaitement compris.


Adolphe.

Erreur ! triple erreur !…


Armand.

Ne m’interromps pas. Écoute. Quand je suis entré, il y a un instant, je venais te dire que je suis entièrement à ta disposition pour notre voyage. Je venais même te supplier, de partir aujourd’hui.


Adolphe.

Au diable le voyage ! Je n’ai jamais eu l’intention de voyager. J’ai horreur de cela moi, les colis, les sleeping cars, le mal de mer !


Armand.

Comment, tu n’avais pas l’intention.


Adolphe.

Jamais de la vie ! J’avais imaginé cela pour t’envoyer ici faire ta paix et ta cour. C’était si simple, si facile et si… inévitable, enfin !


Armand.

Eh bien ! tant pis, je partirai seul. Il n’est pas trop tard. (Regardant sa montre.) J’ai une heure pour aller prendre le train de New-York.


Adolphe.

Et tu vas rejoindre le transatlantique.


Armand.

Oui. Tu comprends que je ne puis pas rester. Tant que j’ai eu cet espoir…


Adolphe, soucieux.

Oui, oui…


Armand, ému.

Mais, maintenant…


Adolphe, de même.

Oui, maintenant…


Armand.

Ce serait intolérable !… Tu lui diras, n’est-ce pas, que j’aurais voulu lui faire mes adieux… mais que je souffrais trop… Tu pourras ajouter que je ne lui en veux pas.


Adolphe, de mauvaise humeur.

Oh ! je connais le boniment.


Armand, lui tendant les mains.

Allons, adieu, mon vieux, je n’ai que le temps de faire ma malle. Je te remercie de tout ce que tu as fait… de tout ce que tu as voulu faire pour mon bonheur.


Adolphe, éclatant.

Il s’agit bien de toi, sacrebleu !… Ton bonheur ah bien oui ! je me fie à toi pour cela !… mais c’est que tu étais un bon parti, animal !… bien élevé, beau garçon, riche et délicat avec les femmes !…


Armand, avec un sourire navré.

Quel malheur que tu sois seul à le penser. Allons, adieu. Elle peut revenir et je ne veux pas la revoir. Mon Dieu, c’est elle, laisse-moi !…


Adolphe, le retenant par la main et lui désignant un écran.

Attends. Mets-toi là.


Armand.

Mais !…


Adolphe.

Dis donc. Veux-tu te marier, oui ou non ?


Armand.

Si, quoi ?…


Adolphe, le poussant derrière l’écran.

En avant, marche !… nous bavarderons plus tard.


Scène XIII.

LES MÊMES, IRÈNE.


Irène, apparaissant au fond ; à la cantonade.

Celle-ci est pour ma tante. Portez-la chez elle. (Remontant en scène et examinant deux ou trois lettres qu’elle tient à la main.) Je savais bien qu’on avait sonné. Et c’était le facteur encore ! Imaginez si on l’avait laissé repartir !… Mon cousin aurait manqué… (Levant les yeux.) Tiens, il n’est plus là !…


Adolphe, éclatant…

Ah ! et cela t’étonne qu’il ne soit plus là… hum ! je suis surpris, moi, qu’il soit resté si longtemps, si tu le traites à ce régime depuis quinze jours !…


Irène.

Bon, voilà que vous me grondez, vous, maintenant !


Adolphe.

Oui, je te gronde, là !… Ça n’a pas le sens commun, cette rancune puérile, cette coquetterie, qui te fait jouer avec le bonheur. Tu ne seras contente, je suppose, que quand tout sera perdu ?


Irène, se fâchant.

Oui, naturellement, c’est moi qui ai tort ! Voilà un beau monsieur qui n’a que du dédain pour une pauvre enfant et qui ne se gêne pas pour le crier sur les toits, avec un tact qui lui fait honneur ! Eh quoi ! cette petite a le mauvais goût de s’en apercevoir, de s’en souvenir quand le joli fat juge à propos de changer d’opinion sur son compte ! Il faudrait s’attendrir sur les déceptions d’un égoïste, subjugué malgré lui, et lui dire : « Vous ne m’aimiez pas ?… quel malheur ! Vous m’aimez ? que je suis heureuse ! » Eh bien, non ! Que mon irrésistible cousin cherche ailleurs des victimes dociles !… Qu’il tâche de revenir à sa belle indifférence d’il y a deux ans. Pour moi je ne suis pas prête à le suivre dans ses zigzags sentimentals !


Adolphe.

Bon ! bon ! mais avec tout cela…


Irène, émue.

Et tenez, vous, laissez-moi ! Vous êtes injuste ! Vous aussi vous êtes… un homme !…


Adolphe.

J’en conviens, mais un homme qui t’aime comme un père et s’afflige du déplorable enfantillage qui vient de te priver à jamais d’un trésor…


Irène, après une pause.

Je n’entends pas les énigmes !


Adolphe.

Oui, mon enfant, un homme assez fou pour vous adorer de toute son âme, malgré vos caprices tyranniques, un homme qui met toute sa fierté, son indépendance, sa vie à vos pieds et s’enfuit ensuite comme un désespéré quand vous dédaignez tout cela, se demandant s’il aura seulement le courage de vivre… tout homme qu’il est, cet homme est un trésor !


Irène.

Cela veut dire dans le langage ordinaire que mon cousin se décide enfin à faire son voyage d’Europe ?


Adolphe.

Cela veut dire qu’il est parti.


Irène, faiblement.

Déjà !…


Adolphe.

… Qu’il m’a fait tout à l’heure ses adieux, me chargeant de t’exprimer ses regrets et… le reste. Eh bien !… es-tu contente ? c’est cela que tu voulais ?


Irène, tâchant de faire bonne contenance.

C’est son affaire à ce monsieur… qu’il s’en aille !… comme s’il y avait de ma faute… Vous n’avez pas besoin de vous tourner tous contre moi !… (Tombant sur une chaise en sanglotant.) Je suis bien assez malheureuse !…


Adolphe, donnant un coup de pied dans le paravent.

Va, maintenant, nigaud !


Armand, se précipitant.

Irène ! vous pleurez ?…


Irène, se redressant.

Moi, monsieur ! non. (Fondant en larmes sur l’épaule d’Adolphe.) Dites, parrain, je ne pleure pas ?


Adolphe, ému.

Non, ma mignonne, non, ni moi non plus ! (À part.) C’est comme si j’avais avalé un boulet. (Haut.) Je vous le disais bien, sacrebleu ! que vous vous aimiez !… Console-toi ! Voyons ! Si vous m’aviez écouté, nous aurions été heureux sans toutes ces larmes. (Essuyant les yeux d’Irène.) Bon, voilà !…


Armand, prenant la main d’Irène.

Chère petite folle, que vous êtes bonne et… (plus bas) comme je t’aime ! Vous le voulez bien ? Voyez, c’est à genoux que je vous le demande… Irène, regardez-moi, vous me pardonnez ?… Irène ! je vous jure que si vous ne voulez pas de cette vie que je mets à vos pieds, je ne…


Irène, faisant mine de lui mettre un doigt sur la bouche.

Ne dites pas de bêtises !… vous médirez encore des petites pensionnaires ?


Armand.

Jamais !… Je dirai qu’elles sont curieuses, qu’elles lisent des lettres qui ne sont pas pour elles, mais je penserai qu’elles sont divines et qu’elles me rendent bien heureux. (Il porte les mains d’Irène à ses yeux humides.)


Irène.

Fi !… Un homme qui pleure !…


Armand.

Oh ! quand c’est le bonheur !…


Adolphe, s’essuyant le front.

Ouf !… quelle besogne tout de même que d’être parrain !… Aussi quand on m’y repincera… (À Armand.) Entends-tu, toi, ne me demande jamais ça…


Armand, distrait, qui cause avec Irène.

Hein !… certainement.


Adolphe.

Ils ne m’écoutent plus ; il est évident que je cesse d’être indispensable. Allons, mes enfants, venez embrasser votre tante qui va être bien heureuse, et une autre fois vous croirez votre vieil ami quand il vous dira que : Tonnerre ! quand on s’aime on se marie.


FIN