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Rapports de la France et de l’Angleterre à la fin de 1847

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Rapports de la France et de l’Angleterre à la fin de 1847
Revue des Deux Mondes, période initialetome 21 (p. 502-541).


DES RAPPORTS


DE


LA FRANCE ET DE L'ANGLETERRE


A LA FIN DE 1847.




Pour ne pas prendre le lecteur en traître, celui qui écrit ces lignes commence par déclarer qu’il est dévoué à la cause de la paix, qu’il considère le maintien de la paix comme indispensable à la prospérité de la patrie, au développement des libertés publiques, au perfectionnement des institutions nationales, au rétablissement de l’influence qu’il nous appartient d’exercer, et dont nous ne pouvons être dépouillés sans que ce soit un malheur pour le monde. A ses yeux, au contraire, l’esprit guerrier en ce moment se confond avec l’esprit du mal et du retardement. Il croit que la paix avec l’Angleterre est éminemment désirable dans l’intérêt de l’une et de l’autre puissance, et qu’entre les deux états la perpétuité des bons rapports serait désormais facile ; car ce sont deux peuples dont le génie est divers, qui excellent dans des choses diverses, qui disposent de moyens d’action dissemblables, et entre eux un partage d’attributions dans la politique générale est très praticable pour le bien commun. S’ils sont divisés, c’est par des souvenirs et non par des intérêts présens. Dégagé de tout lien, il dit ce qu’il pense, sans examiner si ce sera agréable ou non aux différens partis, avec le désir cependant de ne blesser aucun des chefs, et avec quelque espérance d’y réussir, parce qu’il n’a d’animosité contre aucun d’eux.

Dans l’exposé rapide des faits qui se sont accomplis entre la France et l’Angleterre, partons de 1830. A ce moment, la France excita l’admiration du monde entier ; mais nulle part on ne nous témoigna autant de sympathie qu’en Angleterre. Le gouvernement anglais, alors dirigé par les tories, aurait pu, sans que personne en fût surpris, se considérer comme l’allié solidaire de la branche aînée ; il n’eut pas d’hésitation. La nation britannique manifesta un vif enthousiasme, un extrême désir de se rapprocher de la France, définitivement affranchie de l’ancien régime. Le toast que notre compatriote Jacquemont motiva par de si belles paroles, au fond de l’Inde, en présence d’un auditoire transporté : France and England for the uorld ! exprimait une pensée qui était dans tous les cœurs anglais à ce moment.

Une lutte acharnée de huit siècles sembla non-seulement terminée, mais oubliée. Une fois que les whigs eurent enlevé le pouvoir aux tories, en novembre 1830, les deux gouvernemens marchèrent dans un remarquable accord, au milieu de beaucoup de difficultés. Le cabinet anglais prêta main forte à la cause libérale sur tous les points de l’Europe où elle réclamait appui, peut-être avec plus de résolution que le gouvernement français lui-même, dans la péninsule ibérique particulièrement. Cette bonne harmonie fut troublée pendant les dernières années du ministère whig par des dissidences au sujet de l’Espagne, où l’influence anglaise s’exerça désormais en faveur des exagérés. On semblait pourtant rester généralement en bons termes, lorsque le Levant, où il ne s’agit pas de liberté, devint une cause de tiraillement, et le traité du 15 juillet 1840, éclatant comme un coup de tonnerre, déchira le pacte d’amitié que les deux peuples croyaient avoir signé pour l’éternité, après leur accolade de 1830.

Ce traité maintenant appartient à l’histoire, et peut être historiquement apprécié dans ses causes. Je ne crois pas m’aventurer en disant que si lord Palmerston eut l’impardonnable tort, non-seulement de s’y prêter, mais d’y jouer un rôle d’instigateur, la politique française était conduite alors de manière à exciter les mauvais sentimens chez les puissances et surtout à Londres. Nous n’avons pas d’intérêts positifs en Orient. Dans l’Orient le plus reculé, je veux dire à l’autre extrémité de l’Asie, nous n’existons plus politiquement ni même commercialement. L’Angleterre y possède un vaste empire qui tous les jours s’étend, et une population de sujets si nombreuse, que l’empire romain tout entier, au temps de sa splendeur, ne l’égalait pas. Ce qu’on nomme ordinairement le Levant, l’ensemble des pays que baignent la Méditerranée ou ses annexes et qui obéissent à la loi du Coran, contient tous les passages possibles vers ce grand Orient aux populeuses contrées, sur lesquelles l’Angleterre a assis sa domination. L’Angleterre est donc extrêmement facile à inquiéter à propos de tout ce qui se passe dans le Levant ; elle prend aisément ombrage de tous les changemens qui s’y accomplissent, de toutes les forces qui s’y développent, et c’est naturel. La donnée politique admise par l’Angleterre et formulée par le mot d’untoward event, appliqué dans un discours de la couronne à la bataille de Navarin, que l’empire ottoman n’est pas un cadavre et qu’on peut en faire un état valide, est une chimère, je n’en doute pas ; mais la théorie de la nationalité arabe est plus fantastique encore. En la soutenant, le cabinet français faisait du roman. Malheureusement le roman était désobligeant pour notre alliée la Grande-Bretagne. Nous travaillions ouvertement à constituer, dans la partie du Levant qui offre le passage le plus commode entre l’Europe et l’Asie lointaine, une puissance qui affectait le caractère maritime, et à nous en faire un client exclusivement dévoué à nos projets. Peut-être se flattait-on que nous retrouverions là quelque jour l’appui que nous avions eu dans la marine espagnole avant Trafalgar. Je l’ignore, mais enfin cet échafaudage s’élevait contre quelqu’un, et contre qui était-il possible que ce fût, sinon contre l’Angleterre ? Que si nos démarches n’avaient pas cet objet, ce n’était pour nous qu’une affaire de vanité. Alors je pourrais dire : Fatale vanité que celle qui compromet une alliance précieuse ; triste politique qui, pour une gloriole, risque un intérêt de premier ordre, le repos même du monde ! D’ailleurs, les Anglais, gens pratiques, voient toujours au-delà de la vanité un autre but. Enfin la manière dont l’intrigue du roman était conduite n’était pas propre à rassurer sur nos prétentions. En un mot, le cabinet anglais eut de grands torts à cette époque, il eut les plus grands de tous ; mais il n’y a aucun inconvénient aujourd’hui à reconnaître que nous en eûmes beaucoup aussi et que nous avons eu les premiers.

Ce déplorable traité eut plus de retentissement de ce côté-ci du détroit que de l’autre. La masse de la nation française s’associa au ressentiment manifesté par son gouvernement, bien plus que la nation anglaise ne partagea l’animosité du cabinet britannique, ou plutôt de l’homme irritable qui avait entraîné lord Melbourne et ses collègues. On le vit bien lorsque la sagesse royale eut chez nous changé le ministère. Entre l’avènement du ministère du 29 octobre chez nous et la chute du cabinet Melbourne, il y eut près d’un an d’intervalle. Cependant, dès le début, le langage de tous les orateurs dans le parlement fut rempli de ménagemens pour la France. Je ne crois pas qu’il y ait dans les annales du monde pareil exemple d’un empressement unanime à rechercher une réconciliation avec une grande nation. Chacun, en Angleterre, sentait que la France avait été blessée. On se faisait un devoir de l’apaiser en lui parlant le langage de l’estime, de l’amitié et de la déférence ; mais, en France, la blessure avait été au cœur. Les antiques haines nationales s’étaient remuées comme chez un sujet pathologique ces humeurs qu’un accident fait tout à coup entrer en ébullition. L’esprit de parti s’appliqua à irriter la plaie. Dès la première nouvelle du traité du 15 juillet 1840, on s’était mis à chanter la Marseillaise. J’admets que cet hymne ait été sublime, même par ses colères, en un temps où la France était le champion de la liberté dans un duel à mort ; mais il a perdu son harmonie depuis que l’ancien régime est renversé et que la liberté et la civilisation peuvent faire leurs affaires par des procédés plus humains. Je ne conçois pas la Marseillaise dans la bouche d’un homme de sang-froid. Or, qui est-ce qui pouvait être de sang-froid en 1792, et qui est-ce qui pouvait se dispenser de l’être en 1840 ? Ce fut pourtant de la Marseillaise qu’en 1840 s’inspira l’opinion d’une extrémité à l’autre du pays. Une clameur contre l’Anglais se leva du sein du public, semblable à celle qui dénonçait autrefois Pitt et Cobourg.

Envisageons séparément les diverses forces dont résulte le cours des événemens. Rendons-nous un compte sommaire de ce qu’ont pensé, voulu, demandé ou accompli l’opposition, le parti sur lequel s’appuie le gouvernement et le gouvernement lui-même.

Chez nous, l’opposition a presque toujours des aspirations généreuses, elle n’a pas un corps de doctrines sur lequel on puisse asseoir une autorité stable. Dans la lutte politique telle que nous l’avons, ce ne sont pas deux affirmations qui se combattent. L’opposition se comporte comme une négation. Elle s’oppose aux actes accomplis ou projetés par le gouvernement, elle n’y oppose pas un système qu’on pourrait suivre avec plus d’avantage. Pour elle, le débat politique est un duel où elle s’efforce d’atteindre son adversaire et de l’abattre sans penser à faire une situation supportable aux successeurs des ministres renversés, et c’est pour cela que les successeurs des ministres qui succombent sous ses coups sont si rarement pris dans son sein. Elle ne peut donc avoir et elle ne ressent point l’ambition du pouvoir, elle a celle de la popularité et boit à longs traits à cette coupe enchantée d’où nul ne peut approcher les lèvres, si ce n’est elle. Telle a été l’opposition chez nous depuis la fondation des assemblées délibérantes en 1789, traitant le gouvernement comme un ennemi des libertés publiques, n’ayant en face du pouvoir qu’une pensée, la chute de ceux qui l’occupent. Le gouvernement de Louis XVI devenu roi constitutionnel, celui de l’empereur Napoléon et celui de la restauration, par l’éloignement pour la liberté qui les a caractérisés, ont créé des précédens fâcheux dont s’autorise ce système d’implacable défiance. Un peuple qui, pendant une longue suite de siècles, a été courbé sous le despotisme, et qui a traversé ensuite cinquante ans de révolutions, est lent à contracter les habitudes représentatives. Néanmoins, pourvu que tout le monde s’y prête, nous en arriverons là infailliblement, sans qu’il nous ait été besoin, je l’espère, d’un plus long délai que celui qu’y a mis l’Angleterre. Il y aura alors en présence deux partis animés tous deux de l’esprit de gouvernement. Alors seulement nous aurons le système représentatif dans sa vérité, et nous en recueillerons les bienfaits.

L’opposition étant telle que je viens de le dire, le traité du 15 juillet 1840 lui fournit un thème dont elle devait se saisir avidement. Elle avait donc un engin puissant pour répandre des émotions patriotiques dans le pays, pour capter la popularité et pour susciter des embarras infinis au ministère. En face de ce public, dans le sang gaulois duquel s’est conservé ce faible pour la guerre que déplorait Strabon, elle avait donc lieu de faire retentir des accens belliqueux. Il était évident que le gouvernement à partir du 29 octobre ferait de grands efforts afin de raffermir la paix et de reprendre place dans le concert européen. Pour un public très ombrageux sur le point d’honneur national, vivant sur les souvenirs de la république victorieuse et de l’empire chargé de lauriers, ces efforts devaient être aisés à transformer en concessions peu honorables. Ce fut avec toutes bonnes chances que l’opposition entra en campagne contre le cabinet du 29 octobre.

La première session, celle de 1841, fut consacrée aux fortifications de Paris et à des arrangemens financiers devenus nécessaires afin de solder tout ce que 1840 devait coûter aux contribuables. La convention du 13 juillet entre la France et les puissances signataires de la quadruple alliance nous fit rentrer dans le concert européen. Cette convention était prévue ; le budget eût pu être préparé en conséquence. Il n’en conserva pas moins le caractère belliqueux.

Le 20 décembre 1841, un traité nouveau fut signé, sur le droit de visite, qui étendait l’espace où ce droit s’exerçait. L’opposition s’en empara aussitôt. On fit contraster notre empressement à reculer les limites de la visite avec la fermeté que mettaient les États-Unis à repousser toute convention de ce genre, et avec la démonstration, très peu diplomatique au surplus, que faisait alors à Paris l’envoyé américain (M. Cass), en publiant un écrit fort ardent contre les propositions du gouvernement anglais. La comparaison n’était pas juste, parce que le droit de visite avait, pour les Américains, un sens qu’il ne pouvait avoir pour nous. Pendant les guerres de l’empire, la Grande-Bretagne s’était arrogé le droit de fouiller les navires américains afin d’y rechercher les matelots anglais. C’est de là qu’était née la guerre de 1812 entre les deux puissances, et la paix avait été signée en 1815 sans que l’Angleterre eût expressément renoncé à ses prétentions. Le droit de visite soulève donc chez les Américains des souvenirs très irritans. Entre la France et l’Angleterre, il ne s’agissait que de rechercher des noirs enlevés par un infâme trafic, et ici le droit était parfaitement réciproque. Les droits de la nationalité étaient saufs, puisque la juridiction nationale seule prononçait sur la réalité du crime et appliquait la peine. Il était même statué qu’aucun navire croiseur ne pouvait exercer la visite qu’en vertu d’une commission spéciale décernée par l’un et l’autre gouvernement. Ainsi il semble que seuls les négriers avaient lieu d’être mécontens. Une chose était vraie ; 1841 était un moment mal choisi pour jeter dans la discussion publique une question d’où étaient sortis déjà des sujets de plainte réels ou supposés contre les procédés brutaux de quelques commandans anglais. Le traité de 1841 était inopportun, vu l’état des esprits ; on en fit un crime de lèse-nation. On y découvrit un acte de vasselage vis-à-vis de l’Angleterre. Le cabinet fut le ministère de l’étranger, et les élections de 1842 se firent avec ce mot d’ordre. Sans la catastrophe qui, le lendemain même des élections, ravit à la France le prince accompli sur lequel reposaient ses espérances les plus chères, il est probable que le ministère aurait été renversé.

Parallèlement à la question du droit de visite, une autre affaire faisait son chemin, moins épineuse peut-être dans la forme, mais plus grosse de difficultés au fond, celle de l’accroissement de notre état naval et de notre appareil militaire en général. L’opposition demandait que la France agrandît ses armemens, et surtout les maritimes, dans la pensée que nous pouvions reprendre l’empire des mers, et que nous devions être toujours prêts à le disputer. Le public, ou tout au moins cette portion de la nation qui s’agite le plus et qui parle tandis que le reste se tait, applaudissait à l’idée de grands préparatifs sur terre et encore plus sur mer. Il trouvait qu’on n’en faisait jamais assez.

Pendant ce temps, quelle était l’attitude du parti du gouvernement ? Il était unanime à vouloir la paix, mais non à soutenir ou à provoquer les mesures qui pouvaient faciliter et accélérer le rapprochement des deux gouvernemens dans leur indépendance réciproque. En présence du torrent hostile à la Grande-Bretagne, qui s’était spontanément formé en France et que l’opposition avait su grossir, quelques conservateurs s’y précipitèrent, espérant de le guider sans doute. Cette fraction des conservateurs fut bien malheureusement inspirée, lorsqu’elle se mit à attaquer le droit de visite et à fulminer contre l’Angleterre avec autant d’ardeur que l’opposition elle-même. Quant au droit de visite, du moment que le ministère avait fait le traité du 20 décembre 1841, le parti conservateur, qui reconnaissait les ministres pour ses chefs et savait leurs embarras, avait sa ligne bien indiquée : c’était de défendre résolûment le traité, en donnant au public toutes les explications propres à le lui faire prendre pour ce que c’était, un contrat qui ne sacrifiait pas plus l’une des deux nations que l’autre, la conclusion d’une négociation qui se poursuivait depuis plusieurs années, non une concession récemment extorquée par l’Angleterre. Le public, quelque prévenu qu’il soit d’abord, se rend à de bonnes raisons, lorsqu’elles sont présentées avec fermeté par des hommes investis d’une grande autorité et soutenues par l’unanimité d’un parti puissant. A ce moment, une démonstration énergique du parti ministériel en masse aurait probablement ramené un très grand nombre de personnes vers le point où l’on était quand la signature du traité du 15 juillet retentit dans Paris. On aurait ainsi d’avance conjuré plus d’un orage ; mais les conservateurs scissionnaires jugèrent tout patriotiquement, cela va sans dire, qu’il était mauvais que la popularité fût toute pour l’opposition. Ils estimèrent qu’il serait de bonne politique de partager avec leurs adversaires cette auréole, afin d’en exploiter le prestige plus tard dans l’intérêt public. Faux calcul, toujours déçu et pourtant renouvelé toujours ! La popularité dans les débats publics a toujours été et sera toujours le lot de celui qui exagère le sentiment dont la multitude est saisie. Celui qui, tout en adoptant la passion publique, cherche à l’amoindrir afin de la faire cadrer avec la raison, s’il est possible, est traité comme un esclave indocile. Il s’inclinait de mauvaise grace devant l’idole : on le flagelle pour qu’il se prosterne.

Il se peut qu’en 1842, cette tactique d’une fraction des conservateurs ait réussi à faire réélire tel ou tel d’entre eux : il y en a tel exemple que tout le monde connaît ; mais elle fut très préjudiciable au parti et donna une grande force à l’opposition, car, du moment que l’hostilité contre l’Angleterre devait être la pensée dominante de notre politique extérieure, qui est-ce, du ministère ou de l’opposition, qui répondait mieux à cette pensée ? Qui la représentait le plus franchement, le plus fidèlement ?

Quant au ministère, il se soumit dans l’affaire du droit de visite. Il fit plus, il adopta sans contestation le système des grands armemens ; il en prit l’initiative dans les lois de finances. Il fit d’autres concessions à l’opinion populaire. Ce fut ainsi qu’on prit possession des îles Marquises et qu’on ratifia l’acceptation du protectorat de Taïti qu’un brave officier avait assumé. Cette formation de deux établissemens maritimes dans des mers où nous n’avons pas de commerce ne peut se traduire raisonnablement que par un projet d’observer et un besoin d’inquiéter les mouvemens de la marine anglaise et du commerce anglais. A ce point de vue même, je la crois sans efficacité ; des établissemens aussi lointains et aussi isolés ne sauraient se soutenir. Ce que nous aurions de mieux à faire en cas de guerre, ce serait de les abandonner immédiatement, afin de concentrer nos forces au lieu de les tenir éparpillées. Nos deux établissemens de Nossi-bé et de Mayotte ne sont pas au même degré déraisonnables ; cependant on ne voit guère de quelle grande utilité ils peuvent être dans la paix ni qu’il fût facile de s’y maintenir en temps de guerre. Ces différentes acquisitions semblaient justifier aux yeux du public l’hostilité contre l’Angleterre, et ainsi les haines nationales se trouvaient de fait recevoir appui d’un gouvernement qui, certes, ne les partageait pas.

Vis-à-vis de l’Angleterre, l’attitude du gouvernement français démentait, il est vrai, toute interprétation de ce genre. On ne témoignait pas seulement au cabinet de Londres cette amitié que motive la similitude des institutions ; on montrait le désir que ce fût de l’intimité, quoique entre grands gouvernemens qui, l’un et l’autre, ont besoin de leur indépendance, ces tendres amours soient fort précaires et sujettes à d’aigres retours. Les souverains se visitaient et ces démonstrations inconnues dans l’histoire étaient remplies d’effusion. Le mot de l’entente cordiale était inventé pour le plus solennel des documens parlementaires ; mais les actes dont le mobile était un sentiment hostile à l’Angleterre et dont le gouvernement, en sa qualité de pouvoir exécutif, était l’éditeur responsable, n’en subsistaient pas moins, et on pouvait prévoir qu’à la première occasion ils seraient pris, de l’autre côté du détroit ; pour ce qu’ils étaient, malgré l’attachement sincère du gouvernement français à la cause de la paix.

Voilà donc le spectacle qu’offrait la France : la force qui dominait et qui déterminait le mouvement était le vieux sentiment d’inimitié contre la Grande-Bretagne qui s’était réveillé et qui poussait à la guerre. Le public en masse ne réprouvait pas ces antiques ressentimens et battait des mains au théâtre quand il se présentait quelque allusion. C’étaient des transports lorsqu’un acteur chantait, par exemple, Jamais en France l’Anglais ne régnera ! Dans l’arène politique, l’opposition fomentait la passion contre l’Angleterre et entretenait l’humeur guerrière du public. Une partie des troupes ministérielles, manquant à la discipline, se laissait aller à des témérités patriotiques qu’on n’eût pas attendues d’hommes pour la plupart aussi prudens ; elle éprouvait un caprice pour la popularité et déclamait, elle aussi, contre la perfide Albion. Le cabinet enfin n’exerçait pas envers les siens ce commandement dont les chefs doivent s’investir dans les momens périlleux et que justifiaient les talens des principaux ministres. En présence de ces amis insubordonnés, il semblait ne plus se souvenir qu’il comptait parmi ses membres le premier orateur de l’Europe. On eût dit qu’il ne s’apercevait pas que le parti conservateur, au milieu de l’orage qui grondait, ne pouvait se passer de l’appui de cette admirable éloquence, et qu’ainsi il appartenait au gouvernement de tracer au parti tout entier une ligne de conduite, au lieu de recevoir la loi de quelques-uns. Non-seulement il n’adressait pas d’une voix ferme à ces conservateurs débandés l’avertissement qui les eût probablement ramenés au drapeau, mais il faisait à la popularité des sacrifices qui ne la lui conciliaient point, par la raison que c’était impossible, et d’où il ne pouvait sortir que des embarras pour le gouvernement, de la gêne et de l’appauvrissement pour la patrie. J’imagine que Casimir Périer, dans la même situation, se fût comporté différemment.

Ce qui se passait en France procédait donc de cette notion d’un patriotisme ardent, mais peu éclairé, qu’une rupture avec l’Angleterre et une guerre offriraient le moyen de rétablir la grandeur de la France au plus haut point où elle soit jamais parvenue. L’idée de la paix se lie pour le public à celle de notre humiliation par les traités de 1815. Refaire à la patrie une position digne d’elle, telle doit être l’ambition de tous les Français. Je ne dirai pas seulement que je l’admets ; je voudrais avoir la parole d’un Démosthène ou la lyre d’un Tyrtée pour le faire entendre à mes concitoyens. Quand nous prononçons le nom des traités de 1815, il faut que ce soit avec tous les signes de la douleur ; mais c’est une erreur dangereuse que de supposer qu’on peut refaire la position de la France par la guerre. C’est par la guerre que nous avons succombé. Notre faute sous l’empire fut d’avoir aimé la guerre pour la guerre et pour la domination. Dans l’ivresse de la gloire militaire, nous avions oublié le point de départ : en effet, nous avions commencé par vouloir la liberté de l’Europe, et nous en étions devenus les tyrans. Nous en fûmes cruellement punis ; ne recommençons pas cette fatale méprise. Si, pour restaurer son influence, la France invoquait la chance des combats, elle ne réussirait qu’à susciter une coalition nouvelle, que cette fois elle trouverait tout organisée, toute prête, et il est dans la nature des choses qu’on finisse par succomber quand on est seul contre tous.

Les traités de 1815, s’ils sont néfastes dans les événemens qui les précédèrent et odieux par l’intention de nous abaisser qui les dicta, étaient caducs du jour où ils furent signés, parce qu’ils ne pouvaient atteindre la cause de notre force. La force de la France n’est pas dans ses armes, quelque redoutables qu’elles soient ; elle est dans les principes nobles et généreux de 1789. On nous croyait vaincus, et c’est encore nous qui étions les vainqueurs, quand on traitait de nous et sans nous à Paris ; car, pour réunir les nations contre nous, il avait fallu proclamer nos principes. Qui ne se souvient des promesses royales en Allemagne, en Italie, en Pologne ? Ces principes immortels restèrent en tête de nos lois, et ils planèrent sur le monde comme la plus douce espérance des peuples. On croyait avoir pour toujours coupé les ailes de l’aigle ; on vit, en 1830, si elle pouvait reprendre son essor. Nos ennemis purent juger alors si nous n’étions pas en possession encore de la première autorité dans le monde entier, quand nous arborions noblement les principes de 1789. Il est vrai que nous le fîmes à ce moment avec autant de magnanimité que d’énergie. Nous fûmes vraiment libéraux ; nous traitâmes avec respect la dynastie déchue, nous épargnâmes ses partisans les plus compromis. Loin de proférer des menaces contre nos voisins, nous leur présentâmes une main amie. Ces principes sont encore à nous. Nous avons de l’avance sur les autres, et nous pouvons, si nous le voulons, en offrir l’application la plus étendue, la plus féconde pour le bonheur des populations, pour l’élévation morale, intellectuelle et matérielle des hommes. Par là nous deviendrions le point de mire de toute la civilisation, car jamais le vent ne fut plus à la liberté dans toute l’Europe. C’est la plus sûre manière de donner des lois au monde que de lui servir de modèle.

Nous avons tellement fait la guerre à la suite de la révolution, que nous sommes excusables de confondre la révolution et la guerre comme le but et le moyen, et notre passion native pour les combats s’est ainsi accrue de notre dévouement aux principes de la révolution. Il y a là cependant une déplorable confusion d’idées. La révolution française ne fit la guerre que parce qu’on l’y contraignit par d’insolens manifestes, et parce qu’on vint la chercher dans les plaines de la Champagne d’abord ; mais, en guerroyant, la révolution française allait contre ses penchans les plus nobles. M. de Lamartine l’a dit avec une haute raison, la première des idées révolutionnaires, c’est la paix.

Jetons maintenant un coup d’œil sur le cabinet anglais. Sa situation était beaucoup plus commode. Il ne rencontrait pas dans l’opposition et dans le public en général les mêmes difficultés, et le ministre dirigeant, de concert avec le secrétaire d’état des affaires étrangères, était beaucoup plus le maître de son parti.

Dans sa position insulaire, le public de la Grande-Bretagne s’occupe moins que le public français de la politique extérieure. Il s’en remet au gouvernement, et accepte volontiers le système de celui-ci, à moins d’énormités. L’opposition anglaise, étant un parti de gouvernement et songeant que demain elle pourra être au pouvoir, est sobre de critiques sur ce point. L’indépendance est donc bien plus facile aux ministres anglais pour ce qui concerne les relations avec les autres états. Ensuite il y a une bonne raison depuis trente ans pour que la nation anglaise en général aime la paix, et n’éprouve aucune sympathie pour tout ce qui tendrait à changer l’ordre de choses qui existe en Europe ou dans le monde : les traités par lesquels se termina la grande lutte de la république et de l’empire, ces mêmes traités de 1815, si naturellement impopulaires chez nous, lui ont fait à elle une situation admirable, lui ont reconnu des avantages immenses qu’elle accroît tous les jours par son activité et par son esprit des affaires, à la faveur de la paix. Il ne lui faut donc pas un grand effort pour applaudir à une politique pacifique.

Ce n’est pas qu’il n’y ait encore dans le gouvernement anglais des traditions dont un Français puisse prendre ombrage. Les deux peuples se sont fait la guerre si long-temps et avec une telle rage, que leur politique doit en garder quelque empreinte. On n’efface pas en quelques années la trace de plusieurs siècles. On ne retourne pas avec quelques instructions ministérielles les habitudes que des agens déjà anciens ont contractées au sein des affaires, et qu’avant d’être au service ils avaient sucées avec le lait. L’air qu’on respire dans les bureaux de Downing-street est encore imprégné de la rivalité qui pendant si long-temps y inspira tous les actes. C’est comme ces odeurs qu’exhalent, quelques précautions qu’on prenne, les planchers et les murs des appartemens dans quelques vieux édifices. Pendant les deux ou trois années qui précédèrent le traité du 15 juillet 1840, nous en eûmes plus d’une preuve. Les agens anglais, sur plusieurs points, prenaient le contre-pied des représentans de la France. Il est vrai qu’alors c’était lord Palmerston qui était le ministre des affaires étrangères ; mais ce n’est pas à lui seul qu’il faut l’imputer : il est d’usage que le cabinet anglais laisse au dehors plus de latitude aux penchans personnels de ses agens que ne le fait la France, tout comme dans le sein même du cabinet le ministre des affaires étrangères est moins contrôlé en Angleterre qu’en France ; plusieurs envoyés anglais suivaient ainsi d’instinct les erremens auxquels ils s’étaient accoutumés. Sous sir Robert Peel et lord Aberdeen eux-mêmes, la politique française ne rencontrait pas partout cette harmonie dont se fût accommodé l’intérêt de la Grande-Bretagne. Cependant, sur toutes les questions qui chez nous pouvaient causer de l’irritation, le cabinet anglais, dans les actes personnels de ses chefs, et dans ses délibérations le parlement, par leur influence, montrèrent des dispositions extrêmement conciliantes. L’esprit dont avait été animée la nation tout entière pendant la session de 1841 persévérait dans les conseils de la couronne et au dehors.

Sur la question du droit de visite, le cabinet français demandait qu’on lacérât non-seulement le récent traité de 1841, mais encore les traités antérieurs. Sir Robert Peel et lord Aberdeen y consentirent. Une négociation s’entama afin de remplacer par quelque chose de neuf le mode qui avait été adopté pour la répression de l’infâme trafic des noirs. C’est ainsi qu’on est arrivé plus tard au traité de 1845. Le système de ce traité est, au fond, moins efficace que le droit de visite ; il n’est pas entièrement exempt des mêmes inconvéniens, M. Mathieu de la Redorte l’a montré dans ce recueil ; enfin il entraîne un surcroît de charges pour les contribuables. Quant à la dignité nationale, il ne me paraît pas, je l’ai dit, qu’elle eût à souffrir d’un droit qui était réciproque. Mais, en Angleterre, le parti qui est opposé à la traite et veut la réprimer par tous les moyens possibles attachait le plus grand prix à la visite. C’est un parti puissant. Le ministère anglais, qui tenait d’une main ferme le gouvernail, imposa à ce parti le nouveau système, dans l’intention d’obliger le gouvernement français. Il y avait à Taïti un certain nombre de résidens anglais, et l’esprit de prosélytisme des sectes britanniques y comptait des représentans fort zélés, ce qui signifie fort intolérans, qu’une domination catholique devait froisser. Le ministère Peel cependant, à propos de cette invasion accomplie par nos marins, ne fit ni ne dit rien qui pût nous donner de l’humeur. On demanda seulement le respect des droits acquis aux sujets britanniques ; on refusa de servir d’écho à leurs récriminations amères. Si, dans une île où des Français auraient les intérêts que des sujets anglais avaient à Taïti, un commodore britannique fût venu, de son autorité privée, planter militairement son drapeau, ainsi que l’a fait dans le petit royaume de la reine Pomaré le commandant Dupetit-Thouars, il y aurait eu dans nos chambres une explosion. Le ministère eût été sommé de faire de l’évacuation un casus belli.

Les Marquises sont de 1842 (1er mai). La ratification par le gouvernement français du protectorat accepté ou pris par l’amiral Dupetit-Thouars en septembre 1842 est de 1843 (en avril). L’année suivante vit se produire un fait individuel, mais très considérable par la position élevée et par le mérite de la personne dont il émanait. S. A. R. M. le prince de Joinville publia sa célèbre Note. L’esprit de cet écrit, qui produisit une grande sensation, me paraît être tout entier dans le passage suivant, que je tiens à citer, d’ailleurs, par un motif qu’on appréciera un peu plus loin :


« Ma pensée bien arrêtée est qu’il nous est possible de soutenir la guerre contre quelque puissance que ce soit, fût-ce l’Angleterre, et que, rétablissant une sorte d’égalité par l’emploi judicieux de nos ressources, nous pouvons, sinon remporter d’éclatans succès, au moins marcher sûrement vers notre but, qui doit être de maintenir à la France le rang qui lui appartient.

« Nos succès ne seront point éclatans, parce que nous nous garderons bien de compromettre toutes nos ressources à la fois dans les rencontres décisives.

« Mais nous ferons la guerre sûrement, parce que nous nous attaquerons à deux choses également vulnérables : la confiance du peuple anglais dans sa position insulaire, et son commerce maritime.

« Qui peut douter qu’avec une marine à vapeur fortement organisée nous n’ayons les moyens d’infliger aux côtes ennemies des pertes et des souffrances inconnues à une nation qui n’a jamais ressenti tout ce que la guerre entraîne de misères ? Et à la suite de ces souffrances lui viendrait le mal, également nouveau pour elle, de la confiance perdue. Les richesses accumulées sur ses côtes et dans ses ports auraient cessé d’être en sûreté.

« Et cela pendant que, par des croisières bien entendues dont je développerai plus tard le plan, nous agirions efficacement contre son commerce répandu sur toute la surface des mers.

« La lutte ne serait donc plus si inégale !

« Je continue de raisonner dans l’hypothèse de la guerre. Notre marine à vapeur aurait alors deux théâtres d’action bien distincts : la Manche d’abord, où nos ports pourraient abriter une force considérable qui, sortant à la faveur de la nuit, braverait les croisières les plus nombreuses et les plus serrées. Rien n’empêcherait cette force de se réunir avant le jour sur tel point convenu des côtes britanniques, et là elle agirait impunément. Il n’a fallu que quelques heures à Sidney Smith pour nous faire à Toulon un mal irréparable. »


La Note du jeune et vaillant prince ne pouvait être regardée par personne comme la révélation d’une arrière-pensée de son auguste père ou d’un projet secret du cabinet. Les hommes d’état de l’Angleterre la virent avec une pénible surprise, qu’au reste partagea plus d’un homme politique en France. Cependant, après un mouvement de déplaisir et de malaise, on sembla, de l’autre côté du détroit, admettre que ce n’était rien de plus que l’expression d’un désir tout naturel, chez un prince ardent et généreux, de témoigner son dévouement à sa patrie qu’il aime, dans l’exercice de la profession qu’il a choisie et à laquelle il s’adonne tout entier.

Sur ces entrefaites arriva l’affaire Pritchard, le premier des ennuis que devait attirer à notre gouvernement cet essai de domination sur deux points de l’Océan Pacifique, car il est impossible que nous n’y ayons pas une série d’embarras, entre les Anglais et les Américains, qui seuls ont du commerce dans ces parages et s’y observent d’un œil jaloux, et au contact de missionnaires d’une âpre intolérance et de natifs aisés à égarer. Cet homme était consul de S. M. britannique ; il fut rude et grossier autant que peut l’être John Bull quand il est excité par le fanatisme. Il n’en était pas moins revêtu d’un caractère officiel, et il fut traité de la façon la plus sommaire. Pour bien apprécier les faits encore une fois, intervertissons les rôles et supposons qu’un consul français eût été ainsi violenté. L’opinion, en Angleterre, fut un moment émue, et, aux clameurs qu’en poussa le parti influent des saints, le premier ministre, sir Robert Peel, sentit s’agiter en lui le vieux levain patriotique. Sous la première impression, il prononça en plein parlement des paroles compromettantes. Un ministre français qui aurait tenu ce langage aurait dû le soutenir jusqu’au bout ou se retirer, sous peine d’être accablé de malédictions comme un traître à la patrie pour le reste de ses jours. Sir Robert Peel, au contraire, calmé par la réflexion, abandonna la position qu’il avait d’abord prise, et accepta un arrangement qui sanctionnait ce qu’avaient fait les officiers de la marine française à Taïti, sous la condition d’une indemnité matérielle qui’ était de droit strict. Il céda donc pleinement en cette circonstance, comme il avait cédé pour le droit de visite. Le parlement le laissa faire sans réclamation ; les orateurs, même les plus fougueux, se turent. De la part du premier ministre britannique et du parlement, c’était montrer qu’on était animé au plus haut degré de l’esprit de l’entente cordiale. Il n’en fut pas de même chez nous : à la chambre des députés, le débat fut violent ; il le fut plus encore dans la presse, où l’usage subsista pendant quelque temps de donner au parti de la paix le nom de parti Pritchard.

A la fin de la même armée, sir Robert Peel, lord Aberdeen et lord Wellington, rentrés au pouvoir après une courte absence, donnèrent de leur politique pacifique un gage éclatant. Ils accomplirent une grande réforme douanière qui n’est rien moins que le commencement d’une révolution politique et sociale, ainsi que l’a justement dit le principal promoteur de l’entreprise, M. Cobden, dans un discours dont il sera bientôt fait mention. Jusque-là, malgré les suggestions et les plaintes de l’école de Turgot et d’Adam Smith, l’économie politique admise par tous les cabinets de l’Europe reposait sur un adage envieux et jaloux dont Montaigne s’était par hasard fait l’écho quand il avait dit que le profit de l’un fait le dommage de l’autre. L’économie politique moderne, mieux informée et plus morale, enseigne que les échanges internationaux enrichissent les deux contractans et encouragent le travail national de part et d’autre. Sir Robert Peel, en février 1846, vint se déclarer, en face du parlement converti à Adam Smith, et, pendant une longue discussion il bafoua de sa vigoureuse ironie le système soi-disant protecteur. Toute la législation commerciale de l’Angleterre commença d’être remaniée hardiment et retournée dans le sens de la liberté. Le premier pas, pas immense, fut d’adopter la liberté du commerce pour les céréales et tous les alimens les plus usuels. Ainsi la Grande-Bretagne désormais tire une grande partie de sa subsistance des autres contrées à travers les chances de la mer. Peut-on dire plus hautement qu’on veut la paix du monde et qu’on s’en fait le répondant ?

De notre côté, quel accueil a été fait à ces avances ? En 1840, avant le 15 juillet, on négociait péniblement un traité de commerce entre les deux états. Les négociateurs traitaient sur les vieilles bases du système mercantile. On se faisait de part et d’autre de mesquines concessions. Par la réforme douanière de 1846, l’Angleterre nous a donné, sans nous demander aucun retour, plus que nous ne lui avions demandé en 1840, en lui proposant quelques avantages qui au surplus auraient profité au public français autant qu’aux Anglais ; car, si vous me donnez de bonne quincaillerie à meilleur marché que la quincaillerie grossière dont il faut que je me contente en France sous le régime prétendu protecteur, apparemment j’y gagne, moi consommateur, autant que l’étranger qui me la vend. Et le producteur français lui-même, que je suppose intelligent, sous l’aiguillon de cette concurrence se réveille et marche à son tour. Cependant à la réforme anglaise de 1846, après avoir projeté quelque chose de très satisfaisant, l’administration française répondit par un projet de loi d’une extrême modestie, qui laissait subsister le scandale des prohibitions absolues ainsi que les outrages à la morale publique et à la liberté civile et individuelle qui s’ensuivent. Le projet de loi est du commencement de 1847. A la fin de la même année, la commission de la chambre des députés, en cela trop fidèle an mandat qu’elle avait reçu des bureaux, y substituait d’autres dispositions soutenues par un rapport qui, je le crains, restera comme un monument de l’ignorance de la majorité dont il reflète les opinions ; et de l’arrogance qu’affectent de notre temps les intérêts privés en face de l’intérêt général.

Cependant tout ce qu’entreprenait ou seulement tentait l’Angleterre à l’égard de sa marine était aussitôt traduit, en France, comme une menace contre nous, comme si c’eût été un plan d’invasion. On en eut la preuve à l’occasion des enquêtes faites de l’autre côté du détroit sur les ports de refuge à établir dans la Manche. Les côtes de la Manche, on le sait, sont inhospitalières. La marine marchande y éprouve un grand nombre de sinistres. Ce sont de grandes pertes pour le commerce anglais, qui y a continuellement en passage dans tous les sens une multitude de navires, et il y a long-temps que des enquêtes s’ouvraient périodiquement sur ce sujet. Un comité avait été nommé dans la chambre des communes pour rechercher ce qu’il y aurait à faire ; il s’appelait le comité des naufrages. Il arriva à cette idée simple, qu’il fallait avoir, dans la Manche, un ou plusieurs ports de refuge (harbours of refuge) accessibles à toute heure de la marée aux navires de tout tonnage. Une commission administrative fut alors nommée pour rechercher où et comment ces ports de refuge pourraient être établis. Jusque-là il n’y a rien dont personne pût s’émouvoir. Il est même de l’intérêt de tout le monde que sur la rive anglaise de la Manche il y ait des asiles sûrs où les bâtimens trouvent à s’abriter pendant la tempête. Les instructions données par l’amirauté à la commission administrative portaient que les ports de refuge devraient être disposés de manière à pouvoir, en cas de guerre, servir de station aux bâtimens de la marine royale, et qu’en conséquence on devrait les pourvoir de moyens de défense et d’attaque. Mais, en vérité, lorsque l’amirauté anglaise faisait étudier un projet qui devait donner lieu à une forte dépense, à moins d’avoir perdu le sens, ne devait-elle pas chercher à en tirer tout le parti possible et prévoir le cas d’une guerre ? Est-ce que chez nous le gouvernement, quand il étudie des projets d’établissemens maritimes d’un caractère commercial, néglige de se demander quels services militaires on pourrait au besoin en attendre ? C’est ce qu’on a fait pour les travaux actuellement en cours d’exécution à Saint-Malo ; c’est ce qu’on a répété dans dix autres circonstances, par exemple, quand il s’est agi d’améliorer auprès de Marseille l’étang de Berre ; c’est ce qu’on renouvellera toutes les fois qu’on demandera aux chambres des millions pour des travaux en mer, et on aura raison.

La commission administrative nommée par l’amirauté fit, le 7 août 1844, un rapport où elle exposait que trois localités, Douvres, Portland et Seaford, lui semblaient propres à l’établissement d’un port de refuge. Elle laissait au gouvernement à décider si on ferait des travaux sur les trois points, ou si des trois on en choisirait un seul. La dépense totale était estimée à 4,300,000 livres sterl., soit 109 millions de francs. En 1846, il y avait près de deux ans que ces constructions étaient à l’état d’avant-projet, sans qu’on y eût donné aucune suite. Néanmoins, au commencement de cette année de 1846, un savant qui, plus que personne, a contribué, après la paix de 1815, à mettre la France au courant des progrès accomplis par la Grande-Bretagne dans les arts de la paix et dans ceux de la guerre, M. Charles Dupin, dans l’attitude d’un patriote rempli de stupeur et d’effroi, fit de ces ports de refuge projetés l’objet d’une communication spéciale à l’Académie des sciences, dont il est un des membres les plus distingués. La paisible enceinte de l’Institut fut troublée de ces paroles guerrières et de ces prédictions sinistres. Il sembla qu’une flotte anglaise fût venue bombarder le Havre et eût déposé une armée en pleine marche sur Paris.

Or, au même moment, la France se livrait, non pas à des études mollement conduites, mais à un système général de fortifications sur son littoral. Depuis 1840, nous nous occupions avec activité de Cherbourg, qui est un point agressif contre l’Angleterre. La loi des travaux extraordinaires de 1841 a affecté à la digue, à l’arsenal et aux fortifications maritimes de ce port une somme de 52 millions. Que l’Angleterre, en réponse à nos constructions de Cherbourg, eût ajouté quelque chose à ses défenses, il n’y aurait pas eu lieu de s’en irriter. Elle aurait pu nous dire que nous l’y avions provoquée. La même loi de 1841 consacrait des fonds à Brest à Calais, à Dunkerque, c’est-à-dire à ceux de nos ports qui sont les plus offensifs pour l’Angleterre. En 1844, une loi avait alloué 5,800,000 fr. pour fortifier le Havre du côté de la mer ; en 1845, Rochefort et Lorient avaient eu leur tour. On avait entrepris le curage de la grande rade de Toulon, la plus vaste et la plus coûteuse opération de dragage qui ait jamais été tentée ; à Port-Vendres, on avait commencé à creuser un bassin pour les vaisseaux de ligne, et Brest avait obtenu de nouveaux fonds. Au début de la session de 1846, nous en étions à 101,600,000 fr. d’entreprises, sans compter les crédits supplémentaires. 101 millions, c’est bien près de la somme qui répond au projet anglais ; mais il y avait cette différence que, chez nous, la somme en était votée définitivement, et que les travaux suivaient leur cours, pendant que, du côté de l’Angleterre, le parlement n’avait pas donné un penny.

Pendant le même temps, des travaux utiles s’entreprenaient aux frais de l’état dans la plupart de nos ports de commerce. C’est ainsi que la somme votée depuis 1830, pour rendre ces ports plus accessibles, plus commodes ou plus sûrs, indépendamment de tous ouvrages militaires, atteint en ce moment le total remarquable de 175,658 000 fr. A l’exception de 5 à 6 millions, tous ces votes ont pour point de départ une première loi datée du 17 juillet 1837. Les 101,600,000 fr., qui viennent d’être indiqués, sont complètement en dehors de ces 175,658,000 fr. Le total définitif des sommes votées, qu’on pourrait mettre en regard des 109 millions de dépenses moitié civiles, moitié militaires, projetées par le gouvernement anglais pour ses ports, approcherait donc déjà de 300 millions.

En 1846, on saisit les chambres d’un nouveau projet de loi qui devait enceindre Cherbourg de fortifications du côté de la terre, et le convertir en un camp retranché. Passe encore pour Cherbourg, qui, après tout, est un arsenal ; mais la ville pacifique du Havre devait subir le même sort, avoir une enceinte continue et une ceinture de forts détachés. Il devait en être de même de Saint-Nazaire. Les Havrais réclamèrent de toutes leurs forces. La dépense devait être grande : pour le Havre et Cherbourg ensemble, il s’agissait de 50 millions, sans compter les supplémens. Le projet fut donc remis à l’avenir. En 1847, il n’a pas été repris, mais il est toujours suspendu sur nos têtes, et les journaux rapportaient ces jours derniers, je ne sais avec quel fondement, qu’à la suite de conférences nouvelles on recommandait pour le Havre un projet dont le devis montait à 64 millions.

Ce n’est pas tout encore. Une commission d’ingénieurs distingués avait été nommée pour dresser un plan général de l’armement des côtes. Ce n’était pas une de ces commissions qui chez nous servent à enterrer les projets. Elle produisit un travail fort bien fait, qui embrassait un ensemble de fortifications à distribuer tout le long du littoral. La dépense avait été évaluée d’abord à 118,320,000 fr., indépendamment d’une somme de dix millions qui était nécessaire pour couler et monter 3,189 pièces d’artillerie avec leur approvisionnement de projectiles. Ces derniers dix millions sont fournis au moyen d’allocations successives dont on grossit le budget ordinaire. Sur l’autre somme qui a pour objet la construction des forteresses et des redoutes, les chambres avaient voté, en 1845, 21,350,000 fr. En 1846, le gouvernement avait demandé plus de 60 millions. Avec les perfectionnemens et additions, le total s’était déjà élevé de 118 millions à 140.

On ne vit jamais en pleine paix tant d’empressement et d’enthousiasme pour les préparatifs de guerre.

Il va sans dire que le budget de la marine proprement dit suivait la même impulsion. Un homme qui est reconnu pour avoir été un de nos meilleurs ministres de la marine, le baron Portal, regardait 65 millions comme le budget normal de ce département. Pendant trois années de suite, dans l’exposé des motifs du budget [1], il a déclaré qu’avec cette somme il se chargeait de créer, dans un espace de dix années, une flotte de 40 vaisseaux de ligne, 50 frégates, avec un nombre proportionné de bâtimens inférieurs, de maintenir la réserve des arsenaux au niveau des exigences d’une semblable organisation, et de porter au plus haut degré de perfection nos divers établissemens maritimes. Plusieurs hommes d’état qui ont eu le portefeuille de la marine ont présenté des programmes analogues, et personne n’a ouvertement contesté cette évaluation. Sous la restauration et sous le gouvernement, de juillet jusqu’en 1839, le budget de la marine s’éloigna peu du chiffre de M. Portal ; mais, à partir de 1838, l’écart grandit et devint bientôt excessif. En 1838, la dépense effective avait été de 72 millions et demi ; en 1839, elle fut de 80 et demi ; en 1840, on saute à 99. Puis c’est 125, 133, 122, 126, 120. 1846 monte à 134 millions.

L’Angleterre, à partir de 1838, grossit pareillement son budget de la marine. En 1838, le budget de la marine anglaise avait été de.114 millions de francs ; en 1839, il monte à 138 : eu 1841, à 164, point autour duquel il a oscillé jusqu’en 1846 ; en 1846, il s’est élevé encore. Mais l’Angleterre a eu des difficultés très sérieuses dont nous avons été exempts. Les événemens de 1840 ont passé sur elle comme sur nous. Cependant le budget de 1840 n’excède que de 107,000 livres sterling, moins de 3 millions de francs, celui de 1839. L’Angleterre a eu des démêlés sérieux avec les États-Unis à propos de la frontière du Maine d’abord, ensuite à propos du territoire de l’Orégon, au sujet duquel le cabinet de Washington avait parlé un langage impérieux qu’une grande puissance ne peut entendre sans porter la main sur la garde de son épée. A ces discussions qui nécessitaient des armemens, car on a pu à certains momens considérer la guerre comme inévitable, s’est jointe la campagne de la Chine. Nous, au contraire, à l’exception du bombardement de Tanger et de Mogador, qui a été une entreprise de peu de durée, nous n’avons rien eu d’extraordinaire, depuis 1839, que l’Angleterre n’ait eu aussi avec tous ses embarras particuliers. C’est le blocus de Buenos-Ayres, commencé antérieurement et fait de concert avec elle ; c’est la crise de 1840 ; c’est l’établissement d’une marine à vapeur dont l’Angleterre a bien plus besoin que nous, car elle a et doit avoir beaucoup plus de stations navales, infiniment plus d’ordres à transmettre dans ses innombrables colonies. Afin d’avoir une idée exacte des sacrifices que les deux puissances se sont imposés pour la marine par-delà leurs déboursés accoutumés, évaluons l’accroissement total pendant l’intervalle qui s’est écoulé depuis 1838. En s’arrêtant à l’exercice 1845 inclusivement, on trouve que le surcroît total a été le même pour les deux états, à 500,000 fr. près, et cela pour deux marines bien inégales, car l’une a pour base 100 vaisseaux de ligne, l’autre 35 ou 40 : ainsi l’effort proportionnel est beaucoup plus, grand de la part de la France. Si l’on va jusqu’à l’ouverture de 1847, on trouve, pour le total des excédans sur l’année 1838, une somme de 360 millions pour la France et de 382 pour l’Angleterre, ou la même chose à un seizième près [2].

Nos dépenses navales n’étaient pas les seules à recevoir ce grand accroissement ; chez nous, le système militaire tout entier s’enflait. L’état militaire d’une nation peut se mesurer au nombre des soldats sous les drapeaux ou à la somme consacrée à l’ensemble des chapitres du budget de la guerre. Mettons-nous successivement à chacun de ces points de vue. En 1838, pour ne parler que de l’armée de terre, nous avions sous les armes 305,000 hommes ; en 1841, nous étions montés à 413,000. En 1844, nous étions descendus à 338,000 ; mais en 1845, nous remontions à 357,000. L’intérieur occupait 259,000 hommes en 1838, 273,000 en 1845, tout près de 300,000 en 1846.

La dépense s’est accrue dans une plus forte proportion que le personnel. Les comptes de 1838 accusent une dépense de 239,638,285 fr. En 1841, elle fut de 386,557,270 francs ; en 1845, elle était encore de 339,187,051 francs ; en 1846, elle était remontée à 386,412,918 francs. Ici, pour donner au lecteur des termes de comparaison, je citerai le montant du budget de la guerre à quelques autres époques. En 1829, les comptes de la guerre n’allèrent qu’à 212,669,969 fr. ; en 1825, ils ne s’étaient même élevés qu’à 199,682,149 fr. La restauration, pendant la guerre d’Espagne, ne garda à l’intérieur que 141,000 hommes, et rarement elle excéda 200,000. Sous le gouvernement de Napoléon, pendant les trois années qui s’écoulèrent entre la rupture de la paix d’Amiens et la paix partielle conclue sur le champ de bataille d’Austerlitz, le département de la guerre n’absorba que 809 millions environ, soit 270 par an ; c’est ce qu’atteste dans ses mémoires le ministre du trésor publie de l’empire, l’illustre et vénérable comte Mollien.

En Angleterre, le budget de l’armée de terre, depuis 1838, est à peu près demeuré stationnaire. Il se compose de deux chapitres, l’un de l’armée proprement dite (army), l’autre des deux armes savantes, génie et artillerie (ordnance). Jusques et y compris 1846, le chapitre de l’armée a été au-dessous de ce qu’il était en 1838. Il était alors de 172 millions de francs. Celui de l’ordnance a reçu quelques augmentations ; de 35 millions de francs, il est passé à 45, à 48, à 50, à 53, et finalement à près de 60.

Les excédans des dépenses successives du ministère de la guerre, sur l’exercice 1838 jusqu’en 1846 inclusivement, font chez nous un total de 871 millions. En Angleterre, la somme correspondante n’est que de 44, à peu près vingt fois moindre [3].

Les résultats consignés dans les documens officiels publiés dans les deux pays sur les dépenses de la guerre et de la marine ne sont cependant pas comparables. Les budgets de la guerre et de la marine ne comprennent pas chez nous toutes les dépenses militaires. Il faut y joindre quatre articles qui, en Angleterre, sont les uns sans équivalens, les autres englobés dans les dépenses rangées sous les trois titres Navy, Army, Ordnance. Ce sont : 1° les pensions militaires ; 2° la dotation de la Légion-d’Honneur, qu’il faut regarder comme une dépense militaire, puisque seuls les légionnaires de l’armée de terre et de mer reçoivent un traitement ; 3° la dotation de la caisse des invalides de la marine, en tant qu’elle ne fait pas double emploi avec d’autres chapitres du budget ; 4° enfin la somme inscrite au budget du ministère du commerce pour être décernée en primes à l’industrie de la grande pêche, afin de former des matelots. De ces quatre dépenses, la première a baissé de plus de 5 millions depuis 1838 ; elle reste encore à 40 millions. La seconde, la Légion-d’Honneur, est à peu près fixe de 7 millions. Pour la troisième, la caisse des invalides de la marine, il ne faut compter que les rentes immobilisées, qui sont invariablement de 4,624,239 fr. Enfin les encouragemens à la pêche maritime sont de 4 millions aujourd’hui ; ils étaient de 4 millions et demi en 1838 ; ils ont même été de 5,621,726 francs en 1840. Dans l’intervalle de 1838 à 1847, la somme de ces quatre dépenses a décru de 5 millions environ. En considérant comme des dépenses fixes de 11,600,000 francs la Légion-d’Honneur et les invalides de la marine, on trouve que le total des quatre articles est parti de 61,595,000 francs en 1838 pour tomber à 56,5’30,000 francs en 1846, et que la somme des décroissances, pendant ce délai, a été de 22,674,555 francs [4].

Avec ce qui précède, il est facile de se faire une idée d’ensemble des dépenses militaires des deux nations. Si l’on réunit toutes les sommes qui viennent d’être successivement indiquées, on voit qu’en 1838 les charges militaires de toute nature étaient, pour la France, de 374 millions de francs, pour l’Angleterre, de 321 [5]. En 1845, elles étaient arrivées, pour la France, à 516, et, pour l’Angleterre, à 395. En 1846, c’était pour la France de 576 millions, pour l’Angleterre de 426. La somme des excédans, relativement à 1838, était, pourles huit années comprises entre la fin de 1838 et le début de 1847, de 1,208 millions pour la France et de 426 pour l’Angleterre [6].

Comme un terme de comparaison qu’il n’est pas inutile d’avoir sous les yeux, je rappellerai ici que, d’après M. Mollien, pendant l’année 1802, où le premier consul était en paix, sauf pourtant l’expédition de Saint-Domingue, les dépenses réunies de la guerre et de la marine n’avaient exigé que 315 millions [7]. La paix armée de Napoléon devrait pourtant être suffisante pour nous, qui n’affectons pas les mêmes allures et ne visons pas à exciter la même crainte. A la même époque, toutes les dépenses militaires de la Grande-Bretagne, montaient à 632 millions [8].

Dans cette situation, j’ignore si les deux cabinets, alors qu’ils étaient en bonne intelligence, ont eu quelque explication au sujet de leurs armemens respectifs. S’ils en ont eu, à la question posée par le gouvernement français, le gouvernement anglais a dû répondre : « J’augmente ma marine parce que le ton du cabinet de Washington m’y contraint ; jamais l’Europe ne se vit traiter de pareille sorte, jamais mes droits ne furent niés avec tant de hauteur. On déclare aux puissances européennes qu’on ne leur reconnaît pas le droit de former des établissemens dans le Nouveau-Monde, pendant que j’y ai et que j’entends y garder le Canada avec ses dépendances, pendant que j’y possède Balize et la suzeraineté du pays des Mosquitos dans l’Amérique centrale, pendant que nous négocions pour le partage de l’Orégon, qui est resté indivis entre les États-Unis et nous, et dont nous aurons certainement une part. Ce langage est presque une déclaration de guerre. Ensuite le parti qui domine dans l’Union, de concert avec les meneurs des états à esclaves, affiche à l’égard de ses voisins méridionaux les vues les plus ambitieuses, et lie cache pas l’intention d’absorber la Californie et le port de San-Francisco, ce que l’Angleterre est fondée à prendre pour une menace à son adresse. Les hostilités qui ont eu lieu en Chine peuvent à tout instant recommencer, car les populations chinoises ne ratifient pas le traité que nous avons conclu avec la cour de Pékin. Nous avons donc, en dehors de l’Europe, des raisons trop légitimes pour accroître nos armemens. Enfin il faut bien que nous fassions des essais en grand pour arriver à constituer une marine à vapeur, nous qui avons de si nombreuses stations navales à entretenir, tant de postes à administrer et à ravitailler dans toutes les parties du globe. L’augmentation qu’a reçue le budget de la marine britannique répond à peine à tant de nécessités. Voilà loyalement et franchement tout ce qu’il y a au fond de nos armemens. »

Cette réponse que le cabinet de Saint-James aurait pu faire, en 1844 ou 1845, à toutes observations présentées au nom de la France, me semble offrir les caractères de la pure vérité. Voyons ce qu’aurait pu être celle du cabinet français, si on l’eût prié d’expliquer pourquoi tant d’ardeur à grossir le budget de la marine, à semer de canons le littoral, à convertir en places d’armes inexpugnables, du côté de la terre et du côté de la mer, tous les ports de la marine royale, Cherbourg, Brest, Lorient, Rochefort, Toulon, et toutes nos métropoles commerciales. Pour être sincère, il n’y aurait eu qu’une réponse possible Nous nous préparons pour le cas d’une guerre contre vous. — Mais, auraient repris sir Robert Peel et lord Aberdeen, vous savez bien que nous n’avons pas la pensée de déclarer la guerre à la France ; nous attachons le plus grand prix à rester en paix avec elle. — A cela je ne sais quelle réplique on aurait pu faire ; mais je défie qu’on en trouve une qui soit raisonnable et qui puisse être exprimée en face des chambres.

En France, le ton de la discussion à la tribune et dans la presse était pendant ce temps fort aigre contre l’Angleterre. On saisissait tous les prétextes pour la décrier, pour souffler le feu contre elle, pour exalter l’espoir d’abaisser la puissance anglaise. De la part de plusieurs des hommes les plus éminens et les plus renommés, il semblait que ce fût un parti pris. L’éloquent historien du Consulat et de l’Empire, par son livre qui a été tant lu, a popularisé la croyance que le camp de Boulogne était une belle conception faite pour réussir, en d’autres termes qu’une descente en Angleterre est fort praticable. On peut même croire que les paquebots transatlantiques, qui sont détestables comme navires de marche, mais fort spacieux et fort solidement membrés, ont été construits en vue de servir, le cas échéant, à un semblable dessein. Avec la glorification du camp de Boulogne est venue celle du blocus continental, qui est aujourd’hui fort à la mode en certains lieux. C’est ainsi que quelques personnes, dans notre époque de paix, entendent donner satisfaction au sentiment de progrès qui tourmente le pays, en exhumant, pour les remettre en usage, les instrumens que s’était forgés Napoléon ait comble de sa passion guerrière et qui furent trop lourds pour sa puissante main. Il semblait que tous les paradoxes se fussent donné rendez-vous pour encourager l’entreprise navale dont on avait séduit le public. Ainsi on soutenait que, pour avoir une grande force maritime, il n’est pas nécessaire d’avoir une forte marine marchande, et que des pâtres ramassés, à vingt ou vingt-deux ans, par la conscription dans les montagnes du Cantal ou dans les Hautes-Alpes, et mis à bord d’un vaisseau de ligne, font, au bout de trois ans, d’aussi bons matelots que des hommes nés au bruit des vagues et bercés sur l’océan. Dans sa Note, le prince de Joinville a eu mille fois raison de poser le contraire en principe. Pareillement, l’amiral Duperré à qui l’on parlait, pendant qu’il était ministre, de moyens à prendre pour multiplier les matelots, répondait dans son bon sens que ce n’était pas à lui de fabriquer des matelots, que c’était l’affaire de son collègue le ministre du commerce. Le système d’un personnel artificiel pour la marine de l’état, dans la proportion d’un tiers, n’en a pas moins été préconisé. Il était déjà et il demeure dans notre pratique. Voilà cependant la base sur laquelle repose notre espérance de reconquérir l’empire des mers, car, grace à la politique commerciale qui a été adoptée et que de puissans intérêts veulent et semblent devoir perpétuer, notre grande navigation marchande diminue tous les jours. Chacun des relevés annuels que publie l’administration des douanes atteste une diminution dans le nombre de nos navires de 300 tonneaux et au-dessus. Pendant les neuf années, du 31 décembre 1837 au 31 décembre 1846, la diminution a été de plus du cinquième [9].

En pareilles conjonctures, qu’est-ce qui a dû se passer dans les têtes britanniques ? L’Anglais ne s’impressionne pas aussi vite que nous ; il a l’épiderme plus dur. Moins prime-sautier, il observe, il raisonne, afin de ne se former une opinion qu’à bon escient. On a commencé par se dire en Angleterre : Les Français n’arment pas contre nous ; ce serait absurde, donc ce n’est pas possible ; conclusion qui n’est pas toujours vraie. Tant que la bonne intelligence des deux gouvernemens restait avérée, on passait outre. Nos préparatifs militaires étaient réputés une fantaisie, comme en ont les gens d’imagination ; mais aujourd’hui, combien les rapports des deux gouvernemens sont changés ! Lord Palmerston déteste la France, et, du moment qu’il est rentré au pouvoir, la mésintelligence a dû être considérée comme inévitable, comme un fait accompli. Les mariages espagnols l’ont rendue flagrante ; elle éclate sur tous les points de la terre où l’on se rencontre. Elle est chaque jour plus manifeste, parce que lord Palmerston paraît être laissé, par ses collègues, seul arbitre à peu près des relations extérieures de la Grande-Bretagne. Dès-lors nos préparatifs ont pris un sens tangible. Voici donc qu’à la fin l’Angleterre s’en occupe sérieusement.

La première alerte a été donnée par l’homme qui est le plus haut placé dans le respect de ses compatriotes, par lord Wellington. Ce chef qui, après avoir été un des plus formidables adversaires que la France ait jamais rencontrés sur le champ de bataille, était devenu, depuis 1830, un des soutiens du bon accord avec nous, a été frappé des apparences que nous présentions, et il a signalé l’attitude de la France au patriotisme de ses concitoyens par une lettre dont l’analyse a été rendue publique par sir John Burgoyne, à qui elle était adressée, et qui elle-même, quelques jours plus tard, a paru textuellement dans les journaux anglais. En la lisant, notre vanité nationale a lieu d’être flattée du cas qu’on fait de notre puissance militaire, des appréhensions que nous excitons : le vieux soldat en est tout ému ; mais notre raison, qu’il faut écouter d’abord en de si grandes affaires, nous y fera reconnaître un symptôme bien grave. Aux yeux de l’homme le plus influent de la chambre des lords, du conseiller intime le plus vénéré de la couronne, nous sommes redevenus l’ennemi ; le mot y est, et lord Wellington ne dit jamais que ce qu’il veut dire. Les préparatifs militaires qu’il recommande, c’est bien à notre occasion ; c’est pour repousser la descente dont il nous suppose le dessein, c’est pour ne pas être pris au dépourvu quand la guerre sera déclarée par nous (at the moment the war is declared). Il veut qu’on lève, qu’on organise et qu’on exerce la milice des trois royaumes en même nombre que pendant la guerre contre Napoléon. Ce serait un effectif de 150,000 hommes. L’armée régulière serait accrue de manière à fournir sept corps, dont six de 10,000 hommes, et un de 5,000 qu’on établirait dans autant de positions sur le bord de la mer. On disposerait des fortifications à portée de tous les points où un débarquement est possible. On s’approvisionnerait d’armes, de munitions, sur le même pied qu’en 1804, c’est-à-dire pendant le temps du camp de Boulogne, parce que, dit-il, les circonstances ressemblent autant qu’il est possible à celles où l’Angleterre se trouvait alors, avec cette seule différence que la lutte était engagée, et qu’en ce moment elle ne l’est pas. Le généralissime des armées anglaises est convaincu qu’il y a chez nous un parti arrêté d’aller chercher à Londres une revanche de Waterloo et des traités de 1815 ; et c’est ce qui lui fait écrire ces paroles qui me paraissent mériter l’attention de quiconque chez nous a du crédit auprès du gouvernement et des chambres : Ces mesures sont absolument indispensables au besoin de la pure défense et de la sûreté du pays dans les circonstances actuelles (absolutely necessary for mere defence and safety under existing circumstances).

La démonstration de lord Wellington a été suivie de quelques autres, d’abord de celle de lord Ellesmere, qui n’a fait que répéter avec plus de vivacité de langage ce que le vieux guerrier avait dit dans son style ferme, mais réservé, et ensuite de quelques officiers de l’armée de mer. La lettre que lord Ellesmere a adressée au Times a le son d’un coup de tocsin, comme l’indique l’épigraphe : Awake, arise or be for ever fallen. La discussion s’est ouverte en Angleterre sur la question ainsi soulevée des armemens et des fortifications ; elle continue presque chaque matin et chaque soir dans les journaux. Les avis sont partagés les uns adhèrent, non cependant sans commentaires, aux idées de l’homme auquel la Grande-Bretagne a tant d’obligations ; les autres les combattent. C’est une justice à rendre au Times, qu’après quelques jours d’observation, il a pris très nettement parti contre le thème de lord Wellington. Peu de personnes contestent que la nation française en masse se soit laissé monter au ton de l’hostilité contre l’Angleterre ; mais les adversaires des armemens et quelques-uns de ceux qui les acceptent remarquent avec raison qu’un débarquement de 50,000 hommes, avec de la cavalerie, de l’artillerie et des munitions, est une opération très difficile et très longue, qu’il y faudrait une flotte nombreuse à vapeur, et que, sous ce rapport, la France est médiocrement pourvue, malgré la multitude des navires de ce genre qui figurent nominalement sur le tableau de son effectif ; qu’il sera temps de s’émouvoir quand on nous verra rassembler dans les ports de la Manche cinquante bons navires à vapeur que nous n’avons pas, et qu’alors on n’aura pas de peine à nous opposer une flotte à vapeur qui vaille la nôtre ; enfin que 50,000 Français débarqués dans la populeuse Angleterre, maîtresse de la mer, y seraient dans le plus grand péril et le plus grand embarras. De tous les efforts en faveur de la paix, le plus énergique, le plus noble et le plus sensé est celui de M. Cobden, qui, dans plusieurs circonstances et plus particulièrement en présence des électeurs réunis pour la nomination d’un représentant du comté de Lancaster à la chambre des communes, a développé son opinion aux acclamations de ses auditeurs.

M. Cobden est un des amis les plus sincères et les plus dévoués à la paix du monde. Il croit qu’une lutte entre la France et l’Angleterre serait aujourd’hui le comble de la folie, une calamité pour la civilisation, pour l’avancement de la liberté politique et civile dans l’univers. Il sent que de vastes armemens de la part de l’Angleterre dans les circonstances actuelles compromettraient cette sainte cause de la paix et de la liberté. Des hustings de Manchester, il a prononcé des paroles qui méritent d’avoir de l’écho chez les vrais patriotes de tous les pays, chez les hommes qui recherchent le progrès des sociétés là où l’on doit le trouver véritablement. J’espère que les orateurs qui, chez nous, se mettant au-dessus de misérables préjugés, ont eu la force de se faire à la tribune les énergiques champions de la paix, jugeront que les paroles de M. Cobden sont à leur adresse, et que le manufacturier de Manchester, devenu homme public, a donné un corps à leur pensée philosophique. Je reproduis ici en substance une partie de ce discours.

« Le candidat que je vous recommande (M. Henry, qui a été élu sans opposition) soutiendra la liberté du commerce dans la question des sucres et dans celle de la navigation ; mais, j’en ai la confiance, il saura prendre la liberté du commerce par le côté le plus large. Ce que j’attends de lui et de nous tous, c’est que la liberté du commerce ne nous serve pas seulement à avoir le blé et le sucre à meilleur marché. Quel est le mobile qui nous porte en ce moment, après tout ce qui a été fait en 1846, à provoquer l’abolition ou tout au moins la réforme profonde de l’acte de navigation et l’ouverture de nos ports aux navires de tous les pavillons sans leur demander d’où ils viennent ? Quelle est la raison qui nous détermine à accueillir chez nous les productions de tous les peuples de la terre que nous repoussions auparavant, comme si elles fussent venues de lieux impurs ? C’est que nous sentons que les autres peuples civilisés ont droit à notre sympathie, c’est que nous attachons du prix à leur amitié et que nous la recherchons, c’est que, à nos yeux, la paix du monde est pour tous les hommes le souverain bien, le gage et la condition de tous les progrès. Tel est le sens politique et moral du principe qui nous a tous tenus rapprochés dans la ligue, et qui nous réunit ici en ce moment comme un lien auquel nous obéissons toujours. Pour moi, je le déclare, et je vous en atteste vous-mêmes, si je me suis consacré pendant douze ans à la cause de la liberté commerciale, c’est qu’elle avait pour moi ce sens élevé et consolant. Autrement, je n’y aurais pas donné une seule saison. Mais, si c’est ainsi qu’il faut entendre et que nous avons entendu la liberté du commerce, je demande ce que signifie aujourd’hui le projet de nous livrer à toutes sortes de préparatifs militaires ? Il y a un an à peine que la Grande-Bretagne a arboré le principe de la liberté commerciale, signal d’une amitié qui s’offre à tous les peuples, et ce serait le moment qu’on choisirait pour enceindre notre île de fortifications !

« Nous sommes écrasés d’impôts, nous soupirons tous après l’allégement des taxes. Le seul moyen de les diminuer sérieusement serait de s’attaquer à cette lourde masse de 17 millions sterling qui représente les frais annuels de notre état militaire sur terre et sur mer. Un pareil attirail de forces nous était nécessaire autrefois, à cause de la jalousie et de la haine que nous avions provoquées au dehors. Cette jalousie et cette haine sont venues de ce que nous avons été possédés de l’esprit d’envahissement. Nous avons eu l’ambition de nous emparer de cent territoires pour y avoir le monopole du commerce. Du moment que vous aurez solennellement dit au monde que vous ouvrez aux autres nations non-seulement vos ports, mais ceux de vos colonies, — et actuellement vos colonies le réclament, — du moment que vous aurez renoncé aux privilèges que vous confère dans toute l’étendue de l’empire britannique l’acte de navigation, le sentiment des autres nations à votre égard sera complètement changé ; de toutes parts on ne demandera qu’à entretenir avec vous de bons rapports ; on recherchera votre alliance avec plus d’ardeur encore qu’on n’en mettait à vous combattre ou à vous haïr alors que vous ne rêviez que conquêtes et monopoles, parce que vous êtes un peuple éclairé et riche avec lequel toute bonne relation est infiniment profitable. Que l’esprit de la liberté du commerce ne s’établisse pas seulement dans nos comptoirs, qu’il prenne place dans nos cœurs, qu’il devienne notre pensée politique, et bientôt la voix publique condamnera les armemens extraordinaires. Les 17 millions sterling que dévore notre budget de la guerre pourront eux-mêmes être diminués sans inconvénient. Ceci, messieurs, n’est pas de l’utopie, ainsi que le disent quelques personnes, les mêmes qui il y a quatre ou cinq ans traitaient d’utopie l’idée d’abolir les restrictions commerciales que nous avons balayées de notre code, et je vous en fais juges.

« Il n’y a pas dans toute l’Europe un état qui ne gémisse sous le faix des impôts, parce qu’il n’y en a pas un qui n’ait des armemens abusifs. La France, par exemple, entretient trois ou quatre cent mille hommes sous les armes ; la Russie, la Prusse, l’Autriche, en ont autant à proportion. Ces puissances ont armé à l’envi les unes des autres, parce qu’elles se craignent et s’intimident.

Donnons hautement, franchement, l’exemple de la confiance, et les autres nations qui gémissent sous les impôts seront heureuses de nous imiter. La détermination de la Grande-Bretagne exercera une influence incalculable. Il y a pour notre patrie en ce moment une mission glorieuse à remplir. Au lieu d’avoir, dans les capitales de l’Europe des ambassadeurs chargés de quereller les gouvernemens à propos de mariages entre jeunes filles et jeunes garçons de sang royal ou d’invitations à dîner, qu’elle emploie ses agens à tenir aux gouvernemens ce langage : « Tous, tant que nous sommes, nous suivons un système insensé. L’Angleterre et la France agrandissent leurs flottes à qui mieux mieux. La France, de plus, a augmenté son armée de terre, et les autres puissances continentales n’ont pas voulu rester en arrière. Le résultat de tous ces efforts est que nous restons relativement les uns aux autres dans la même position ; il n’y a de changement que dans la condition des populations qui sont plus misérables. Agissons désormais d’une manière plus conforme à la nature d’êtres intelligens. Au lieu d’augmenter notre état militaire au prorata les uns des autres, réduisons-le proportionnellement. Les situations relatives seront les mêmes ; mais : nous aurons atténué les charges de nos populations respectives, et, si la fatalité voulait qu’un jour nous eussions la guerre, nous aurions mieux les moyens de la soutenir. »

Chez nous, la discussion politique en ce moment est hors des voies. Elle se réduit à des questions de personnes, qui sont devenues excessivement irritantes, ou à des questions de politique spéculative sur l’adjonction des capacités aux listes électorales, ou sur les incompatibilités parlementaires, qui, je le confesse, me paraissent de peu d’intérêt, parce que, quelque solution qu’elles reçoivent, le char de l’état restera toujours dans la même ornière. Il y aura vingt mille électeurs de plus ou de moins sur les listes, vingt ou trente fonctionnaires ou officiers de la liste civile de plus ou de moins dans la chambre élective ; mais l’esprit de la chambre restera toujours ce qu’il était, et nos lois seront faites comme devant. Quant à l’intérêt public, il est en dehors du débat, on n’y pense plus. Cette absence de sens public dans la polémique quotidienne explique le peu d’attention que la lettre de lord Wellington a excitée chez nous, et la petite place que tous nos journaux lui ont faite. Si la politique n’avait pas déraillé ainsi, on en aurait pris plus de souci, car c’est bien aussi grave que les discours des banquets réformistes.

La lettre de lord Wellington peut être considérée comme une réponse à la Note de M. le prince de Joinville, et particulièrement au passage que j’en ai cité. Le vieux feld-maréchal a pris trois ans pour réfléchir, ou du moins pour communiquer au dehors le résultat de ses réflexions, car il déclare en avoir entretenu déjà avec instance plusieurs ministres. Le jeune vainqueur de Mogador et de Tanger est sur les marches du trône ; le duc de Wellington a plus d’autorité en Angleterre que tous les membres de la famille royale ensemble, après la reine. Les deux pièces portent l’empreinte du caractère de chaque interlocuteur. L’un, bouillant, impétueux, comme on l’est quand on a vingt-cinq, ans et un sang généreux dans les veines, propose un plan d’agression au près et au loin ; l’autre, qui est à sa soixante-dix-septième année, et qui s’observe beaucoup, présente un plan purement défensif. C’est comme la demande et la réponse. Ces deux documens ont reçu, ou reçoivent des événemens une ressemblance que je déplore. La Note de M. le prince de Joinville, tout individuelle qu’elle était, a exercé une grande influence. Je ne puis m’empêcher de regarder au moins la loi des 93 millions de subsides extraordinaires votés pour la marine en 1846 comme la conséquence de cette manifestation. Aujourd’hui il est hors de doute que le cabinet anglais, prenant formellement en considération la proposition de lord Wellington, va saisir le parlement d’une loi destinée à la mettre en pratique avec quelques amendemens. C’est annoncé : les détails de la loi à intervenir circulent même tout au long dans les journaux. Pour l’artillerie, l’augmentation de son perssonnel d’un quart est déjà une nouvelle officielle. Cet accroissement de l’effectif est accepté de tout le monde, de ceux-là même qui ont traité fort légèrement la lettre de lord Wellington.

Voici donc quelle est la situation respective des deux peuples : de part et d’autre, on a armé ou l’on arme, et on se dispose à armer encore. Les deux peuples se trouvent de fait le fer à la main en présence l’un de l’autre, celui-ci l’ayant tiré du : fourreau pour attaquer, l’autre disant, par une sorte d’entrée en matière, que c’est uniquement pour se défendre. Du temps de sir Robert Peel et de lord Aberdeen, les deux gouvernemens étaient unis par une commune pensée, et leur bon accord était un gage de paix. Depuis le retour de lord Palmerston aux affaires, le concert des deux cabinets a cessé, et les mariages espagnols y ont substitué une mésintelligence patente. Chez nous, plusieurs des princes de la tribune, pendant plusieurs années, ont tenu envers l’Angleterre un langage provoquant, et un prince du sang royal a publié un programme d’organisation navale que les Anglais ont pu croire inspiré par le désir de les assaillir. Chez les Anglais, en ce moment, on nous observe avec défiance, et le personnage le plus considérable parmi tous les sujets de la reine Victoria a conjuré ses compatriotes de se tenir prêts pour déjouer les projets de dévastation qu’il nous suppose. Les forces qui poussent à un déchirement sont donc multipliées et actives. Au fond, les hommes les plus éclairés et les plus importuns n’auront point voulu la guerre : ils la déploreront ; mais ils y seront précipités par le flot qu’ils auront soulevé ou laissé soulever derrière eux, par les passions qu’ils auront fomentées ou qu’ils n’auront pas su contenir.

On ne peut donc trop se hâter de travailler à sortir de cette impasse. Pour nous en particulier, la guerre, qui n’est jamais une entreprise raisonnable, serait, dans ce cas, la plus détestable des absurdités. On ne voit pas quel objet avouable pourrait avoir une guerre contre l’Angleterre. Les traités de 1815 nous sont odieux, et c’est pour en prendre notre revanche que nous irions en guerre. Bien ; mais, si ces traités nous blessent, il me semble que c’est parce qu’ils nous ont trop réduits du côté du Rhin et du côté de l’Italie. Or, comment une guerre contre l’Angleterre peut-elle nous rendre la ligne du Rhin, ou nous restituer quelques-uns des passages des Alpes que nous aurions voulu conserver ? En déclarant la guerre à l’Angleterre, nous serions forcés d’avertir à son de trompe l’Europe entière que nous n’avons aucune convoitise des provinces rhénanes, ni de la Savoie et de Nice ; car, si nous ne proclamions pas cet avis préalable, nous aurions immédiatement l’Europe sur les bras. Quel serait donc le but de cette guerre, sinon de répandre un torrent de sang anglais ? C’est insulter au bon sens de la France que de lui supposer de telles intentions.

Je ne conseillerais jamais à ma patrie, si j’étais en position de lui donner des conseils, de se lancer dans une guerre de conquêtes, quelle qu’elle soit, même pour ravoir la ligne du Rhin et s’assurer une tête de pont sur l’Italie. Je suis persuadé que nous avons très peu d’avantages à en attendre, en admettant qu’elle dût être parfaitement heureuse. Nous devrions toujours avoir présente à l’esprit cette déclaration de l’assemblée constituante aux peuples civilisés, que la France renonçait à s’agrandir. La France ne serait pas plus forte pour avoir quelques départemens de plus. Le secret de notre puissance est tout entier, on ne saurait trop le répéter, dans les principes de 1789. Notre faiblesse est dans les idées de domination qu’on nous suppose et qu’on est fondé à nous prêter après la république et l’empire. La grandeur de la France sera vite reconstituée du jour où nous consacrerons toutes nos ressources financières et tous les trésors de l’esprit français à donner au monde l’exemple d’une application de plus en plus complète de ces principes. Pendant les XVIIe et XVIIIe siècles, le premier rang en Europe appartenait à la France, parce qu’elle élaborait magnifiquement ces pensées sublimes au profit du monde entier. Ce fut là ce qui répandit partout nos idées, notre langue et nos usages : reprenons l’œuvre maintenant, et nous serons encore les guides du genre humain, l’influence suprême sera pour nous. Mais enfin, si, par une vue que je crois étroite et fausse, nous devions nous obstiner à reconquérir le Rhin et les Alpes, il me paraît que l’unique moyen de réussir serait de nous allier fortement à l’Angleterre, de l’unir à nous par des engagemens réciproques et non de la combattre, de recommencer l’entente cordiale et non pas d’y substituer les jeux sanglans de la force brutale et du hasard.

Ainsi l’intérêt politique nous porte à abandonner ce système d’armemens excessifs et à reprendre à peu près l’état militaire d’il y a dix ans. Beaucoup d’autres motifs nous le recommandent.

Examinons rapidement nos armemens de terre et de mer dans leurs rapports avec nos finances. La chambre des députés a retenti ces jours passés d’une savante discussion financière, où les orateurs qui ont le plus d’autorité en ces matières ont pris et repris la parole. On y a longuement et habilement disserté sur les causes et les effets de la situation du trésor. Il est fort surprenant qu’on n’y ait même pas nommé nos dépenses militaires. C’est là qu’est le nœud de toutes nos difficultés financières. Ce débat, auquel tant d’orateurs renommés se sont mêlés, a été clos de guerre lasse, sans qu’il en ressortît aucune conclusion propre à édifier le public. C’est qu’en effet il n’y a de question financière qui puisse aujourd’hui aboutir à une solution pratique que celle de savoir si l’état militaire que nous entretenons depuis quelques années est conforme au bon sens et à l’intérêt national, et si d’y persévérer ne serait pas une calamité financière en même temps que politique.

Notre nation, qui est beaucoup moins riche que l’Angleterre, est, on l’a vu, beaucoup plus chargée par ses dépenses militaires. C’est, chez nous, un total annuel de 530 à 550, ou même 570 millions contre 410 à 430 qu’elle débourse. A nous qui sommes les plus pauvres, la guerre que nous ne faisons pas, la guerre que nous ne ferons point, à moins de la vouloir absolument, la guerre nous coûte, tous les ans, 120 à 160 millions de plus qu’à nos rivaux. De la sorte, depuis 1838, nous nous sommes appauvris en comparaison de l’Angleterre de 1,200 millions [10], car ces dépenses improductives font sur la richesse du pays le même effet que si l’on prenait l’argent des contribuables pour le jeter dans la mer. Il y a pourtant des gens de bonne foi en très grand nombre, chez ce spirituel peuple de France, qui sont d’avis qu’un pareil système nous achemine à égaler la puissance britannique.

Nos dépenses militaires sont montées sur un tel pied, que c’est tout juste autant que ce qu’il fallut à Napoléon jusqu’en 1811 [11], et nous sommes moins éloignés qu’on ne pourrait le supposer des sommes qu’il dévora dans les temps les plus désastreux ; mais, dans ces jours de malheur, il était obligé, lui, de soutenir la guerre contre tout le monde à la fois, en punition de ce qu’il était tant allé la chercher. De nos jours, dans notre situation et de notre part, c’est de la prodigalité, c’est un désordre effrayant.

Une circonstance me frappe. Autrefois, des deux nations, c’était la plus riche, l’Angleterre, qui dépensait le plus pour son état militaire. J’ai déjà dit qu’en 1802, qui fut une année de paix, la seule, de la période napoléonienne, nous étions à 315 millions contre 632. Il est vrai qu’à notre chiffre il faudrait ajouter, pour les pensions militaires et la caisse des invalides de la marine, 30 ou 35 millions peut-être. A partir de là, les dépenses militaires vont croissant de part et d’autre, parce que la guerre devient chaque jour plus furieuse ; mais le budget guerrier de l’Angleterre reste toujours, par rapport au nôtre, dans laa même proportion, à peu près le double. Dès 1806, les dépenses militaires de la Grande-Bretagne excédaient un milliard ; les nôtres étaient à 583 millions. Pendant les quatre années suivantes, nous dépensons moins qu’en 1806 ; le mouvement ascendant ne reprend qu’en 1811, et,. en 1813, la guerre nous coûte 816 millions. Pour l’Angleterre, la progression est continue. Ses frais de guerre furent, en 1813, de 1,800,740,000 francs (71,316,435 liv. sterl.), et avec les subsides aux princes étrangers, qui ne sont pas compris dans les évaluations précédentes, de 1,972,087,000 francs [12]. A la paix, la décroisssance est subite et de plus en plus marquée, et ici éclatent l’habileté et la sagesse de l’administration anglaise, qui proportionne toujours ses efforts au but à atteindre et sait agrandir ou restreindre chaque chose à propos. En Angleterre, sous la restauration, le minimum a été de 347 millions de francs ; c’est le chiffre de 1822. En 1829, elle s’était relevée à 383 millions. En 1830, elle fut à 351 seulement. Après 1830, la réduction, un instant interrompue, se poursuit presque aussitôt. 1831 était remonté à 363 millions ; mais, en 1835, l’Angleterre n’était plus qu’à 294. A partir de là, elle varie en restant constamment au-dessous de 380 millions jusqu’en 1846. En France, sous la restauration, un gouvernement, très peu national par son origine, avait besoin de la force pour se maintenir. En 1829, cependant, la restauration dépensa 36 millions de moins que l’Angleterre, en tenant compte des pensions, de la pêche. En 1831, nous dépensâmes environ 150 millions de plus que l’Angleterre. Aux débuts de notre nouvel établissement monarchique, il était impossible qu’il en fût autrement. Depuis lors, c’est constamment la France qui a eu le plus de frais militaires ; mais c’est seulement à partir de 1838 que la dépense de notre état guerrier a excédé celle de l’Angleterre d’une somme considérable, et que, dans sa quotité absolue, elle a été énorme [13].

Ce n’est pas seulement en comparaison de l’Angleterre que nos dépenses militaires sont exagérées et grèvent les populations au-delà de ce que celles-ci peuvent porter. En 1838, les dépenses militaires de la Prusse montaient, toutes ensemble, à 87,050,000 fr., selon M. de Tegoborshi [14] et M. Mac Gregor [15]. En 1847, d’après le budget présenté aux états prussiens, elles étaient de 95,608,562 fr. Quant à l’Autriche, je n’ai pas de documens postérieurs à 1838. Pour cette année, l’ensemble des dépenses militaires était de 152,659,000 francs. Ainsi, déjà en 1838 la Prusse et l’Autriche réunies dépensaient pour leur état militaire un tiers de moins que la France, 240 millions contre 374. On sait que la Prusse n’a pas de marine militaire, et que l’Autriche n’en a qu’un embryon. Depuis 1838, l’une au moins de ces deux puissances, la Prusse, n’a augmenté que d’un dixième ses dépenses guerrières. Elle n’y consacre que le sixième de la somme que notre paix armée nous a coûtée en 1846.

On dit que cet état militaire, si disproportionné aux ressources du pays, est indispensable au maintien de l’ordre public, à cause des passions qui fermentent. Ce n’est rien moins qu’une accusation intentée à nos institutions libérales, et, si on veut les mettre en cause, qu’on le fasse ouvertement. Dire que la présence d’une armée de 275,000 à 300,000 hommes à l’intérieur, sans compter les troupes de l’Algérie, est la condition de l’ordre, c’est prétendre que la France n’a ni les lumières, ni les mœurs que supposent ses institutions, que la liberté est un sens qui manque à notre nation ; car, ainsi qu’on l’a justement écrit, l’ordre n’est autre chose que la liberté collective de la société. Le signe qu’un peuple a le gouvernement qu’il lui faut consiste dans un accord parfait entre les institutions politiques et le degré d’avancement des esprits ou les penchans du caractère national. Quand cet accord existe, l’édifice politique se tient debout sur ses bases, de lui-même, sans qu’on ait à l’étayer d’une grande force militaire. Le meilleur indice, le seul infaillible, que le tempérament d’une nation comporte la liberté dont l’investissent ses lois, c’est que la présence d’une force armée nombreuse n’y soit pas requise. En Angleterre et aux États-Unis, la force armée est superflue à l’intérieur ; ces peuples n’ont donc rien de plus que la liberté qui leur convient. De même notre immense attirail d’infanterie, de cavalerie et d’artillerie, s’il était reconnu que l’ordre intérieur interdît d’en rien rabattre, attesterait que notre constitution politique nous accorde infiniment plus de liberté que nous n’en pouvons porter ; mais, si on ne soutient pas cette assertion, qu’on n’agisse pas non plus comme si c’était elle qui dût servir de base à la politique intérieure.

On se préoccupe d’une éventualité qu’amènera quelque jour le cours de la nature, et sur laquelle, en effet, il est utile que les hommes publics tiennent leur pensée fixée. On est fondé à espérer que c’est éloigné de nous encore. Toutes les apparences l’indiquent aux bons citoyens qui voudraient éterniser ce règne. Cependant, la Providence jugeât-elle à propos de consommer demain cette douloureuse séparation entre la France et l’auguste fondateur de la nouvelle dynastie, lorsqu’on a des cadres aussi parfaits, ce n’est pas l’affaire de beaucoup de temps que d’ajouter quarante ou cinquante mille hommes à la force publique, et nous ne serions pas pris au dépourvu.

La soumission d’Abd-el-Kader, en changeant complètement la face des choses en Algérie, nous dispense au moins d’entretenir en Afrique l’armée que nous y avons depuis six ou sept ans, et qui égale par le nombre, à peu de chose près, toute l’armée de terre de la Grande-Bretagne. Il ne fallait pas moins pour en finir avec ce chef intrépide et habile, je ne le conteste pas ; mais nous en avons fini. Voici quel a été successivement l’effectif de nos forces, en Algérie, depuis la conquête : en 1830, 30,223 hommes ; — en 1831, 17,939 ; — en 1832, 22,431 ; — en 1833, 27,762 ; — en 1834, 31,863, et de même jusqu’en 1839, où ! l’on passe à 39,648. — En 1840, on monte brusquement à 59,248, et depuis lors on a été toujours en augmentant jusqu’à 100,000. La Situation provisoire accuse, pour 1846, une dépense de 112 millions, c’est-à-dire le triple du budget tout entier du royaume de Suède. Pourquoi, je ne dis pas en 1848, mais du moins en 1849, exercice dont le budget va se discuter, l’armée d’Afrique ne reviendrait-elle pas aux proportions de 1839 ? Ce serait déjà, pour les contribuables, une économie de 35 ou 40 millions, en supposant que l’effectif de l’intérieur ne dût pas être réduit d’un seul homme.

Mais c’est sur la marine que doit porter la plus grande réduction. La fantaisie navale à laquelle nous nous livrons depuis quelques années nous coûte trop cher et a trop d’inconvéniens pour que nous n’y mettions pas fin. Nous nous ruinons dans une entreprise impossible, nous cherchons la puissance navale par un chemin où nous ne la rencontrerons pas. Nous excitons au dehors des méfiances funestes, et nous rompons ainsi les alliances les plus précieuses et les plus naturelles désormais. On ne prétendra pas du moins que cette force navale soit nécessaire au maintien de l’ordre. Dira-t-on que c’est pour protéger notre navigation commerciale ? L’effort serait bien grand, pour une marine marchande tombée au degré où est la nôtre ; mais, même pour faire respecter notre pavillon sur toutes les mers et pour garantir les intérêts de notre commerce, le budget de la marine est deux ou trois fois ce qu’il aurait strictement besoin d’être. En voici la preuve : s’il est un pavillon qui soit respecté sur tous les points de l’océan, s’il est un commerce dont les droits soient maintenus en tous lieux, c’est celui des États-Unis. La marine marchande de l’Amérique du Nord est partout. Ce sont d’innombrables navires qui explorent tous les parages dans l’un et l’autre hémisphère, et le président Polk a pu, dans son dernier message, annoncer que, dans peu d’années, ce serait par le nombre des bâtimens la première de l’univers. J’ai sous les yeux en ce moment le relevé des dépenses des forces navales américaines, année par année, depuis un demi-siècle, et je reste confondu en les comparant aux nôtres. Depuis dix ans, c’est de 6 millions de dollars à 6 millions et demi (32 à 35 millions de francs) [16]. La guerre actuelle avec le Mexique y a ajouté 3 à 4 millions de francs, et encore s’occupe-t-on depuis quelques années d’avoir des navires à vapeur. Avant 1836, la fédération américaine ne dépensait pas tout-à-fait 4 millions de dollars pour sa marine.

Je n’imagine pas ce qu’on pourrait répondre, à un orateur qui, armé de ces renseignemens, monterait à la tribune pour sommer le gouvernement, au nom des contribuables trop long-temps abusés, de dégrever le pays, d’ici à peu d’années, de 200 millions d’impôts, en reprenant, pour le budget de la guerre, les chiffres de 1838 ou 1839, et en rentrant, pour la marine, dans les limites recommandées par plusieurs hommes d’état qui ont eu le portefeuille de la marine, et surtout par M. le baron Portal. Avec 65 millions bien employés, nous pourrions avoir une marine fort respectable et des arsenaux bien pourvus. Avec un budget double, nous avons résolu le problème d’avoir nos arsenaux vides, hors d’état de remplacer une mâture ou de refaire un doublage.

Pendant nos années de prospérité financière, nos dépenses militaires s’expliquaient comme un caprice que se passe une nation dont tout d’un coup le trésor regorge. C’est ainsi que des particuliers, dont les revenus s’accroissent brusquement, s’avisent de ne plus compter avec leurs fournisseurs et leurs valets ; mais maintenant qu’au su de tous, gouvernans et gouvernés, nous sommes dans un déficit dont personne n’aperçoit le terme, il faut prendre une grande détermination, afin d’éviter un abîme financier, si le danger politique ne nous émeut pas. En s’y prenant dès aujourd’hui, il sera facile de remettre l’ordre dans nos finances. Si nous persévérons dans la voie où nous sommes, nous serons bientôt extrêmement compromis ; nos finances, et par conséquent toute notre politique, seront à la merci des événemens, et il sera trop tard même pour être sage. Ayons la présence d’esprit qui peut encore nous soustraire aux embarras du présent, puisque nous n’avons pas eu la sagesse de la veille. Nous n’avons su profiter des beaux jours ni pour diminuer les charges du passé, ni pour ménager des ressources à l’avenir. Combien l’Angleterre a été mieux inspirée dans son administration financière ! La dette de l’Angleterre, en 1816, était pour les contribuables un fardeau annuel de 32,938,751 livres sterling (832 millions de francs). En 1845, elle était réduite à 28,253,872 livres (714 millions) [17]. Il y avait donc eu une diminution de 118 millions ; mais, à cause de l’emprunt de l’an passé pour l’Irlande, il n’en faut compter aujourd’hui que 111. Chez nous, lorsque les frais des deux invasions eurent été acquittés au moyen des emprunts, l’intérêt de la dette publique était passé du chiffre de 63 millions, qui le représentait sous l’empire, à celui de 193,455,229 francs. Maintenant nous sommes, à quelques centaines de mille francs près, à 193 millions encore [18], quoique le gouvernement de la restauration eût diminué d’environ 19 millions la charge résultant des rentes proprement dites [19]. L’Angleterre a réduit ses taxes dans une telle proportion à partir de la paix, que c’est pour le public un dégrèvement de beaucoup plus de 1 milliard. Chez nous, les dégrévemens depuis la même époque ne forment que 150 millions [20] dont les deux tiers doivent être attribués à la restauration. Celle-ci, pour soulager la propriété foncière, qu’on avait écrasée à la fin de l’empire, retrancha 92 millions de l’impôt foncier ; depuis 1830, les diminutions d’impôt vont à 60 millions à peine. L’Angleterre a fait tout ce qu’il était possible d’imaginer de sensé pour résoudre le problème de la vie à bon marché. Dans cette vue, elle a refondu son système de contributions. Depuis la paix, et particulièrement depuis cinq ans, une amélioration très grande a été ainsi réalisée dans les conditions de l’existence matérielle des populations britanniques. C’est de cette manière que se ménagent, pour les besoins extraordinaires de l’avenir, des ressources infinies.

Sous ce nouveau régime, en effet, le travail journalier de chacun produit au-delà de ce qui est strictement nécessaire pour vivre ; des circonstances critiques se déclarant, les familles peuvent distraire quelque chose de ce qu’elles dépensaient pour le remettre à l’état. Chez nous, au contraire, j’en atteste tous les chefs de maison et toutes les ménagères, la vie matérielle enchérit chaque jour. Tout ce que peuvent faire les populations en dépensant la totalité de ce qu’elles gagnent, c’est de ne pas mourir de faim. Je pose en fait qu’il y a une moitié du peuple français dont l’alimentation n’est pas suffisante au gré de l’hygiène. La proportion qui est condamnée à ce dénûment dans l’île de la Grande-Bretagne est probablement de moins d’un dixième. En même temps, chez nous, l’impôt est aussi lourd que possible. Nul n’oserait tendre l’arc davantage, et si quelque impérieuse nécessité survenait, si une guerre contraignait le gouvernement à demander au pays un surcroît de revenu de quelques centaines de millions, qui est-ce qui entreprendrait de l’obtenir, à moins de faire peser sur la nation une tyrannie à l’orientale ? Quand M. Cobden a dit qu’un état militaire excessif en temps de paix réduisait d’avance les nations à l’impossibilité de soutenir la guerre, il a donné un avertissement que, plus qu’aucun autre peuple du monde, nous devons prendre pour nous.

Je conclus : nos dépenses militaires sont contraires au maintien de nos bonnes relations avec nos voisins. Elles les ont inquiétés, elles déterminent la puissance dont l’alliance avec nous est la garantie, la seule garantie solide de la paix du monde, à armer de son côté, et, une fois les préparatifs achevés pour la guerre, il est à craindre que la guerre ne s’ensuive, car, lorsqu’on a les armes à la main et qu’on a été excité l’un contre l’autre, la tendance naturelle est de s’en servir. Elles entretiennent et développent, parmi les populations, des sentimens belliqueux qu’un gouvernement sage doit sans relâche s’efforcer d’apaiser. Elles donnent des inquiétudes légitimes aux amis des libertés publiques. Elles compromettent nos finances. Elles rendent impraticables chez nous toutes ces améliorations fiscales dont jouissent d’autres nations en Europe, comme la franchise des sels, l’abaissement des taxes postales, la diminution de différens droits de consommation qui sont à un taux abusif. Elles entravent ou ajournent indéfiniment des entreprises utiles, les unes de l’ordre matériel, celles qui tiennent aux voies de communication, par exemple ; les autres de l’ordre moral ou intellectuel, comme le perfectionnement et l’extension de l’éducation nationale, la suppression de l’esclavage dans nos colonies. On a pu croire qu’il fallait, pour la sécurité du pays, ajouter de grands ouvrages à ses fortifications tant à la frontière qu’autour de la capitale ; ces travaux sont terminés ou vont l’être. On s’est autorisé de la nécessité de détruire Abd-el-Kader ; c’est un fait accompli. L’accroissement de 200 millions à peu près qu’on éprouvé nos dépenses militaires depuis dix ans est désormais sans excuse. Toute administration intelligente et active apprendra, si ce n’est déjà connu, par l’étude de ce qui se passe chez les peuples les plus avancés, en Angleterre, aux États-Unis, en Prusse, comment on peut suffire, avec les budgets de la guerre et de la marine, tels qu’il étaient il y a dix ans, à tout ce que réclament la sûreté et la dignité du pays au dehors, à tout ce qu’exige l’ordre au dedans, et je ne sache pas qu’en 1837 et 1838, par exemple, la France fût moins qu’aujourd’hui rassurée sur sa dignité à l’extérieur, ou fût plus agitée à l’intérieur.

L’état des esprits en Italie donnera peut-être lieu aux partisans des grandes dépenses militaires de soulever contre tout projet de réduction l’objection d’inopportunité dont on a déjà tant abusé en d’autres matières. Je conviens que c’est une difficulté ; mais on accordera qu’elle est d’une nature temporaire, et même qu’elle ne s’oppose pas absolument à ce que dès à présent le principe d’une forte réduction soit adopté. Le budget qui va se voter est celui de l’exercice 1849, dont nous sommes séparés de onze mois encore. D’ici à onze mois, on peut espérer que l’effervescence populaire en Italie perdra son caractère menaçant. Chez ces populations mobiles, mais ployées de longue main à respecter l’autorité, les emportemens ne sont pas de longue durée, et l’amour du repos reprend promptement le dessus, à moins qu’on ne s’obstine à les irriter par des mesures systématiquement brutales ; or, il est à croire que l’Autriche apprécie les inconvéniens et les périls qu’auraient en ce moment plus que jamais des pratiques semblables. Avec les dispositions libérales qu’ils montrent presque tous, et avec les avis empressés de gouvernemens plus expérimentés dans la dispensation et le maniement des libertés publiques, les princes italiens doivent réussir prochainement à imprimer aux esprits une direction salutaire et à détourner vers le perfectionnement du régime intérieur un élan qui compromettrait la sûreté générale. Ah ! si la France et l’Angleterre pouvaient se mettre d’accord, ce ne sont pas les émotions de l’Italie qui brouilleraient l’Europe ! Ainsi on ne voit pas ce qui empêcherait de voter en réduction le budget de 1849, sauf, si les circonstances l’exigeaient, à recourir à des crédits supplémentaires dont les chambres seraient juges en janvier prochain. Que les chambres aient donc fermement la volonté de ramener les dépenses militaires de terre et de mer à ce qu’elles doivent être, qu’elles ne se laissent pas enlacer dans le réseau des attermoiemens où déjà tant d’autres de leurs vœux sont demeurés arrêtés : elles auront rendu au pays un service auquel bien peu des choses qui se sont faites depuis dix-sept ans seraient comparables. Il s’agit en effet d’affermir la paix, qui est ébranlée plus qu’il ne semble à quelques personnes, de rétablir l’ordre sur un point d’où le désordre, une fois qu’il s’y est introduit, se répand aussitôt dans tout le reste de l’administration publique, et de donner à la perpétuité des libertés nationales une garantie qui est éminemment désirable.


MICHEL CHEVALIER.

  1. Voir les exposés des motifs des budgets de 1820, 1821, 1822.
  2. Les chiffres ont ici assez d’intérêt pour que le lecteur me pardonne d’en donner le détail :
    Tableau qui montre quel a été le montant de la dépense effective de la marine en France et en Angleterre, année par année depuis 1838, et quel a été l’accroissement, année par année, relativement à 1838.
    FRANCE « ANGLETERRE «
    Année Dépenses annuelle Accroissement sur 1838 Dépense annuelle Accroissement sur 1838
    1838 72,510,2641 fr. » fr. 114,130,000 fr. » fr.
    1839 80,464,354 7,954,090 138,535,000 24,405,000
    1840 98,943,215 26,432,951 141,300,000 27,170,000
    1841 125,181,434 52,671,170 163,822,000 49,692,000
    1842 133,012,992 60,502,728 167,660,000 53,530,000
    1843 121,928,858 49,418,594 166,752,000 52,622,000
    1844 126,451,570 53,941,306 147,965,000 33,835,000
    1845 119,845,900 47,335,636 171,902,000 57,772,000
    1846 133,966,635 61,456,371 197,037,000 82,733,000
    Totaux en s’arrêtant à l’exercice 1845 298,256,475 « 298,826,000
    - en comprenant 1846. 359,712,846 « 381,933,000


    Pour la marine française, les chiffres indiqués ici sont tirés des lois des comptes définitifs, sauf l’année 1846, à l’égard de laquelle nous avons puisé dans la Situation provisoire. Pour la marine anglaise, j’ai eu recours aux documens officiels tels qu’ils sont résumés par M. Porter, Progress of the nation, chapitre War expenditure, page 516, édition de 1847.

  3. C’est ce qui résulte du tableau suivant :
    Tableau qui montre quel a été le montant de la dépense effective de l’armée de terre en France et en Angleterre, année par année depuis 1838, et quel a été le montant de l’accroissement de chaque année relativement à 1838.
    FRANCE « ANGLETERRE
    Année Dépense annuelle Accroissement sur 1838 Dépense annuelle Accroissement ou diminution relative à 1838
    1838 239,638,285 fr. » fr 207,050,000 fr. » fr.
    1839 240,913,951 1,275,666 214,523,000 + 7,473,000
    1840 367,996,438 128,358,153 215,231,000 + 8,181,000
    1841 386,557,270 146,918,985 207,859,000 + 809,000
    1842 383,208,801 143,570,516 206,144,000 - 906,000
    1843 319,727,225 110,088,940 199,678,000 - 7,372,000
    1844 333,663,057 94,024,772 204,626,000 - 2,424,000
    1845 339,187,051 99,548,766 223,563,000 + 16,513,000
    1846 386,412,918 146,771,633 228,796,000 - 21,746,000
    Totaux 870,560,431 + 44,020,000


    Je rappelle que, pour l’armée française, la dépense de 1846 portée ici n’est encore qu’une dépense présumée, telle qu’elle est indiquée par la Situation provisoire. Il y a lieu de croire que les comptes définitifs seront de quelques millions au-dessous. Les données de ce tableau ont été puisées aux mêmes sources que celles du tableau qui concerne la marine, page 520.
    Pour l’Angleterre, on a réuni ici en un seul chiffre les dépenses qui sont partagées entre les deux budgets distincts de l’armée proprement dite et de l’ordnance.
    On sait que l’armée de l’Inde est à la charge, non du gouvernement, mais de la compagnie. Il s’y trouve 30,000 hommes de troupes anglaises, sans compter les cipayes.

  4. On peut s’en convaincre par le tableau suivant :
    Tableau des dépenses de nature militaire non comprises aux budgets de la guerre et de la marine en France.
    Années Pensions militaires Légion-d’Honneur et invalides de la marine Grande pêche Total Différ. en moins ou en plus par rapport à 1838
    1838 45,523,039 fr. 11,600,000 4,472,151 fr. 61,595,190 fr. «
    1839 45,311,642 « 4,523,543 61,435,185 - 160,005 fr.
    1840 44,835,013 « 5,621,726 62,056,739 + 461,549
    1841 43,923,252 « 3,507,609 59,030,861 - 2,564,329
    1842 42,934,488 « 3,637,631 58,172,119 - 3,423,071
    1843 42,012,875 « 4,380,930 57,993,805 - 3,601,385
    1844 41,336,848 « 4,601,408 57,538,256 - 4,056,934
    1845 41,730,000 « 4,000,000 57,931,000 - 4,265,190
    1846 40,930,000 11,600,009 4,000,000 56,530,000 - 5,065,190
    Différence en moins 22,674,555 fr.
  5. Les pensions payées par l’Angleterre à ses anciens serviteurs sur le budget de la guerre, de la marine et des armes savantes, montent à une somme très forte. Ainsi, pendant l’année comprise du 31 mars 1845 au 1e, avril 1846, la marine a servi des pensions ou des rémunérations analogues jusqu’à concurrence de 16,272,514 fr. (614,455 liv. sterl.). Le budget de l’armée de terre a été grevé de même de 50,720,887 fr. (2,008,748 livres sterling), et celui des armes savantes de 4,180,996 fr. (165,585 liv. sterl.). C’est un total de 71,174,397 francs.
  6. Malgré l’inconvénient d’accumuler ici tant de chiffres, j’ai réuni dans le tableau suivant les élémens de ce calcul définitif.
    Tableau qui indique le total comparé des dépenses militaires de la France et de l’Angleterre, année par année, depuis 1838, et l’accroissement de ces dépenses pour chaque année relativement à 1838.
    Années FRANCE « ANGLETERRE « Excédant de la dépense de la France sur celle de l’Angleterre à partir de 1839
    Dépense annuelle Accroissement sur 1838 Dépense annuelle Accroissement sur 1838
    1838 373,743,739 fr. « 321,180,000 fr. « «
    1839 382,813,490 9,069,751 fr. 353,058,000 31,878,000 fr. 29,755,490 fr.
    1840 528,996,392 155,252,653 356,531,000 35,351,000 172,465,392
    1841 570,769,565 197,025,826 371,681,000 50,501,000 199,088,565
    1842 574,393,912 200,650,173 373,804,000 52,624,000 200,589,912
    1843 529,649,888 155,906,149 366,430,000 45,250,000 163,219,888
    1844 517,652,883 143,909,141 352,591,000 31,411,000 165,061,883
    1845 516,362,951 142,619,112 395,465,000 74,285,000 120,897,951
    1846 576,909,553 203,165,814 425,833,000 104,653,000 151,076,553
    Totaux 1,207,598,722 fr. 425,953,000f. 1,202,155,631 fr.
  7. Mémoires d’un ministre du Trésor, I, page 366.
  8. Porter, Progress of the Nation, page 515.
  9. Le relevé qui suit montre ce qu’était l’effectif de la marine marchande de la France en navires de 300 tonnes et au-dessus, au 31 décembre 1837 et au 31 décembre 1840. (Tableau du Commerce de 1837, page 555, et de 1846, page 485).
    NAVIRES 1837 1846
    De 700 à 800 tonneaux 2 néant
    - 600 à 700 2 2
    500 à 600 15 7
    400 à 500 68 32
    300 à 400 213 196
    Nombre total 300 237


    Ainsi, en neuf ans, la diminution est de 63 sur 300, ou de 21 sur 100.

  10. Voyez le tableau, page 523.
  11. On en trouvera la preuve dans le tableau suivant :
    Tableau des dépenses des ministères de la guerre et de la marine sous l’empire, d’après les Mémoires d’un ministre du trésor.
    Années Guerre Marine Total
    1802* « « 315,000,000 fr.
    Moyenne de 1803-4-5 ** 270,000,000 fr. 147,000,000 fr. 417,000,000
    1806 *** 434,072,000 149,119,000 583,191,000
    1807 343,549,000 117,307,000 460,856,000
    1808 378,328,000 115,571,000 493,899,000
    1809 398,286,000 110,475,000 508,761,000
    1810 379,064,000 120,828,000 499,892,000
    1811 506,096,000 157,000,000 663,096,000
    1812 558,000,000 164,000,000 722,000,000
    1813 673,000,000 143,000,000 816,000,000


    En ajoutant à ces dépenses les pensions militaires, on verrait que, sauf 1806, aucune année du règne de Napoléon, jusques et y compris 1810, ne surpassa la dépense accusée pour 1846 par la Situation provisoire.

    • Tome I, p. 366
      • Tome I, p. 407.
        • 1806 et les années suivantes ont chacune dans l’ouvrage de M. Mollien un tableau spécial, aisé à retrouver.
  12. Il est vrai qu’en 1813 la monnaie de papier, qui était la seule de l’Angleterre, était, assez dépréciée. En portant la dépréciation à un cinquième, la somme de 1,972 millions se réduit à 1,578.
  13. Voir, plus haut, le tableau de la page 523.
  14. Finances de l’Autriche, tome 1, page 8.
  15. Commercial Statistics, etc., 1er volume, page 632.
  16. Seule, l’année 1842 fait exception à cette règle. On était alors en mésintelligence avec l’Angleterre, qui faisait elle-même de grands préparatifs, et ou alla à 8,397,000 doll., un peu moins de 45 millions de francs.
  17. Porter, Progress of the Nation, page 483.
  18. Je compte ici l’emprunt des canaux de 1821-22, et les primes qui y sont attachées. C’est une somme annuelle de 9,110,300 fr. Je ne compte pas la dette flottante. Aujourd’hui les rentes proprement dites qui restent à racheter montent à 181 millions avec le nouvel emprunt.
  19. Au lieu de 193,455,299 fr., les arrérages des rentes qu’il y avait encore à racheter ne coûtaient plus aux contribuables, à la révolution de juillet, que 164,981,378 fr.
  20. Savoir : Réduction de l’impôt des boissons : 31,930,000 fr.
    Réductions de l’impôt du Timbre : 1,429,000
    Suppression de la loterie et des jeux : 18,000,000
    Total : 51,359,000 fr.
    Par l’accroissement de la consommation, cette dernière somme représenterait aujourd’hui environ 60 millions.