Rayons perdus (1869)/Voyage

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Alphonse Lemerre (p. 145-146).
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VOYAGE.


Passer tout près, passer et regarder de loin,
Et frémir sans oser continuer la route,
Et refouler, de peur d’un indiscret témoin,
Ces derniers pleurs, tout prêts à couler goutte à goutte !

De lourds nuages gris que l’éclair déchirait
Cachaient tout l’horizon, & les minutes brèves
S’envolaient, ô suprême & douloureux regret !
Sans que j’eusse entrevu le pays de mes rêves.

Soudain un coup de vent, dont j’avais frissonné,
Troua du bout de l’aile un large pan de nue,
La montagne apparut le front illuminé,
Neigeuse & rose comme une vierge ingénue.


Le voile retomba presque aussitôt, mes yeux
En sondaient vainement les replis. Dans la brume
L’impur limon d’en bas semblait gagner les cieux,
Et de nouveau mon cœur s’emplissait d’amertume.

Alors, gage éternel de l’éternel amour,
L’arc-en-ciel, cet anneau que porte au doigt la terre,
Teint pour elle par Dieu de tous les feux du jour,
À mon regard troublé découvrit le mystère :

Oui, la paix qui descend du plus fort, du plus grand,
Sur celui qui chancelle & doute ! oui, l’épreuve,
Oui, la vie & la mort, mots que nul ne comprend,
Oui, l’idéal sacré dont l’âme est toujours veuve !

Oui, le soleil dardant ses rayons éclatants,
Oui, sur le passé noir le pardon qui s’attarde,
Et, dans cet infini que nous nommons le temps,
L’humanité qui marche à Dieu qui la regarde !


Septembre 18…