Recherches statistiques sur l’aliénation mentale faites à l’hospice de Bicêtre/I/III/E 2o

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
2oDémence paralytique.

Cette forme a été plus fréquemment observée que la précédente. Ces déments, au nombre de 120, ont dû être distingués comme les premiers en trois degrés : l’un, où la langue est seulement embarrassée, la parole peu nette, et où, en un mot, il n’y a d’évident pour toute lésion de la motilité qu’un certain mâchonnement caractéristique qui échappe aux personnes peu habituées à observer ce genre de maladie ; l’autre, où la langue est plus embarrassée, l’articulation des mots très difficile, les mouvements lents et la marche chancelante ; la troisième enfin, où l’aliéné est réduit pour toute parole, à des sons vagues et confus ; il ne lui est plus possible de se tenir debout, et, couché ou assis, il reste le plus souvent immobile, comme dans un état de complet abrutissement.

Il y a chez ces malades trois ordres de troubles à étudier dans la vie de relation : ceux de la motilité, dont nous venons d’exposer les principaux traits ; ceux de l’intelligence, et ceux de la sensibilité. L’intelligence, chez les déments paralytiques, présente les mêmes degrés de détérioration que dans la démence simple ; elle s’affaiblit graduellement, et les divers degrés qu’elle parcourt sont ordinairement en rapport avec ceux de la lésion de la motilité. Cependant, il faut le dire, le mouvement et l’intelligence ne sont pas toujours également altérés ; et il n’est pas rare de voir des malades qui articulent à peine les mots, dont la marche est difficile et les mouvements incertains, conserver pourtant de la mémoire, des sentiments affectueux, et la faculté d’associer leurs idées, en un mot, un tel état de l’intelligence, que l’on hésite à les confondre avec les déments. Nous sommes pourtant loin d’être d’accord avec M. Parchappe au sujet des formes d’aliénation qui sont compliquées de paralysie générale. D’après ses relevés, la démence n’existerait que dans la moitié des cas et la folie aiguë dans l’autre. Toutes les fois que nous avons constaté cette fâcheuse complication, le malade a présenté les symptômes de la démence ; souvent ils étaient peu prononcés, et ce n’était qu’à la suite d’une attentive observation et par les renseignements qui nous parvenaient que notre conviction pouvait se former. Dans des cas très communs, et qu’il importe de distinguer, la démence offrait toutes les allures de la manie : délire ambitieux exubérant, agitation considérable, hallucinations, etc. Mais cette excitation tombait-elle, on s’apercevait bien vite de l’affaiblissement de toutes les facultés ; nous avons même vu quelques déments, chez lesquels la paralysie, dans ces moments d’agitation, disparaissait d’une manière presque complète pour reparaître bientôt. Qu’on ne se laisse donc point abuser par l’habitude extérieure de quelques-uns de ces malades ; s’ils présentent des signes bien constatés de paralysie générale, un peu d’attention fera reconnaître ceux de la démence. Nous ne voulons pas dire pour cela que la paralysie ne puisse exister sans qu’il y ait abolition ou diminution des facultés intellectuelles ; mais nous croyons ces cas bien rares et la proportion de M. Parchappe exagérée. Quant à nous, jamais nous ne les avons observés.

La sensibilité comme la motilité est altérée chez les déments paralytiques ; elle est intacte le plus souvent dans le premier degré, obtuse dans le second, elle est presque toujours abolie dans le troisième.

Les divers degrés de la démence étaient ainsi répartis :

Premier degré, 13
Second degré, 52
Troisième degré, 55
120

Nous avons dit qu’il n’était pas rare de voir des déments paralytiques en proie à une agitation maniaque qui les a fait confondre quelquefois avec les maniaques proprement dits. Nous avons observé assez fréquemment cette complication.

Agités, 31
Tranquilles, 89

Ces malades ainsi agités ont marché rapidement vers une terminaison funeste ; cependant nous en avons un qui, malgré une excitation presque continuelle, se maintient depuis sept mois dans un assez bon état. C’est un cas de démence avec paralysie des mieux caractérisés. Il y a eu chez beaucoup de nos malades, indépendamment de leur faiblesse intellectuelle, quelques désordres dans les idées. Plusieurs variétés de délire ont été observées, mais la plus commune a été celle qui roulait sur des idées de grandeur et d’opulence.

Délire ambitieux, 38
Délire obscène, 3
Délire triste, 12
Sans caractère prédominant, 120

Ce délire ambitieux, très commun comme on voit, mais moins peut-être que M. Calmeil ne l’a dit, est remarquable par la généralité des objets auxquels il s’applique. Le dément est riche, opulent, il a des châteaux, des royaumes ; il est roi, empereur ; il est littérateur, savant, financier ; il est, en un mot, tout ce qu’on veut, pourvu que le titre qu’on lui donne flatte sa vanité. Ce n’est pas le propre du délire ambitieux que l’on observe dans beaucoup de monomanies.

Nous avons quelquefois noté chez eux des hallucinations.

Hallucinations de la vue, 4
de l’ouïe, 2
internes, 2

Deux de ces malades en avaient à la fois une de la vue et de l’ouïe.

Sous le rapport du développement de l’affection, il aurait été très intéressant de remonter à son origine pour déterminer si elle a été primitive ou consécutive à quelques accès de manie. Les renseignements nous ont manqué presque complétement pour éclairer cette question. Nous avons eu sept cas de démence à la suite d’une ou plusieurs attaques d’apoplexie. Ces malades étaient hémiplégiques ; mais cette paralysie ne doit pas être confondue avec celle qui nous occupe en ce moment.

Les troubles des fonctions de la vie organique ont été plus fréquemment notés que dans les autres formes d’aliénation : ainsi la circulation a été trouvée assez souvent accélérée ; et quoique nous ne puissions exprimer par des chiffres ce que nous avons observé, nous croyons avoir remarqué que le pouls bat ordinairement dix à quinze fois de plus que dans l’état normal ; mais, il faut le dire, il y a une foule de malades chez lesquels la circulation est ralentie. On observe assez souvent un œdème des extrémités inférieures. Il existe aussi quelquefois des troubles dans les fonctions digestives : l’inappétence est assez commune, l’état saburral aussi, surtout dans les cas où il y a complication d’un accès de manie. La constipation est souvent opiniâtre dans la première période ; mais, dans le dernier degré, la mort arrive très fréquemment à la suite de l’épuisement qu’entraîne la diarrhée. Nous ne devons pas oublier l’activité de la nutrition dans les premiers degrés de la maladie. Ces déments mangeant avec gloutonnerie, prennent souvent une obésité considérable, quelle que soit la marche progressive de l’affaiblissement intellectuel.

Une complication assez fréquente dans cette paralysie, ce sont des accès épileptiformes qui viennent hâter presque toujours le moment fatal. Nous les avons observés chez six de nos malades.