Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations/Livre 3/3

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Traduction par Germain Garnier, Adolphe Blanqui .
Guillaumin (tome Ipp. 492-504).

Après la chute de l’empire romain, les habitants des villes ne furent pas mieux traités que ceux des campagnes. Ces villes étaient, il est vrai, composées d’une classe de gens bien différents des premiers habitants des anciennes républiques de Grèce et d’Italie. Ce qui composait principalement celles-ci, c’étaient les propriétaires des terres, entre lesquels le territoire publie avait été originairement divisé, et qui avaient trouvé plus commode de bâtir leurs maisons dans le voisinage l’une de l’autre, et de les environner d’une muraille pour la défense commune. Au contraire, après la chute de l’empire romain, il paraît qu’en général les propriétaires des terres ont habité dans des châteaux forts, sur leurs propres domaines et au milieu de leurs tenanciers et de tous les gens de leur dépendance. Les villes étaient principalement habitées par des artisans et gens de métier qui étaient alors, à ce qu’il semble, de condition servile ou d’une condition qui en approchait beaucoup. Les privilèges que nous voyons, dans les anciennes chartes, accorder aux habitants de quelques-unes des principales villes d’Eu­ro­pe, suffisent pour nous faire voir ce qu’ils étaient avant ces concessions. Des hom­mes auxquels on accorde, comme un privilège, de pouvoir marier leurs filles sans le consentement de leur seigneur, d’avoir pour héritiers à leur mort leurs enfants et non leur seigneur, et de pouvoir disposer de leurs effets par testament, ont dû être tout à fait, ou très-peu s’en faut, dans le même état de servitude que les cultivateurs de la terre dans les campagnes.

Il paraît, en effet, que c’était une très-pauvre et très-basse classe de gens, qui avaient coutume de voyager de place en place et de foire en foire avec leurs marchan­dises, comme nos porteurs de balles d’aujourd’hui. On avait alors, dans tous les diffé­rents pays de l’Europe, la coutume qui se pratique à présent dans plusieurs gouverne­ments tartares de l’Asie, celle de lever des taxes sur les personnes et les effets des voyageurs, quand ils traversaient certains domaines, quand ils passaient sur certains ponts, quand ils portaient leurs marchandises aux foires de place en place, et quand ils y dressaient une loge ou un étai pour les vendre. Ces différentes taxes furent connues en Angleter­re sous les noms de péage, pontonage, lestage[1] et étalage. Quelquefois le roi, et quel­que­fois un grand seigneur qui avait, à ce qu’il semble, droit d’agir ainsi en certaines circonstances, accordait à quelques marchands particuliers, et principale­ment à ceux qui résidaient dans ses domaines, une exemption générale de toutes ces taxes. Ces marchands, quoique à tous autres égards de condition servile ou à peu près ser­vile, étaient, sous ce rapport, appelés francs marchands. En retour, ils payaient or­di­­nai­re­ment à leur protecteur une espèce de capitation[2] annuelle. Dans ces temps-là, la pro­tect­ion ne s’accordait guère que pour une composition assez forte, et on pourrait peut-être regarder cette capitation comme une indemnité de ce que leur exemption des autres taxes pouvait faire perdre à leurs patrons. Il paraît que ces exemptions et ces capitations furent d’abord absolument personnelles, et ne regardaient que quelques particuliers qui jouissaient de ce privilège, ou durant leur vie, ou à la volonté de leurs protecteurs. Dans les extraits fort imparfaits qui ont été publiés du Grand Cadastre[3], à l’article de plusieurs villes d’Angleterre, il est souvent fait mention, tantôt de la taxe que certains bourgeois payaient chacun au roi ou à quelque autre grand seigneur pour cette sorte de protection, et tantôt seulement du montant de toutes ces taxes en somme totale[4].

Mais, quelque servile que puisse avoir été dans l’origine la condition des habitants des villes, il paraît évidemment qu’ils arrivèrent à un état libre et indépendant beau­coup plus tôt que les cultivateurs des campagnes. Ce fut un usage commun de bailler à ferme, pour un certain nombre d’années, moyennant une rente fixe, tantôt au shérif[5] du comte, tantôt à d’autres personnes, cette portion des revenus du roi, provenant de ces capitations, dans une ville particulière. Les bourgeois eux-mêmes eurent souvent assez de crédit pour être admis à affermer les revenus de cette espèce qui se levaient dans leur ville, en se rendant conjointement et solidairement responsables de la tota­lité de la rente[6]. Il était, à ce que je crois, très-conforme à l’ordre pratiqué ordinaire­ment par tous les souverains de l’Europe, dans l’économie de leurs revenus, d’affermer de cette manière. Ils avaient souvent coutume de louer la totalité de leurs terres en masse à tous les tenanciers de ces terres, lesquels devenaient conjointement et séparé­ment responsables pour la totalité de la rente, mais avaient en revanche la permission d’en faire la collecte comme ils jugeaient à propos et de la payer dans l’échiquier du roi par les mains de leur propre bailli[7], et par là étaient entièrement affranchis des in­so­lences des officiers royaux, circonstance qui était alors comptée pour beaucoup.

Au commencement, la ferme de la ville fut vraisemblablement affermée aux bour­geois de la même manière qu’elle l’avait été aux autres fermiers, pour un certain nombre d’années seulement. Cependant, par la suite des temps, il paraît que la pra­tique générale fut de la leur donner à cens, c’est-à-dire pour toujours, moyennant la réser­ve d’une rente fixe qui ne pouvait plus être augmentée. Le payement ayant été ainsi rendu perpétuel, les exemptions qui en étaient l’objet devinrent aussi naturelle­ment perpétuelles. Ces exemptions cessèrent donc d’être personnelles et ne purent plus ensuite être censées appartenir à des individus, comme individus, mais comme bourgeois d’un bourg particulier, qui fut appelé pour cela bourg franc, par la même raison que les individus avaient été nommés francs marchands ou francs bourgeois.

Les bourgeois de la ville à laquelle cette franchise fut accordée eurent aussi, géné­ralement, en même temps les privilèges importants dont nous avons parlé plus haut, c’est-à-dire de pouvoir marier leurs filles hors de l’endroit, de transmettre leur suc­cession à leurs enfants et de disposer de leurs biens par testament. Ce que je ne sais pas, c’est si ces privilèges avaient été habituellement accordés en même temps que la franchise du commerce aux bourgeois individuellement. Je le regarde comme assez probable, quoique je ne puisse en produire aucun témoignage direct ; mais, quoi qu’il en puisse être, les principaux caractères de la servitude et du villenage leur ayant été ainsi ôtés, ils devinrent au moins alors véritablement libres, dans le sens qu’on attache au mot d’hommes libres.

Ce ne fut pas tout ; ils furent en général, dans le même temps, érigés en commu­nautés ou corporations, avec le privilège d’avoir leurs magistrats et leur propre conseil de ville, de faire des statuts pour leur régime intérieur, de construire des murs pour leur propre défense, et de ranger tous leurs habitants sous une espèce de discipline mi­li­taire, en les obligeant de faire le guet ou la garde, c’est-à-dire, suivant l’ancienne signi­fication, de garder et de défendre leurs murs contre toutes les attaques et surpri­ses de nuit comme de jour. En Angleterre, ils furent généralement affranchis de la juridiction du comte et du centenier[8], et toutes les causes qui pouvaient s’élever entre eux, excepté celles qui intéressaient la couronne, étaient laissées à la décision de leurs propres magistrats. Dans d’autres pays, on leur accorda souvent des droits de justice plus considérables et plus étendus[9].

Il était vraisemblablement indispensable d’accorder aux villes auxquelles on avait permis de prendre à ferme leurs propres revenus quelque espèce de juridiction coer­ci­tive pour obliger leurs citoyens au payement de leur contribution. Dans ces temps de troubles, il aurait pu leur être extrêmement incommode d’être réduites à aller chercher justice vers tout autre tribunal. Mais ce qui doit paraître vraiment extraordi­naire, c’est que tous les souverains des différents pays de l’Europe aient ainsi échangé, contre une rente fixe qui n’était plus susceptible d’augmentation, la branche de leurs revenus qui, de toutes, était peut-être la plus susceptible d’augmentation par le cours naturel des choses, sans qu’ils eussent à y mettre ni soins ni dépenses et que, d’ail­leurs, ils aient ainsi, de leur propre volonté, érigé dans le cœur de leurs États des espèces de répu­bliques indépendantes.

Pour expliquer ceci, il faut se rappeler que dans ces temps-là il n’y avait peut-être pas un seul souverain en Europe qui fût en état de protéger, dans toute l’étendue de ses États, la partie la plus faible de ses sujets contre l’oppression des grands seigneurs. Ceux que la loi ne pouvait pas protéger, et qui n’étaient pas assez forts pour se défendre eux-mêmes, furent obligés, ou de recourir à la protection de quelque grand seigneur, et de devenir, pour l’obtenir, ses esclaves ou ses vassaux, ou bien d’entrer dans une ligue de défense mutuelle pour la protection commune. Les habitants des villes et des bourgs, considérés individuellement, n’avaient pas le pouvoir de se dé­fen­dre ; mais en se liguant avec leurs voisins pour une défense mutuelle, ils furent en état de faire une résistance passable. Les seigneurs méprisaient les bourgeois, qu’ils regardaient non-seulement comme une classe fort inférieure, mais comme un ramas d’esclaves émancipés, presque d’une autre espèce qu’eux. La richesse des bourgeois ne manqua pas d’exciter leur colère et leur envie, et ils les pillaient sans pitié et sans remords à toutes les occasions qui s’en présentaient. Naturellement les bourgeois durent haïr et craindre les seigneurs ; le roi les haïssait et les craignait aussi. Quant aux bourgeois, il pouvait bien les mépriser, mais il n’avait pas sujet de les haïr ni de les craindre. Ce fut donc l’intérêt mutuel qui disposa ceux-ci à soutenir le roi, et le roi à les soutenir contre les seigneurs. Ces bourgeois étaient les ennemis de ses ennemis, et son intérêt était d’assurer, autant que possible, leur indépendance à l’égard de ces derniers. En leur accordant des magistrats particuliers, le privilège de faire des statuts pour leur régime intérieur, celui de construire des murs pour leur défense et de ranger tous leurs concitoyens sous une espèce de discipline militaire, il leur donnait contre les barons tous les moyens de sûreté et d’indépendance qu’il était en son pouvoir de leur donner. Sans l’établissement d’un gouvernement régulier de cette espèce, sans une autorité efficace qui pût faire agir tous les habitants d’après un plan ou un système uni­forme, toutes les ligues qu’ils eussent pu volontairement former pour leur défense commune ne leur auraient jamais procuré de sûreté durable, et n’auraient pu les mettre en état de prêter au roi un appui important. En leur accordant la ferme de leur ville, il voulut ôter à ceux dont il cherchait à se faire des amis et, pour ainsi dire, des alliés, tout sujet de crainte et de soupçon qu’il eût aucun dessein de les opprimer par la suite, soit en augmentant la rente de la ferme de leur ville, soit en la donnant à quelque autre fermier.

Les princes qui vécurent le plus mal avec leurs barons sont aussi, à ce qu’ils sem­ble, les plus remarquables par la libéralité de leurs concessions envers les bourgs. Le roi jean d’Angleterre, par exemple, paraît avoir été un des bienfaiteurs les plus généreux envers les villes[10]. Philippe Ier, roi de France, avait perdu toute autorité sur ses barons. Vers la fin de son règne, son fils Louis, connu ensuite sous le nom de Louis le Gros, se consulta, dit le père Daniel, avec les évêques de ses domaines, sur les moyens les plus propres à contenir les violences des grands seigneurs. Leur avis se réduisit à deux propositions. L’une fut d’ériger un nouvel ordre de juridiction, en établissant des magistrats et un conseil de ville dans chaque ville considérable de ses domaines ; et l’autre, de former une nouvelle milice, en rangeant les habitants de ces villes sous le commandement de leurs propres magistrats, pour marcher en toutes les occasions où il s’agirait de prêter assistance au roi. C’est de cette époque, suivant les historiens français, qu’on doit dater en France l’institution des officiers municipaux et des conseils de ville. Ce fut pendant les malheureux règnes des princes de la maison de Souabe que la plupart des villes libres d’Allemagne reçurent les premières con­cessions de leurs privilèges, et que la fameuse ligue hanséatique commença à devenir formidable[11].

La milice des villes, dans ces temps-là, n’était pas, à ce qu’il semble, inférieure à celle des campagnes ; et ayant l’avantage de pouvoir être plus promptement rassem­blée en cas de besoin urgent, il arriva souvent qu’elle eut le dessus dans ses querelles avec les seigneurs du voisinage. Dans les pays tels que l’Italie et la Suisse, dans lesquels, soit par rapport à leur distance du siège principal du gouvernement, soit par rapport à la force résultant de la situation naturelle du pays, ou par quelque autre rai­son, le souverain vint à perdre entièrement son autorité, les villes devinrent généra­le­ment des républiques indépendantes, et subjuguèrent toute la noblesse de leur voi­si­nage, obligeant les nobles à abattre leurs châteaux dans les campagnes, et à vivre dans la ville, comme les autres habitants paisibles. Telle est en résumé l’histoire de la répu­blique de Berne, aussi bien que celle de plusieurs autres villes de Suisse. Si vous en exceptez la ville de Venise, dont l’histoire est tant soit peu différente, c’est l’histoire de toutes les républiques considérables d’Italie, dont il s’éleva et périt un si grand nombre entre la fin du douzième siècle et le commencement du seizième.

Dans les pays tels que la France et l’Angleterre, où, quoique l’autorité du souve­rain fut souvent très-abaissée, elle ne fut pourtant jamais entièrement détruite, les villes n’eurent pas d’occasion de se rendre tout à fait indépendantes. Elles devinrent néanmoins assez considérables pour que le souverain ne fût plus maître d’imposer sur elles, sans leur consentement, aucune taxe au-delà du cens fixe de la ville. On les appela donc aux assemblées des états généraux du royaume, où elles envoyèrent des députés pour se joindre au clergé et à la noblesse, quand il était question, dans les cas urgents, d’accorder au roi des secours extraordinaires. De plus, comme elles étaient, en général, plus disposées à favoriser sa puissance, il paraît que le roi s’est quelque­fois servi de leurs députés pour contre-balancer l’autorité des grands seigneurs dans ces assemblées : de là l’origine de la représentation des communes dans les états généraux de toutes les grandes monarchies de l’Europe.

C’est ainsi que l’ordre et la bonne administration, et avec eux la liberté et la sûreté des individus, s’établirent dans les villes, dans un temps où les cultivateurs des campagnes étaient toujours exposés à toutes les espèces de violences. Or, les hommes réduits à un tel état et qui se sentent privés de tout moyen de se défendre se contentent naturellement de la simple subsistance, parce que ce qu’ils pourraient gagner de plus ne servirait qu’à tenter la cupidité de leurs injustes oppresseurs. Quand ils sont, au contraire, assurés de jouir des fruits de leur industrie, naturellement ils s’efforcent d’améliorer leur sort et de se procurer, non-seulement les choses nécessaires, mais encore les aisances et les agréments de la vie. Par conséquent, cette industrie qui vise au-delà de l’absolu nécessaire se fixa dans les villes longtemps avant qu’elle pût être communément mise en pratique par les cultivateurs de la campagne. Si quelque petit capital venait à s’accumuler dans les mains d’un pauvre cultivateur écrasé sous le joug de la servitude du villenage, naturellement il devait mettre tous ses soins à le cacher aux yeux de son maître, qui autrement s’en serait emparé comme de sa propriété, et il devait saisir la première occasion de se retirer dans une ville. La loi était alors si favorable aux habitants des villes, et si jalouse de diminuer l’autorité des seigneurs sur l’habitant des campagnes, que s’il pouvait parvenir à se soustraire pendant une année aux poursuites de son seigneur, il était libre pour toujours. Par conséquent, tout capital accumulé dans les mains de la portion laborieuse des habitants de la campagne dut naturellement chercher un refuge dans les villes, comme le seul asile où il pût être assuré dans les mains qui l’avaient acquis.

Il est vrai que les habitants d’une ville doivent toujours, en définitive, tirer de la campagne leur subsistance et tous les moyens et matériaux de leur industrie. Mais ceux d’une ville située, ou proche des côtes de la mer, ou sur les bords d’une rivière navigable, ne sont pas nécessairement bornés à tirer ces choses de la campagne qui les avoisine. Ils ont un champ bien plus vaste, et peuvent les tirer des coins du monde les plus éloignés, soit en les prenant en échange du produit manufacturé de leur propre industrie, soit en faisant l’office de voituriers entre les pays éloignes l’un de l’autre, et échangeant respectivement les produits de ces pays. De cette manière, une ville pourrait s’élever à un grand degré d’opulence et de splendeur, pendant que non-seulement le pays de son voisinage, mais même tous ceux avec lesquels elle trafi­que­rait, seraient dans la pauvreté et le dénuement. Peut-être que chacun de ces pays, pris séparément, ne lui pourrait fournir qu’une extrêmement petite partie de la subsistance qu’elle consomme, ou des emplois qu’elle exerce ; mais tous ces pays, pris collecti­vement, lui pourront fournir une grande quantité de subsistances et une grande variété d’occupations. Dans la sphère étroite du commerce des anciens temps, on remarque encore néanmoins quelques pays qui furent riches et industrieux. Tel fut l’empire grec tant qu’il subsista, et celui des Sarrasins sous le règne des Abassides ; telles furent aussi l’Égypte jusqu’à la conquête des Turcs, quelques parties de la côte de Barbarie, et toutes ces provinces de l’Espagne qui ont été sous le gouvernement des Maures.

Les villes d’Italie paraissent avoir été les premières en Europe qui s’élevèrent, par le commerce, à quelque degré considérable d’opulence. L’Italie est située au centre de ce qui était alors la partie riche et civilisée du monde. D’ailleurs, les croisades, qui ont nécessairement retardé les progrès de la majeure partie de l’Europe, par l’immense dissipation de capitaux et la dépopulation qu’elles entraînèrent, furent extrêmement favorables à l’industrie de quelques villes de l’Italie. Ces grandes armées, qui mar­chaient de toutes parts à la conquête de la Terre-Sainte, donnèrent un encouragement extraordinaire à la marine de Venise, à celle de Gênes, à celle de Pise, quelquefois par le transport des hommes, et toujours par celui des vivres qu’il fallait leur fournir. Ces républiques furent, pour ainsi dire, les commissaires des vivres de ces armées, et la frénésie la plus ruineuse qui jamais ait aveuglé les peuples de l’Europe fut pour elles une sorte d’opulence.

Les habitants des villes commerçantes, en important des pays plus riches des ouvrages raffinés et des objets de luxe d’un grand prix, offrirent un aliment à la vanité des grands propriétaires, qui en achetèrent avec empressement, moyennant de grandes quantités du produit brut de leurs terres. Le commerce d’une grande partie de l’Euro­pe, à cette époque, consistait dans les échanges du produit brut du pays contre le pro­duit manufacturé d’un autre pays plus avancé en industrie. Ainsi, la laine d’Angleterre avait coutume de s’échanger contre les vins de France et les beaux draps de Flandre, de la même manière que le blé de Pologne s’échange aujourd’hui contre les vins et les eaux-de-vie de France, et contre les soieries et les velours de France et d’Italie.

C’est ainsi que le commerce étranger introduisit le goût des objets de manufacture plus recherchés et mieux finis, dans des pays où ce genre de travail n’était pas établi. Mais quand ce goût fut devenu assez général pour donner lieu à une demande consi­dérable, les marchands, pour épargner les frais de transport, tâchèrent naturellement d’établir, dans leur propre pays, des manufactures, dont les produits étaient destinés à être vendus au loin, qui paraissent s’être établies dans la partie occidentale de l’Euro­pe, après la chute de l’empire romain.

Il faut observer qu’un grand pays n’a jamais subsisté ni pu subsister, sans qu’il ait eu chez lui quelque espèce de manufacture ; et quand on dit d’un pays qu’il n’avait point de manufactures, cela doit toujours s’entendre des fabriques d’ouvrages finis et recherchés, ou de ceux qui sont destinés à être vendus au loin. En tout grand pays, les vêtements et ustensiles de ménage de la très-grande partie du peuple sont le produit de l’industrie nationale. C’est même ce qui arrive plus généralement dans ces pays pau­vres dont on dit ordinairement qu’ils n’ont point de manufactures, que dans ces pays riches où on dit qu’elles abondent. Dans ceux-ci vous trouverez, en général, tant dans le vêtement que dans les ustensiles de ménage des dernières classes du peuple, des objets de manufacture étrangère, en beaucoup plus grande quantité, en proportion, que vous n’en trouverez dans les autres.

Ces manufactures d’objets destinés à être vendus au loin paraissent s’être intro­duites en différents pays, de deux manières différentes.

Quelquefois, elles se sont introduites de la manière dont je viens de parler, par l’action violente, pour ainsi dire, des capitaux de quelques marchands et entrepreneurs particuliers qui les avaient établies à l’imitation de manufactures étrangères de la même espèce. Ainsi, ces manufactures durent leur naissance au commerce étranger, et telles ont été, à ce qu’il semble, les anciennes manufactures d’étoffes de soie, de ve­lours et de brocart qui fleurirent à Lucques dans le cours du treizième siècle. Elles furent bannies de cette ville par la tyrannie d’un des héros de Machiavel, Castruccio Castracani. En 1310, neuf cents familles furent chassées de Lucques ; trente et une d’elles se retirèrent à Venise, et offrirent d’y introduire l’industrie de la soie[12]. Leur offre fut acceptée ; on leur accorda plusieurs privilèges, et leur manufacture commen­ça avec trois cents ouvriers. Telles furent encore, à ce qu’il semble, les manufactures de draps fins qui fleurirent anciennement en Flandre, et qui s’introduisirent en Angleterre au commencement du règne d’Élisabeth, et telles sont aujourd’hui les fa­bri­ques d’étoffes de soie de Lyon et celles de Spital-Fields. Les manufactures qui s’introduisent de cette manière travaillent en général sur des matières premières tirées de l’étranger, puisqu’elles sont elles-mêmes une imitation de manufactures étrangères. Lors du premier établissement de la manufacture de Venise, elle tirait toutes ses matières de la Sicile et du Levant. La manufacture de Lucques, qui était plus ancienne, travaillait de même sur des matières premières venant de l’étranger. L’usage de cultiver les mûriers et d’élever les vers à soie ne paraît pas avoir été commun dans les pays du nord de l’Italie avant le seizième siècle. Ces arts ne furent introduits en France que sous le règne de Charles IX. Les manufactures de Flandre travaillaient principalement les laines d’Espagne et d’Angleterre. La laine d’Espagne a été la matière première, non de la première manufacture de lainage éta­blie en Angleterre, mais de la première dont les produits aient été destinés à se vendre au loin. Aujourd’hui, plus de la moitié des matières premières qu’on emploie aux fabriques de Lyon sont des soies étrangères ; à l’époque de l’établissement de ces fabri­ques, on n’en employait pas d’autre, ou presque point d’autre. Il est vraisemblable que, dans les matières premières manufacturées à Spital-Fields, il n’y en aura jamais une seule partie qui soit produite en Angleterre. Ces manufactures étant, en général, le résultat des spéculations d’un petit nombre de particuliers, le lieu de leur établis­se­ment est quelquefois une grande ville maritime, quelquefois une petite ville de l’inté­rieur des terres, suivant qu’il s’est trouvé que les fondateurs ont choisi l’une ou l’autre d’après leur intérêt, leur jugement ou leur caprice.

D’autres fois, des manufactures destinées à des marchés éloignés se sont élevées naturellement et, pour ainsi dire, d’elles-mêmes, par le perfectionnement successif de ces fabriques grossières et domestiques qui s’établissent toujours nécessairement dans tous les temps, même dans les pays les plus pauvres et les moins civilisés. Ces sortes de manufactures travaillent, en général, des matières produites dans le pays, et il paraît qu’elles se sont souvent perfectionnées d’abord dans des localités de l’intérieur des terres, qui, sans être à un très-grand éloignement des côtes de la mer, s’en trou­vaient placées à une distance assez considérable, et quelquefois même privées de tout moyen de transport par eau. Un pays enfoncé dans les terres, naturellement fertile et d’une culture aisée, pro­duira une grande quantité de vivres au-delà de ce qu’exige la subsistance des culti­vateurs, et l’énormité des frais de transports par terre, l’incommodité de la navigation des rivières, peuvent rendre souvent difficile l’exportation de ce surplus de produits. L’abondance y mettra donc les vivres à bon marché, et encourager un grand nombre d’ouvriers à s’établir dans le voisinage, où leur industrie leur permettra de satisfaire aux besoins et aux commodités de la vie, mieux que dans d’autres endroits. Ils tra­vaillent sur place les matières premières que produit le pays, et ils échangent leur ouvrage, ou, ce qui est la même chose, le prix de leur ouvrage contre une plus grande quantité de matières et de vivres. Ils donnent une nouvelle valeur au surplus de ce produit brut, en épargnant la dépense de le voiturer au bord de l’eau ou à quelque marché éloigné, et ils donnent à sa place en échange aux cultivateurs quelque chose qui leur est utile ou agréable, à de meilleures conditions que ceux-ci n’auraient pu se le procurer auparavant. Les cultivateurs trouvent un meilleur prix du surplus de leurs produits, et ils peuvent acheter à meilleur compte les choses commodes qui lui man­quent. Cet arrangement leur donne donc le désir et les moyens d’augmenter encore ce surplus de produit par de nouvelles améliorations et par une culture plus soignée de leurs terres ; et si la fertilité de la terre a donné naissance à la manufacture, à son tour la manufacture, en se développant, réagit sur la terre et augmente encore sa fertilité. Les ouvriers de la fabrique fournissent d’abord le voisinage, et ensuite, à mesure que leur ouvrage se perfectionne, ils fournissent des marchés plus éloignés ; car si le produit brut et même le produit manufacturé de fabrique grossière ne peuvent pas, sans de grandes difficultés, supporter les frais d’un transport par terre un peu long, des ouvrages perfectionnés peuvent les supporter aisément. Ils contiennent sou­vent, sous un très-petit volume, le prix d’une grande quantité de produit brut. Par exemple, une pièce de drap fin, qui ne pèse que quatre-vingts livres, renferme non-seulement le prix de quatre-vingts livres pesant de laine, mais quelquefois de plusieurs milliers pesant de blé employé à la subsistance de tous les différents ouvriers qui l’ont travaillée, et de ceux qui ont mis ces ouvriers en œuvre. Par là, le blé, qu’il eût été si difficile de transporter au loin sous sa première forme, se trouve virtuellement exporté sous la forme de l’ouvrage fait qui en est le résultat, et peut s’envoyer sous cette forme dans les coins du monde les plus reculés.

C’est de cette manière que se sont élevées naturellement et, pour ainsi dire, d’elles-mêmes les manufactures de Leeds, Halifax, Sheffield, Birmingham et Wolverhamp­ton. Ces sortes de manufactures doivent leur naissance à l’agriculture ; leur avance­ment et leur extension sont dans l’histoire de l’Europe moderne un événement posté­rieur aux progrès de celles qui ont dû leur naissance au commerce étranger. L’Angle­terre était connue par ses fabriques de beaux draps de laine d’Espagne, plus d’un siècle avant que les manufactures qui fleurissent aujourd’hui dans les villes que je viens de nommer fussent en état de travailler pour les marchés éloignés. L’avancement et l’extension de ces dernières ne pouvaient avoir lieu qu’en conséquence de l’avan­ce­ment et de l’extension de l’agriculture, qui eux-mêmes sont le dernier et le plus grand effet que puissent produire le commerce étranger et les manufactures auxquelles celui-ci donne immédiatement naissance, comme je vais l’expliquer tout à l’heure.


  1. Ce mot vient d’une sorte de poids nommé lest. La taxe se percevait sur les marchandises qui se vendaient au lest. Les autres termes s’expliquent assez d’eux-mêmes.
  2. Poll-tax, taxe par tête.
  3. Domesday-book, terrier général de toutes les terres d’Angleterre, fait sous Guillaume le Conquérant, et d’après lequel tous les propriétaires remirent leurs terres entre les mains du roi, pour les tenir de lui à titre de fief militaire.
  4. Voyez le Traité historique des Villes et Bourgs, par Brady, page 3, etc.
  5. Le vicomte ou lieutenant du comte.
  6. Voyez le Firma Burgi de Madox, page 18, ainsi que l’histoire de l’échiquier, chap. x, sect. 5, page 223, première édition. (Note de l’auteur)
  7. L’officier chargé de la collecte.
  8. Le centenier était l’officier civil et militaire établi sur dix dizaines, chaque dizaine étant composée de dix familles ou de dix hommes libres. Au-dessus de tous les centeniers d’un comté était le comte, ou le shérif son lieutenant, qui exerçait de même les fonctions civiles et militaires.
  9. Voyez Firma Burgi de Madox ; voyez aussi Pfeffel, sur les événements remarquables arrivés sous Frédéric II et ses successeurs de la maison de Souabe.
  10. Voyez Madox.
  11. Voyez Pfeffel.
  12. Voyez Histoire civile de Venise, par Sandi, part. 2e, vol. I, pages 247 et 256.(Note de l’auteur)