Reconnaissance de la région Andine, de la République Argentine/6

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VI

DE NAHUEL-HUAPI À LA VALLÉE 16 DE OCTUBRE


Mardi 10 avril, nous avançons plus au sud. Le lac à l’orient est entouré de moraines dominées par le noir promontoire volcanique de Tequel-Malal, dans les cavernes duquel j’ai découvert, dans mon voyage antérieur, comme je l’ai dit plus haut, un curieux cimetière indigène ; après avoir passé ces moraines et le large lit pierreux de l’arroyo torrentueux Ñirehuau qui se jette dans le lac, nous pénétrons dans la belle plaine verte qui s’étend au sud-est jusqu’aux hautes collines morainiques de la première extension glaciaire. Il est évident que dans la Cordillère des Andes, il s’agit de deux périodes glaciaires, et rien ne le prouve mieux que les dépressions occupées aujourd’hui par les lacs. Ceux-ci sont entourés de moraines relativement basses ; ils sont suivis d’une vaste plaine, comme si ce fussent les moraines frontales et latérales du glacier, plaine qui part du lac aujourd’hui desséché. Puis une autre rangée de hautes collines, qui sont les moraines plus importantes de la première époque, dénote une plus grande durée du glacier. Cet intervalle plat, entre les deux lignes de moraines, est généralement cultivable dans tous les bas-fonds lacustres que j’ai vus jusqu’ici, et il y court souvent de grosses rivières qui ne débouchent pas toujours dans les lacs actuels.

La partie sud-est de la vallée du lac Nahuel-Huapi (820 m.) a de riches prairies et des ruisseaux bordés de bosquets qui fournissent un abri aux bestiaux, durant l’hiver, et de l’ombre dans les jours de chaleur comme celui-ci. Les transitions de température dans les zones voisines des montagnes, dont le régime météorologique varie considérablement suivant leur orientation et leur altitude, en raison de leur proximité de la zone humide de l’ouest, sont très violentes dans les plaines ouvertes, mais les vallées abritées entre les versants du haut plateau ondulé doivent jouir d’un climat tempéré durant toute l’année. On gagne le sud par des versants escarpés recouverts de blocs erratiques et de gravier glaciaire, fournissant d’excellents pâturages. Au nord, la vallée est dominée par des pics volcaniques, et on distingue un chaînon qui va du nord au sud-est, coupé par la haute vallée antérieure à l’actuelle. Le haut plateau ondulé, que limite au sud et au sud-est la vallée basse, est formé par le plus élevé des quatre degrés qui sont probablement des vestiges des lignes de niveau successivement abandonnées par l’ancien lac, dans son mouvement de retrait. Ces coteaux (1170 m.) sont de roches sédimentaires, composées de grès gris et jaunâtres, d’argiles plombées et de conglomérats, le tout recouvert par le détritus glaciaire qui ressemble en partie à la terre de la pampa, mais avec de petites couches de cailloux roulés.

Peu après, nous traversons Pichileufu ou Curruleufu ou Pia ou Rio de los Hechiceros (1080 m.), autant de noms qu’a l’affluent le plus austral du Rio Limay, dans lequel il se jette presqu’en face de Collon-Cura.

Les couches sédimentaires sont horizontales, et, au sud du fleuve, elles commencent à être recouvertes de laves noirâtres et qui proviennent des volcans de l’orient qui constituent le chainon cité. Après avoir traversé l’Arroyo de las Bayas, affluent du Curruleufu (1120 m.), laissant au couchant le sommet de ce nom (1400 m.), formé par une expansion volcanique, nous descendons par une gorge herbeuse et nous campons à la nuit, à Chenqueg-gueyu, au pied du ravin sédimentaire tertiaire (1150 m.). J’incline à croire que là existait autrefois un lac tertiaire ; les cailloux roulés de son conglomérat sont petits comme des noix. Les moraines recouvrent les flancs, et, parmi les détritus noirâtres de la belle végétation passée, apparaissent des blocs blanchâtres de granit erratique.

Les collines que nous traversons entre Las Bayas et Chenqueg-geyu forment la ligne de division entre les eaux qui alimentent le Rio Negro et celles qui se dirigent au Rio Chubut, se dirigeant de là les unes au nord, les autres au sud au pied du chainon volcanique qui, depuis le Limay, se détache au sud-sud-est.

À l’est, on voit un volcan éteint et derrière celui-ci, au sud-est, se trouvent les salines de Calgadept et ses sources thermales que j’ai visitées en décembre 1879. Les plateaux sont caractéristiques comme dans les environs du fleuve Santa Cruz ; les supérieurs forment le fond de l’ancienne mer intérieure qui s’étendit entre le chaînon granitique des Andes et celui du centre de la Patagonie, avant que les forces néovolcaniques et les glaciers eussent produit le paysage géologique actuel. Les gigantesques glaciers de la première extension couvrirent toute cette région intermédiaire et y semèrent les dépouilles des hautes cimes andines : granits, porphyres et roches volcaniques plus modernes. À l’occident du chemin, les terrasses sont légèrement inclinées et, bien que les roches qui entrent dans leur formation aient également leur plan de déclivité dans la même direction, l’inclinaison principale de la surface est dûe à l’épaisseur considérable des dépôts glaciaires de l’ouest ; dans la zone orientale, la couche de galets et de sables n’a pas plus de trois mètres d’épaisseur.

Après Chenqueg-gueyu, le plateau s’élève de nouveau (1430 mètres), coupé par des cañadones qui se dirigent à l’orient, domines par la hauteur voisine du Cerro Quemado au pied duquel on descend, par des gorges abritées et fertiles, dans la vallée de l’Arroyo Chacayhué-ruca (1200 m.) qui coule à l’est pour s’unir au Chenqueg-gueyu et plus bas au Ftatemen. Après avoir dépassé cette fertile vallée, on gravit de nouveau le plateau dont l’élévation commence à diminuer (1390 m.) et on arrive à la longue cluse ou combe de Ftatemen (1060 m.), dépression longitudinale pittoresque située entre les plateaux de l’orient et le massif volcanique d’Apichig qui la domine à l’occident, et dont les ravins, en partie dénudés, promettent aux paléontologues un vaste champ d’exploration.

Tout le terrain entre Nahuel-Huapi et Ftatemen est abondant en pâturages et pourra servir à l’élevage des troupeaux appartenant aux espèces bovines et ovines qui, en hiver, trouveront un abri dans les forêts de la vallée ; le blé et d’autres plantes se développent bien dans quelques endroits abrités. À Ftatemen, nous trouvons du poisson et du gibier en abondance : des truites et des canards ; mais nous n’avions pas le temps de nous reposer, et à peine fit-il jour que nous montâmes de nouveau sur le plateau, laissant à l’est la vallée du rio pour redescendre à l’ouest, à la gorge d’Apichig (ou Ap’gtr), par laquelle, aux temps glaciaires, fit irruption un des bras du glacier colossal qui a modelé toutes ces vallées préandines. Les moraines situées à diverses hauteurs indiquent les alternatives d’envahissements, de retraits et l’épaisseur du glacier, et sur le gradin supérieur du massif volcanique qui précède la brèche d’Apichig (960 m.), à cinq cents mètres au-dessus de la plaine, on observe, parmi de plus petits, un beau bloc erratique de granit qui mesure neuf mètres de long, six de large et cinq de haut. De là, on a une fort belle vue : des plateaux au paysage banal que l’on achève de gravir, on passe, sans transition, au revers de ce parage monotone ; les prés reverdissent jusqu’aux flancs des montagnes boisées, et la gorge basse de l’ouest, qui correspond à la cluse transversale d’Apichig, laisse voir au couchant une ligne de montagnes couronnées de fils neigeux, aux versants couverts de forêts dans lesquelles le jaune a été remplacé par le vert dans toutes ses tonalités.

Là se ferme à peu prés complétement la grande vallée longitudinale du sud, qui s’étend depuis les moraines de Sunicaparia, en face du Tecka, jusqu’aux ruisseaux dont les mille lacets au milieu des arbres et des herbages laissent apercevoir, de place en place, leur eau limpide qui miroite au soleil comme des paillettes d’argent sur un velours végétal verdâtre et forment les sources du principal affluent nord du Rio Chubut, qui pourrait s’appeler Rio Maiten, nom de la ferme établie sur la rive.

C’est dans cette gorge que j’ai campé en janvier 1880, et là tomba malade mon bon guide, le pauvre indien Hernandez qui mourut dans les toldos voisins, victime de sa confiance en la guérisseuse de la tribu. Beau sujet, pour un Jacques, le troupeau de moutons pampas que je vis à cette époque-là prés des toldos, se détachant en blanc avec leurs longues toisons tachetées d’or par les rayons du soleil qui étincelaient sur les neiges fraîchement tombées sur la crête altière lointaine, tandis que sur nous il pleuvait nuit et jour, grâce à un violent orage de l’ouest, qui, en se précipitant par la gorge andine du Puelo, nous arrivait du Pacifique.

Le bosquet de ce triste campement avait été brûlé, et les tolderias disparu avec leurs habitants, dispersés aux quatre vents. Pauvres indiens qui n’ont jamais fait de mal à personne et qui n’ont commis d’autre crime que celui de naitre indiens !

Dans la terrible guerre faite aux indigènes, on n’a pas commis peu d’injustices et avec la connaissance que j’ai de ce qui s’est passé alors, je déclare qu’il n’y eut aucune raison d’anéantir les indiens qui habitaient au sud du lac Nahuel-Huapi ; je puis dire que si l’on eut procédé avec clémence, ces indiens auraient été nos grands auxiliaires pour la colonisation de la Patagonie, comme le sont aujourd’hui les restes errants de ces tribus, journellement délogés par les placeurs de « certificats » avec lesquels on récompensa leur destruction. Il y avait plus d’habitants dans les tolderias indigènes soumises aux caciques Inacayal et Foyel qu’aujourd’hui dans la région andine du Chubut, malgré les vastes zones sollicitées et concédées à la colonisation.

Le Rio Maiten naît à vingt-cinq kilomètres au nord de Apichig, prés du point où prennent leurs sources le Curruleufu, affluent du Limay, et le Manso, affluent du Puelo ; il reçoit dans ce parcours les eaux d’un chaînon montagneux qui, à l’orient, limite la belle vallée longitudinale, vallée intermédiaire entre la zone montagneuse des Andes proprement dites et ce chainon dont la plus grande altitude est de 1910 mètres, et qui s’interrompt à l’ouest d’Apichig, pour donner issue aux eaux du Rio Maiten, lesquelles descendent des coteaux larges et peu élevés (800 m.) qui séparent les eaux de la vallée du Puelo et celles du Maiten. Ces coteaux sont de 160 mètres moins hauts que le col d’Apichig.

Nous déjeûnons au pied de la haute muraille volcanique, en face des cavernes où, suivant les vieux indigènes, hurle continuellement un chien qu’ils n’ont jamais vu, et où, par suite de leur décomposition, les roches affectent des formes capricieuses ; la plus remarquable est un bloc qui ressemble au buste de Louis XIV, incrusté dans une niche de roche rougeâtre. Quand vint la nuit, nous campâmes prés du lieu où mon bon compagnon Utrac établit sa tolderia, et où Hernandez et moi fûmes empoisonnés par une de ses femmes[1]. Il va sans dire qu’il n’existe plus un seul toldo ; une pauvre hutte (rancho) abrite quelques indiens qui soignent les bestiaux de la Compagnie anglaise des terres du Sud.

Dans ce parage, près de Caquel-Huincul, ainsi appelé en raison d’une élévation d’origine volcanique recouverte par des détritus glaciaires que croise la vallée longitudinale, le fleuve Maiten a trente mètres de large dans son bras principal, avec une profondeur de deux mètres en mars ; il coule au pied de la muraille volcanique orientale, tandis que la vallée s^étend à l’ouest (700 m.). La colline noirâtre, jaunâtre, se détachant sur la plaine verdoyante (820 m.), mesure plus de cinq kilomètres du nord au sud, et forme un excellent belvédère (820 m.) qui permet d’embrasser un paysage étendu jusqu’aux gorges de l’occident, et tandis que la caravane chemine lentement vers le sud, je la gravis pour rafraîchir mes souvenirs.

Dans des publications antérieures, depuis 1880, j’ai mentionné les intéressants traits orographiques qui s’observent de là. Comme je l’ai déjà dit plus haut, le fleuve est dominé à l’est par le massif volcanique du sud d’Apichig, limité au sud par une large ouverture qui conduit à la belle vallée de Quelujaquetre, à la confluence de l’Arroyo Lelej et du Rio Maiten (Chubut), et près de la station (paradero) de Cushamen où passa la nuit le capitaine Musters dans son mémorable voyage de Punta Arenas à Carmen de Patagones. Au nord, on voit descendre le Maiten, depuis le chaînon longitudinal d’une certaine élévation situé au nord ouest. Plus près, on observe la gorge située en face d’Apichig, où sort d’une moraine frontale secondaire la rivière qui donne le nom au fleuve ; puis vient un pittoresque massif aux deux tiers boisé et dont le sommet le plus élevé (1990 m.) se trouve en face de Caquel-Huincul ; au pied de ce massif, se trouve la grande plaine glaciaire qui remplace le glacier disparu avec les débris andins que celui-ci laissa. La colline de Caquel-Huincul est semée de blocs erratiques qui mesurent jusqu’à cinquante mètres cubes. À l’ouest de la plaine morainique, qui commence au pied de la colline, les eaux descendent à l’occident, et la dépression que j’aperçus, en 1880, à travers le défilé correspond, non pas au lac Puelo, comme je le supposai alors, mais au lac Epuyen qui débouche dans celui-là.

Plus au sud, derrière la haute moraine appelée Cabeza de Epuyen, s’élèvent les cimes neigeuses de Tres Picos (2500 m.) qui précédent la haute chaîne neigeuse correspondant probablement à l’enchainement central des Andes, à en juger par les publications des explorateurs chiliens. Au sud-sud-ouest, on aperçoit la longue dépression de la région de Cholila ou Cholula, la terre des Chululakenes de la tradition ; là commence la série des lacs qu’alimentent le Fta-Leufu, et que doit reconnaître M. Lange.

Au sud on aperçoit la continuation de la vallée longitudinale et la dépression de Lelej. MM. Fischer et Stange, qui traversèrent au sud par Cushaman qui est le chemin ordinaire entre le Rio Tecka, 16 de Octubre et Nahuel-Huapi, décrivent ce parage de la manière suivante : Le premier (d’aprés l’expression du docteur Steffen) dit que « la vallée de Lee-Lee (Lelej) coupe un chaînon peu élevé dans la direction du nord-est pour se réunir bientôt à la vallée du Rio Chubut qui descend au loin du nord-ouest, encaissé entre des sommets dénudés de couleur plombée. La vue était interceptée dans cette même direction par l’imposante cordillère neigeuse dans laquelle M. Fischer crut distinguer les cimes caractéristiques du Centinela et de l’Observador, situées immédiatement au sud de l’embouchure et de la vallée du Rio Bodudahué ». Parlant de la même région, le second s’exprime en ces termes : « D’ici, un embranchement du chemin conduit à l’estancia Fofo-Cawello, sur la rive gauche du rio Chubut ; l’autre traverse des chaînes parmi lesquelles on distingue une colline plane, très étendue et stérile faute d’eau… De ce point se présente à l’ouest la Cordillère des Andes avec des crêtes très bizarres, et vers l’est les monts de Fofo-Cawello. Dans la cordillère, nous distinguons une grande ouverture par où doit se trouver un chemin aux canaux de Chiloé »[2].

J’ai fait ces citations pour signaler les différences qu’il y a entre les observations des deux explorateurs. Je ne m’explique pas comment M. Fischer a pu voir le rio Chubut descendre encaissé entre des sommets dénudés de couleur plombée là où M. Stange distingue une colline plane et plus étendue, depuis celle que présente à l’ouest la Cordillère des Andes. Comme il a traversé la région entre Lelej et Cushamen, il a dû voir, si d’épais brouillards ne lui ont pas masqué le paysage de l’ouest, une plaine morainique s’étendant des sommets d’Epuyen vers Fofo-Cahuallo, et formant toute la plaine nord-est de Lelej et celle de Cushamen et Quelujaguetre ; et forcément il n’a pu apercevoir le rio Chubut encaissé entre des montagnes, puisqu’il n’y a là pas d’autres élévations que la moraine basse à travers laquelle le fleuve s’est frayé un cours. Ces imperfections ou erreurs dans les observations de M. Fischer se répètent dans sa carte de la région où l’on a dessiné un haut chaînon, qui n’existe pas, au lieu de la plaine qui mesure des dizaines de kilomètres du nord au sud et de l’est à l’ouest. La grande gorge qu’a vue M. Stange correspond aux gorges d’Epuyen et du Puelo.

C’est à cette plaine glaciaire que je me référais en faisant la description de la plaine de même origine, située entre le rio Quilquihué et la rivière Chapelco ; ce phénomène se répète fréquemment vers le sud, comme je l’indiquerai plus loin.

Ici, à Caquel-Huincul et à Cholila, existait autrefois un immense bassin lacustre antérieur à la grande extension des glaciers, et dont les vestiges actuels sont les chapelets de lacs appartenant au système du rio Puelo et du rio Fta-Leufu, bassin commun qui s’est séparé à mesure que l’érosion, le climat et peut-être les phénomènes volcaniques ont produit les écoulements de l’ouest à travers la Cordillère. Dans la première période glaciaire, une couche de glace recouvrait toute la région andine de l’orient et les cours d’eau auxquels elle donnait naissance se dirigeaient vers l’Atlantique. Ainsi s’expliquent les larges vallées avec les couches de cailloux roulés andins qui les recouvrent, vallées par lesquelles courent aujourd’hui les affluents du Chubut. La plaine est formée des restes d’une des vieilles moraines frontales de ce grand lac disparu.

Plus loin je m’occuperai de nouveau du paysage embrassé du coteau d’où je descends en toute hâte, menacé par l’incendie des champs, provoqué par les bouviers afin qu’il reverdissent. Avant de me voir enveloppé dans la fumée, mon attention avait été sollicitée par la beauté du paysage et le coloris spécial du rio, de la plaine et de la montagne. Les sommets rapprochés à l’orient avec leurs roches volcaniques verdâtres, rougeâtres, violettes et lie de vin, comme de gigantesques caillots de sang, blessures produites par l’irrésistible force d’impulsion du glacier qui pulvérisa et désagrégea ces laves ; puis, à leur pied, le fleuve serpentant, noir dans l’ombre, argenté par la lumière du ciel limpide à l’orient, bordé d’arbres obscurs, de hautes herbes et de chilcales vert-clair, qui contrastaient avec le jaune et le gris des moraines arides. À l’arrière-plan, surgissant au-dessus des dépressions mystérieuses avec de la fumée d’encens, les hauts sommets colorés de lie de vin et de noir avec des reliefs de nacre produits par la neige sur ces cimes aux tons d’acier, au milieu des nuées menaçantes de l’orage prochain sur le glacier caché, très loin vers le couchant… Mais le temps pressait, et je désirais arriver à Lepa pour la nuit.

La plaine glaciaire s’élève à peine à dix mètres au-dessus du Maiten ; elle est coupée par des lits de rivières, secs en été, mais qui, au printemps, apportent au Maiten les eaux de l’hiver, tout près des ruisseaux tributaires d’Epuyen. En côtoyant ses bords, nous nous rapprochons de la troupe en marche, arrivée déjà au pied des sommets qui, à l’ouest, limitent la vallée de Lelej. Musters n’a pas de paroles assez élogieuses pour décrire la beauté de cette vallée qu’il appelle un paradis, et qui mérite bien cette qualification du voyageur anglais[3]. Cette vallée est, sans doute, avec les réserves de Lepa, la région la mieux appropriée à un grand établissement d’élevage. Nous la trouvons peuplée de bestiaux ; et après nous être fourni de viande dans les maisons de l’estancia (610 m.), nous traversons les coteaux d’origine volcanique qui séparent la vallée de Lelej de la vallée de Lepa où l’énorme quantité de détritus glaciaires indique que les roches de ceux de l’occident consistent surtout en granits, porphyres et andésites ; on ne voit pas de morceaux schisteux.

La vallée de Lepa est aussi belle que celle de Lelej ; nous y passâmes la nuit (740 m.) ; la rivière sort d’une gorge pittoresque, profonde entaille dans la roche gris-claire, d’aspect granitique à distance ; et elle reçoit les eaux de l’Arileufu, cours d’eau moins important qui descend du sud-ouest (760 m.).

Tout le terrain est ondulé par les glaces ; les hauteurs de l’est sont recouvertes de roches volcaniques, mais les dépressions et les plateaux qui se prolongent au sud entre les chaînes de l’ouest, et les hauts coteaux de l’orient, traversées par les mêmes rivières transversales que nous franchissons, sont formées de roches sedimentaires, probablement de miocène, à en juger par quelques mollusques lacustres que j’ai trouvés à Pichileufu (790 m.). Le Mayuleufu, auquel s’unit le Pichileufu, a un lit profond et court au sud, à travers une vallée étroite et pierreuse jusqu’au point où il reçoit le tribut des eaux du premier ; il était à sec à l’époque de notre passage. Dans les dépressions recouvertes de forêts, on trouve des blocs erratiques de deux cents mètres cubes dont la roche est un conglomérat volcanique. Après avoir dépassé le vallon encaissé du Temenhuao ou Tameñao, comme on l’appelle généralement, nous entrons dans ce que l’on peut considérer comme les pampas d’Esguel, proprement dites, succession de petits plateaux (780 m.), coteaux et marécages, entièrement habillés de vert, dont l’altitude varié de 700 à 800 mètres au-dessus de la mer, et qui s’étendent entre les versants des montagnes au couchant, et le haut plateau (970 m.) couronné de laves au levant. Au pied de ce plateau, au fond de la plus grande dépression, se trouvent trois lagunes sans issue où viennent se perdre des ruisseaux qui sourdent de la montagne opposée. Il s’agit, sans doute, du lit d’un ancien lac disparu dont il ne reste que les lagunes (740 m.). Il n’y a pas un mètre de terre stérile ; l’herbage recouvre tout ; et sur les petites éminences formées par l’agglomération des détritus glaciaires, on aperçoit des groupes d’arbustes qui fourniront aux futurs colons d’abondant combustible. Nous rencontrons quelques milliers de têtes de bétail appartenant à la Compagnie anglaise citée, qui descendaient des plaines de l’ouest et cherchaient un abri dans les prairies voisines de la lagune, mais nous n’avons pas vu un seul homme. L’exploitation de pareils terrains n’est pas chère dans ces conditions-là, mais elle ne favorise guère l’industrie humaine.

Dans ces pampas d’Esguel, nous retrouvons de nouveau le divortium aquarum interocéanique, toujours produit par la cause déjà citée : l’action glaciaire. Ici aussi, les eaux qui descendaient de la Cordillère vers l’Atlantique se sont vues obligées à chercher une issue par le Pacifique, à la suite de l’obstruction de leurs canaux naturels par les immenses moraines qui couvrent aujourd’hui la contrée. Le grand glacier de l’ouest, se frayant un passage entre les gorges des montagnes qui précédent le premier plissement longitudinal parallèle au chaînon central andin, a recouvert de ses moraines toute la vallée entre le nord d’Apichig et le Mont Thomas, comblant cette dépression avec d’autres branches du glacier disparu du Tecka. Dans la relation de mon voyage de 1880, j’ai mentionné cet énorme dépôt glaciaire et l’intéressante moraine frontale du Tecka, au point de convergence des deux cluses : celle d’Esguel et celle de Tecka. Les monticules glaciaires augmentent en altitude vers le sud, en face de la gorge de l’ouest.

Après avoir cheminé plus de vingt kilomètres à travers une plaine à peine ondulée où, sans instruments de précision, il n’est pas possible de déterminer où commencent les cours d’eau qui se rendent au Pacifique et ceux qui sont tributaires de l’Atlantique, plaine où l’on chercherait en vain ce qui pourrait être considéré comme une « croupe andine diviseur des eaux », on descend la grande moraine frontale par la gorge ou l’ouverture (abra) d’Esguel (col — boquete — d’après la carte de M. Fischer) et on arrive à une autre terrasse de l’ancien lac disparu dont le lit est occupé à l’ouest et au sud-ouest par la Colonie 16 de Octubre.

Dans son journal de la « Expedición exploradora del Río Palena », M. Stange dit (pag. 157) : que les montagnes situées à l’ouest et au sud de la plaine d’Esguel forment « la ligne de division entre les eaux chiliennes et les argentines, c’est-à-dire, entre celles qui vont au Pacifique et celles qui se versent dans l’Atlanlique ». Ce n’est pas le moment de discuter si ces eaux sont chiliennes ou argentines, parce qu’elles coulent dans telle ou telle direction, mais je puis affirmer que M. Stange commet une erreur dans ce paragraphe, résultat sans doute des observations trop hâtives auxquelles il fut contraint par son voyage précipité. Les eaux qui descendent à l’est et à l’ouest ont leurs sources à l’est et au nord de ces montagnes dans la plaine ; il n’y a pas là non plus de chaîne qui aille de l’ouest au sud-est, comme le dit le même voyageur. Puisque cette erreur se répète sur la carte dessinée par M. Fischer, sur laquelle sont consignés les résultats de l’exploration, et qui est absolument défectueuse, je ne dois pas aller plus loin sans signaler ce fait à l’attention, car de telles erreurs contribuent à fausser le jugement de ceux qui se préoccupent de l’orographie de la région australe de ce continent.

Si une crue anormale, qui peut se produire un hiver quelconque, augmentait le volume des eaux de la plaine d’Esguel, le divortium aquarum interocéanique s’éloignerait à l’orient du point où il s’opère maintenant et ne serait plus formé par les monts d’Esguel ni par la plaine. Dans ce cas, le plateau oriental deviendrait, suivant les théories de MM. Steffen, Fischer et Stange, « l’enchaînement de la Cordillère qui divise les eaux », pendant une saison de l’année, tandis que le reste du temps cet « enchaînement » se trouverait dans la plaine.

Par ici passe le chemin carrossable qui met la capitale du Territoire du Chubut en communication avec la Vallée 16 de Octubre dont nous nous rapprochons. Les blocs erratiques sont de grandes dimensions, et un grand nombre, formés principalement par du granit blanchâtre, ont un volume de cent mètres cubes. La roche des sommets au sud-ouest est porphyrique, pareille à celle que j’ai observée sur le Limay.

Après avoir dépassé la gorge, et poursuivant notre marche au sud, nous dressons nos tentes près des ranchos du chef indigène Nahuelpan, dans un très beau pré, parage que j’avais déjà parcouru en 1880. La moraine qui limite la vallée d’Esguel au sud à 770 mètres au-dessus de la mer ; et à l’endroit où nous la traversons naît l’affluent nord du fleuve Corintos. Le jour suivant, nous passons par la superbe gorge peuplée par les colons de la vallée 16 de Octubre, d’une fertilité exubérante. Le massif de l’ouest, appelé Cerro Plomo ou Nahuelpan, d’origine volcanique et le Cerro Thomas (1650 m.), de même constitution géologique, forment un digne portique à la grande vallée que le gouverneur Fontana a baptisé de la date de la loi qui créa les territoires nationaux. Cette terre est assurément une merveille de fertilité, et le choix qu’on fit de ce point pour y établir une colonie n’eut pas pu être meilleur. Quand, en 1880, je revins de ces régions, et décrivis sa fertilité, personne ne crut à mes affirmations : la routine voulait que Patagonie fût synonyme de stérilité, et comment voulez-vous que l’on se fie aux enthousiasmes des voyageurs qui disent le contraire ? Mais les établissements des colons constituent la meilleure preuve de la qualité du sol et de son rendement, si on le cultive avec persévérance. Il y a de l’aisance dans ces humbles cabanes, et si les colons qui s’y établirent, des 1888, eussent reçu en propriété le lot qui leur fut promis et qui ne leur a pas encore été accordé, la Colonie 16 de Octubre serait aujourd’hui la plus importante de la Patagonie ; malheureusement les obstacles qu’ils rencontrent à leurs efforts et à leurs désirs sont nombreux, car les terres qui entourent la vallée ont déjà été « placées » depuis Buenos Aires, et les plaintes que j’entends contre les envahissements des nouveaux propriétaires m’affligent. Comment développerons-nous le peuplement de la Patagonie, si, après de louables initiatives, on dicte des mesures qui les annulent ?

J’ai reçu plus d’une demande de ces pauvres colons pour qu’on ne réduise pas le périmètre de la colonie, mais que faire ? quand on n’écoute pas de si loin les réclamations et qu’on procède d’une manière si contraire aux intérêts du pays ! Une résolution générale du Gouvernement de la Nation, ordonnant la suspension de toute adjudication de terrains en Patagonie, jusqu’à ce qu’on en connaisse l’exacte valeur et la meilleure manière d’en tirer parti, ne manquerait pas d’avoir les meilleurs résultats.

À midi, nous entrons dans la chacra (propriété) de M. Martin Underwood (260 m.), commissaire de la Colonie 16 de Octubre, et un des hommes les plus entreprenants de la contrée. Là je me rencontrai avec don Juan Murray Thomas, le plus actif des fondateurs de la colonie du Chubut, et le plus enthousiaste partisan de la colonisation de la région andine, enthousiasme qu’il communiqua au commandant Fontana, et dont surgit la fondation de la colonie, à la suite de la mémorable expédition où il servit de guide intrépide.

La vallée 16 de Octubre occupe la dépression produite par l’érosion, dans la vieille vallée intermédiaire placée entre les hauteurs de l’est et la chaine à laquelle, en 1870, je donnais le nom de notre illustre Rivadavia[4]. Cette vallée intermédiaire se prolonge au nord, avec ses ondulations glaciaires, jusqu’à Cholila, s’abaissant graduellement du nord (1880 m.) jusqu’aux vastes plaines à l’orient du lac General Paz ou Corcovado, source principale du Carrenleufu, appelé improprement par les colons Rio Corcovado, nom qui appartient au fleuve qui coule au pied du Cerro Corcovado, situé prés de la côte de l’Océan Pacifique, à l’ouest de la vallée 16 de Octubre.

Je séjournai dans la vallée du 15 au 18 au matin pour chercher un guide en vue de mon excursion au lac Buenos Aires, ainsi que pour compléter les instructions des topographes qui déjà opéraient dans leurs sections respectives, après avoir tous exécuté fidèlement mes ordres. Je parcourus ces jours-là la vallée et pus me rendre compte exactement de sa grande importance comme base de la colonisation de nos terres andines. Si ces colons, sans secours officiel d’aucun genre, avec la perpétuelle incertitude de savoir s’ils travaillent la terre pour leurs enfants ou pour quelques potentats de Buenos Aires, arrêtés fréquemment dans leurs travaux par les rumeurs qui leur parviennent de temps en temps sur une spoliation possible, sur des changements de lot, sur l’absence de tout droit à les occuper, puisqu’il n’existe pas de loi nationale qui prévoie ces initiatives audacieuses ; si ces hommes laborieux ont pu se débrouiller avec plus ou moins d’habileté, et même, dans certains cas, réaliser leurs désirs en défrichant et cultivant de belles chacras dont les produits sont les preuves irréfutables de l’excellence de la terre et du climat, que ne pourrait-on obtenir avec des mesures de prévision qui assurassent l’avenir du travailleur, et avec des moyens de communication qui peuvent se créer facilement ? En char, on met un mois environ entre la vallée et la capitale du Chubut, et, malgré cela, le colon trouve une compensation à un si long voyage, tel est le rendement du sol. Mais je n’ai pas l’intention de m’étendre maintenant sur ce sujet intéressant que je dois laisser pour une autre occasion.




  1. Recuerdos de viage en Patagonia, Montevideo 1882.
  2. Expedición exploradora del Río Palena, Santiago, 1895.
  3. G. C. Musters : At home with the Patagonians. Londres, 1871.
  4. Lire les journaux de Buenos Aires du mois de mars 1880.