Reconnaissance de la région Andine, de la République Argentine/9

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IX

RETOUR À LA VALLÉE 16 DE OCTUBRE


Je me proposais d’étudier, au retour, comment se présentent les plateaux dans leur déclivité graduelle vers l’Atlantique, formant les gradins gigantesques qui précédent la Cordillère des Andes, et qui provoquèrent à un si haut point l’admiration de Darwin et dont l’origine est encore un problème. Depuis le 48° de latitude sud jusqu’aux chaînes qui limitent au sud la grande île de la Terre de Feu, ces plateaux arrivent jusqu’à la mer, traversés seulement par les dépressions transversales qui, en Patagonie, renferment les lits des grandes fleuves, et plus au sud le détroit de Magellan, ayant formé en outre le détroit, aujourd’hui obstrué, qui a existéentre Bahia Inútil et Bahia San Sebastian, dans la Terre de Feu ; mais au nord du 48°, les gradins ne sont pas si continus. Nous avons une formation générale sédimentaire semblable au sud du Rio Colorado, jusqu’à l’ancienne dépression longitudinale parallèle au Rio Negro qui débouche dans le golfe San Antonio ; mais, déjà à Balcheta, apparaissent les roches éruptives et vers l’ouest-sud-ouest s’élève, au centre du territoire, un massif montagneux assez considérable, composé de roches éruptives anciennes et modernes, avec une élévation maxima d’environ 1700 mètres qui précède la chaîne qui va de Collon-Cura vers le sud-sud-est, et se perd dans les environs des lacs Coluhuapi et Musters. Comme je ne connais pas ces montagnes au sud du 43° 30′, je ne puis dire si les plateaux s’échelonnent aussi depuis là jusqu’au couchant, en formant une dépression longitudinale entre les plateaux de l’ouest et de l’est, ou si la pente est générale depuis le voisinage de la Cordillère jusqu’à l’Atlantique, mais ce que je puis affirmer, c’est que les terrassements ne sont pas uniformes : j’incline à croire qu’il ne s’agit pas de lignes de soulèvement, et que vraisemblablement l’action glaciaire, qui jadis recouvrit d’une immense calotte de glace toute la Patagonie, comme aujourd’hui les terres polaires, est celle qui a intervenu dans la formation du relief actuel, de même que l’érosion prolongée et active de l’époque postérieure. Il serait difficile d’expliquer autrement que par l’intervention glaciaire directe la présence de roches patagoniques dans les formations côtières de la province de Buenos Aires, depuis l’embouchure du Rio Salado au sud.

Les manifestations colossales de l’érosion en Patagonie doivent être étudiées avec soin pour que l’on puisse distinguer les chaines véritables, tectoniques, des montagnes modelées par l’action des eaux ; mais les phénomènes qui ont produit la curieuse division des eaux à l’ouest et à l’est, et qui actuellement se reproduisent avec fréquence pour des causes identiques ou analogues, n’ont qu’une insignifiante valeur orographique, lors même que les géographes chiliens aient voulu lui assigner une haute signification politique. La protubérance formée dans la plaine située entre Chapelco et Quilquihué, celle de la Laguna Blanca ainsi que celle du rio Fénix peuvent disparaître par un travail de quelques heures et ces accidents orographiques ne peuvent assurément être considérés comme des traits géographiques permanents et encore moins constituer un « axe andin ».

Le soir, nous établissons notre campement sur les bords de l’arroyo Guenguel, à un coude qu’il décrit à sa sortie dans la grande plaine orientale où il se réunit au rio Mayo, et sur laquelle s’élèvent de petits restes de bas plateaux. Près du campement, apparaissent de nouveau les laves basaltiques et l’on aperçoit au nord de la vallée deux lignes de plateaux, tandis qu’il n’y en a qu’une au sud, dans lesquels les grès gris et bleuâtres avec conglomérats, qui entrent dans leur composition, se présentent en couches horizontales. La surface descend en pente douce de l’est à l’ouest, et il ne serait pas étonnant que la ligne de talus de chaque plateau fût formée par la dénudation de couches moins consistantes, travaillées par l’érosion durant la période de l’extension du glacier continental.

Les indiens du cacique Kankel, frère d’un des guides, chassaient dans le voisinage ; et le lendemain, de bonne heure, nous passions en face de la tolderia établie dans la pittoresque vallée du Chalia, à peu de distance de la Laguna Blanca, excellente région pour une colonie d’élevage où pourraient s’établir d’une manière permanente les indigènes qui l’occupent depuis un temps immémorial, sans craindre d’être délogés par les acheteurs de « Certificats de la Compagnie du Rio Negro ». La Nation a le devoir de donner en propriété des terres aux indigènes.

Les plateaux continuent à descendre graduellement vers l’orient, toujours herbeux, et recouverts de cailloux roulés et l’on n’y remarque pas de grands blocs erratiques. Nous suivons le bord du plateau de l’ouest, sur la plaine qui correspond à l’ancienne vallée du lac Buenos Aires, et sur laquelle se dressent isolés, des fragments du plateau plus élevé. À une distance d’environ soixante-dix kilomètres, on distingue à l’orient une chaine apparente composée de montagnes peu élevées, qui doit être celle située à l’est du rio Senguerr, dans sa déviation au sud.

Nous campons près de la rivière Chalia par une pluie torrentielle qui nous incommoda tout le jour suivant, en rendant infranchissables les tucu-tucales. Nous marchons au nord premièrement par la vallée du Chalia où il y a de petites moraines, jusqu’à sa confluence avec le rio Mayo, à l’endroit dénommé Yolk, où se trouve une gorge herbeuse qui nous conduisit sur le plateau précédant celui que nous avons traversé en allant au lac Buenos Aires. Ce plateau est horizontal comme les pampas, et sa végétation a perdu le caractère andin, à tel point que, le soir, le bois vint à nous faire défaut quand nous établîmes notre campement dans le site connu sous le nom de A’Ash, au bord d’une lagune qui me rappela celles de l’est de la province de Buenos Aires avec ses totorales et son manque de bords définis. Une élévation d’une vingtaine de mètres, choisie par les anciens indigènes pour cimetière et formée des restes d’une moraine, vestige des premières extensions des glaciers, domine une plaine plus basse, celle des lagunes de Coyet, qui se perd à l’orient, plaine limitée au nord par une petite colline, versant du plateau général. Des fumées qui s’élevaient de ce versant appelèrent notre attention, et vers le milieu du jour suivant nous arrivâmes aux trois toldos du chef gennaken Maniquiquen, établis vers les sources qui jaillissent à cet endroit. Le cours d’eau qui passait ici à une époque antérieure, avant de dévier vers le Pacifique, et qui creusa cette vallée, fut aussi important que celui qui forma la vallée du Rio Negro.

Dans les environs de ce point appelé Capperr, se trouvait la fameuse pierre dont parle Musters, que je soupçonnais, d’après d’autres descriptions, être un météorite, et avais l’intention d’emporter pour les collections du Musée. Nous la trouvons à quelques vingt kilomètres de la tolderia, sur le plateau, au pied d’un buisson de Berberis, précisément le plus grand des environs. Peut-être les indiens ont-ils toujours respecté ce buisson dans les incendies qu’ils provoquaient si fréquemment, afin qu’il leur servit de point de repère pour retrouver la pierre mystérieuse. C’était, en effet, un beau météorite, du poids de cent quatorze kilogrammes. Comme il n’était pas possible de le charger sur une mule, je dus le laisser momentanément, envoyant plus tard à sa recherche un des charriots d’Arneberg. Ce météorite, qui présente à l’extérieur avec une netteté admirable les figures de Widenmanstätten sera l’objet d’une étude spéciale par une personne compétente (planche XXIV).

Musters dit dans son intéressant ouvrage : « … Dans le parage que les indiens appellent « Amakaken » se trouve un grand bloc sphéroidal de marbre que les indiens ont l’habitude de soulever pour éprouver leurs forces. Casimir me dit que cette pierre est là depuis bien des années, et que cette coutume est fort ancienne. Elle était si volumineuse et si pesante que je pus à peine la prendre dans les bras, et la soulever jusqu’à la hauteur des genoux ; mais quelques indiens pouvaient la soulever à la hauteur des épaules… » Il est singulier que le distingué explorateur ait pris ce météorite si caractéristique pour un morceau de marbre ; il est évident qu’il a fait cette confusion, car les indigènes ne mentionnent aucune autre pierre semblable.

Le lendemain, nous traversons ce plateau et arrivons à Barrancas Blancas, dans la vallée du rio Senguerr. Le plateau est plus élevé au sud qu’au nord, ou plutôt, dans cette direction, il n’existe pas de plateau bien défini ; on monte insensiblement à la pampa, depuis la vallée proprement dite. Quelques heures après, je rejoignis Arneberg et Koslowsky dans l’établissement de M. Antoine Steinfeld, ex-employé du Musée de La Plata, et actuellement éleveur du Senguerr.

L’exploration qu’ils avaient réalisée avait été profitable.

Le 26 février, ils arrivèrent au lac Fontana. Le jour suivant, ils essayèrent d’y naviguer dans l’embarcalion amenée de Chubut, mais elle était trop petite pour résister sur des eaux aussi agitées ; heureusement, ils en trouvèrent une autre construite là même par les chercheurs d’or, et qu’ils se réservèrent d’employer, s’il n’était pas possible de pénétrer par terre jusqu’au fond du lac. Ils reconnurent l’embouchure du Senguerr qui a, en cet endroit, environ vingt-cinq mètres de large ; il coule entre des rives de dix mètres de hauteur et son courant est très rapide. Après avoir terminé les observations astronomiques et trigonométriques, ils entreprirent la marche vers l’ouest par le côté sud. Ils trouvèrent des travaux de mines, surtout dans une gorge qui descend au sud ouest du Mont Katterfeld. Il y a là de l’or, de l’argent et du fer. Koslowsky put recueillir des échantillons de charbon, d’intéressantes plantes fossiles et des ammonites. Ces fossiles sont bien conservés et appartiennent probablement à la formation jurassique inférieure ou au lias. Cette formation a déjà été observée dans les régions du Carrenleufu, dans les montagnes de l’ouest de la vallée, et on la rencontre également à l’ouest du Lac Argentino. Les roches observées sont des quartzites, des grès, des grauwakes, des porphyres et des andésites, mais il doit s’y trouver aussi du granit, puisque j’en ai trouvé à l’état fragmentaire dans les moraines à l’orient du lac. De là, à l’ouest, leur marche fut rendue pénible par les rives pierreuses ou dans le bois incommode dont les arbres atteignaient jusqu’à quinze mètres de hauteur (planche XXV) ; de sorte qu’après deux jours ils se virent obligés de laisser leur pesant bagage pour pouvoir aller plus loin. Au sud du lac, se présentent de petites collines couvertes de bois touffus et séparées par des marais et des rivières qui descendent de montagnes assez élevées déjà couvertes de neige. Ils continuèrent ainsi deux autres jours pendant lesquels le temps pluvieux rendit la marche plus pénible jusqu’à ce qu’ils arrivèrent à un point impossible à dépasser avec des charges.

Ayant fait l’ascension d’une des hauteurs voisines, Arneberg vit que le lac qu’il avait à ses pieds n’était pas le lac Fontana, mais celui de La Plata (ce qui confirmait la découverte de Steinfeld et Botello), et que ce bassin lacustre s’internait profondément à l’ouest. À quelque dix kilomètres de distance, une montagne neigeuse, dont les versants descendaient à pic, rendait impossible la marche sur la rive, ce qui les obligea à revenir au campement général pour continuer l’exploration par eau dans le bateau des mineurs. Le 10, ils atteignirent la hutte abandonnée par ceux-ci et réparèrent le bateau assez endommagé. Occupés à faire le relevé du lac Fontana, ce n’est que le 16 qu’ils purent de nouveau avancer à l’intérieur. Dans le canot s’embarquèrent Arneberg, Koslowsky et deux aides et à grand peine ils arrivèrent, le 21, jusqu’à l’embouchure du fleuve qui unit les deux lacs.

Il fut très difficile de remonter le fleuve à cause du courant et à peine furent-ils arrivés au lac La Plata, que les vagues rejetèrent le bateau contre les rochers, et ils durent faire de grands efforts pour le sauver.

Le 23, ils parcoururent un court trajet le long de la côte sud, mais le temps était mauvais : il pleuvait, neigeait et faisait des ouragans, en sorte qu’ils laissèrent le bateau, et continuèrent à pied sur la côte nord qui leur parut d’un accès plus aisé. Ils commencèrent leur itinéraire terrestre le 26, traversant un torrent sur les rives duquel ils trouvèrent des filons de minerai de fer. Le 27, le chemin devint plus mauvais : ils passèrent une autre rivière sur un tronc, et, le 28, en découvrirent une troisième qui en cette saison avancée n’avait que cinq mètres de large ; son courant est très rapide et au printemps elle doit charrier un volume d’eau considérable ; elle descend du nord-nord-ouest en formant de petites cascades, par une gorge très étroite, mais au loin on aperçoit un grand évidement au nord. Le 29, à la nuit, ils atteignirent l’extrémité du lac dans son angle nord-ouest. En ce point ils découvrirent une rivière de dix mètres de large dont la profondeur atteignait à un mètre et animé d’un fort courant. Elle provient du nord et descend par une vallée étroite entre des sommets neigeux relativement bas.

Il ne leur fut pas possible d’avancer plus loin par suite du manque de vivres et du mauvais temps, et ils durent rétrocéder. Le lac La Plata a une cinquantaine de kilomètres de long de l’ouest à l’est, et il est entouré à l’ouest, au nord et au sud par des montagnes élevées aux sommets neigeux. Les plus élevés de ceux-ci se trouvent en face l’un de l’autre, à peu prés au milieu du lac, où son axe s’incline au nord-ouest, de sorte que la ligne des hauts sommets, qui parait suivre une direction méridienne, est interrompue par ce lac si allongé. Les explorateurs supposent que l’extrémité du lac doit être très rapprochée de la côte du Pacifique vers le canal de Cay.

Le 2 avril, ils arrivèrent au campement général, et, le 3, à l’établissement de Steinfeld où, suivant mes instructions, ils devaient m’attendre jusqu’au 5.

Je décidai qu’Arneberg reconnaîtrait la région au sud ; il devait aller le plus loin possible par la vallée du Goichel, vers le bras transversal nord de l’Aysen ; il exécuterait un levé rapide des sources de ce fleuve, du Coihaike, du Mayo, du bras sud de l’Aysen qui pourrait bien être le Rio Huemules dont le cours supérieur était inconnu ; il s’avancerait le plus possible à l’ouest du lac Buenos Aires, étudiant au retour le coude du fleuve Fénix à Parihaike : vaste programme qu’il réalisa heureusement.

Ses observations coïncident avec les miennes et les complètent. Il examina l’Aysen jusqu’au point où il pénètre dans de profondes gorges où commencent les chaînes dont les sommets les plus élevés se trouvent plus à l’ouest ; il paraît que la vallée supérieure est froide en hiver et que la neige arrive à demi-mètre, mais les troupeaux trouvent de la nourriture et un abri dans les bois.

Arneberg reconnut ensuite le fleuve Coihaike à ses sources dans la moraine que j’ai déjà mentionnée. Il faut observer que presque toutes les sources des fleuves patagoniques, qui se déversent dans le Pacifique, se dirigent d’abord à l’est pour tourner brusquement à l’ouest, comme le Coihaike. L’explorateur descendit ce fleuve pendant deux jours, et, du haut d’une montagne, il put voir qu’il recevait du sud un autre cours d’eau, et qu’il tournait brusquement au nord. Il aperçut, à l’ouest de ce coude, le chaînon neigeux le plus élevé. Il atteignit, le 19 avril, le bras austral de l’Aysen, après avoir examiné les sources du rio Mayo dans les mêmes parages ondulés qui donnent naissance aux rios Goichel et Coihaike ; ces ondulations, constituées par des moraines, forment un réseau serré de sources entre ces deux derniers cours d’eau. Il étudia les origines de ce bras austral situé, comme il a été dit, près des sources qui alimentent la Laguna Blanca, et s’y arrêta quelques jours pour topographier cette région si intéressante. — Singulière séparation de systèmes hydrographiques opposés, me dit Arneberg, dans son rapport, que celle où l’on passe d’un bassin à l’autre sans apercevoir aucun changement de niveau, et cela dans la plaine, à une grande distance, à l’orient des Andes.

La vallée transversale pénètre jusqu’aux monts neigeux de l’ouest qui séparent le bassin de l’Aysen de celui du lac Buenos Aires, et sur tout le parcours l’explorateur remarqua d’excellents pâturages pour les troupeaux, et des endroits abrités aptes pour la culture. Il pénétra environ quarante kilomètras à l’ouest, en passant par des marais et des moraines, et en laissant au sud et au sud-ouest les sommets neigeux qui se rapprochent du fleuve jusqu’à ne former qu’une étroite gorge par laquelle celui-ci s’échappe avec rapidité.

Il est très probable que le rio Huemules, exploré par les marins chiliens, n’a pas ses sources à l’orient des hauts chaînons des Andes, et que celles-ci sont formées principalement par le grand glacier qui a été vu de loin ; et il ne serait pas impossible non plus que l’Aysen reçoive un tribut du même glacier.

Le 24, il traversa le plateau qui sépare la large et profonde vallée du lac Buenos Aires, plus à l’ouest que je ne l’avais fait ; il reconnut la baie fermée ou darse naturelle dont l’entrée est très étroite, mais il ne put aller plus loin, car sa marche fut arrêtée par le rio Ibañez, nom d’un mineur du Chubut qui avait été là l’année antérieure. Ce fleuve est très volumineux, et est alimenté par les glaciers voisins du nord ; sa largeur, à son embouchure dans le lac, est d’environ cent mètres. Le lac Buenos Aires avance à l’ouest-sud-ouest à une grande distance, mais il ne réussit pas non plus à apercevoir son extrémité, son débouché, par conséquent. Ayant rétrocédé, Arneberg parcourut le cours du Fénix jusqu’à son embouchure dans le lac, et après un rapide nivellement, il put se convaincre qu’en effet le fleuve a toujours coulé, dans les temps modernes, à l’orient.

Je donnai également mes instructions pour que Koslowsky étudiât les monts situés au nord du Senguerr, après avoir recueilli le précieux aérolithe, et pour qu’il examinât, aussitôt après le retour d’Arneberg, et en compagnie de ce dernier, le cours de ce fleuve jusqu’aux lacs Colhué et Musters. De là Arneberg devait se diriger vers l’Atlantique à la recherche d’un chemin par lequel on put établir une communication rapide et peu coûteuse entre Tilly Road, dans le golfe de San Jorge, et les fertiles régions andines ; cela fait, ils devaient s’embarquer à Chubut pour Buenos Aires. Ces instructions furent accomplies d’une manière satisfaisante. Les résultats m’autorisent à conseiller la création, dans la vaste vallée qui s’étend au sud de ces lacs, de colonies par lesquelles on commencerait la fondation méthodique et sûre des colonies des vallées transversales voisines des Andes.

Si l’on procédait avec prudence à cette colonisation, je ne doute pas qu’elle deviendrait un fait accompli à bref délai, et qu’en peu d’années, la Nation compterait une nouvelle et riche province de plus, surtout quand un chemin de fer mettrait en communication les fertiles régions andines avec l’Atlantique par Tilly Road ou un autre point du golfe San Jorge.

Le 6 avril, je continuai ma marche au nord, m’établissant dans l’après-midi sur la rive de l’arroyo Appeleg ; le trajet se fit par la plaine qui fut sans aucun doute occupée autrefois par un lac. Les chaînes du massif du Gato s’élèvent graduellement vers l’ouest, et se terminent au nord de l’Apeleg par de petites protubérances volcaniques. Au nord-est, on voit des fragments de plateaux formés par des roches sédimentaires et recouverts de laves. Le lendemain, nous poursuivons notre chemin dans la même direction nord par la pampa. Nous traversons, à midi, l’arroyo Omckel, près de la seconde station indigène de Shama, dans le voisinage de laquelle se termine la pampa, limitée par de petites protubérances volcaniques recouvertes de gravier glaciaire ; avant le coucher du soleil, nous campons pour recevoir quelques indiens qui vinrent me saluer sur les bords de la Saline de Tegg ou Tequerr. Télacha et Tupuslush, purs gennakenes, ne voulaient pas se réunir aux autres indigènes, parce qu’ils se disaient descendre de grandes familles, et ils me demandèrent de leur obtenir des lots dans la nouvelle colonie San Martin qui s’établira dans le Gennua.

Le paysage est tout à fait différent de ceux du sud et de l’ouest. La formation géologique a changé ; on voit des grès et des conglomérats de petits cailloux roulés très compacts qui ont la même apparence que ceux du Limay, aux environs de Picun-leufu.

Le pâturage est excellent et la chasse abondante. Nous établissons notre campement dans une vallée abritée, et, le jour suivant, de bonne heure, nous passons la crête du chaînon de collines (cerrillada) composé de granit, où s’inclinent les grès ; la roche néovolcanique apparaît en promontoires isolés. Dans la vaste et fertile vallée de Cherque, je rencontrai Kastrupp qui s’occupait de topographier la région. Au nord, la vallée est limitée par la base du plateau où coule l’affluent nord du Gennua, dans la vallée de Putrachoique. Les détritus glaciaires couvrent les bas-fonds et les collines, et le lœss noir apparaît sur de vastes extensions. Les blocs erratiques ne dépassent guère deux mètres cubes ; mais vers le nord-ouest leur dimension augmente et atteint jusqu’à cinq mètres ; les roches qui prédominent dans ces blocs sont de granit, de quartzite, de grès, de basalte et de porphyre. Cette région, de même que celle qui s’étend sur le Senguerr et le Tecka, est très mal représentée sur les cartes officielles ; le cours et la direction de plusieurs des rivières qui y figurent sont fort différents dans la réalité, et la représentation de l’orographie est absolument défectueuse.

Le terrain entre Putrachoique et le Tecka n’est pas uniforme ; de belles vallées bien arrosées alternent avec des plaines rocailleuses où l’herbe est rare. Nous continuons notre marche à l’orient de la vallée du Tecka pour avoir une impression complète de la région. Les dépôts glaciaires recouvrent tout, jusqu’aux versants des montagnes de Gualjaina. Après avoir dépassé la station indigène de Teppel, nous descendons à la gorge abritée et fertile de Aueyen pour arriver à la belle vallée de Tecku à laquelle un petit promontoire volcanique, qui s’élève ou centre, donne son nom.

Nous prenons congé du bon Foyel en face de ses toldos, et, à la tombée de la nuit, nous atteignons la gorge abritée de Caquel, afin de pouvoir arriver le jour suivant au Commissariat de 16 de Octubre ; j’y parvins malgré le mauvais état de nos montures.

Le 11, je pris les dispositions nécessaires pour qu’à leur retour Lange et Waag se dirigeassent au Rio Negro, le premier par Mackinchau et Balcheta et le second par le sud de la plaine de Yannago jusqu’aux chaînes de San Antonio, en examinant la baie du même nom. Von Platten et Kastrupp avaient ordre de retourner à Chubut ; le premier par Cherque dans la montagne, et le second par Gennua. Moréteau devait conduire les véhicules à Chubut et étudier ainsi, en disposant de plus de temps, le chemin jusqu’à l’Atlantique. Ce jour-là, je fis une excursion jusqu’au rio Fta-Leufu pour reconnaître toute la vallée 16 de Octubre. Le fleuve sort, en décrivant un coude brusque, de la dépression située à l’occident de la chaine du cerro Situacion, pour pénétrer dans la vallée orientale, et son cours se détourne ensuite au couchant pour traverser les montagnes boisées qui forment un chaînon entre ce fleuve et le Palena ou Carrenleufu, à l’occident des grands sommets neigeux dont on aperçoit les crêtes depuis la vallée.

Au point où nous examinons le Fta-Leufu, il reçoit le tribut des eaux du rio Corintos. Il a, en cet endroit, cent vingt mètres de largeur sur huit de profondeur maximum ; le courant était d’un mètre par seconde.

Dans cette petite excursion, depuis la hauteur des collines du sud, j’ai pu me rendre compte de la facilité que présenterait l’ouverture d’une charrière à travers la forêt jusqu’à la vallée Carrenleufu ; ainsi se facilitera son exploitation. Les colons de 16 de Octubre méritent bien toute la protection que peut leur assurer la Nation. Je ne crois pas que le gouvernement ait destiné même la somme la plus infime à la formation de cette colonie, car jusqu’aux frais de l’expédition Fontana ont été couverts par les colons, selon ce qui m’a été rapporté. Je crois qu’il suffirait d’une somme de cinq mille piastres pour faciliter extrêmement les communications dans cette vaste vallée longitudinale, et unir ses fractions aujourd’hui séparées par l’érosion des moraines et par la forêt.

Quand je revins le soir à mon campement, j’eus le plaisir d’y retrouver Lange qui venait de rentrer avec des observations intéressantes obtenues au prix de dures fatigues. Je reçus aussi des nouvelles de Waag qui est déjà en chemin de retour.

Lange, qui avait dirigé la section de Chubut, après avoir envoyé les autres explorateurs à leurs zones d’opérations respectives pour procéder d’accord avec les instructions que j’avais données à La Plata, entreprit ses intéressants et difficiles travaux, le 29 février. Il emmenait trois hommes avec lui, et, comme éléments de transport, cinq chevaux et neuf mules, plus quatre charges avec les instruments, les vivres et le matériel de campement. Il se dirigea vers le nord, en traversant la belle vallée abritée par des bois situés sur les bords de l’arroyo suivi par les explorateurs, et par des buissons dont étaient couverts les versants des moraines. La région connue des colons ne s’étend pas au delà de dix kilomètres du Commissariat. Il passa la nuit à cette limite voisine de quelques petites lagunes dont les eaux paraissent s’écouler vers le Fta-Leufu.

Le jour suivant, il descendit au rio Perzey qui sort en cet endroit d’une gorge étroite à bords perpendiculaires, et prend sa source dans une moraine ancienne que les colons gallois ont appelé, à cause de sa cime horizontale : « Terre-plein de chemin de fer ». Ce fut un jour de malheur ; les charges se mouillèrent, et la plus grande partie des plaques photographiques furent perdues.

Le 2, Lange fit une reconnaissance sur la moraine, vers l’ouest, et put jouir de la vue des lacs dans une plaine ouverte, marécageuse, limitée au nord et à l’est par des montagnes élevées. Le Terre-plein y forme une division des eaux très curieuse. Des versants est et nord de la Sierra Situacion descendent des rivières volumineuses qui tournent à l’ouest, et se réunissent au cours d’eau qui sort de la plaine marécageuse où se trouvent les lagunes. Les deux jours suivants se passèrent en reconnaissances vers l’ouest, rendues extrêmement pénibles par l’abondance des roseaux sauvages, le marécage et le passage de grosses rivières dans lesquelles les animaux risquèrent de se noyer. Ces fatigues furent compensées par la vue d’un beau et vaste lac, entouré de collines basses à l’est et au nord, et plus élevées à l’ouest et au sud. De l’angle sud-ouest se détache un étroit canal, qui constitue probablement la continuation du lac ; ce dernier ne peut être que celui qui, selon les indigènes, se trouve à l’intérieur des montagnes et dans lequel se jette le Fta-Leufu qui en ressort après l’avoir traversa. Ce lac est le Fta-Lafquen. Il est à regretter que les moustiques, qui y abondent, empêchent de jouir de ces beaux paysages.

De retour au rio Perzey, le 5, Lange décida d’alléger ses bagages ; dans ce but, il envoya Rufin Vera, indien araucan que j’ai connu comme interprète d’Inacayal, en 1880, et qui est au service du Musée depuis plusieurs années, avec la troupe par le chemin d’Esguel et Lelej, pour qu’il l’attendit dans la station indigène de Cholila. Cela fait, le 8, il se dirigea au nord par la vallée du rio Perzey. Il observa un certain parallélisme dans la formation des collines qui bordent le fleuve ; la roche vive se compose en partie de grès et de conglomérats. Toute la forêt de la région de l’ouest avait été incendiée les années précédentes et les troncs blanchâtres attristent le paysage.

Le 9 et le 10, il continua la marche dans la même vallée. Le chemin était difficile. Sur les coteaux, la forêt formée de grands arbres n’oppose pas d’obstacle au passage des montures ; mais sur les versants, les buissons de ñires rendent parfois ce passage impossible, et il faut se frayer un chemin à l’aide du machete et de la hache. Des coteaux de l’ouest descendent des rivières qui se joignent au rio Perzey, tandis que les gorges de l’est, dependantes des monts d’Esguel, sont sans eau. Du haut du coteau, auquel les aides donnèrent le nom de Peladito (1340 m.), on jouit d’un panorama superbe. Cette élévation est située sur le versant occidental des monts d’Esguel, au milieu des premières déclivités appartenant au système du rio Perzey. De là, on domine à l’est les monts d’Esguel, d’une élévation peu considérable, la continuation de la chaîne du cerro Situacion au couchant, et plus à l’ouest, derrière ce chaînon, les pies neigeux de la Cordillère des Andes proprement dite, avec ses immenses glaciers ; cette région figure dans la carte de Steffen et Fischer sous le nom de « Chaînes boisées » ; au sud la vallée du Perzey, et tout près, du nord-est à l’ouest, les chutes de la large et caractéristique dépression de Cholila, aussi fertile et aussi belle que la dépression opposée du Perzey. La marche est commode et agréable à l’ombre de la forêt et sur l’herbe d’un vert d’émeraude qui recouvre le sol ; la monotonie de l’ombre est coupée par les plantes grimpantes et les fougères, ainsi que par la présence de huemules curieux. Après avoir fait les observations nécessaires, Lange descendit, le 11, vers la large vallée de Cholila où il n’arriva que le lendemain, en profitant des sentiers tracés par les troupeaux sauvages.

Dans les rapports détaillés de la Section topographique qui se publieront plus tard, le lecteur trouvera tous les détails que donne Lange sur la physionomie d’une région aussi intéressante. Dans ces notes qui sont extraites de son rapport, je dois me contenter de dire qu’il étudia le terrain compris entre la lagune qui reçoit le tribut des eaux provenant des monts de l’ouest appartenant à la chaîne de Lelej ; et qu’il suivit au nord-nord-ouest par la spacieuse vallée formée par une autre rivière descendant dans cette direction, et dominant à l’est la moraine ; à l’ouest, un coteau peu élevé suit la direction du nord au sud et sépare la première lagune d’une autre plus étendue.

Le 13, il atteignit la cote (780 m.) qui sépare les eaux de Cholila de celles de la vallée d’Epuyen, au point appelé Cabeza de Epuyen, et qui, de temps en temps, est habité par quelques indiens. Il y rencontra un des hommes qui accompagnaient Rufin Vera, et il établit un campement pour alléger le bagage qu’il emportait dans sa marche à pied.

Devant lui s’étendait la plaine glaciaire depuis le rio Maiten à l’ouest, point très important pour l’étude de la division des eaux continentales ; là, les cours d’eau qui forment la rivière Epuyen surgissent de petites inflexions de l’ancienne moraine, tout près du bord ouest du rio Maiten, et très probablement il arrivera un jour où l’érosion minera la séparation glaciaire actuelle qui existe entre les deux cours ; le Maiten versera alors ses eaux dans l’Océan Pacifique et ce fait transportera le divortium aquorum interocéanique quelques dizaines de kilomètres à l’est de la Cordillère des Andes ; car, très loin au couchant, derrière les monts situés au nord et à l’ouest de l’Epuyen, on distingue ses cimes neigeuses. Ces terrains doivent être étudiés avec soin, car ils pourront servir à l’élevage, mais il est douteux que l’agriculture y offre des chances de succès, parce que les moraines doivent être froides, ouvertes qu’elles sont à l’ouest.

Le 16, Lange revint de Cabeza de Epuyen au sud ouest, traversant une vaste plaine qui divise les systèmes hydrographiques d’Epuyen et de Cholila, et parvint à la seconde lagune, sans dénomination encore, se déversant par un ruisseau, qui se trouvait alors desséché, dans la rivière du Cañadon Largo, affluent septentrional du Fta-Leufu, ainsi qu’il a été reconnu plus tard ; il s’agit de lagunes indubitablement glaciaires. Le jour suivant, il rencontra des traces fraîches de chevaux, qui indiquaient que Frey avait déjà visité ce lac ; il passa la nuit aux bords du Fta-Leufu dans le même campement qu’avait quitté celui-ci en revenant de l’ouest à son champ d’opérations.

Les indigènes appellent le fleuve, dont la largeur est en cet endroit de cinquante mètres, le Carrenleufu ou « fleuve vert » à cause de la couleur de ses eaux, particulière aux cours d’eau qui naissent des glaciers. Suivant le chemin parcouru par Frey, Lange établit une station topographique sur une colline à l’ouest de la troisième lagune, à laquelle a été donné, dans notre carte, le nom de lac Cholila, et il parvint à dominer à l’est, à une distance d’environ trente-cinq kilomètres, les monts neigeux qui paraissent former une chaîne. Entre cette chaîne et la station, il ne vit que des montagnes isolées ou réunies en groupes coupés par de profondes gorges, accidents orographiques qui ont tous une direction longitudinale du nord au sud. Les rives du lac Cholila sont couvertes de cyprès et de ñires (planche XXVI). Du nord-ouest descend un fleuve volumineux. Au fond de la gorge du sud-ouest, qui est également assez étendue, se trouve un autre lac encore entouré d’un mystère qui sera dévoilé par d’autres explorateurs.

Le 19, Lange se dirigea au sud, côtoyant la rive marécageuse qui rendait la marche difficile. La vallée est très large en cet endroit et couverte de pâturages, de marais et de petits bois pittoresques. Le jour suivant, il arriva à un site où la vallée se resserre, fait qui provient de ce que le fleuve se rapproche des montagnes qui avancent à l’est jusqu’à rencontrer les roches presque perpendiculaires, pour reprendre ensuite leur direction générale sud-sud-ouest. Du sommet d’un coteau élevé, il put jouir d’une belle vue au nord, au sud et à l’ouest : au nord, la dépression longitudinale de Cholila et le Fta-Leufu serpentant au milieu de bois et de marais de couleur vert-clair ; au sud, un lac étendu dans le sens de la longueur, dans lequel débouche le fleuve, et à l’est, une large vallée limitée par des monts sans aspérités qui précédent le grand chaînon neigeux. Comme il était possible d’avancer même avec les mules, les voyageurs ouvrirent un chemin jusqu’au lac.

Toute la vallée de Cholila est très fertile. Les bois n’y ont pas, d’après Lange, le même caractère que dans l’Amérique du Nord ou en Scandinavie ; ils forment sur les versants de grandes taches alternant avec des clairières ou avec de vastes zones recouvertes de troncs déjà desséchés. Les cyprès et les mélèzes constituent les espèces les plus communes de ces forêts.

Le 22, Lange laissa la plus grande partie de la charge dans l’Estrechura, et, avec deux charges plus légères, il suivit le chemin ouvert par les aides les jours précédents jusqu’à un petit cours d’eau qui se jette dans l’extrémité nord du nouveau lac ; mais il ne tarda pas à se convaincre qu’il était impossible de suivre ce chemin avec des bêtes de somme, car les eaux du lac arrivent jusqu’au pied des monts dont les versants sont très rapides, sans laisser de plage. Il résolut alors de continuer la route a pied, en emportant des vivres pour dix jours, ainsi que les instruments indispensables ; et se partagea cette charge avec un de ses aides.

Ce fut le 23, à midi, qu’ils commencèrent cette marche pénible ; le mont surplombait à pic le lac, et les explorateurs se trouvèrent souvent dans la nécessité de s’aider des pieds et des mains pour ne pas être précipités du haut des rochers. La marche jusqu’au 25 se fit par monts et vaux prés du lac dont la longueur approximative est de quinze kilomètres, et auquel a été donné le nom de l’illustre Rivadavia, déjà porté par la chaîne de l’est. La marche fut très pénible au milieu de ce bois touffu ; les jonchaies, les vieux troncs entassés parfois sur une épaisseur de vingt mètres en augmentaient la fatigue et les dangers ; les explorateurs devaient parfois se maintenir en équilibre sur les troncs tombés ; d’autres fois, ils devaient se glisser au-dessous et tombaient dans les fossés cachés par les broussailles, pénétrant jusqu’au cou dans les eaux du lac pour grimper de nouveau sur les rochers isolés, au milieu de roseaux mobiles et tranchants.

Après avoir dépassé le lac, on rencontre, au pied des montagnes de l’est, une plaine marécageuse parcourue par le Fta-Leufu ; la marche devint plus facile jusqu’à la sortie du fleuve ; d’abord tranquille, il présente bientôt après des rapides par suite de la différence de niveau existant entre le cours supérieur du fleuve et la partie inférieure de la vallée 16 de Octubre ; cette différence est de deux cents mètres. Les eaux qui sont très limpides, et conservent la même couleur vert-clair, se détournent à l’ouest, en coulant au pied de monts à pic. À sa sortie, la largeur du fleuve est de trente mètres ; elle augmente ensuite et en atteint cinquante. Au milieu de la rive du lac se jette un grand fleuve qui descend de l’ouest par une vallée ouverte et prolongée dans le fond de laquelle on aperçoit des hauteurs neigeuses.

Les voyageurs continuèrent leur route vers le sud parmi les roseaux et les bois épais de la plaine située à l’est du fleuve ; ils traversèrent deux rivières qui paraissent être les bras d’un fleuve descendant de l’est. Au sud et à l’est, s’élève un pic élevé et abrupt dont Lange fit l’ascension ; par suite du manque de vivres, perdus en grande partie dans les accidents de la marche, il avait abandonné son projet de suivre la rive du fleuve jusqu’à la vallée 16 de Octubre. Le panorama de la cime du pic était splendide ; de là, il put établir une station de boussole et prendre un croquis détaillé. Au sud et à l’ouest, il vit deux superbes lacs ; l’un d’eux a une direction générale de l’ouest-nord-ouest au sud-sud-est ; et au couchant, au pied des glaciers de la Cordillère, il se divise en deux bras, dont le moins étendu est celui du sud ; entre ces deux bras s’élève une île boisée. On a donné au plus petit lac le nom de Laguna Chica, et au plus grand celui de lac Menendez, en honneur du prêtre explorateur auquel doit tant la géographie patagonique.

Le Fta-Leufu alimente la Laguna Chica, et reçoit le fleuve qui naît dans le lac Menendez. Au sud et à l’ouest, se présente une série de pics neigeux.

Le 28, Lange descendit du pic par le versant occidental, dominant le rio Fta-Leufu qui va se jeter dans le lac Fta-Lafquen, mais il ne put reconnaître lequel de ces deux fleuves est le plus volumineux ; dans le fond ouest du lac Menendez, il distingua des glaciers. Les explorateurs remontèrent en suivant l’arête du pic, marche que les charges qu’ils portaient rendaient périlleuse, et dont les fatigues étaient augmentées par l’exténuation produite par le manque d’aliments réparateurs. De cette crête, il vit au nord et à l’est les vallées et les gorges formant avec leurs rivières le fleuve qui se jette dans le Fta-Leufu ; à l’est du lac Rivadavia et plus ou moins en face de l’ouverture aperçue depuis le Peladito, il aperçut une petite lagune.

Le jour suivant, du fond de la vallée où ils s’étaient établis pour la nuit, ils firent l’ascension d’un col qu’ils avaient aperçu depuis le Terraplen ; ils suivirent ensuite le cours d’une petite rivière, et, après beaucoup de fatigues, ils arrivèrent de nuit sur la rive du lac Fta-Lafquen ; Lange y observa que la ligne de crûe maximum se trouvait à cinq mètres au-dessus du niveau actuel des eaux.

Le 1er avril, il arriva au Commissariat de la Colonie, et, le 4, il retourna au Fta-Leufu pour y continuer ses travaux depuis l’angle sud-ouest de la vallée. Le 6, il traversa le fleuve accompagné du colon Eduardo Jones, emmenant des bêtes de somme pour pouvoir avancer jusqu’au point où il avait passé à l’ouest, depuis le nord de Fta-Lafquen.

Les indiens racontent qu’autrefois on chassait des vaches sauvages dans ces contrées, et les traces déjà anciennes de grands incendies indiquent qu’elles furent autrefois habitées. Le bois de ces forêts n’est pas utilisable ; la plus grande partie des arbres étant vermoulus et tombant en pourriture ; il conviendrait donc de les brûler méthodiquement pour former des champs utiles.

Dans cette reconnaissance, Lange étudia le lac Situacion ; il vit la prolongation du lac Fta-Leufu, duquel le fleuve du même nom sort pour entrer par une vallée profonde dans le lac Situacion ; il put établir plusieurs stations topographiques et obtenir des photographies qui seront utilisées dans le plan détaillé. Au nord-ouest du lac Situacion, on voit une gorge large et étendue. De la colline de l’Alto del Ciprés, on jouit d’une vue magnifique, d’une hauteur perpendiculaire de quatre cents mètres et sur une corniche qui surplombe et ressemble à un énorme balcon. Au nord-est, s’élève l’abrupt cerro Situacion que les colons appellent poétiquement « Le trône des nuages » ; au nord-ouest, s’étend une série de monts neigeux en face de la vallée du Fta-Leufu et de son embouchure dans le lac. Le fleuve ressort au sud-est formant plusieurs rapides et s’élargissant jusqu’à quatre cents mètres ; dans le grand coude qu’il décrit à l’est, il reçoit les eaux réunies du Perzey et du Corintos ; au sud de cette confluence s’étend une belle plage herbeuse.

Le 11, Lange était de retour au Commissariat.

Les instructions qu’avait reçues Waag étaient les suivantes : Après avoir établi un campement à la confluence du rio Corintos et du Fta-Leufu, il tâcherait de naviguer sur ce dernier pour observer s’il se jette dans le rio Palena ou s’il descend directement au golfe de Corcovado. Si le Fta-Leufu était un affluent du Palena, il remonterait alors son cours en faisant le relevé du terrain parcouru depuis le point de départ, soit en bateau, soit à pied, jusqu’à la source du fleuve, où devait le rejoindre une expédition de secours qui devait s’organiser parmi le personnel subalterne à ses ordres. Si le FtaLeufu et le cours d’eau qui se jette dans le golfe du Corcovado, et qui porte aussi ce nom, se trouvaient n’être qu’un seul et même fleuve, et qu’il ne se rencontrât pas d’habitants dans cet endroit, il descendrait au sud jusqu’à la Colonie du Palena, de laquelle il se déciderait, suivant le temps disponible, à remonter le fleuve ou à se diriger à Puerto Montt. S’il réussissait à se réunir avec sa station sur le Carrenleufu ou Alto Palena, il étudierait la zone limitée au sud par ce fleuve ; à l’est, par le rio Encuentro, Cordon de las Tobas, confluence des rios Corintos et Fta-Leufu ; au nord, par le parallèle qui passe par cette jonction ; et à l’ouest, il parviendrait aussi loin que possible, jusqu’à ce que le mauvais temps l’obligeât à retourner à la Colonie 16 de Octubre.

Ces instructions étaient sujettes à des modifications suivant les difficultés d’une exploration dans des régions en grande partie complétement inconnues ; elles furent exécutées de la manière suivante :

La station météorologique fut établie avec des instruments fournis par l’Observatoire national de Cordoba, lesquels arrivèrent à 16 de Octubre en parfait état, et les observations furent confiées à Mr. J. G. Pritchard, maître d’école de la colonie, qui continue à les publier, prêtant ainsi un inappréciable service, étant donnée la situation de ce point si rapproché des Andes patagoniques. Les travaux d’exploration commencèrent le 1er mars au point indiqué (planche XXVII).

Malheureusement, le canot amené de Chubut avait été détérioré, et son usage devint bientôt incommode et même périlleux.

Le 4, après avoir déterminé la position géographique du point de départ, Waag entreprit la navigation du Fta-Leufu, accompagné d’un seul homme. Le fleuve se dirige à l’ouest durant une vingtaine de kilomètres ; son courant est d’abord peu prononcé jusqu’à ce qu il pénètre dans un étroit passage ou sa force augmente et où le vent contraire soulevait de telles vagues qu’il devint nécessaire de traîner le canot le long de la rive. Ce défilé dépassé, ils reprirent la navigation interrompue, mais le courant ne diminuait pas et de grands bruits annonçaient des rapides voisins ; cependant, une reconnaissance par terre démontra qu’il n’y avait pas de rapides à l’ouest, et que le bruit provenait du choc des eaux contre les rochers du rivage. Le volume des eaux s’était réduit au tiers de celui qui avait été observé au départ, telle était la violence du courant. Parfois les explorateurs parvenaient à maintenir leur embarcation au milieu du fleuve, tandis que d’autres fois ils étaient contraints de la trainer sur ses rives.

Le 6, Waag rencontra une cascade de trois mètres de hauteur qu’il évita en traînant le bateau sur la rive ; le cours d’eau ne mesurait plus que douze ou quinze mètres de largeur, mais les tourbillons étaient tels qu’il fallut suspendre la navigation pour ne pas périr dans ce défilé. Waag chercha à gravir un mont du sud ; mais après avoir couru un grand danger, il dut renoncer à son projet pour passer au nord, dans le but de continuer la marche à pied.

Du sommet d’un coteau, il put voir une rivière descendant au nord-est par une vallée étroite qu’il parvint à distinguer sur une extension d’environ vingt kilomètres. Cette rivière se jette dans le Fta-Leufu, lequel, après avoir décrit au nord un coude d’un kilomètre, tourne au sud et poursuit son cours à l’ouest, selon ce que croit Waag par une vallée prolongée qui s’élargit en coteaux peu élevés jusqu’au pied des hautes montagnes neigeuses et éloignées de l’ouest ; il court ensuite au sud durant environ quinze kilomètres, et au sud-sud-est pendant vingt cinq kilomètres. Le docteur Steffen décrit le rio Frio, affluent du Palena, qu’il observa depuis le sud-est, comme descendant du nord par une large vallée, limitée des deux côtés par des montagnes neigeuses, présentant des pics élevés, parmi lesquels celui dont l’altitude est la plus considérable parait situé au commencement de la vallée. D’après cette description, Waag croit que ce pic ne peut être autre que le cerro Nevado qu’on aperçoit depuis la vallée 16 de Octubre, par la gorge au fond de laquelle coule le Fta-Leufu après sa sortie de la vallée et auquel il donna le nom de Teta de Vaca à cause de sa forme. En outre, le docteur Steffen dit qu’à son retour par le Carrenleufu il observa que le rio Frio était plus considérable que le premier. En comparant la température des eaux des rios Carrenleufu et Fta-Leufu, Waag remarqua la même différence que celle qu’avait observée le docteur Steffen entre les eaux du premier et celles du rio Frio. Du point du Fta-Leufu, d’où revint Waag après avoir vu courir le fleuve dans la direction du sud, limité à l’est par des monts où prennent leur source les rivières Manso et Arisco, le trajet est trop court pour alimenter un fleuve plus grand que le Carrenleufu, ou tout au moins d’un volume égal ; il croit donc que le Fta-Leufu est le même fleuve que le Frio.

Le Fta-Leufu a son cours dans la direction générale nord et sud, entre la Cordillère, l’espace d’un degré et demi de latitude ; et le chaînon ou les chaînons du centre se trouvent à l’occident, montrant les pics les plus élevés de la région et d’immenses glaciers.

Il n’était pas possible que deux hommes pussent traîner l’embarcation au travers du bois et des ravins escarpes. Waag décida le retour à la colonie de la vallée 16 de Octubre, des qu’il se convainquit que ce fleuve n’était pas navigable. Il croit possible et peu coûteux l’établissement d’un chemin commode au Palena inférieur ; il serait facile de construire un pont sur le second endroit resserré du fleuve. Waag et son compagnon laissèrent le canot bien à l’abri, ainsi que les instruments et les provisions pour une future expédition ; ils commencèrent le retour à pied, en portant les instruments, et en gravissant les montagnes de l’est ; mais, le jour suivant, ils durent retourner chercher leur embarcation, car il n’était pas possible de continuer la marche sur les sommets.

Le 11, après beaucoup des peines, ils arrivèrent à un point où il n’était pas nécessaire de traverser de nouveau le fleuve. Ils laissèrent là le bateau, et, le soir, ils arrivèrent à l’établissement du colon J. Rus. Waag dit qu’après avoir dépassé de cinq kilomètres le coude décrit par le fleuve, jusqu’à la Cascade, on ne trouve pas de terrains cultivables, sauf des zones très peu étendues. La vallée est resserrée et les versants des montagnes, surtout dans la partie sud du fleuve, sont très inclinés et couverts de bois. Un conifère qui y abonde peut fournir d’excellents bois de construction. La faune est très pauvre ; il n’a vu que deux huemules (Cervus chilensis) et un huillin (Lutra chilensis), Dans le fleuve, les truites atteignent une longueur de trente centimètres.

Les journées du 12 et du 13 se passèrent ç arranger les charges. Waag s’occupa à réparer le théodolite qui s’était dérangé au cours de la pénible excursion sur le fleuve. Le 14, il commença la marche dans le Valle Frio, s’établissant vers le soir près d’un bras de l’arroyo Chileno qui descend du sud-ouest. Il avait employé beaucoup de temps à traverser le bois. Le 17, après trois jours de marche très pénible dans les bois et les collines glaciaires escarpées, il se retrouva dans le Valle Frio. Les terrains traversés ne sont pas homogènes ; dans les cinq premiers kilomètres, ils ne peuvent être meilleurs pour le pâturage, et l’agriculture doit y prospérer admirablement, si l’on excepte la culture de la pomme de terre qui souffre des gelées. Sur les versants, l’herbe est abondante ; mais, dans le bois incendié, elle ne repousse pas. Tout le coteau morainique est couvert de buissons touffus. Ces moraines atteignent une hauteur de 800 mètres au-dessus de la mer en face du cerro Conico et de l’arroyo Frio ; ce dernier, au point où les explorateurs établirent leur campement, coule à 690 mètres au-dessus du niveau de la mer, au sud-ouest, au milieu de la vallée de deux kilomètres de large, couverte d’excellents pâturages ; sur les coteaux qui la limitent, la forêt est impénétrable.

À l’ouest du campement, à huit kilomètres de distance, s’élève une chaîne de montagnes parallèle au Valle Frio et dont les cimes les plus élevées ont une altitude d’environ 2000 mètres. Au pied du Mont Conico coule, dans une pampa assez ouverte, l’arroyo Arisco beaucoup plus volumineux et impétueux que le Frio.

Dans ces environs, se trouve un minerai de plomb qui devra être examiné avec attention au cours d’une prochaine expédition. Les colons ont mis à nu le filon dont l’épaisseur varié entre cinq et vingt centimètres.

Le 19, Waag reçut de nouvelles instructions qui correspondaient au plan qu’il s’était tracé. Puisqu’il était impossible de réaliser l’exploration du cours inférieur du Fta-Leufu, après les observations de latitude et d’azimut, il continua à descendre à l’ouest-sud-ouest par le val du Rio Frio, dans lequel il établit un campement à la confluence avec un cours d’eau plus important, au point où leurs eaux réunies se jettent dans le Carrenleufu. Dans cette contrée, on rencontre souvent des bestiaux sauvages.

Le 20, il chercha à atteindre le sommet du pic, mais il ne put en effectuer l’ascension par la forêt, et il résolut de continuer sa route par l’arroyo Arisco, en le remontant sur un espace de quinze kilomètres. Le 22, il escalada les coteaux pour vérifier s’il était possible d’arriver avec des bêtes de somme au Cordon de las Tobas ; la chose était possible, mais aurait exigé une semaine de travaux pénibles, et la saison était trop avancée. De la cime d’un mont, il put voir qu’à trois kilomètres plus à l’ouest, la vallée prenait une direction générale d’est à ouest, laissant le Cordon de las Tobas isolé des montagnes qui commencent au sud-ouest de la Colonie, et suivent cette direction jusqu’à la vallée. Obligé par le mauvais temps à retourner au campement de l’arroyo Frio, le 25, il se dirigea vers la vallée du Carrenleufu. Le jour suivant, il rencontra trois indiens de la Tolderia de Foyel qui lui vendirent de la viande provenant d’une vache sauvage qu’ils venaient de chasser et qui lui dirent que le nom de Carren-leufu (rivière verte) correspond au Fta-Leufu, auquel ils donnent l’une ou l’autre de ces dénominations, et que les anciens indigènes appelaient Pilunque l’actuel Carrenleufu ou Corcovado de los Colonos. Pilun signifie serpent en araucan, et la rivière qui serpente dans la vallée mérite ce nom par son cours capricieux.

Le colon Gérard Steinkamp est établi dans cette vallée avec sa nombreuse famille, ainsi que quelques vaches, juments et brebis ; et c’est chez lui que Waag s’arrêta le 26. La journée du 27 fut employée à des observations astronomiques. Waag laissa la plus grande partie des animaux reposer dans cet excellent pâturage. Le Carrenleufu a, en cet endroit, un volume d’eau bien moindre que le Fta-Leufu et il est guéable en plusieurs points. Le 31, après une marche fatigante, l’explorateur arriva au rio Encuentro, et put reconnaître la région sur dix kilomètres environ à l’ouest, mais il n’était pas possible de continuer la reconnaissance dans de pareilles conditions. Du reste, il se trouvait déjà dans des terrains visités par Steffen et Fischer dont les données permettront de tracer plus tard le programme des travaux pour l’exploration détaillée que le Musée projette pour la suite et dont ces reconnaissances n’étaient que les préliminaires. Le 2 avril, au soir, Waag revint à l’établissement de Steinkamp, et ses tentatives pour atteindre le Cordon de las Tobas l’occupérent jusqu’au 6 ; pendant ce temps, il avait examiné une couche de charbon dont il ne peut calculer l’importance, ayant manqué du temps nécessaire pour l’apprécier avec exactitude. Cette couche a une inclinaison de trente degrés à l’est et deux mètres et demi d’épaisseur ; elle est recouverte d’une couche d’argile, imprégnée de fer, d’une épaisseur de quatre mètres. Les grès compacts, gris et rouges se présentent sur les coteaux.

Du coteau, à côté du campement, il observa qu’à l’est du Cerro Central, le fleuve Carrenleufu descend du sud et se dirige de plus en plus à l’ouest, prés de la base de la montagne, point où il décrit à peu prés une demi-circonférence. La vallée se resserre en cet endroit, mais à l’est et au nord-est elle atteint presque deux kilomètres de largeur. Les coteaux du nord se rapprochent du fleuve, et arrivent jusqu’à sa rive au point de jonction avec l’arroyo Frio. Les coteaux du nord-est offrent de bons pâturages et dans une gorge près de la rivière de Las Casas, on rencontre quelques pins. Le sol de la vallée consiste principalement en terre végétale très fertile et apte pour l’agriculture. Quelques petites élévations de la partie nord de la vallée la mettent à l’abri des vents et des orages qui viennent de l’ouest. Il n’y a pas de doute que cette vallée est très propice à une colonie agricole. Depuis Tecka, on peut y parvenir en char. Plus bas, la vallée est boisée et moins accessible, mais quand on aura systématiquement brûlé la forêt, le terrain sera cultivable.

Le 8, Waag, accompagné d’un aide, commença son excursion à pied au Cordon de las Tobas, et, le 14, il arriva à un point dont il calcule la situation à dix kilomètres du Fta-Leufu ; mais la neige l’empêcha de continuer l’ascension de la montagne. Il avait traversé des forêts d’arbres énormes qui avaient jusqu’à huit mètres de circonférence, et dont la hauteur atteignait à quarante mètres.

Le 20 avril, il retourna au Commissariat du 16 de Octubre, après cinquante jours de travaux et de privations (pl. XXVIII).

Tandis que Waag explorait le Fta-Leufu et le Carrenleufu, et Kastrupp les environs du lac General Paz, Von Platten visitait les rios Pico et Frias ; il partit en suivant la direction du nord-ouest par la charrière de la colonie 16 de Octubre, en traversant ensuite la vallée humide et fertile de Gennua, limitée au nord par des collines de trois cents mètres de hauteur, séparées des montagnes de Potrachoique par le large Cañadon de Lemsañeu. Les coteaux du sud ont à peu près la même hauteur. Suivant le cours d’un arroyo, il passa au sud du petit mont Gesketomaiken ; et entrant dans une large vallée qui s’étend à l’ouest et qui est traversée par les rios Quersuncon et Cherque, il continua sa route à l’est de ce dernier jusqu’à une hauteur de 790 mètres où le Cherque se rétrécit, et reçoit ensuite un affluent provenant des coteaux de l’est. Avant de recevoir son affluent de l’ouest, le Cherque s’encaisse dans un étroit cañadon dont les bords à l’est sont élevés et escarpés, tandis que ceux de l’ouest s’étendent en vaste plateau formant la division des eaux du Cherque et du Pico.

Les montagnes au sud-est de la dépression transversale s’élèvent rapidement jusqu’à une hauteur de 1300 à 1400 mètres.

L’arroyo a sa source dans les grands marais et les petites lagunes de la colline de Los Baguales (1300 m.) où naît aussi l’arroyo Omckel que Von Platten suivit au sud jusqu’à la vallée du Rio Frias, lequel a aussi son origine dans les mêmes coteaux. Il traversa cette vallée en suivant la direction du sud jusqu’à rencontrer la lagune, origine de l’arroyo Apeleg, et tourna ensuite à l’ouest jusqu’à la première rivière du sud qui naît dans les montagnes neigeuses.

En arrivant en face du Cerro Caceres, il monta au sommet d’un plateau situé à cinquante mètres au-dessus du niveau du rio Frias et vit que les chaînes de montagnes étaient entrecoupées au nord comme au sud. L’épaisse forêt l’empêchant d’arriver jusqu’à elles, il suivit le cours du fleuve au nord jusqu’à ses deux sources qu’il traversa, et arriva à une petite lagune qui s’étend du nord-est au sud-ouest ; de là, il s’aperçut que le fleuve, infranchissable sur ses deux côtés, coulait à l’ouest-sud-ouest par une gorge derrière laquelle on distinguait des montagnes élevées. Il essaya d’effectuer une excursion à l’ouest pour reconnaître les sources de la rivière qui débordait par suite des pluies continuelles ; mais ne pouvant réussir à exécuter son projet, il fit l’ascension d’un mont de 1274 mètres au nord-ouest, où, malgré les averses et les brouillards, il put observer que les cimes neigeuses se trouvaient plus à l’ouest.

Puis il se mit en marche vers le nord-ouest en suivant le versant des montagnes neigeuses du nord-ouest et arriva à un plateau stérile de deux lieues carrées, limité au nord et à l’est par des hauteurs peu élevées, et à l’ouest par des montagnes recouvertes de neige, dont l’altitude était considérable. Au sud, se trouve une large vallée au fond de laquelle coule l’arroyo Caceres. S’avançant à l’est, Von Platten se dirigea vers un mont de 1630 mètres, d’où il aperçut les trois lacs situés au sud de l’arroyo Pico, dont il reconnut diverses sources qui s’unissent au rio Frias. Il trouva une lagune située près du versant nord du mont Caceres, se dirigea à l’est vers les Baguales en traversant de petits coteaux, et distingua parfaitement la Cordillère de l’ouest entièrement recouverte de neige. Au nord, se trouve une lagune située au sud du lac Pico ; il y arriva en traversant le quatrième bras de la rivière du même nom, et au nord-ouest il traversa trois courants qui descendent des montagnes neigeuses à l’ouest jusqu’à rencontrer un quatrième cours d’eau qu’il ne put traverser, par suite de l’escarpement de ses bords.

Dans la direction nord-ouest, il rencontra une belle vallée arrosée par un bras du Pico qui se réunit au bras de l’ouest ; et, suivant la même direction, il traversa les divers bras du sud jusqu’à la pampa de Temenhuau, cherchant en vain le lac Henno. Il continua sa route au sud vers la rivière de Tomckel, en traversant les pâturages d’une pampa un peu plus élevée que les environs de la rivière Pico ; il passa à l’ouest de la fertile pampa Chirick jusqu’à Omckelaiken où les montagnes s’ouvrent dans une vallée étroite qui s’élargit à Shama jusqu’au point où la rivière est plus resserrée. Les montagnes atteignent en ce point une hauteur de 1300 à 1400 mètres, et sont moins accidentées au nord qu’au sud ; dans cette dernière partie, elles présentent des pics caractéristiques comme celui de Haiosh.

Suivant la rivière jusqu’à Tequerr, il traversa un grand marécage qui s’étend du sud-est au nord-ouest, et dont les terrains, au dire de M. Von Platten, sont les meilleurs qu’il ait traversés. Dans la carte dressée par M. Ezcurra, cette rivière suit la direction de l’est pour s’unir au Gennua, mais Von Platten put constater que son cours y a été mal représenté, puisqu’il se dirige au sud pour se réunir à l’arroyo Apeleg.

L’explorateur se dirigea au sud-ouest à la recherche de cette dernière rivière qui côtoie les collines du nord, dans une vallée qui se resserre toujours davantage, se refermant presque à l’ouest entre les montagnes du sud appelées Payahuehuen, plus élevées que celles du nord. Il suivit le cours de la rivière depuis ses sources, qui proviennent de l’ouest de montagnes de 1300 à 1400 mètres d’altitude, jusqu’à la confluence de l’Omckel ; et, au travers la pampa fertile au nord, stérile dans son prolongement du sud, il arriva à Choiquenilahué, le 30 avril, où il rejoignit plus tard M. Arneberg.