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Recueil de contes populaires slaves (traduction Léger)/XXI

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Traduction par Louis Léger.
Ernest Leroux (p. 179-186).

XXI

L’HEUREUX BERGER

(CONTE BOHÊME)



Un jour, le bon Dieu se promenait sur la terre avec saint Pierre ; ils arrivèrent auprès d’un berger qui faisait paître son troupeau. Ils étaient tous deux très affamés.

Ils demandèrent au berger de leur donner quelque chose à manger, ajoutant que le bon Dieu le récompenserait. Le berger ne savait pas à qui il avait affaire, mais il avait bon cœur ; il tira de son sac un gros morceau de pain qu’il avait réservé pour son repas du soir, et le leur donna.

— Mangez, dit-il, et que Dieu vous bénisse ! la faim est une vilaine chose.

Le bon Dieu et saint Pierre mangèrent du meilleur appétit. Une fois rassasié, le bon Dieu dit au berger :

— Je te remercie, brave homme. Tu nous as donné ton dernier morceau de pain au risque d’avoir faim toi-même. Une si belle action mérite récompense ; nous ferons tout ce que nous pourrons pour te laisser un souvenir. Forme trois souhaits, tous trois seront exaucés ; mais réfléchis bien, pour n’avoir pas à regretter un jour de t’être trompé.

Le berger aimait à fumer : son premier souhait fut d’avoir une belle pipe toujours allumée et qu’il n’eût jamais besoin de bourrer.

Ce vœu à peine formé, il trouva dans sa main une pipe superbe, au-dessus de laquelle une fumée bleuâtre se balançait.

— Et ton second souhait ? demanda le bon Dieu.

Le berger réfléchit. Saint Pierre s’approcha de lui, et de la main lui montra le ciel. Le berger n’y fit pas attention : peut-être ne comprenait-il pas, peut-être avait-il envie de rester encore ici-bas. Il pensa qu’il aimait fort à jouer aux dés, mais qu’il avait peu de chance à ce jeu.

— Je voudrais, dit-il après un moment de réflexion, gagner toujours aux dés.

— Il sera fait suivant ta volonté, dit le bon Dieu ; et le troisième souhait ?

Pierre faisait des signes au berger et lui montrait le ciel, mais en vain.

— Je veux, dit le berger, avoir un sac où je puisse faire entrer qui je voudrai, et l’y garder jusqu’à ce que je lui permette de s’en aller.

Le bon Dieu consentit. Saint Pierre était en colère. « Un jour, pensait-il, tu demanderas le ciel, mais il sera trop tard. »

Tout à coup le bon Dieu et saint Pierre disparurent. Le berger croyait d’abord être le jouet d’un rêve ; mais il vit la belle pipe, et à côte un superbe sac, en beau cuir tout neuf. Cela le mit en belle humeur ; il laissa là ses brebis et se mit à courir le monde.

Il alla de droite et de gauche, jouant partout aux dés et gagnant toujours. Il avait de l’argent plein ses poches.

Un jour il arriva dans un château dont on racontait d’étranges choses. Là, pendant la nuit, il se produisait des bruits épouvantables dont toute la maison était ébranlée. Le maître du château était un riche chevalier. Il fit annoncer partout qu’il donnerait de grosses sommes à celui qui rendrait le calme à son château. Beaucoup d’amateurs se présentèrent, nul ne réussit.

Le berger eut l’idée d’essayer.

Le chevalier le reçut fort bien, et le fit conduire à la chambre où il se produisait le plus d’horreurs. On lui donna à boire et à manger. Il attendit gaiement.

Au coup de minuit, un grand bruit se produisit ; quelque chose tomba du plafond : c’était un pied humain ! Il s’avança vers le berger.

Ah ! ah ! ricana le berger, pourquoi es-tu venu tout seul ? Où as-tu laissé ton camarade ?

Un bruit se fit entendre. Crac ! un autre pied tomba auprès du premier.

« Où il y a des pieds, il y a des mains et où il y a des mains est le reste du corps. »

À peine avait-il prononcé ces paroles, une main tomba, puis une autre, puis des côtes, et enfin une tête.

Tout les os se mirent en place et un squelette tout entier se trouva devant le berger.

C’est là toute l’histoire, se dit-il. S’il ne vient rien de pire, je n’ai rien à craindre.

Il n’avait pas fini ces paroles que le squelette se mit en mouvement. Le berger n’eut pas même le temps de se reconnaître… Un diable se dressait devant lui.

Au premier instant, il eut un peu peur. Qui pourrait le contester ? Mais il revint bien vite à lui et se mit à observer ce que le diable allait faire.

Celui-ci se mit d’abord à faire un bruit qui ébranla tout le château.

— Nous allons jouer aux dés, lui dit-il ; fais attention de gagner ; si tu perds, tu es mort comme tout ceux qui ont osé pénétrer ici avant toi.

— C’est bon, c’est bon, dit le berger.

Et les voilà partis à jouer : le berger gagnait toujours. Le diable se mit en fureur, et dans l’espérance de se rattraper, il jeta comme enjeu tout un monceau de ducats. Il perdit tout. De colère il sauta sur le berger et voulut l’étrangler ; mais celui-ci, sans s’émouvoir : « Au sac ! s’écria-t-il, au sac ! » Et voilà mon diable dans le sac. Il eut beau remuer, crier, geindre, rien n’y fit ; il lui fallut rester dans le sac. Le berger se coucha tranquillement et dormit jusqu’au lendemain matin. Puis, la nuit suivante, il se remit à son poste et attendit les événements.

Cette fois ce furent deux diables qui tombèrent du plafond ; ils invitèrent le berger à jouer, il les gagna ; ils voulurent l’étrangler, et il les fourra dans le sac à l’instar du précédent. La nuit suivante, il eut affaire à trois diables dont l’un était Satan en personne ; il les gagna aussi et les mit dans le sac. La quatrième nuit, personne ne se présenta.

Le berger alla trouver le maître du château, qui fut bien étonné ; il lui raconta ce qui était arrivé : d’abord on ne voulut pas le croire, mais il montra les cornes et les pieds fourchus de ses prisonniers, et il fallut bien se rendre à l’évidence. On emporta les diables à la forge, et dix forts gaillards se mirent à taper sur eux à tour de bras. Les diables priaient, suppliaient ; de fatigue on finit par leur faire grâce, et ils jurèrent par tous les serments infernaux de ne plus jamais revenir. Depuis ce temps-là on ne les a jamais revus.

Rien ne manquait maintenant à notre berger ; il avait reçu des cadeaux magnifiques et il avait gagné aux dés une fortune immense. Il vivait sans souci. Un beau matin, la mort, qui n’oublie rien, se souvint de lui. Il ne pensait guère à elle ; il était heureux, et les gens heureux ne meurent pas volontiers.

Il reçut mal la mort, elle insista ; il l’envoya dans son sac.

— Lâche-moi, disait-elle ; je promets de t’épargner.

Mais il ne le laissa point attendrir. On vit alors un étrange spectacle : personne ne mourait plus ; les gens et les bêtes pullulaient comme la mousse dans les bois. Tout le monde se demandait ce que la mort était devenue. Puis arriva une grande famine : les hommes dépérissaient sans mourir. Le berger eut pitié de cette misère ; il laissa partir la mort, après lui avoir fait jurer qu’elle ne songerait jamais à lui.

Il vécut longtemps encore, sans nul souci. À la fin, la vie l’ennuya ; il se résolut à partir pour le ciel.

Il marcha longtemps et finit par arriver à la porte du paradis.

Il frappa. Saint Pierre parut.

— Qui es-tu, voyageur ? demanda par le guichet le porte-clefs céleste.

— Un brave homme. Laisse-moi entrer ici.

Saint Pierre avait reconnu son berger.

— Impossible. Tu n’as rien à voir ici. Tu as oublié le ciel et tu as préféré les biens terrestres. Je ne puis te donner ce que tu as méprisé. Va retrouver ceux avec qui tu jouais aux dés.

Et saint Pierre ferma le guichet.

Le pauvre berger prit la route de l’enfer.

En arrivant à la porte, il rencontra un des diables qu’il avait jadis mis dans son sac et que les forgerons avaient si bien arrangés. Ce gardien poussa des cris épouvantables qui ameutèrent tout l’enfer. On doubla les postes des portes, avec consigne de ne pas laisser entrer l’ennemi. Que faire ? Voilà notre berger bien embarrassé.

Il préféra retourner au ciel et tâcher d’attendrir saint Pierre. Larmes, prières, il n’épargna rien. Le porte-clefs finit par s’adoucir, ouvrit la porte, et donna place au berger auprès de lui. Depuis, quand saint Pierre dort, c’est le berger qui remplit ses fonctions.

Puisse-t-il, ami lecteur, t’ouvrir un jour les portes du paradis !