Recueil des lettres missives de Henri IV/1572/11 juillet ― À la reine d’Angleterre

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche



1572 ― 1589.

CORRESPONDANCE DU ROI DE NAVARRE.


ANNÉE 1572.



1572. — 11 juillet.

Cop. – Collection. de M. Auguis, membre de la Chambre des Députés.


[À LA REINE D’ANGLETERRE[1].]

Madame, Apres le retour de mon cousin monsr le mareschal de Montmorency[2], s’offrant le present voyage de monsr de Champernon[3], je n’ay failly vous escrire la presente pour me ramentevoir en vostre bonne grace, et continuant au mesme desir et affection que la feue Royne ma mere[4] vous a tousjours rendue, vous supplier tres humblement, Madame, me vouloir despartir ceste amitié et bienveillance que luy avez tousjours desmontrée, et de laquelle nous avons cogneu les effects en tant de sortes, qu’à jamais m’en sentiray redevable. Ce que je tesmoigneray en tout ce qu’il vous plaira me commander pour vous obeir et faire service, quand j’en auray le moyen, de pareille volonté que je prie Dieu, apres mes tres humbles recommandations à vostre bonne grace, vous donner,

Madame, en santé, trez heureuse et trez longue vie. De Paris, le xie jour de juillet 1572.

Vostre trez humble et obeissant frere,
HENRY.


  1. Élisabeth d’Angleterre, fille de Henri VIII, roi d’Angleterre, et d’Anne de Boulen, née le 7 septembre 1533, succéda à la reine Marie, sa sœur, le 17 novembre 1558, et mourut le 3 avril 1603. Dès l’année 1562 elle avait fourni des secours aux huguenots français ; et elle resta l’alliée constante du roi de Navarre avant et après son avènement à la couronne de France.
  2. Henri de Montmorency, seigneur de Damville, deuxième fils du connétable Anne de Montmorency et de Madeleine de Savoie, né à Chantilly, le 15 juin 1534, nommé gouverneur de Languedoc en 1563, maréchal de France le 10 février 1567 (nouveau style), chef de la maison de Montmorency en 1579, connétable de France le 8 décembre 1593, mourut le 1er avril 1614.
  3. Henri, seigneur de Champernon en Angleterre, avait épousé la fille du fameux comte de Montgommery. Il avait amené, en 1569, après la bataille de Moncontour, un secours de cent gentilshommes anglais aux protestants, et l’année suivante il ramena d’Angleterre une flotte au secours des Rochellois. (D'Aubigné, Hist. universelle, t. Ier, l. V, chap. xviii, et t. II, l. I, chap. ix Édition de Jean Moussat à Maillé, 1616, in-fol. dont le premier volume fut condamné à être brûlé par arrêt du Parlement.)
  4. Jeanne d’Albret était morte à Paris le 9 juin précédent, comme elle préparait les noces de son fils avec Marguerite de France. Son zèle pour sa religion et pour son parti a fait juger très-différemment plusieurs de ses actions par les historiens contemporains, suivant qu’eux-mêmes étaient catholiques ou huguenots. On ne peut s’empêcher de reconnaître un fort grand caractère à cette princesse, que d’Aubigné dépeint ainsi : « Royne n’ayant de femme que le sexe ; l’ame entière aux choses viriles, l’esprit puissant aux grands affaires, le cœur invincible aux adversitez. » (Hist. univ. t. II, l. Ier, chap. 11.)
    C'est ici la place de la lettre que Jeanne d’Albret avait écrite de Blois à son fils, au printemps de cette année. C’est, sans doute, la plus importante de toutes celles qu’elle lui adressa, et en même temps un de documents les plus instructifs sur l’état de cette cour des Valois, dans laquelle le jeune roi de Navarre allait, pendant trois années, faire un séjour qu’appréhendait si fort la reine sa mère :
      « À mon fils.
    « Mon filz, Je suis en mal d’enfant, et en telle extremité que si je n’y eusse pourveu, j’eusse esté extremement tourmentée. La haste en quoy je despesche ce porteur me gardera de vous envoyer un aussi long discours que celuy que je vous ay envoyé. Je luy ay seulement baillé des petits memoires et chefs sur lesquels il vous respondra. Je vous eusse renvoyé Richardiere ; mais il est trop las, et aussi que lors, comme les choses se manient, il y pourra aller bien tost apres ce porteur que je despesche expres pour une chose : c’est qu’il me faut negocier tout au rebours de ce que j’avois esperé, et que l’on m’avoit promis ; car je n’ay nulle liberté de parler au Roy ni à Madame, seulement à la Royne mere, qui me traicte à la fourche, comme vous verrez par les discours de ce present porteur. Quant à Monsieur, il me gouverne et fort priveement, mais c’est moitié en badinant, moitié dissimulant. Quant à Madame, je ne la vis que chez la Royne, lieu mal propre, d’où elle ne bouge ; et ne va en sa chambre que aux heures qui me sont malaisées à parler ; aussi que madame de Curton ne s’en recule poinct ; de sorte que je ne puis parler qu’elle ne l’oye. Je ne luy ay poinct encore monstré vostre lettre, mais je la luy monstreray. Je le luy ay dict, et elle est fort discrete, et me respond tousjours en termes generaulx d’obeissance à vous et à moy, si elle est vostre femme. Voyant donc, mon filz, que rien ne s’advance, et que l’on veult faire precipiter les choses et non les conduire par ordre, j’en ay parlé trois fois à la Royne, qui ne se faict que moquer de moy, et, au partir de là, dire à chascun le contraire de ce que je luy ay dict. Mes amys m’en blasment ; je ne sçais comment desmentir la Royne, car je luy dis : Madame, vous avez dict et tenu tel et tel propos. Encor que ce soit elle-mesme qui me l’ait dict, elle me le renie comme beau meurtre et me rit au nez, et m’use de telle façon, que vous pouvez dire que ma patience passe celle de Grisilidis. Si je cuide avec raison luy montrer combien je suis loin de l’esperance qu’elle m’avoit donnée de privauté et negocier avec elle de bonne façon, elle me nie tout cela. Et par ce que le present porteur a par memoire les propos, vous jugerez par là ou j’en suis logée. Au partir d’elle, j’ay un escadron de huguenots qui me viennent entretenir, plus pour me servir d’espions que pour m’assister, et des principaulx, et de ceulx à qui je suis contraincte dire beaucoup de langage que je ne puis esviter sans entrer en querelle contre eulx. J’en ay d’une aultre humeur qui ne m’empeschent pas moins, mais je m’en defends comme je puis, qui sont armaphroidites [ainsi, pour hermaphrodites] religieux. Je ne puis pas dire que je sois sans conseil, car chascun m’en donne un, et pas un ne se ressemble. Voyant donc que je ne fais que vaciller, la Royne m’a dict qu’elle ne se pouvoit accorder avec moy, et qu’il failloit que de nos gens s’assemblassent pour trouver des moyens. Elle m’a nommé ceulx que vous verrez tant d’un costé que d’aultre ; tout est de par elle. Qui est la principale cause, mon fils, qui m’a faict despescher ce porteur en diligence, pour vous prier m’envoyer mon chancelier, car je n’ay homme ici qui puisse ni qui sache faire ce que celuy-cy fera. Aultrement je quicte tout ; car j’ay esté amenée jusqu’ici soubs promesse que la Royne et moy nous accorderions. Elle ne faict que se moquer de moy, et ne veult rien rabattre de la messe, de laquelle elle n’a jamais parlé comme elle faict. Le Roy de l’aultre costé veult que l’on luy escrive. Ils m’ont permis d’envoyer querir des ministres non pour disputer, mais pour avoir conseil. J’ay envoyé querir messrs d’Espina, Merlin et aultres que j’adviseray ; car je vous prie noter qu’on ne tasche qu’à vous avoir, et pour cy, advisez-y, car si le Roy l’entreprend, comme l’on dict, j’en suis en grande peine. J’envoye ce porteur pour deux occasions, l’une pour vous advertir comme l’on a changé la façon de negocier envers moy que l’on m’avoit promise, et pour cela qu’il est necessaire que monsr de Francourt vienne comme je luy escris ; vous priant, mon filz, s’il faisoit quelque difficulté, le luy persuader et commander ; car je m’asseure que si vous saviez la peine en quoy je suis, vous auriez pitié de moy, car l’on me tient toutes les rigueurs du monde et des propos vains et moqueries, au lieu de traicter avec moy avec gravité comme le faict le merite. De sorte que je creve, parce que je me suis si bien resolue de ne me courroucer poinct, que c’est un miracle de voir ma patience. Et si j’en ay eu, je sçais comme j’en auray encore affaire plus que jamais, et m’y resoudray aussi davantage. Je crains bien d’en tomber malade, car je ne me trouve gueres bien. J’ai trouvé vostre lettre fort à mon gré, je la monstreray à Madame si je puis. Quant à sa peinture, je l’envoyray querir à Paris. Elle est belle, bien advisée et de bonne grace, mais nourrie en la plus maudite et corrompue compaignie qui fut jamais ; car je n’en vois point qui ne s’en sente. Vostre cousine la marquise en est tellement changée qu'il n’y a apparence de Religion, si non d’autant qu’elle ne va point à la messe, car au reste de la façon de vivre elle fait comme les papistes ; et la princesse ma sœur encore pis. Je vous l’escris priveement. Ce porteur vous dira comme le Roy s’esmancipe ; c’est pitié. Je ne vouldrois pas pour chose du monde que vous y feussiez pour y demeurer. Voilà pourquoi je desire vous marier, et que vous et vostre femme vous retiriez de corruption ; car encore que je la croiois bien grande, je la vois davantage. Ce ne sont pas les hommes ici qui prient les femmes, ce sont les femmes qui prient les hommes. Si vous y estiez, vous n’en eschapperiez jamais sans une grande grace de Dieu. Je vous envoye un bouquet pour mettre sur l’oreille, puisque vous estes à vendre, et des boutons pour un bonnet. Les hommes portent à ceste heure force pierreries, mais on en achepte pour cent mille escus et on en achepte tous les jours. L’on dit que la Royne s’en va à Paris, et Monsieur. Si je demeure icy, je m’en iray en Vendosmois. Je vous prie, mon filz, me renvoyer ce porteur incontinent, et quand vous m’escrivez me mander que vous n’osez escrire à Madame de peur de la fascher, ne sçachant comment elle a trouvé bon celle que vous luy avez escripte. Vostre sœur se porte bien. J’ai vu une lettre que monsr de la Case vous a escripte. Je serois d’advis que vous sceussiez pour qui il parle. Je vous prie encore, puisque l’on m’a retranché ma negociation particuliere et qu’il fault parler par advis et conseil, m’envoyer Francourt. Je demeure en ma premiere opinion, qu’il fault que vous retourniez vers Bearn. Mon fils, vous avez bien jugé par mes premiers discours que l’on ne tasche qu’à vous separer de Dieu et de moy ; vous en jugerez aultant par ces dernieres, et de la peine en quoy je suis pour vous. Je vous prie, priez bien Dieu, car vous en avez bien besoin en tout temps et mesmes en celuy-cy, qu’il vous assiste. Et je l’en prie, et qu’il vous donne, mon fils, ce que vous desirez. De Blois, ce viiie de mars.
    « De par vostre bonne mere et meilleure amye,
    « JEHANNE. »

    Cette lettre, suivie d’un post-scriptum de moindre intérêt, est tirée de la Bibliothèque royale, fonds Saint-Germain Harlay, vol. 255, pièce 81. Elle a été imprimée par le Laboureur, dans les Additions aux Mémoires de Castelnau, t. I, p. 859, donnée en extrait par Mlle Vauvilliers dans son Histoire de Jeanne d’Albret, par M. de la Saussaye dans son Histoire du château de Blois, etc. On est fondé à croire que les contrariétes si vivement peintes dans cette lettre ne furent pas sans influence sur la mort prématurée de Jeanne d’Albret.