75%.png

Recueil des lettres missives de Henri IV/1580/2 mars ― À monsieur le comte de Sussex

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche



[1580.] — 2 MARS.
Cop. — Collection de M. Auguis, membre de la Chambre des députés.


[À MONSR LE COMTE DE SUSSEX.]

Mon Cousin, J’ay attendu quelque temps à vous escrire, esperant que l’yssue de la conference que j’ay eue avec mon cousin monsr de Montmorency[1] me donneroit argument de me resjouir avec vous d’un bon establissement de paix, comme je m’estois promis que ce seroit enfin le loyer de nostre si longue patience. Mais il est advenu au contraire que, non obstant nos justes plainctes et remonstrances, on ne nous parle que de rendre les places qui nous estoient baillées pour asseurances, sans avoir esgard à la condition expressement apposée, « pourveu que l’edict de pacification nous fust effectué, » qui ne l’est encores ni en aulcune province, ni presque en aulcun article. De vous dire les meurtres, massacres, assassinats, prises de villes et attentats semblables qui ont esté pratiquez contre nous depuis la paix, il seroit trop long ; et je pense que vous en estes suffisamment advertys par delà. Mais bien vous diray-je que depuis deux mois les papistes sont en armes[2] en Languedoc et que le mareschal de Biron a failly en une septmaine nous surprendre plusieurs fois, tellement que si nous n’avions une extreme patience nous serions dejà bien avant aux armes. En ces difficultez je m’adresse à la Royne, ma tres honorée Dame et sœur, et la supplie de m’ayder de son bon advis, et à vous, mon Cousin, qui m’avez obligé par cy-devant en tant de sortes, que je ne sçais[3] par quel bout commencer pour vous remercier. Et parce que j’ay donné charge au sr du Plessis[4] de vous faire entendre le suplement, me recommanderay seulement à voz bonnes graces, et prieray Dieu, mon Cousin, vous donner, en santé, heureuse et longue vie. De Nerac, ce ije mars.

Vostre bien affectionné cousin,


HENRY.


  1. La conférence de Mazères. Voyez ci-dessus, lettre du 4 novembre 1579, Ire, note 1.
  2. Depuis longtemps, des deux côtés, on ne cessait, malgré la paix, de se livrer à toutes sortes de violences. Les religionnaires étaient sur le point de reprendre ouvertement les armes partout. C’est ce qu’il firent le 10 du mois suivant. Le but de la lettre du roi de Navarre était de préparer la cour d’Angleterre à la nouvelle de cette reprise d’armes. Du Plessis-Mornay, qui était alors à Gand, reçut l’ordre de passer pour ce sujet en Angleterre. Il est dit à cet endroit de sa vie : « Mais luy surviennent au printemps nouveaux labeurs : la reprise des armes au mois d’avril par le Roy de Navarre, à luy d’autant plus griefve, qu’il lui avait commandé de faire entendre aux princes ses amis le bon chemin que prenoit la paix en France, et recevoit tost après commandement de leur demander secours pour ceste guerre. » (Vie de M. du Plessis, l. Ier.)
  3. La copie qui nous a été remise porte je ne puis.
  4. Philippe de Mornay, seigneur du Plessis-Marly, baron de la Forest-sur-Sèvres, était fils de Jacques de Mornay et de Françoise du Bec-Crépin, descendant par son père et par sa mère de deux anciennes et illustres familles, l’une du Berri, l’autre de la Normandie. Il naquit à Buhi, en Vexin, le 5 novembre 1549, devint, en 1583, surintendant des maison, affaires et finances du roi de Navarre, fut conseiller du Roi en ses conseils d’état et privé, capitaine de cinquante hommes d’armes de ses ordonnances, gouverneur et lieutenant général pour Sa Majesté des ville et sénéchaussée de Saumur. Il se distingua dans les armes, dans l’administration, dans la diplomatie, dans la théologie et dans les lettres, fut constamment l’un des plus fermes soutiens du culte protestant en France, et mourut le 11 novembre 1623, dans son château de la Forêt-sur-Sèvres, en bas Poitou. Sa vie, écrite par David des Liques, qui ne s’est pas nommé, a été imprimée, pour la première fois, chez les Elzévirs, à Leyde, 1647, in-4°, et se joint à ses excellents mémoires, l’une des sources les plus utiles à la complète intelligence des lettres du roi son maître, dont il fut pendant dix ans le grave et éloquent interprète pour les questions de politique religieuse. Ses ouvrages sont trop nombreux pour en donner ici l’énumération. La mention exacte et très-complète de ces ouvrages se trouve dans la vie de Mornay qui vient d’être citée, et surtout dans celle qui fut composée par Charlotte Arbaleste, sa femme, et que MM. Auguis et de la Fontenelle de Vaudoré ont donnée au public en tête de leur nouvelle édition des Mémoires de Mornay, Paris, 1824 et ann. suiv. in-8°.