Reflets sur la sombre route/04
MA PARENTE DU SÉNÉGAL
Mes plus inoubliables impressions de Sénégal sont des impressions d’automne, du premier automne que j’y ai passé, quand je fus appelé là-bas par mon métier de marin, il y aura tantôt vingt ans.
Pour deux années d’exil j’y étais venu, au déclin d’un été, à la période des dernières pluies, alors que les marécages nourrissaient encore une folle végétation herbacée et des myriades d’insectes éphémères, moitié mouches, moitié libellules. Mais très vite ces gramens s’étaient desséchés, ces mouches aux grandes ailes étaient mortes ; sous mes yeux, toute cette vie d’une saison s’était éteinte dans la morne chaleur d’un octobre sans eau.
D’enfance, j’avais été préparé aux étrangetés de ce pays et à ses tristesses par un vieux voisin, quelque peu parent de ma famille, qui, au cours de sa lointaine jeunesse d’officier, avait longtemps habité l’îlot de Gorée. Dans son jardin, où trônait un perroquet gris ; dans son cabinet, aux murs garnis d’armes et d’amulettes africaines, je me faisais faire par lui des récits du Sénégal, — et ce seul nom, Gorée, avait pour moi, dès les premières années de ma vie, un pouvoir d’évocation que le temps et les voyages ont eu peine à détruire.
Maintenant, devenu homme, je l’habitais à mon tour, ce Sénégal où l’octobre commençait d’amener la mort. Et, dans ce morne village qu’était Dakar il y a vingt ans, j’avais pour pied-à-terre, en face de la rade trop bleue où sommeillait mon navire, une case de planches et de paille, que louait aux officiers de passage une vieille mulâtresse en madras.
Elle était originaire de Gorée, cette mulâtresse au visage de parchemin jaune, et s’appelait Marie-Félicité : fille non reconnue de quelque Européen qui était reparti depuis un demi-siècle, ou bien qui avait succombé au climat de la colonie et dormait dans les cimetières de sable.
Quand novembre arriva, il ne pleuvait plus depuis déjà des semaines, et cet automne sans pluie avait, pour moi qui ne connaissais guère alors que les automnes de France, un caractère anormal et inquiétant.
Il ne pleuvait plus, — et j’étais averti que, jusqu’aux orages, jusqu’aux tempêtes fécondantes du suivant renouveau, c’était fini, plus une goutte d’eau ne tomberait sur les sables de ce pays altéré. On en avait d’ailleurs comme la notion physique : à je ne sais quoi de définitivement sec dans l’air, on sentait que les sources du ciel étaient taries, que la mort annuelle des plantes surviendrait, non par le froid, mais par la sécheresse et la soif… Et les feuilles achevaient de tomber ; les rares mimosas, les monstrueux baobabs, solitairement épars sur les dunes, devenaient des squelettes grisâtres, au milieu de la monotonie décolorée du désert.
Un jour, pendant les minutes languissantes qui suivent la sieste de midi, à l’ombre chaude de la véranda, tandis que me berçait le chant des sauterelles, l’idée me vint de demander à la mulâtresse parcheminée, qui rôdait sans bruit autour de moi, si par hasard elle n’aurait point connu le vieux voisin et presque parent qui jadis avait habité l’îlot de Gorée, sa patrie.
— Oh !…, s’écria-t-elle — dressant vers le ciel implacablement bleu ses longs bras de singe, en un geste de drame qui d’abord me fit sourire — Oh !… tu le connaissais !… Mais, il était mon père !…
Alors, un peu saisi tout de même, je me relevai sur ma couchette de joncs, pour la dévisager mieux… Non, je ne trouvais rien, dans ses traits de momie, qui me rappelât le vieux parent trépassé.
Cependant, cela n’était point impossible, après tout ; même, en la questionnant davantage, en comparant les faits et les dates, des probabilités m’apparurent.
Et, malgré mes doutes, cela créait comme un lien nouveau pour m’attacher à cette case, à cette pauvre créature jaune déjà décrépite, à son vieux jardin désolé — où le sable se criblait chaque jour de mille petits dessins, de mille petites empreintes constamment refaites et effacées, au va-et-vient silencieux des lézards… Soit crainte de lui faire de la peine, soit besoin d’une affection quelconque, étant très seul et très jeune, je ne contestai point ; j’acceptai les attentions tendres et enfantines dont elle m’entoura depuis ce jour, même le titre comique de « neveu » que, parfois, dans l’intimité, elle osait me donner. Je passai là tout l’automne et une partie de l’hiver, comblé de soins par cette humble vieille, dont la figure me souriait à toute heure, sous les papillottes et le monumental madras.
Novembre s’acheva dans une monotone lumière, avec chaque soir le même énorme soleil couchant, qui tombait comme une boule sanglante derrière les horizons plats. Le grand baobab du voisinage, entièrement dépouillé, ressemblait à un triste madrépore d’un gris rose ; les brises sèches et brûlantes avaient fini de disperser ses feuilles et de les anéantir.
Puis, décembre, janvier, février se succédèrent sous le même impassible et terrifiant soleil, qu’aucun nuage ne voilait jamais. Il faisait toujours aussi chaud, toujours aussi immuablement beau ; cependant la vie s’en allait de partout, et c’était sinistre.
Autour de la case de Marie-Félicité, les sauterelles menaient un bruit à la fois strident et léger, qui s’exaspérait vers midi, pour ensuite s’apaiser vers le soir ; on entendait aussi, de temps à autre, quelque somnolente chanson de négresse, et, du côté du village yolof, les coups sourds des perpétuels pilons à kousskouss. Au-dessus des palissades du jardin, apparaissaient un coin de mer trop bleue et d’infinis lointains de dunes jaunes, où çà et là le squelette d’un baobab se dressait monstrueux et solitaire. De l’ensemble des choses, se dégageait pour moi un charme d’exil et de mort…
Et je repensais au vieux parent connu dans mon enfance, aux histoires de Sénégal contées par lui, aux amulettes de ses murs, au perroquet de son jardin. J’avais comme le sentiment de revivre sa jeunesse à lui, à une époque déjà passée, dans une colonie d’autrefois…