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Reine d’Arbieux/XVII

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Plon (p. 241-251).

XVII


Quatre ans après.

Régis Lavazan s’était enfin décidé à prendre un congé. Anémié par le climat pénible et souffrant du foie, il aurait pu revenir plus tôt. Il ne l’avait pas fait. Non point que la nostalgie de la France, de sa lumière, de son atmosphère douce et délicate n’entretînt dans son cœur des regrets mêlés de mélancolie. Il aimait sa mère. Il souffrait d’être sans foyer. Qu’avait-il trouvé au Sénégal sinon une déception, bientôt suivie d’une lente défaite ? Il ne pouvait d’ailleurs en être autre­ment. Pas d’énergie physique ! Pas d’argent ! Chaque jour l’enlisait davantage dans sa position subalterne.

« Un garçon charmant, un rêveur, » avait jugé au premier coup d’œil l’agent principal.

Après quatre ans, son opinion n’avait pas changé. Mais il estimait son intelligence, son honnêteté. Régis s’était rendu sympathique. Il savait deux langues. À défaut de la situation qu’il avait d’abord espérée, un avancement honorable et modeste lui était promis. Piètre résultat ! N’aurait-il pas mieux valu prendre le sac de l’explorateur, l’outil du pionnier ? Pendant ces quatre ans, bien des occa­sions de tenter sa chance s’étaient présentées ; que de chercheurs d’or et d’aventures avaient fait escale à Dakar : colons en quête d’une concession, marchands de bois, de gomme ou d’ivoire, prospecteurs prêts à descendre vers le Congo, représentants de puissantes compagnies anglaises, allemandes ou hollandaises. Des associations lui avaient même été offertes : il inspirait confiance, il plaisait. S’il l’avait voulu, il aurait pu être sur la Côte d’Ivoire planteur de bananiers et de cacao ; ou encore, en Afrique équatoriale, à la tête d’une équipe de forestiers. Chaque fois, une sorte de vertige l’avait étourdi. Était-ce manque d’imagination ou de volonté ? L’inconnu ne l’attirait pas. Plutôt que de se jeter dans l’action, si dévorante en ces pays chauds et barbares, où tant de convois s’en vont vers la mort, il temporisait, apprenait l’arabe, fournissait d’excuses sa vie stagnante. Mais quelle tristesse de rentrer en France, désabusé, le visage déjà flétri, avec le sentiment que l’exil n’a servi à rien !

Le soir où il arriva — un soir de juillet où de gros nuages voyageant très haut faisaient glisser sur le vallon vert un rêve de montagnes, de neiges éternelles — sa mère le contempla avec des yeux brouillés de larmes. Était-ce seulement la joie, l’émotion ? Elle ne voulait pas s’avouer combien il avait vieilli. Les traits du visage semblaient distendus. Il avait l’air las. Sur ses tempes, quelques cheveux blancs mettaient une marque d’usure précoce. Mais dans son visage défraîchi, couleur de bronze, le regard plus clair gardait des douceurs d’enfance.

Elle tressaillit, devinant en lui des fatigues, des chagrins que ses lettres n’avaient pas dits.

— Il ne faudra plus rester si longtemps…

Déjà s’effaçait le bref éclair qui frappe au cœur… Puisque son fils était là, et que ses lèvres rafraîchissaient sa face brûlée, elle saurait bien le faire renaître. Quel âge avait-il donc ? Trente-deux ans à peine. Qu’il en parût ou non quarante, sa vie commençait. Il était jeune. Dans son cœur de mère, où Régis était toujours resté l’enfant, le jeune homme comblé de tous les dons, pur des stigmates que la lutte imprime, une longue habitude d’illu­sion absorbait la réalité. Dans l’éloignement du monde la solitude, les beaux songes durent. Marie Lavazan vivait dans son rêve.

Elle ne remarqua pas, dans la cour, le docteur qui tournait autour du puits. À la façon dont il grommelait entre ses dents, elle aurait pu voir qu’il ruminait une grosse colère.

— Joli résultat, grondait-il, un homme fini !

Mme Lavazan et son fils s’étaient assis au salon. C’était une pièce assez délabrée, au plafond zébré d’une longue fente. Avec ses murs couverts d’un papier gris, relevé d’une bordure verte, ses meubles d’acajou, une table ronde, et une pendule décorée d’une bergère en bronze doré qui se reflétait dans une vieille glace, il ressemblait à beaucoup de salons de campagne.

Les fenêtres étaient ouvertes sur le vallon. Régis se pencha. La charmille, la terrasse de La Font-de-Bonne, baignées de soleil, sur l’autre versant, tout cela était comme autrefois.

« Non, pensait-il, les nerfs crispés, tout est détruit. »

Que lui faisait cette maison vide ? Ces chemins où Reine et lui ne passeraient plus ? L’amour même n’existait pas. N’avait-il pas suffi de quelques mois pour qu’elle l’oubliât ! Certes, il n’aurait pas voulu la lier par une promesse ; mais quel espoir inavoué avait-il gardé pour que sa déception eût été si vive ? C’est le pire des suppositions chimériques de vous faire voir partout des délais. Il revenait. Elle était mariée depuis longtemps. Et avec qui ? Avec un Sourbets ! Lorsque cette nouvelle l’avait frappé, au Sénégal, avec la cruauté des choses déjà accomplies, il était tombé dans une sorte de torpeur morale comme si désormais tout était inutile.

Quand il se retourna, sa mère lui sourit :

— Enfin, tu es content ?

Elle lui demanda si les affaires l’intéressaient. Comment pouvait-on travailler quand la chaleur était étouffante ? Et les moustiques ? La fièvre jaune ? Dieu merci, il n’avait pas été malade.

Régis avait l’impression de l’entendre en songe. « Pourquoi ne lui demanderais-je pas des nouvelles de Reine ? » pensa-t-il tout à coup.

— On dit qu’il y a eu des difficultés dans son ménage, dit doucement Mme Lavazan. Maintenant tout va bien… C’était au début. Germain, paraît-il, était jaloux…

Elle parlait avec hésitation, comme gênée de revenir sur ces choses déjà si anciennes, si mal connues, et craignant de poser le doigt sur une fibre à vif.

Il l’interrogea :

— Jaloux de qui ?

Circonspecte, elle lui confia qu’un cousin de Sourbets aurait été mêlé à toutes ces histoires. Mais que savait-on ? D’ailleurs il avait quitté le pays. Et Reine avait eu deux enfants, deux petits garçons ; elle s’était transformée, elle donnait l’impression d’être très heureuse.

— Bernos, dit lentement Régis, je l’ai retrouvé au Sénégal. Est-ce que vous savez qu’il est mort ?

Il allait et venait dans le salon, remué par ces souvenirs. Un homme dur, cet Adrien, qui avait fait en Afrique trente-six métiers, dévoré d’une fièvre d’aventures, de mouvement, et qu’un paquebot revenant du Congo avait débarqué à Dakar, presque moribond, l’année précédente. Une plaie qu’il avait à la main s’était gan­grenée. Il avait fallu lui couper le bras. Trop tard ! Régis revoyait sur un lit d’hôpital ce déra­ciné. La mort pinçait déjà le nez en bec d’épervier. Ainsi solitaire, comme abandonné, il semblait encore faire face aux événements, gardant sur son masque décharné une étrange expression de paix.

Mme Lavazan demanda :

— Est-ce qu’il t’a parlé de Reine ?

— Non, répondit Régis, il ne m’a rien dit.

Lorsque l’exilé se retrouva seul, le soir, dans sa chambre, il mesura son abdication. Dans ce vieux pays, la vie continuait à l’image du ruisseau cou­lant au fond du vallon : mais pour lui, les choses étaient comme ces arbres dévorés en dedans par les insectes, qui semblent intacts, et dont on découvre, quand ils s’affaissent, le tronc creux et vide.

Que restait-il de sa jeunesse ? L’heure était passée, l’heure si brève où l’on peut choisir. Ses études, lui-même les avait abandonnées. Il avait reculé devant l’effort comme devant l’amour. Reine ? Il souffrait de son reniement. Mais quelle fidélité lui devait-elle, alors qu’il n’avait rien promis ni rien demandé ?… Il s’était tu. Il était parti. À l’instant où il aurait fallu un acte de foi devant la vie, qu’avait-il trouvé en lui-même, sinon d’inutiles scrupules et l’indécision !

« Ah ! pensait-il, se rappelant la tristesse diffuse à son foyer, et cette impression de découragement, de timidité, qui avait en secret marqué son âme, il aurait fallu croire que toutes ces belles choses étaient possibles ! »

Ce soir-là, Régis fut longtemps avant de s’endormir. Ivre de sa tristesse, comme d’un alcool qui fait flamber les pensées et les souvenirs, il sentait que le temps ne pourrait effacer ce regret de sa vie manquée. Dans ses rêves, le visage de Reine reparaissait, ce visage rayonnant de beauté, de douceur vivante. « Ne me laissez pas, » disaient ses grands yeux brillants. Est-ce que cet instant avait pu passer ? Était-il possible qu’elle eût aimé ailleurs ? Aimé pour toujours ? Oui, c’était vrai — et il s’agitait dans son sommeil — il ne pouvait plus rien sur elle, il l’avait perdue.

Quelques jours après son arrivée, Régis chercha dans la remise sa bicyclette qui n’avait pas servi depuis quatre ans. Avec son guidon couvert de rouille, d’une ancienne forme, et son cadre où le vernis s’était écaillé, elle paraissait bonne pour la ferraille. Il la nettoya, gonfla les pneus, et partit à la fin de l’après-midi pour La Renardière.

Le temps n’avait pas changé grand’chose au petit domaine ; à peine le vieux chêne était-il un peu plus penché, le bignonia moins luxuriant contre le perron. Comme Régis attendait Clémence dehors, devant la maison, une émotion très douce le péné­tra. Il faisait beau. Des vaches paissaient dans une longue étendue de prés ; une métayère poussait une brouette chargée de fourrage vert. Nulle part il n’avait senti tant de paix.

À la place où il se trouvait, sous des ormeaux rapprochés qui formaient un bouquet de feuillage, la gouttière de Clémence était autrefois roulée. Lorsque Reine et lui arrivaient ensemble, en ces matinées où elle remplissait son carnier de fou­gères et de fleurs des champs, ils apercevaient de loin l’étroite voiture. Quelque chose en lui s’api­toyait ; il éprouvait, en approchant, le malaise qui trouble les natures sensibles devant les êtres frap­pés de quelque disgrâce. Il aimait tendrement la jeune fille. Il aurait voulu l’encourager. Mais à peine était-il près d’elle que les consolations sem­blaient inutiles ; avec son teint pâle, ses yeux où montait un grave sourire, elle-même paraissait voir bien au delà de l’heure présente.

Clémence, ayant reconnu Régis, s’était arrêtée un instant dans l’allée sans qu’il l’aperçût. Qu’il avait changé ! Avec une émotion infinie, elle cher­chait en lui l’adolescent qu’il avait été ; le jeune homme au sourire un peu absent, au regard lointain, qui toujours l’avait attirée. Pendant ces quatre années, elle l’avait accompagné d’une pensée fidèle, et, intuitive, pressentant qu’il n’était pas fait pour arracher à la vie un butin quelconque, elle s’était inquiétée de ses longs silences. Alors même qu’il ne répondait pas, elle lui écrivait. Clairvoyante, elle était pourtant dupe de ses souvenirs. C’était maintenant qu’elle comprenait tout.

Mme de la Brèche était souffrante. Ils s’assirent seuls sous les arbres. Mais, entre eux, sans qu’ils eussent encore parlé d’elle, Reine était présente. Mélancolique, Régis attendait l’instant où son nom serait prononcé. Comme un malade jouit de la piqûre calmante qui engourdit sa douleur et l’emplit de rêve, il savourait le charme du souvenir.

— Est-ce quelle est heureuse ? demanda-t-il, lorsque Clémence eut rompu la première le précieux silence.

Elle réfléchissait.

— Elle ne l’a pas toujours été — et Régis eut l’impression que la jeune fille pesait dans son cœur chacune de ses paroles — elle avait une âme trop riche. Elle voulait donner beaucoup. Elle attendait trop. Mais Germain l’aimait…

Il y eut un silence.

— Il est rare, continua Clémence, qu’on soit préparé à ce qui arrive : pour les uns — et une expression de tristesse voila son regard — les infirmités ; pour les autres, les déceptions, les échecs du cœur. Les choses ne sont jamais exactement ce qu’on espérait. Peut-être finissent-elles par être plus belles…

Sa voix avait pris un timbre plus profond. Dans sa simplicité douloureuse, elle avouait le tra­vail auquel son âme s’était livrée, sa patience, sa résignation, son énergie pour tirer de l’épreuve une vie plus parfaite, celle-là même qui répandait à cet instant sur ses traits délicats une sorte de lumière.

Le soleil baissait derrière le vieux chêne. Régis se taisait, comprenant bien quelle beauté Clémence évoquait, et touché par l’atmosphère qu’il avait toujours respirée dans ce domaine — une atmos­phère des temps d’autrefois. Né pour la tristesse, plutôt que pour la passion et pour la douleur, il sentait se reformer en lui, s’enrichir dans l’éloi­gnement, les joies du passé. C’était là son trésor secret. Il avait sa part.

Comme il était vain que la jeune fille tout à l’heure lui eût suggéré de ne pas revoir Reine. Il n’en avait pas le désir. L’heure était passée. Clé­mence ne savait pas que la veille, comme il remontait à la nuit tombante la route de Grignols, il avait croisé une auto : à travers les glaces, à peine avait-il entrevu la jeune femme qui condui­sait, le visage brillant de jeunesse, et à son côté, un enfant coiffé d’un béret blanc. C’était Reine. Dans le jour déclinant, elle n’avait pas arrêté son regard sur ce passant. Mais lui, entre toutes, l’au­rait reconnue !

Peut-être valait-il mieux qu’il l’eût revue. Celle qui lui avait été si chère, ce n’était pas la femme de Germain Sourbets. C’était la jeune fille dont l’ombre légère restait sous ces arbres. Et lui aussi, sans doute, n’était-il plus celui qu’elle avait aimé !

La lumière mourait sur les prés, et déjà les vapeurs veloutées du soir d’été noyaient le vallon. Régis comprenait qu’il fallait partir, s’attardait encore. Jamais il n’avait senti si profondément quelle fatalité, faite des conditions de leur vie, et aussi des dispositions intimes de leur cœur, s’était glissée dans leur destin pour les séparer. Mais tout entre eux était beau et pur. Il aurait voulu pro­longer cette heure ; revivre en silence ce temps de l’enfance, de la jeunesse, nappe souterraine vers laquelle le voyageur las de la route peut à toute heure tendre ses lèvres.

— Nous vous reverrons, n’est-ce pas ? dit Clé­mence, qui l’accompagna jusqu’à la route.

Il enveloppa d’un regard les allées tournantes bordées de noisetiers, les fusains où s’éteignait un dernier rayon, tout ce jardin envahi d’ombre, de vétusté, que le souvenir avait enchanté.

— Oui, dit-il, je reviendrai.



Le Casin, novembre 1926 — 3 octobre 1927.