Relation de ce qui s’est passé dans le pays des Hurons en l’année 1636/10

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche

Chapitre V.

S’il y a des Sorciers aux Hurons.



EN voicy quelques coniectures ; les plus ſages en iugeront. Premierement ce Peuple n’eſt pas ſi hebeté, qu’il ne cherche & ne reconnoiſſe quelque choſe de releué au deſſus des ſens : & d’ailleurs ſa vie licentieuſe & ſes debordemens l’empeſchans de rencontrer Dieu ; il eſt bien facile au Diable de s’ingerer & luy offrir ſon ſeruice, dans les neceſſitez preſſantes où il le void, ſe faiſant payer d’vn culte qui ne luy eſt pas deut, & ſe familiariſant à quelques eſprits plus ſubtils, qui le mettent en credit auprés de ces pauures gens.

2. Vous ne voyez icy rien de plus frequent que les ſorts ; les enfans en heritent de leurs peres, s’ils ont eſte trouuez bons, & ils ne s’en cachent point, comme ie viens de dire. Nous auons vn Sauuage en noſtre Village, ſurnomme le Peſcheur, pour l’heur qu’il a à peſcher ; cet homme attribue tout ſon bien aux cendres d’vn certain petit oyſeau qu’on appelle Ohguione ; qui penetre, à l’entendre dire, les troncs des arbres ſans reſiſtance. Allant à la peſche il demeſle auec vn peu d’eau ſes cendres, & en ayant frotté ſon rets, il s’aſſeure, que le poiſſon donnera dedans en abondance ; en effect il en a acquis le renom.

3· Il y a parmy ce Peuple des hommes qui font eſtat de commander aux pluyes & aux vents ; d’autres, de predire les choſes à venir ; d’autres, de trouuer celles qui ſont perdues ; d’autres finalement de rendre la ſanté aux malades, & ce auec des remedes, qui n’ont aucun rapport aux maladies. Qu’ils ayent ces dons de Dieu, perſonne, à mon aduis, ne l’oſera dire. Que tout leur faict ſoit tromperie ou imagination, cela ne s’accorde gueres bien auec le credit qu’ils ont acquis, & le long-temps qu’il y a qu’ils font cette profeſſion. Quel moyen que leurs fourbes n’euſſent point eſte decouuertes depuis tant d’années, ou que leur meſtier euſt eſte ſi bien accredité, & ſi bien recompenſé de tout temps, s’il n’euſt iamais reüſſy que par pure fantaiſie. Perſone n’oſe leur contredire ; ils ſont continuellement en feſtins, qui ſe font par leur ordonnance. Il y a donc quelque apparence, que le Diable leur tient la main par fois, & s’ouure à eux pour quelque profit temporel, & pour leur damnation eternelle. Voyons-en quelques exemples. Onditachiaé eſt renommé en la Nation du Petun, comme vn Iuppin parmy les Payens iadis, pour auoir en main les pluyes & les vents, & le tonnerre. Ce tonnerre, à ſon conte, eſt vn homme ſemblable a vn coq-d’Inde ; le Ciel eſt ſon Palais, il ſe retire là quand l’air eſt ſerain ; il en deſcend & vient ſur terre faire ſa prouiſion de couleuures & de ſerpens, & de tout ce qu’ils appellent Oki, quand les nues grondent ; les éclairs ſe font à meſure qu’il étend ou replie ſes aiſles. Que ſi le tintamarre eſt vn peu plus grand, ce ſont ſes petits qui l’accompagnent, & l’aydent à bruire du mieux qu’ils peuuent. Oppoſant à celuy qui m’en faiſoit le conte, d’ou venoit donc la ſeichereſſe ; il me repartit qu’elle venoit des chenilles, ſur lesquelles Ondiaachiaé, n’a point de pouuoir. Et luy demandant pourquoy le tonnerre tomboit ſur les arbres ; c’eſt là, dit-il, qu’il fait ſes prouiſions. Pourquoy bruſle-il les Cabanes, pourquoy tuë il les hommes. Chieske ; que ſçay-ie, me dit-il, c’eſt leur refrain quand ils demeurent courts. Pour la prediction du futur, mais qui n’eſt gueres eſloigné ny diſſicile à connoiſtre en ces cauſes, Louys de ſaincte Foy m’a aſſeuré, qu’allant à la guerre, vn de ces Iongleurs, leur predit à poinct nommé la rencontre des Iroquois, au ſortir de la Suerie. Il y a bien de la probabilité, que le Diable eſtoit en ſentinelle pour luy. I’en dirois bien d’autres qui à la verié ſe ſont trouuées fauſſes, & ſur leſquelles vn bon vieillard me rauit il y a quelque temps. Ah, dit-il, il y a vn plus grand Maiſtre que luy ; il parloit d’vn certain faux Prophete, qui s’eſtoit trompé en ſon calcul. N’eſtoit-ce pas bien dit pour vn Sauuage ? & n’y a-il pas en cela dequoy eſperer quelque choſe de ce que nous cherchons icy.

Les plus fameux d’entre ces Sorciers ou Trompeurs ſont les Arendioȣane, qui ſe meſlent de dire à vn malade le poinct & la qualité de ſa maladie, apres vn feſtin ou vne Suerie, & le laiſſent là. Il eſt vray que quelques-vns ordonnent, qui de faire feſtin d’vn chien, qui de faire croſſer, ou ioüer au plat, qui de dormir ſur vne telle & telle peau, & autres extrauagances niaiſes ou diaboliques ; qui vn vomitoire, pour faire ſortir le ſort s’il y en a ; comme ie veis moy-meſme eſtant à la Rochelle vne pauure femme, qui ietta vn charbon gros d’vn poulce, apres quelques priſes d’eau ; & vn Sauuage m’a aſſeuré auoir veu ſortir du ſable de toutes les parties du corps d’vne autre qui eſtoit ethique, apres que ſon Arendioȣane l’eut ſecoüée comme on feroit vn crible. Autrefois ces oſſices d’Arendioȣane eſtoient à plus haut prix qu’à preſent ; ils les ont a cette heure à force de feſtins. Vn temps fut, qu’il falloit ieuſner les trente iours entiers dans vne Cabane à l’eſcart, ſans que perſonne en approchaſt, qu’vn ſeruiteur, qui pour eſtre digne d’y porter du bois, s’y diſpoſoit luy-meſme en ieuſnant. Les honneurs & les émoluments en ſont touſiours grands. Ces pauures gens n’ayans rien de plus cher que cette vie, faute d’en connoiſtre vne meilleure, mettent tout à cela, au recouurement de leur ſanté, & à qui fait mine de les ayder. Il nous ferment quelquefois la bouche, lors que nous les voulons deſabuſer ſur ces charlatanneries, diſans, gueriſſez nous donc. Si quelque ſage & vertueux Medecin vouloit venir icy, il y feroit de belles cures pour les ames, en ſoulageant les corps ; & ie m’aſſeure que Dieu prendroit plaiſir vn iour de luy dire comme à Abraham. Ego ero merces tua magnanima. les miracles de la nature ſont de grandes diſpoſitions à ceux de la grace, quand il plaiſt à l’Autheur des vns & des autres, de s’en ſeruir.

Ie laiſſe à part vne infinité d’autres remarques ſur ce ſujet, pour raconter vne partie de ce qui a tenu vn mois entier tout ce pays en haleine. Vn Sauuage nommé Ihongȣaha ſongea vne nuict qu’il deuiendroit Arendioȣane, c’eſt à dire maiſtre Sorcier, pourueu qu’il ieunaſt trente iours ſans manger. Le lendemain à ſon reueil il trouua cette qualité ſi honorable & ſi aduantageuſe qu’il ſe reſolut de garder ce ieuſne tres-eſtroictement. Sur ces entrefaites on l’inuite à vn feſtin d’Aȣtaerohi ; il y en a peu qui ſçachent chanter au gré de ce Demon ; cettui cy eſt vn des Maiſtres. Il ſe laiſſe enfin emporter, & y mangea ſi bien & y chanta auec telle contention, qu’il en ſortit la ceruelle en écharpe ; le voila en meſme temps la tortuë, ou pour mieux dire la marote à la main, en la ſaiſon la plus faſcheuſe de l’hyuer, en l’eſtat qu’il eſtoit ſorty du ventre de ſa mere, il court par les neiges, & chante nuict & iour ; le lendemain, c’eſtoit le vingt-huictieme de Ianuier, il alla au village d’ȣenrio, où on luy fit trois ou quatre feſtins pour ſa ſanté, & en retourna auſſi fol qu’il y eſtoit allé. Quelques Sauuages diſoient que nous eſtions cauſes de tout cela, mais les plus ſages remarquerent qu’il s’eſtoit mocqué lors qu’expliquant les Commandemens de Dieu, i’auois condamné l’Aȣtaerohi, & attribuerens ſa folie à vne punition diuine.

La nuict du trente-vn il ſongea qu’il luy falloit vn Canot, huict Caſtors, deux Rays, ſix vingts œufs de Mauue, vne Tortuë, & vn homme qui l’adoptaſt pour ſon fils ; ie vous prie quelle chimere, & cependant on luy doit faire comme vn cataplaſme de tout cela pour luy guerir la ceruelle. De fait il n’a pas pluſtoſt fait recit de ſon ſonge, que les anciens du village s’aſſemblent pour aduiſer la deſſus ; ils ſe mettent en peine de luy trouuer ce qu’il auoit demandé auec autant de ſoin & d’empreſſement que s’il euſt eſté queſtion de la conſeruation de tout le Pays ; le pere du Capitaine le prit pour ſon fils, & tout ce qu’il auoit ſongé luy fut liuré le meſme iour ; pour les œufs de Mauue, ils furent changez en autant de petits pains qui donnerent de l’exercice à toutes les femmes du village. Le feſtin ſe fit ſur le ſoir, & tout cela ſans effect : le Diable n’auoit pas encor tout.

Le premier de Feurier on le danſa derechef, i’euſſe ſouhaitté que pluſieurs Chreſtiens euſſent aſſiſté à ce ſpectacle, ie ne doute point qu’ils n’euſſent honte d’eux-meſmes, voyans combien ils ſymboliſent auec ces Peuples dans leurs folies du carnaual, ils ſe traueſtirent & ſe déguiſerent, non à la verité ſi richement, mais à peu pres auſſi ridiculement qu’on fait ailleurs.

Vous en euſſiez veu les vns auec vn ſac en la teſte, percé ſeulement aux yeux, les autres en auoient vn plein de paille à l’entour du ventre pour contrefaire les femmes groſſes. Pluſieurs eſtoient nuds comme la main, blanchis par tout le corps, noirs par le viſage comme des Diables, des plumes ou des cornes à la teſte ; les autres barboüillez de rouge, de noir, & de blanc enfin chacun ſe para auec le plus d’extrauagance qu’il peut pour danſer ce Balet, & contribuer quelque choſe à la ſanté du malade. Mais ie m’oubliois d’vne circonſtance notable, les bruits de guerre eſtoient grands, ils eſtoient dans des alarmes continuelles, on attendoit l’Ennemy à toute heure, on auoit inuité toute la ieuneſſe à ſe tranſporter au village d’Angȣiens, pour trauailler à vne palliſſade de pieux qui n’eſtoit qu’a demy faite ; le Capitaine eut beau crier à pleine teſte enonȣeienti ecȣarhakhion, ieunes gens allons, perſonne ne s’en remua, aymans mieux eſcouter ce fol, & executer toutes ſes volontez ; cette medecine n’opera pas plus que les precedentes.

Apres auoir ieuſné dix-huict iours, ſans manger ce dit-on que du petun, il me vint voir, ie luy donnay ſept ou huit raiſins, il me remercia, & me dit qu’il en mangeroit vn tous les iours, ce n’eſtoit pas pour rompre ſon ieuſne. Le quatorzieme de Feurier faiſant la ronde par les Cabanes à ſon ordinaire, il trouua qu’on preparoit vn feſtin, & alors, Ce ſera moy, dit-il, qui feray feſtin, ie veux que ce ſoit icy mon feſtin, & en meſme temps il prend des raquettes, & s’en va luy meſme pour inuiter ceux des Villages circonuoiſins : mais il y a bien de l’apparence qu’il ne fut pas pluſtoſt en campagne, qu’il s’oublia de ſon deſſein, car il ne retourna que pres de deux fois vingt quatre heures apres, & fit, ou il ſe trouua, ſept ou huit feſtins pour vn. Il luy arriua dit-on en cette courſe trois choſes memorables. La premiere, qu’il n’enfonça point du tout dans les neiges, quoy qu’elles fuſſent de trois pieds de haut. La ſeconde, qu’il ſe ietta du haut d’vne groſſe roche ſans ſe bleſſer. La troiſiéme, qu’eſtant de retour il ne parut non plus mouillé, & ſes ſouliers auſſi ſecs, que s’il n’euſt pas mis le pied hors la Cabane : celuy qui nous racontoit cecy, adiouſta qu’il ne falloit pas s’en eſtonner, qu’vn Diable le conduiſoit. Sur la fin de ſa maladie il me fit prier de l’aller voir ; ie le trouuay en apparence en aſſez bon ſens ; il me raconta le progrés, & la cauſe de ſa maladie, qu’il attribuoit à la rupture de ſon ieuſne, & me dit qu’il eſtoit reſolu d’aller iuſques au bout, c’eſt à dire iuſques au terme que ſon ſonge luy auoit ordonné. Vn autre iour il nous vint viſiter, & nous dit, que c’eſtoit tout de bon qu’il eſtoit deuenu oki, c’eſt à dire Demon, c’eſtoit bien encherir par deſſus la qualité de Sorcier, à laquelle ſeulement il aſpiroit, toutefois il n’eſtoit pas hors de ſa folie ; il luy fallut encor refuer vne bonne fois pour en ſortir ; il ſongea donc qu’il n’y auoit qu’vne certaine ſorte de danſe, qui luy peuſt rendre tout à fait la ſanté. Ils l’appellent akhrendoiaen, d’autant que ceux qui font de cette danſe, s’entredonnent du poiſon ; elle n’auoit iamais eſté pratiquée parmy cette Nation des Ours : la ſaiſon eſtoit fort faſcheuſe, la troupe eſtoit grande, & ne pouuoit qu’apporter beaucoup de deſordre dans vn petit Village ; on ne s’arreſta point à toutes ces conſiderations. Voila incontinent des courriers en campagne, quinze iours ſe paſſent à les aſſembler ; la bande eſtoit compoſée d’enuiron quatre-vingts perſonnes, il y auoit ſix femmes ; ils ſe mettent en chemin ſans delay ; il faut remarquer icy qu’ils eſtiment que le ieuſne leur rend la veue perçante à merueille, & leur donne des yeux capables de voir les choſes abſentes & les plus éloignées, n’eſt ce pas renuerſer toute l’Eſcole, qui tient, ce me ſemble, que rien n’affaiblit tant la veuë, que le ieuſne exceſſif ; quoy que c’en ſoit, il y a bien de l’apparence que noſtre fol n’auoit pas encor aſſez ieuſné, car ſa veue le trompa bien fort, & commença fort mal pour ſe mettre en credit de Prophete. La troupe n’eſtoit pas partie, qu’il la faiſoit à deux lieuës du Village.

Or eſtans arriuez enuiron à la portée d’vn mouſquet, ils s’arreſterent & ſe mirent à chanter ; ceux du Village leur répondirent. Dés le ſoir meſme de leur arriuée ils danſerent, pour prendre cognoiſſance de la maladie, le malade eſtoit au milieu de la Cabane ſur vne natte ; la danſe finie, parce qu’il eſtoit tombé à la renuerſe, & auoit vomy, ils le declarerent tout à fait de la Confrairie des fols, & en vinrent au remede qui leur eſt ordinaire en cette maladie, & qui ſeroit capable de les faire paſſer pour tels, quand ils ſeroient les plus ſages du monde. C’eſt la danſe qu’ils appellent Otakrendoiae, les Confreres Atirenda. I’en decrirois les particularitez, ſi ie n’auois peur d’eſtre trop long. Ce fera pour vne autre fois, ſi i’apprends qu’on deſire les ſçauoir. Suffit pour le preſent de dire en general, que iamais les Bacchantes forcenées du temps paſſe ne firent rien de plus furieux en leurs orgyes. C’eſt icy à ſentretuer, diſent-ils, par des ſorts qu’ils s’entreiettent, dont la compoſition eſt d’ongles d’Ours, de dents de Loup, d’ergots d’Aigles, de certaines pierres, & de nerfs de Chien. C’eſt à rendre du ſang par la bouche, & par les narines, ou pluſtoſt d’vne poudre rouge qu’ils prennent ſubtilement, eſtans tombez ſous le ſort, & bleſſez. Et dix mille autres ſottiſes que ie laiſſe volontiers. Le plus grand mal eſt, que ces malheureux ſous pretexte de charité vengent ſouuent leurs iniures, & donnent à deſſein vn boucon à leurs malades au lieu de medecine. Ce qui y eſt de plus remarquable, eſt l’experience qu’ils ont pour guerir les ruptures, à quoy s’entendent auſſi pluſieurs autres en ces quartiers. La ſuperſtition la plus notoire eſt, que leurs drogues & leurs onguens ſe plaiſent, à leur dire, au ſilẽce & aux tenebres. S’ils ſont recogneus, ou ſi leur ſecret eſt découuert, il eſt ſans ſuccez. L’origine de toute cette folie vient d’vn nommé Oatarra, ou d’vne petite idole en forme d’vne poupée, qu’il demanda, demanda, pour ſa gueriſon à vne douzaine d’Enchanteurs qui l’eſtoient venus voir, & laquelle ayant mis en ſon ſac de Petun, elle ſe remua là dedans, ordonna les banquets, & autres ceremonies de la danſe, à ce qu’ils cõtent. Certes, voila biẽ des ſornettes, & i’ay bien peur qu’il n’y ait quelque choſe de plus noir & de plus caché.