Relation de ce qui s’est passé dans le pays des Hurons en l’année 1636/6

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SECONDE PARTIE

De la creance, des mœurs & des couſtumes des Hurons.




Chapitre premier.

Ce que pensent les Hurons de leur origine.



ON s’eſtonnera de voir tant d’aueuglement pour les choſes du Ciel, en vn Peuple qui ne manque point de raiſon & de lumiere, pour celles de la terre. C’eſt ce que leurs vices & leurs brutalitez leur ont merité enuers Dieu. Il y a quelque apparence qu’ils ont eu autrefois quelque cognoiſſance du vray Dieu par-deſſus la nature, comme il ſe peut remarquer en quelques circonſtances de leurs fables ; & quand ils n’en auroient point eu que celle que la Nature leur pouuoit fournir, encore euſſent-ils deu eſtre plus raiſonnables en ce ſuiet, s’il ne leur fuſt arriué ſelon le dire de l’Apoſtre. Cum cognouiſſent Deum, non ſicut Deum glorifieauerunt, aut gratias egerunt, ſed cuanuerunt in cogitationibus ſuis, & obſeuratum eſt inſipiens coreorum. Pour n’auoir pas voulu recognoiſtre Dieu en leurs mœurs & actions, ils en ont perdu la penſée, & ſont deuenus pires que beſtes pour ſon regard, & pour l’eſtime qu’ils en ont.

Or pour commencer par ce qui eſt comme le fondement de leur croyance, la plus part ſe vantent de tirer leur origine du Ciel, ce qu’ils fondent ſur ceſte fable, qui paſſe parmy eux pour vne verité.

Ils recognoiſſent pour chef de leur Nation vne certaine femme qu’ils appellent Ataeniſic, qui leur eſt, diſent-ils, tombée du Ciel ; car ils ſuppoſent que les Cieux eſtoiẽt long-temps auparauant ceſte merueille, & ne ſçrauroient vous dire, ny quand, ny comment ces grands corps ont eſté tirez des abyſmes du neant ; ils ſuppoſent meſme que ſur les voutes des Cieux il y auoit, & y a encor maintenant, vne terre ſemblable à celle-cy, des bois, des lacs, des riuieres & des champs, comme nous auons icy bas, & des Peuples qui habitent ces terres, Ils ne s’accordent pas en la façõ qu’arriua ceſte cheute ſi heureuſe. Les vns diſent qu’vn iour qu’elle trauailloit dans ſon champ elle apperçeut vn Ours, ſon chien ſe mit à le pourſuiure, & elle meſme apres : l’Ours ſe voyant preſſé de prés, & ne cherchant qu’à eſquiuer les dents du chien, tõba par meſgarde dans vn trou ; le chien le ſuiuit, Ataeniſic, s’eſtant approchée de ce precipice, voyant que ny l’Ours ny le chien ne paroiſſoient plus, touchée de deſeſpoir, s’y ietta auſſi ; neantmoins ſa cheute ſe trouua plus fauorable qu’elle n’euſt penſé ; car elle tomba icy bas dans les eaux ſans ſe bleſſer, quoy qu’elle fuſt enceinte, apres quoy les eaux s’eſtant aſſechées peu à peu, la terre parut, & ſe rendit habitable.

Les autres attribuent ceſte cheute à vne autre cauſe, qui ſemble auoir quelque rapport au fait d’Adam, mais le menſonge y a preualu, Ils diſent que le mary d’Ataeniſic eſtant fort malade ſongea qu’il falloit couper vn certain arbre dont viuoient ceux qui demeuroient dans le Ciel, & qu’il n’auroit pas ſi toſt mangé de ſon fruict qu’il ſeroit incontinent guery. Ataeniſic cognoiſſant la volonté de ſon mary, prend ſa hache, & s’en va auec la reſolutiõ de n’en faire à deux fois, mais elle n’eut pas plutoſt aſſené le premier coup, que l’arbre fondit en meſme temps preſque ſous ſes pieds, & tomba icy bas, dequoy elle demeura ſi eſtonnée, qu’apres en auoir porté la nouuelle à ſon mary, elle retourna & ſe ietta apres. Or comme elle tõboit, la Tortue leuant par hazard la teſte hors de l’eau l’apperçeut, & ne ſçachant à quoy ſe reſoudre, eſtonnée qu’elle eſtoit de ceſte merueille, elle appelle les autres animaux aquatiques pour prendre leurs aduis ; les voila incontinent aſſemblez, elle leur monſtre ce qu’elle voyoit, leur demande ce qu’ils iugent à propos de faire ; la pluſpart s’en rapportent au Caſtor, lequel par bienſeance remet le tout au iugemet de la Tortue, qui fut donc enfin d’aduis qu’ils miſſent tous promptement la main à l’œuure, qu’ils ſe plongeaſſent au fond de l’eau, & en apportaſſent de la terre, & la miſſent ſur ſon dos. Auſſi-toſt dit, auſſi-toſt fait, & la femme tomba fort doucement ſur ceſte Iſle. Quelque temps apres, comme elle eſtoit tombée enceinte, elle ſe deliura d’vne fille, laquelle ne demeura gueres ſans eſtre groſſe, ſi vous leur demandez comment, vous les mettez bien en peine ; tant y-a, vous diſent ils, qu’elle ſe trouua groſſe ; quelques-vns en reiettent la cauſe ſur quelques eſtragers qui aborderent à ceſte Iſle. Ie vous prie accordez cecy auec ce qu’ils diſent, qu’auant qu’Aataeniſicfuſt tombée du Ciel, il n’y auoit point d’hõmes ſur la terre. Quoy que s’en ſoit elle enfanta deux garçons, Taȣiſcaron & Iȣskeha, leſquels eſtant deuenus grands eurent quelque pique par enſemble ; iugez ſi cela ne reſſent point quelque choſe du maſſacre d’Abel. Ils en vindrent aux mains ; mais auec des armes bien diſſerentes ; Iȣskeha auoit le bois d’vn Cerf, Taȣiſcaron ſe contenta de quelques fruits de roſier fauuage, ſe perſuadant qu’il n’en auroit pas ſi toſt frappé ſon frere, qu’il tomberoit mort à ſes pieds ; mais il en arriua tout autrement qu’il ne s’eſtoit promis, & Iȣskeha au contraire luy porta vn ſi rude coup dans les flancs, que le ſang en ſortit en abõdance. Ce pauure miſerable ſe miſt auſſi-toſt en fuite, & de ſon ſang, dont ces terres furent arrouſées, naſquirent certaines pierres ſemblables à celles dont nous nous feruons en France pour battre le fuſil, que les Sauuages appellent encor auiourd’huy Taȣiſcaron, du nom de cet infortuné, ſon frere le pourſuiuit & l’acheua : voila ce que la pluſpart croyent de l’origine de ces Nations.

Il y en a qui ne montent pas ſi haut, & ne ſont pas ambitieux iuſques à ce poinct, que de croire qu’ils ayent tiré leur origine du Ciel. Ils diſent qu’au commencement du monde la terre eſtoit toute couuerte d’eau, à la reſerue d’vne petite Iſle qui portoit toute l’eſperance du genre humain, ſçauoir eſt vn ſeul homme, qui n’auoit pour toute compagnie qu’vn Renard & vn petit animal ſemblable à vne foüine, qu’ils appellent Tſȣhendaia. L’homme ne ſçachant que faire ſe voyant retranché dans vne ſi petite étenduë de pays inuita le Renard à ſe plonger dans l’eau pour voir s’il y auoit fonds, mais il ne ſe fut ſi toſt moüillé les pattes qu’il ſe retira, craignant que ceſte experiece ne luy couſtaſt la vie. Dequoy l’homme s’eſtant indigné, Teſſandio tu n’as point d’eſprit, luy dit-il, & le ietta dans l’eau d’vn coup de pied, où il beut vn peu plus que ſon ſaoul. Cependant il ne deſiſta point de ſon deſſein, & encouragea ſi bien ce petit animal qui luy reſtoit de compagnie, qu’il ſe reſolut en fin de ſe plonger, & comme il ne s’imaginoit pas qu’il y euſt ſi peu de fond, il le fit ſi rudement, qu’il ſe heurta bien fort contre la terre, & en rapporta le muzeau tout couuert de vaſe ; l’homme bien reſiouy de ceſte heureuſe deſcouuerte, l’exhorte de continuer, & d’apporter de la terre pour croiſtre ceſte Iſlette ; ce qu’il fit auec tant d’aſſiduité, qu’il luy fit perdre ſon nom, & la changea en ces vaſtes campagnes que nous voyons. Si vous les preſſez en cor icy, & leur demandez ce qu’ils penſent de cet homme, qui luy a donné la vie ? qui l’a mis ſur ceſte petite Iſle ? comment il a peu eſtre le pere de toutes ces Nations, puis qu’il eſtoit ſeul, & n’auoit point de compagne ; vous ne gagnerez rien de leur faire toutes ces queſtions, au moins n’aurez vous que ceſte ſolution, qui ne ſeroit pas mauuaiſe, ſi leur Religion eſtoit bonne ; Nous ne ſçauons, on le dit ainſi, nos Peres ne nous en ont pas enſeigné dauantage. Que diriez vous à cela ? tout ce que nous faiſons c’eſt de leur teſmoigner que nous leur portons compaſſion de les voir dans vne ſi groſſiere ignorance ; nous prenons de là ſuiet, quand nous les en iugeons capables, de leur expliquer quelques vns de nos Myſteres, & de leur monſtrer combien ils ſont conformes à la raiſon ; ils les entendent fort volontiers, & en demeurent grandement ſatisfaits.

Mais pour retourner à Aataentſic & Iȣskeha, ils tiennent que Iȣskeha eſt le Soleil, & Aataentſic la Lune, & toutesfois que leur Cabane eſt ſituée au bout de la terre, c’eſt à dire vers noſtre mer Oceane : car au delà c’eſt vn pays perdu pour eux, & auant qu’ils euſſent eu quelque commerce auec nos François, ils ne s’imaginoient pas qu’il y euſt ſous le Ciel vne autre terre que la leur, & maintenant qu’ils ſont deſ-abuſez de ce coſté-la, encor croyent-ils, au moins pluſieurs, que leur terre & la noſtre ſont deux pieces tout à fait detachées, & parties des mains de diuers ouuriers. Ils diſent donc que quatre ieunes hommes entreprirent autresfois ce voyage pour s’informer eux-meſmes de la verité, qu’ils trouuerent Iȣskeha tout ſeul dans ſa Cabane qui les reçeut fort humainement. Apres quelques complimẽs de part & d’autre à la mode du Pays, il leur donna aduis de ſe cacher en quelque coing, autrement qu’il ne reſpondoit pas de leur vie, qu’Aataentſic eſtoit pour leur ioüer vn mauuais tour, s’ils ne ſe tenoient ſur leur garde. Ceſte Megere arriue ſur le ſoir, & comme elle prend telle figure que bon luy ſemble, s’apperceuant qu’il y auoit de nouueaux hoſtes en la maiſon, elle priſt la forme d’vne belle ieune fille bien parée, auec vn beau collier, & des bracellets de Pourcelaine, & demanda à ſon fils où eſtoient ſes hoſtes ; il reſpond qu’il ne ſçauoit ce qu’elle vouloit dire, là deſſus elle ſort de la Cabane, Iȣskeha ſe ſeruit de l’occaſion pour auertir ſes hoſtes, & leur ſauua la vie. Or encor que leur Cabane ſoit ſi fort eſloignée, ils ſe trouuent neantmoins l’vn & l’autre aux feſtins, & aux danſes qui ſe font par les villages, Aataentſic y eſt ſouuent bien bourrée, Iȣskeha en reiette la faute ſur vn certain oki cornu appellé Tchõrreſſandeen, mais il ſe trouue au bout du conte que c’eſt luy meſme qui ſe deſguiſe, & outrage ainſi ſa mere.

Au reſte ils s’eſtiment grandement obligez à ce perſonnage ; car premierement, au dire de quelques-vns qui ſont dans vne opinion toute contraire à ceux dont nous auõs parlé iuſques à preſent, ſans luy nous n’aurions pas tant de belles riuieres, & tant de beaux lacs. Au commencement du monde, diſent-ils, la terre eſtoit ſeiche & aride, & toutes les eaux eſtoient ramaſſées ſous l’aiſſelle d’vne groſſe grenoüille, de ſorte que Iȣskehan’en pouuoit auoir vne goutte que par ſon entremiſe. Vn iour il ſe reſolut de ſe deliurer luy & toute ſa Poſterité de ceſte ſeruitude, & pour en venir à bout, il luy fit vne inciſion ſous l’aiſſelle, d’où les eaux ſortirent en telle abondance, qu’elles ſe repandirent par toute la terre, & de là les fleuues, les lacs, & les mers ont pris naiſſance. Voiés ſi ce n’eſt pas ſouldre ſubtilement la queſtiõ de nos Echoles ſur ce poinct. Ils tiennent auſſi que ſans Iȣskeha leur chaudiere ne pourroit bouillir, & qu’il a appris de la Tortue l’inuention de faire du feu. Sans luy ils ne feroient pas ſi bonne chaſſe, & n’auroient pas tant de facilité à prendre, comme ils font, les animaux à la courſe ; car ils ſont dans ceſte croyance que les animaux n’ont pas eſté en liberté dés le commencement du monde, mais qu’ils eſtoient renfermez dans vne grande cauerne, où Iȣskeha les gardoit : peut-eſtre y a-il en cela quelque alluſion à ce que Dieu amena tous les animaux à Adam. Qu’vn iour il ſe reſolut de leur donner congé afin qu’ils multipliaſſent, & rempliſſent les foreſts, en telle façon neantmoins qu’il en peuſt ayſement diſpoſer quand bon luy ſembleroit. Voicy ce qu’il fit pour en venir à bout. A meſure qu’ils ſortirent de cet antre, il les bleſſa tous au pied d’vn coup de fleche ; toutesfois le Loup eſquiua le coup ; de là vient, diſent-ils, qu’ils ont de la peine à le prendre à la courſe.

Ils paſſent encor plus auant, & le regardent comme faiſoit iadis l’Antiquité profane, vne Cerés ; à les entendre c’eſt Iȣskeha qui leur donne le bled qu’ils mangent, c’eſt luy qui le fait croiſtre, & le conduit à maturité ; s’ils voyent leurs campagnes verdoyãtes au Printemps, s’ils recueillent de belles & plantureuſes moiſſons, & ſi leurs Cabanes regorgent d’eſpics, ils n’en ont l’obligation qu’à Iȣskeha. Ie ne ſçay ce que Dieu nous garde ceſte année, mais à entendre les bruits qui courent nous ſommes menacez tout de bon d’vne grande ſterilité. On a veu, dit-on, Iȣskeha, tout defait & maigre comme vne ſquelete, auec vn epy en ſa main mal fourny ; d’autres adiouſtent qu’il portoit vne iambe d’homme, & la dechiroit à belles dents ; tout cela, diſent-ils, eſt vne marque indubitable d’vne fort mauuaiſe année : mais le plaiſir eſt, qu’il ne ſe trouue dans le Pays qui diſe, ie l’ay veu, ou ay parlé à homme qui l’a veu, & cependant tout le monde croit cecy comme vne choſe indubitable, & perſonne ne ſe met en peine de faire vne plus curieuſe recherche de la verité. S’il plaiſoit à la diuine Bonté faire mentir ces faux Prophetes, ce ne nous ſeroit pas vn petit auantage pour authoriſer noſtre croyance dans le Pays, & donner cours à la publication du ſainct Euangile. Nous auõs receu, & receuons tous les iours tant de faueurs du Ciel, que nous auons ſuiet d’eſperer encor celle-cy, ſi tant eſt que ce ſoit la gloire de Dieu.