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Reproches du capitaine Guillery faits aux carabins, picoreurs et pillards de l’armée de messieurs les Princes

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Reproches du capitaine Guillery faits aux Carabins, Picoreurs et Pillards de l’armée de Messieurs les Princes.

1615



Reproches du capitaine Guillery1 faits aux Carabins, Picoreurs et Pillards de l’armée de Messieurs les Princes.
À Paris, de l’imprimerie d’Anthoine du Brueil, entre le pont Saint-Michel et la rue de la Harpe, à l’Estoille couronnée.
M.DC.XV. In-8.

Ha ! mes frères, vous deshonorez l’Estat. Est-ce ainsi qu’on se comporte à la guerre, où tout d’un coup le vallet veut estre maistre, où le pigeon veut voller avant qu’avoir des aisles, où l’escolier veut sortir de l’escolle avant que d’avoir rendu les actes et les preuves de sa profession ?

Du temps que Guillery j’estois, on me voyoit marcher sous les cornettes du feu duc de Mercœur2, et je me fis tellement sous la conduitte d’un chef si important que je devins fort grand conseiller, suptil aux entreprises, et fort grand de courage ; bref, ayant acquis toutes les marques d’un bon soldat, on me donna une compagnie, en la conduite de laquelle je m’acquitay de ma charge avec autant de modestie et vaillance que capitaine de mon temps. J’estois tousjours le premier aux escarmouches, et ne demandois qu’à remuer le fer tousjours au milieu du feu et du sang, et jamais ne m’amusois au pillage, l’estimant une chose indigne de ma valeur.

Ce n’est pas là la vie que vous voulez mener, frères : car je voy bien, par les procedures que vous tenez au commancement de ceste guerre, que vous n’avez le cœur qu’à la volerie, qu’au pillage et butin, poltrons que vous estes, soldats de rapine, oyseaux de proye3 ; aussi ne vous fussiez-vous jamais enrollé sous les chefs qui vous conduisent, n’eût esté la belle esperance qu’on vous donna de demeurer maistres de la campagne et vous laisser vivre avec toute sorte de liberté. Ô pendards ! on en pendra tant4 !

Quant Guillery j’estois, combattans sous les enseignes de mon maistre et bon seigneur, je n’avois du sang et de la vie que pour despendre liberallement à son service, esperant qu’après avoir souffert une infinité de playes, passé et traversé dix mille dangers, le residu de ma meilleure fortune consisteroit en sa bonne affection. Mais quoy ! je fus malheureux : car, pour avoir bien et fidellement servy, le sort de ma fortune me rendit miserable et me precipita aux hazards peu honnestes qui, finallemeni, m’ont conduit au supplice.

Mais vous ne commencez encore qu’à travailler, et desjà vous vous payez par vos mains ; servans vos maistres et chefs par vos actions et menées, vous leur acquerez les plus glorieux tiltres du monde ; lesquels, au lieu qu’ils croyent avoir des gens de bien avec eux, ils n’ont que des larrons, que des volleurs et des pendars, qui ne se soucient ny du service ny de la bonne affection de leurs chefs. En recognoissance de leur merite, on leur en pendra tant !

Ainsi, me voyant frustré de mes esperances, m’ayant delaissé, je me laissé emporter au desespoir, laissant abastardir mon courage, ne trouvant plus durant la paix où l’exercer genereusement ; je feis ma retraicte, de rage et de despit, aux bois et aux forests, pour avancer ma main sur les passans et abandonner mes desirs aux pillages sur les moyens d’un chacun ; mais ce ne fut qu’après avoir perdu la saison et le temps de pouvoir exercer ma valleur.

Mais vous autres qu’on conduit aux exercices des armes, qu’on mène sur les lieux au pretendu service du roy, où vous avez l’ame poltronne et coyonne, qu’au lieu de ce faire vous espiez les pauvres paysans : on en pendra tant !

Bien que Guillery je fusse plongé en ce desespoir et en ce dernier despit, comme fort robuste et redouté, je me trouvay assisté de beaucoup de gens qui attachèrent leur vie et leur fortune au mesme hazard que la mienne, où ramassant l’escume de toute la haute et basse Bretagne, Poictou et autres pays ; je me trouvay accompagné de plus de quatre cens hommes, tous de faict et de mise5.

Mais vous autres estes trop lasches et gourmands ; vous avez la peau trop tendre pour l’estendre si loing et pour attirer à vous tant d’adjoints ; vous ne voulez pas tant de suitte pour faire vos pilleries ; aussi auriez-vous peur que le butin de vol ne fût assez ample ; si vous estes seulement douze ou quinze d’une bande après la maison de quelque laboureur, vous entre-mangez encore, comme chiens et chats et villains, à qui montera le premier dessus la fille ou la chambrière de la maison et à qui aura la bourse. Au diable soit la canaille ! On en pendra tant !

Quant Guillery j’estois, je me rangeay premierement dans la forest de Machechou en Ray, où je dressé ma puissante forteresse pour la retraicte seure de moy et des miens au retour de nos chasses.

Mais pour vous, vous n’avez pour retraictes bien seures que la campagne et quelques meschantes tavernes, où vous arrivez aujourd’huy en l’une, demain en l’autre, sans prendre garde si les prevosts ne vous suivent point. Ô frères, vous estes trop impudents en ce mestier ! On en pendra tant !

Assuré et resolu que j’estois, je trouvay une fois un homme sur le chemin de Nantes, qui s’en alloit solliciter un procez, et me disant qu’il n’avoit point d’argent. À force de prier Dieu, je decouvray qu’il luy estoit venu quatre cens escus en sa pochette ; alors luy et moy nous les comptasmes, et, après les avoir comptés, nous partissons esgallement, comme frères, sans autre bruit ny disputes, telle qu’elle fust.

Voyez, frères, voyez si vous estes de si bonne amitié ; jà vous estes bien rogues, et ne vaudriez rien à torcher le cul, car vous estes trop rudes et mal gracieux ; aussi n’aurez-vous jamais rien : car, quand vous trouvez le pauvre marchand en chemin, vous le saluez de chair et de mots, et, pour tout gracieux accueil, le colletez et luy vuidez sa pauvre bourse, sans vous soucier ce qu’il peut devenir. Ha ! ingrats, meschans et indignes d’estre frères de Guillery, on en pendra tant !

Ainsi redouté que j’estois, me transportant en plusieurs lieux, suivant les forests et attendant le retour des marchands le long des grands chemins, je fus une fois adverty que quelques prevots s’estoient amassez avec leurs archers pour me venir surprendre dans la forest de Mochemont, qui est près de Rouen6. Là, j’assemblay mes gens et les tiray à quartier, puis envoyay recognoistre les forces des dicts prevots, et moy-mesme m’y transportay, habillé en paysan ; puis, ayant veu que leurs forces n’estoient bastantes pour les miennes, je les allay charger dans la dicte forest de telle furie que je les mis en fuitte, et, ayant tué quelques uns et blessé plusieurs, j’en emmenay six ou sept prisonniers, et, les ayant faict attacher aux arbres, nous prîmes leurs casaques, et nous en allasmes la nuict ensuivant à un chasteau proche de là, appartenant à un president, et, feignant le chercher, luy commandasmes d’ouvrir les portes de par le Roy, à l’instant ouvrir coffres et cabinets, où nous fismes fort bien nos affaires.

Voyez, frères, voyez si vous aurez jamais tant d’esprit de resister aux prevosts comme nous fismes et faire de leurs despouilles si joliment vostre profit ; c’est bien au contraire : car, si vous les sentiez venir de loing, quoy que vous fussiez aussi forts, vous auriez la fiebvre au cul. Ha ! pauvres escoliers, on en pendra tant !

Moy, estant bien armé et associé de bons et valleureux soldats, j’estois la terreur de toute la campagne, l’espouvante des marchands, et guières les prevosts ne venoient me chercher, pour ce que je leur faisois mauvaise escorte et au gros des bois faisais planter des poicteaux où j’escrivois ces mots : « La mort aux prevosts, la corde aux archers7 ! » Nul n’approche ces lieux qui ne soit bien suivy.

Mais vous, nouveaux picoreurs8, vous ne vallez rien que pour piller le bon homme, que pour destrousser les marchands et rançonner le monde. Allez, la corde à telles gens que vous, qui n’avez du courage que contre un homme seul. Guillery, de son temps, ne vouloit à sa suitte de si lasches poltrons.

Quand je trouvois quelqu’un parmy les chemins, je luy demandois où il alloit, d’où il venoit et quel il estoit ; je m’enquestois en suitte des finances qu’il avoit, et, après l’avoir fouillé et particulierement visité, si je ne luy trouvois argent suffisamment pour accomplir son voyage, je luy en donnois du mien ; s’il en avoit plus qu’il n’en avoit besoin pour achever son chemin, nous le comptions et partissions comme frères, et, cela fait, le laissois aller sans lu y faire aucun autre tort ny dommage.

Voyez si vous estes de si bonne conscience ; je tiens pour tout asseuré que vous n’auriez garde de faire le semblable ; je vous tiens d’un tel naturel, et l’experience le monstre, que vous arracheriez volontiers le cœur des pauvres gens, puis que, les ayant tous vollez, pillez et desrobez, encore leur mettez-vous le poignard sous la gorge pour leur faire confesser, de force ou de gré, s’ils n’ont point destourné quelque partye de leur bien ; vous leur donnez le fronteau9, vous leur serrez les poulces avec les rouets10 d’arquebuze. Ha ! quelle desolation ! Vous estes des bourreaux sans misericorde, vous en serez payez au double, car il n’y a point de supplice qui puisse esgaller vos forfaits et demerites. On disoit l’an passé que, vous estans en Poictou, après vous avoir rendus souls comme bougres11, enyvrez jusques à jetter le vin par la gorge, par le nez et par les yeux, miserables que vous estes, vous renversiez les muids de vin dans les puits à faute de contenter vos maudites volontez par argent. Mais, quoy ! que dict-on de vous en ceste armée ? Je ne sçay si je dois croire : on dit que, pour avoir de l’argent, vous despouillez les hommes à leur chemise, et les battez et outragez de telle sorte que plusieurs en sont morts. Au diable soit donné vostre race ; vous aurez bonne issuë de tout cecy un de ces matins.

Moy, Guillery, ayant esté si consciencieux, si fidelle, si accostable et si peu soucieux de ces richesses du monde, si ennemy des meurtriers, pour avoir fui, hay le meurtre, le sang et la cruauté ; pour avoir esté si doux et si clement envers les marchands que de ne prendre que la moitié de leur argent, pour leur en avoir donné quand ils n’en avoyent point pour parachever le residu de leur voyage ; pour n’avoir fait si bonne composition avec les simples ; si, dis-je, pour avoir esté de cet humeur en cet indigne estat de volleur, je n’ay pas laissé d’estre prins, poursuivy et mené par les prevots, archers et sergens dans la ville de La Rochelle, où mon procez me fut faict, et moy condamné à estre rompu tout vif sur une roue12, que devez-vous estre donc, meurtriers inhumains, volleurs insignes, brigands et larrons, qui sans mercy et sans misericorde vollez et desrobbez tout ce qui se rencontre sous vos mains, qui mettez dehors des maisons les femmes pleurans et gemissans avec leurs petits enfans entre leurs bras, contraintes de s’en aller chercher ailleurs leur meilleure advanture avec un baston blanc en la main ; leurs pauvres maris en fuitte, contraints de renoncer à tout, aymant mieux souspirer leur malheur à l’ombre d’un buisson que vivre avec vous toute sorte de tyrannie, de felonnie et de barbarie ; et quelle pitié, frère, d’entendre aujourd’huy parler de vous en comparaison :

Guillery fut en sa jeunesse
Carabin remply de valeur ;
Puis, declinant vers sa vieillesse.
Devint un insigne volleur.

Mais jamais il ne se dira de luy les choses que quatre des meilleures provinces de nostre France publieront à l’advenir de vous, et je voy l’heure qu’un de ces matins qu’on fera une telle perquisition de vostre vie enragée et de tant de volleries que vous avez faictes contre la volonté des dicts sieurs les princes, car je le croy ainsi, qu’il ce fera une telle execution de vos charongnes qu’il n’y aura rien d’oublié du pareil qu’il se fit durant les derniers troubles, à la penderie de Bretaigne faicte par le comte de Lamoignon, commandant pour lors à un regiment pour feu monsieur le duc de Mercœur. Cela vous est tout acquis, et n’en esperez pas moins, car vous meritez cent fois plus, et ne sçay ce que c’en sera. Sa Majesté en reçoit tous les jours des plaintes et recevra encore plus que jamais d’oresnavant, par tant de familles que vous avez ruinées et mises au blanc. Telle sera vostre fin, telle la recompense de vos beaux faicts, tels les salaires de vos courses, et tel le prix destiné aux plus cruels et felons voleurs du monde, ainsi que chacun vous a recogneus.



1. V. sur ce chef de bandes une pièce de notre t. 1er. Celle-ci contient quelques faits nouveaux sur lui et sur les bandits qui pilloient à son exemple et renchérissoient même sur ses ravages. On peut voir, au sujet de ces picoreurs du parti des princes, notre t. 5, p. 215, et le t. 6, p. 324, note 2.

2. V. t. 1er, p. 293, note.

3. Ce que fit le brigand Carrefour, enrôlé quelque temps dans le parti du duc de Nevers, est bien une preuve de la vérité de ce qu’on lit ici.

4. Cette exclamation revient comme une sorte de refrain à la fin de plusieurs paragraphes.

5. C’est à peu près ce qu’on lit textuellement dans la pièce de notre t. 1er, p. 294.

6. Guillery poussoit en effet ses entreprises jusqu’à Rouen ; v. t. 1er, p. 298. Le coup de main dont le récit suit ne se trouve pas raconté dans la première pièce que nous avons donnée.

7. Cette devise de Guillery est donnée autrement dans le Journal de l’Estoille (11 sept. 1608) : « Ils avoient pris pour devise, qu’ils avoient affichée en plusieurs arbres de grands chemins : Paix aux gentilshommes, la mort aux prevosts et archers et la bourse aux marchands. Ce qu’ils ont réellement exécuté maintefois, ayant tué tous les prevosts et archers qui estoient tombés entre leurs mains et devalisé les marchands. En sorte que, dans ces derniers temps, personne n’ose negotier ni aller aux foires à trente et quarante lieues de la retraite de ces voleurs. »

8. Les mots picoreur, picorer, que Ménage, d’accord en cela avec le Dictionnaire des rimes de La Noue, p. 35, dérive du latin pecorare, enlever des troupeaux, étoient arrivés dans la langue vers le temps d’Estienne Pasquier. Voir ses Recherches de la France, livre 3, ch. 8. On se rappelle la jolie phrase des contes d’Eutrapel sur ces gens de maraude « accoustrés de bons habillements que la damoiselle Picorée avoit faits et filés ». Ce n’étoit pas seulement au temps des guerres que les soldats vivoient de ces pillages, ils n’en faisoient pas moins lorsqu’ils alloient pacifiquement par les provinces à la suite du roi. Un des Nouveaux satires d’Angot, sieur de L’Éperonnière, intitulé Les picoreurs, nous apprend ce que le voyage de Louis XIII, en 1620, coûta ainsi aux riches campagnes de la Normandie :

. . . . . . . . . .  Un jeune pitaut me dit tout esperdu,
Les soldats sont au bourg, Monsieur, tout est perdu !
Cette engeance d’enfer, que la faim espoinçonne,
Froisse tout, pille tout, sans respect de personne ;
Ils ont le diable au corps, et jurent devant tous
Que, par la digne tête, ils logeront chez vous.
J’aurois, j’aurois horreur de vous dire de bouche
Le desastre qu’ils font et dont le cœur me touche,
Ce ne sont point soudars, ce sont des picoreurs,
Qui sont de l’Ante-Christ les vrais avan-coureurs ;
Leurs buletins sont faits, et déjà par la voie,
Comme loups affamés, ils courent à la proie.
Ils ont presque tué Flipin d’un coup d’estoc,
En defendant Janet, ses poulet et son coq ;
Ils ont rompu son meuble, et sa feme Isabelle
A perdu son sanfaix, son fil et sa cordelle ;
Ils ont mangé sa cresme, ils ont son lard ravy.
Jamais un tel desordre au monde je ne vy.

9. C’étoit un genre de torture exercé sur les paysans par ces bandits, et qui consistoit à serrer violemment avec de fortes cordes le front du patient jusqu’à ce qu’il eût dit où se trouvoit tout ce qu’il avoit d’argent.

10. C’est-à-dire qu’ils leur serroient les pouces dans les ressorts de leurs arquebuses à rouets. Les locutions, encore populaires, serrer les pouces, faire mettre les pouces à quelqu’un, pour le faire céder, doivent venir de là.

11. C’est-à-dire comme Bulgares. Ils partageoient alors la réputation d’ivrognerie des Polonais, leurs voisins.

12. Il fut, en effet, rompu vif à Le Rochelle ; v. t. 1er, p. 300. La destruction de la bande de Guillery fut considérée comme un si grand bienfait pour les provinces ainsi délivrées que Henri IV accorda des lettres d’anoblissement à A. Legeay, l’un de ceux qui y avoient le plus contribué. Ces lettres ont été publiées par M. B. Fillon dans la Revue des provinces de l’ouest, nº de décembre 1856.