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Requête présentée à la reine

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Requête présentée à la reine
en faveur des pauvres malades de ce royaume
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REQUESTE PRÉSENTÉE
À LA REYNE.
Par Theophraste Renaudot, en faveur des pauvres malades de ce
Royaume.


M ADAME,

La douceur par où vostre Regence a commencé suffiroit à me donner la hardiesse de me jetter aux pieds de Vostre Majesté pour implorer sa faveur, quand je n’aurois point de mon costé sa Justice, & ne serois point fondé en exemple : Mais la cause que je soustiens, n’estant pas moins juste que favorable, & en ayant usé de la sorte envers le Roy defunct, qui a eu agreable que je luy dressasse mes tres-humbles requestes, en la mesme forme que je le servois & son Estat, qui est cette-ci, je n’en espere pas moins de vostre bonté, & m’asseure qu’elle excusera les pauvres malades, pour lesquels je parle, si leurs haillons n’ozans approcher de vostre cabinet, quand leur foiblesse le pourroit permettre, ils empruntent ma plume pour se faire entendre en cette Cour, sur la creance que quelques-uns de leurs langoureux accens estans recueillis & fidellement rapportez à vostre Majesté, ou bien elle les exaucera, ou du moins ayant fait mes petits efforts pour la conservation de leurs droicts, j’éviteray le blasme de prévaricateur en la charge de leur Commissaire general, dont je suis pourveu, il y a vingt-cinq ans : Reproche que je meriterois en taisant à Vostre Majesté l’estat de leur affaire.

Tout ce que j’ay pû avancer depuis ce temps-là, Madame, apres les beaux reglemens par moy proposez pour empescher qu’il n’y ait plus de Mendians valides en France, est d’avoir procuré par la charité du Roy defunct, une place pour y bastir à mes despens un hostel, dans lequel la grande foule des malades qui viennent recevoir gratuitement chez moy depuis plusieurs années le conseil de quinze ou vingt Medecins & les remedes à leurs maladies, seroit plus au large & plus commodement receuë : Plus de vingt mille personnes qui en ont senti le soulagement, & qui le ressentent encore tous les jours, pouvans tesmoigner que les avenuës de mon logis sont d’ordinaire tellement occupées de ces pauvres malades, qu’ils les rendent de difficile accés à toutes autres personnes.

J’ay demandé cette place pour eux : veu qu’il y en a beaucoup dont les moyens ne suffisent pas à prendre l’avis des Medecins, dont ils ont besoin, moins à payer les remedes qu’ils leur auront ordonnez : & toutesfois ne sont pas assez miserables pour se faire porter à l’Hostel-Dieu : qui ne peut desja, non plus que les autres lieux à ce destinez, suffire au nombre excessif de leurs malades. À faute dequoy les maladies legeres deviennent grandes, & celles-cy incurables. On m’a renvoyé aux Tresoriers generaux de France : ils en ont pris l’avis des Maistres des œuvres publiques : & tant les uns que les autres apres plusieurs descentes sur les lieux, & avoir ouy les voisins, ont certifié la commodité que le public en recevroit : Sur tous lesquels avis, & sur le plan & devis desdits lieux, le Roy defunct au mois de Février dernier m’en fit expedier ses Lettres Patentes, en bonne forme adressées au Parlement & ailleurs, pour y estre verifiées & registrées.

Mais Monsieur le Duc d’Uzez & Madame sa femme y ayans formé opposition, je n’eu pas plustost appris que V. Majesté vouloit favoriser leur dessein, que je me suis entierement rapporté à l’advis de leur conseil en l’execution de ses volontez : ayant de tout temps reconnu tellement inseparable le service de Dieu & du Roy, qui est celuy de Vostre Majesté, que je ne puis avoir de volonté qui ne soit soumise à la vostre. Mesme sous l’asseurance que j’ay, Madame, que vostre charité ne voulant point ceder à celle du feu Roy, n’aura pas desagreable que je luy indique d’autres lieux pour y bastir, sur le mesme dessein de leur soulagement : ceux qui leur avoient esté donnez se trouvans employez ailleurs. Ce qu’attendant, j’essayeray de soustenir les grands frais que chacun peut s’imaginer pour trouver dequoy fournir gratuitement les remedes necessaires à tous les malades qui en auront besoin, & auxquels il ne couste rien qu’à les demander : Despense laquelle n’estant point determinee, doit servir de response à ceux qui trouveroient quelque excés au don qui me pourroit estre fait en faveur de la structure de cet Hostel des Consultations charitables, entretien d’icelles, & fourniture de tous les remedes que voudront y venir querir tous les François & Estrangers.

Ce que j’espere d’autant plus volontiers que par l’intercession de Madame la Duchesse de Chevreuse, qui a voulu par ce bon œuvre faire sentir aux pauvres les premiers effects de son retour tant desiré, il a pleu à V. M. se rendre protectrice de ces charitables Consultations pour les pauvres malades, dont les prieres avoisinans le Ciel de plus pres, feront prosperer toutes vos Royalles entreprises. Aussi ne se peut il faire de bien en France qui ne soit approuvé d’une si bonne Princesse, & qui est trop equitable pour s’arrester aux mauvaises impressions que les esprits mal-faisans luy veulent donner, taschans de r’appeller en sa memoire ce qui s’est passé il y a plus de dix ans, dans les affaires d’Estat, dont ma plume n’estoit que la Greffiere.

Il y a trois mois que je ne fus pas fasché d’avoir rencontré dans la Gazette en l’apologie d’un Poëte Espagnol, la defense de ceux qu’on blasme pour avoir obey à un premier Ministre : J’y adiousteray que ceux qui ont esté souples aux commandemens des puissances du temps passé, sçauent au moins aujourd’huy le mestier d’obeir, le plus necessaire en une Monarchie : où la desobeissance se peut comparer au vice des chevaux rétifs, que nul de bon jugement ne preferera à d’autres bien dressez & accoustumez à respondre à la voix de l’Escuyer, sous ombre qu’ils auront servy aux ennemis en un jour de bataille. Et il y a grande apparence que celuy qui a sçeu s’accommoder à la saison passée, ne le fera pas moins à cette-cy.

Vouloit-on que tandis que tout obeissoit dans le Royaume, Renaudot donnast des propositions d’erreur à l’intelligence motrice de l’Estat, & s’opposast seul aux commandemens précis qu’il recevoit de sa part en l’exercice de sa charge ? Quelle injustice y auroit-il à vouloir requerir d’un seul homme de sa condition qu’il reprimast une puissance à laquelle toutes les autres cedoyent ? Pourquoy ne fait-on pas le mesme reproche à ceux qui ont obey chacun en son employ, mesmes aux Generaux d’armées, & à leurs Officiers & soldats d’avoir executé les ordres du ministere passé ? Est ce au soldat à demander raison à son Chef de ce qu’il luy commande ? N’est-il pas punissable & en effet puny lors qu’il luy refuse l’obeissance, quand elle ne seroit pas raisonnable ? Dequoy ce n’est point au soldat à juger ? Le Roy ne l’eust-il pas desadvoüé ? Quelqu’autre l’eust-il pû garantir de ceux qui ne se pouvoient pas conserver eux-mesmes ? Et pour demeurer dans le mesme genre, pourquoy trouve-t’on plus mauvais que les presses de mon Imprimerie ayent roulé par ses ordres, que toutes celles d’où sont sorties les Declarations & autres Lettres contre la Reine Mere du Roy defunct, & tant d’autres ?

Qu’on ne m’allegue donc plus si souvent, comme font tous les Courtisans avec qui j’ay quelque chose à démesler, que j’ay parlé selon le temps : il est vray, & je trouve que tous les Historiens en ont usé de la sorte. Chacun sçait que le Roy defunct ne lisoit pas seulement mes Gazettes, & n’y souffroit pas le moindre defaut, mais, qu’il m’envoyoit presque ordinairement des memoires pour y employer. Ce que d’ailleurs son Conseil me dictoit, ce que Sa M. approuvoit, & où elle ne trouvoit rien à redire, me doit-il estre aujourd’huy reproché apres une suite de tant d’années ? Aucun n’en eust osé parler alors : V. M. mesme Madame, n’en a rien dit qui soit venu à ma connoissance durant tout ce temps-là ? Vouloit-on que je fusse plus puissant qu’elle pour m’opposer à ce qu’elle passoit sous silence ? & avec grande raison, veu qu’il n’y a aucun de ceux qui parlent aujourd’huy si haut qui en apparence ou en effet ne ployast lors sous cette authorité : Ce qui s’appelloit servir le Roy, comme d’y resister, crime de leze Majesté. Et encore que je desadvouë aujourd’huy hautement tout ce qui peut desplaire à vostre Majesté, ou estre mal pris, bien loin de vouloir entrer en justification des memoires dont je ne suis non plus responsable que le Curé qui les liroit à son Prosne, l’Huissier ou le Trompette qui les publieroit, comme ils ont fait à trois briefs jours plusieurs qui se trouvent aujourd’huy innocens, & toutesfois aucun d’eux ne s’en prend à ces pauvres Trompettes : Si est-ce que cet article de la Gazette du 4Juin 1633. qui est le seul dont on fait du bruit, & pour lequel on tasche, mais en vain, veu l’equité, bonté & justice de Vostre Majesté, de m’aliener l’honneur de ses bonnes volontez, ne sçauroit donner aucune prise contre moy. L’innocence ne se cache point : Il me fut envoyé le matin de ce jour là par le defunct Cardinal Duc, de la part du Roy, qui avoüoit toutes ses actions, plus de la moitié desdites Gazettes estant desia imprimée : ce qui fut cause qu’il ne se leut qu’en ce qui restoit à tirer. Il contenoit qu’entre plusieurs prisonniers que l’Intendant de la Justice en Champagne, y avoit fait amener avec luy, estoit Dom Jüan de Medicis, lequel on tenoit estre chargé de plusieurs plans de villes & lettres tendans à descrier le Roy, & le gouvernement de son Estat : & que par une desdites lettres on supposoit que le Roy envoyoit à Rome pour trois choses, aussi malicieuses qu’elles sont esloignées de toute apparence : l’une desquelles estoit la liberté de proteger les Lutheriens : & deux autres pareilles ou plus grandes impostures qui y sont designées : lesquelles estans par moy appellées malicieuses & esloignées de toute apparance ; c’est tout ce que pouvoit faire un bon François, & autant affectionné au service de Vostre Majesté qu’il le doit estre. Voila neantmoins le grand crime que l’on me met à sus, & sur le sujet duquel, Madame, je supplie Vostre Majesté de considerer que quand aujourd’huy quelque Prince estranger ayant esté arresté en France, vostre Conseil me commanderoit, pour justifier son procedé, d’en publier les causes, ou que ses principaux Ministres me donneroient ordre d’informer le public de quelque autre chose de telle importance, quel moyen j’aurois de m’en dispenser.

Que n’ay-je assez de champ pour opposer à ces mauvais offices qu’on me rend à tort aupres de Vostre Majesté, tous les eloges que je luy ay donnez en un temps, durant lequel il m’a fallu passer par tant de mauvais pas, & lors que la pluspart des autres Escrivains se taisoient de V. Majesté : Eloges si frequens qu’on en pourroit faire un juste volume : J’en laisseray le jugement à d’autres, & me contenteray de marquer ce que j’ay publié à toutes les rencontres qui s’en sont presentees, de sa bonté & de ses devotions & vie exemplaire qui est tout ce que j’en pouvois dire, pource qu’elle ne prenoit lors aucune part aux affaires : Combien j’ay fait faire de vœux à la France pour ses grossesses & heureuses delivrances : Que je n’ay rien oublié de tout ce que j’ay pû à la naissance du Roy, & de Monsieur, & à toutes les actions qui s’en sont ensuivies. Les discours que j’ay faits de la maladie du Roy, & de sa mort ont esté de perpetuels panegyriques de la pieté & amitié conjugale de Vostre Majesté : Depuis son heureux avenement à la Regence, n’ay-je point cherché toutes les occasions de faire sentir à ses peuples l’heur & le contentement qu’ils ont, & qu’ils doivent attendre d’une telle administration, & de luy rapporter tous nos avantages ? Surquoy ne font point de reflexion ceux qui censurent dix ans apres, avec si peu de raison, de justice & de charité, une demie ligne de mes nouvelles entre plus d’un million d’autres, qui possible meriteroient quelque tesmoignage de leur approbasion.

Il est vray, Madame, que je me sens coupable en une chose, de ce que mon stile trop bas n’a sceu & ne sçauroit jamais atteindre au faiste de vos heroïques & Royales actions : Mais le grand nombre de mes complices, qui sont tous les Escrivains de ce siecle, rendent ma faute plus excusable : ne se trouvant point de plume qui vole si haut qu’elle puisse egaler la hautesse de vos loüanges : qui vont faire suer mes ouvriers & gemir mes presses, premierement par le grand nombre de vos victoires, & en suite par cette glorieuse paix, qui fera bien tost dire à vostre Majesté dans mes fueilles au grand contentement de tout le monde, ce que disoit l’Empereur Seuere : J’ay trouvé l’Empire troublé de guerres, & je l’ay rendu tranquille par une paix generale.