Revue des Deux Mondes/Avertissement

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AVERTISSEMENT.




Party is the madness of many, for the gain of a few.
(Pope.)
L’esprit de parti est une folie de beaucoup d’hommes au profit de quelques-uns.


Dans un siècle tout positif, dans une société qui tend à perfectionner son organisation, et qui recherche avec empressement ce qui peut éclairer sa marche, une entreprise comme celle-ci devait être tentée.

Ce ne sont pas les théories administratives dont la France a le plus besoin, c’est l’administration pratique. Il importe donc de bien connaître ce qui se passe ou ce qui s’est passé chez les autres peuples, afin de n’adopter de leurs institutions que ce qui pourrait s’appliquer à nos mœurs, à notre caractère, aux progrès de nos lumières, à la position géographique de notre territoire. Beaucoup de voyages sont entrepris pour décrire les sites d’une contrée. Tout ce qui est poétique, tout ce qui prête aux brillantes descriptions, tout ce qui offre le sujet de réflexions malignes, y est traité avec un soin, avec une attention particulière ; mais pour ce qui concerne le mode de l’administration locale, l’organisation civile et politique du pays, ses ressources financières, industrielles ou agricoles, on n’en parle presque jamais que d’une manière incomplète. Ce sont des questions qui ne peuvent être abordées qu’autant qu’on s’est livré à des études profondes et spéciales.

Telle est l’immense lacune que cette Revue est destinée à remplir. Un recueil de cette espèce manquait en France ; il n’a pas encore paru en Angleterre. Les documens qu’il renfermera n’auront pas été pris au hasard et en courant ; tous les hommes qui s’engagent à coopérer à sa rédaction ont vu les pays étrangers, ils les ont longtemps habités ; quelques-uns même y ont exercé d’importantes fonctions, et ils doivent à leur expérience des affaires d’avoir pu observer de haut et sans passion. La Revue des deux Mondes sera exempte de l’esprit de système qui préside trop souvent aux travaux de ces littérateurs nomades qui voyagent et écrivent si vite. Après tant de livres faux, le livre le plus original qu’on puisse publier doit être un livre vrai, et, à ce titre, il nous sera permis de compter sur un succès réel.

La politique, comme nous l’entendons, est une science des plus étendues. Elle se compose du droit des gens et du droit public : elle s’occupe à la fois des traités qui lient ou ont lié les gouvernemens entre eux, des causes souvent secrètes qui ont modifié ces mêmes traités, des forces dont chaque pays peut disposer, de ses institutions générales et locales, de ses ressources financières comparées avec ses dépenses en temps de paix et en temps de guerre, de l’influence qu’il exerce sur les autres pays, de l’esprit public, des haines ou des affections nationales ; en un mot, de tout ce qui constitue l’organisation et la vie des peuples.

Les journaux quotidiens n’ont jusqu’ici donné que peu de place aux débats parlementaires des différens états de l’Europe et de l’Amérique. Nous rendrons compte des débats parlementaires dans leurs rapports avec la politique extérieure, et les grandes questions d’administration qui pourraient exciter l’intérêt de la France. Quelquefois ce qui occupe le plus vivement nos esprits se trouve agité, au même moment, vers un autre point du globe, et ce ne sera pas l’un des rapprochemens les moins intéressans qu’offrira ce recueil, que de voir les mêmes principes diversement compris, et appliqués en France et en Angleterre, au Brésil et en Allemagne, sur les bords de la Delaware et sur les rivages de la mer du Sud.

Ainsi la Revue des deux Mondes aura tout le mérite d’une nouveauté historique. Désirant même faciliter les développemens dont elle est susceptible, nous y admettrons des observations piquantes et neuves, relatives aux mœurs, aux croyances religieuses, et au caractère des nations étrangères. Souvent les habitudes d’un peuple nous donneront la raison de ses lois. La Revue contiendra, à cet égard, un grand nombre de renseignemens curieux, et pour la plupart inédits ; mais cette partie, quoique importante, devra toujours laisser une place étendue aux documens de l’histoire, de la politique et de l’administration.