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Revue dramatique - 14 juin 1883

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Revue dramatique - 14 juin 1883
Revue des Deux Mondes3e période, tome 57 (p. 933-944).
REVUE DRAMATIQUE

Vaudeville : la Vie facile, comédie en 3 actes, de MM. Albéric Second et Paul Ferrier. — Comédie-Française : Toujours, comédie en 1 acte, de M. Ch. de Courcy ; Corneille et Richelieu, à-propos en vers, de M. Emile Moreau.

Il convient peut-être, en cette saison, d’avertir les provinciaux et les étrangers qu’on ne joue pas toute l’année Fédora au Vaudeville. Fédora ! .. Nous avons vieilli depuis que ce drame a paru pour la première fois sur l’affiche : il a duré cependant jusqu’à ce mois dernier, ou peu s’en faut ; une reprise de Tête de linotte l’a éconduit sans tapage, et voilà comment il se fait qu’à peine deux fois dans cet exercice nous aurons marqué une pièce nouvelle à l’actif du Vaudeville. On se plaint souvent que les feuilletons des lundistes soient vides ; c’est accuser de la pluie les rédacteurs d’almanachs : « Ah ! s’écrie, dans un album de Cham, une petite vieille qui plie le dos sous l’averse, ah ! ce Mathieu de la Drôme ! il n’y à donc pas de prison pour des gens pareils ! .. » Lorsqu’une pièce a la vogue, maintenant que se renouvellent tant de couches de public, elle obstrue un théâtre pour quatre ou cinq mois. Supposez que l’Odéon, le Vaudeville, le Gymnase, le Palais-Royal, les Variétés, l’Ambigu et la Gaîté, — sept théâtres en tout, — obtiennent, dans les sept jours d’une semaine de décembre, un de ces fâcheux succès : le lundi suivant sera terriblement chargé ; les colonnes du feuilleton monteront, pour inonder le premier-Paris et les entrefilets politiques ; elles atteindront le maximum à l’étiage du metteur en pages ; mais, pendant l’hiver qui suivra, pendant le printemps et l’été, plus une goutte d’eau n’arrivera peut-être au moulin du critique. Déjà les présages de ce fléau se multiplient : on n’a plus ses entrées aux Variétés, mais à Niniche ou bien à Mamzelle Nitouche, ni au Vaudeville, mais à Fédora, — comme pendant deux années, au lieu d’être abonné à la Comédie-Française, on ne put qu’être abonné au Monde où l’on s’ennuie.

Du moins, venant si tard, la comédie de MM. Albéric Second et Paul Ferrier a ce mérite d’offrir un titre de saison : la Vie facile. Pour quiconque a l’oreille judicieuse, ce titre liquide, fait de labiales et de voyelles, convient à une comédie d’été, comme celui de Casque de fer, où se fracassent de dures et solides gutturales, à un mélodrame d’hiver. La Vie facile, cela coule doucement comme de la crème ; cela sied à une comédie tempérée qu’on puisse entendre, par ces premières soirées de juin, sans trop de fatigue, au lieu d’aller respirer l’air frais, mollement étendu dans une voiture découverte, sous les ombrages du bois. C’est donc un bon titre : il paraît meilleur encore à qui en recherche le sens, à qui devine ou sait déjà quels sont les vivans que l’auteur met en scène. À lui seul, en effet, c’est un jugement sur une catégorie morale de nos contemporains ; et n’est-ce pas le jugement d’un moraliste aimable qui n’est dupe de rien, ni des mœurs qu’il étudie ni de son zèle moralisant ? d’un philosophe qui ne s’indigne pas avec la naïveté d’un sermonnaire et se garde bien d’appliquer de gros mots à des gens trop faibles pour les porter ?

« La vie facile, » pour M. Albéric Second, vieux chroniqueur parisien, c’est la vie que beaucoup d’autres, plus pédans ou plus candides, traiteront d’imbécile ou de criminelle. Pourquoi s’émouvoir ainsi ? Pourquoi se fâcher, ou plutôt contre qui ? En l’honneur de quelles mouches remuer de si lourdes massues ? Imbécile et criminelle, parce qu’il s’y commet chaque jour des sottises et souvent des crimes ? Mais l’auteur de cette sottise n’a pas la consistance d’un imbécile ; l’auteur de ce crime n’a pas l’énergie d’un criminel. Ni l’un ni l’autre n’est véritablement l’auteur de ses actes : de tels faits se trouvent accomplis, parce qu’ils étaient faciles à accomplir. Suivez parmi leurs compagnons les hommes que vous seriez tentés d’en accuser : à chaque pas, vous trouverez une sottise sans qu’un imbécile en réponde ; à chaque tournant du chemin, des crimes sans criminels. Le signe particulier de ce temps, c’est que les volontés sont débiles : quiconque a le moyen de se passer de la sienne lui donne charitablement congé. La vie facile, évidemment, pour des caractères si faibles, c’est la vie sans devoirs ; pour se dispenser de tous les autres, il suffit, à la rigueur, qu’on soit dispensé par la fortune d’un des devoirs de l’homme envers lui-même, du travail. Aussi, pour être admis dans le monde où se mène la vie facile, suffit-il, à la rigueur, qu’on n’exerce aucun métier ; montrez vos lettres de loisir, votre patente d’oisiveté ; c’est bien, vous êtes admis. D’ailleurs, je vous le dis à l’oreille, si vos ressources viennent à s’épuiser, la spéculation est tolérée ; le jeu de bourse est un jeu comme un autre, et qui n’a pas l’aspect ignoble du travail. Affranchi de celui-ci, de cette première gêne, vous êtes affranchi de tout le reste. Qui donc se plaignait d’être


Venu trop tard dans un siècle trop vieux !


Un philosophe, mieux avisé que le poète, disait récemment après dîner : « C’est égal, il est bon de vivre dans un siècle de décadence. » Loin d’être né trop tard, vous êtes né à temps ; un peu plus tôt était trop tôt. Il y a quinze ans, M. de Camors, secouant le joug de la vertu, s’imposait la règle de l’honneur ; mais l’honneur, en bien des cas, n’est pas plus accommodant que la vertu, et la vie n’est pas plus facile sous le régime de l’un que de l’autre ; on s’en est aperçu. Dix ans après Camors, le duc de Mora disait à son camarade Montpavon : « L’honneur ! c’est un bien grand mot, disons la tenue, cela suffit. » Et voici que « la tenue » même se fait de plus en plus relâchée ; pour manquer à « la tenue, » que ne faut-il pas faire ? Au demeurant, on n’est guère plus gêné, à présent, par la passion que par le devoir ; on n’a pas de famille, mais si l’on aime, — cela s’appelle encore aimer, — on aime hors du monde par paresse ou dans le monde par économie, et là comme ici, par désœuvrement et vanité. Le désœuvrement amusé, la vanité satisfaite, on porte auprès d’une autre son économie ou sa paresse, qu’on n’a pas la peine de porter loin : ce train de vie est un train de plaisir, à stations rapprochées, qui va doucement sur une voie polie ; si parfois il écrase quelqu’un, les voyageurs sentent une légère secousse et continuent : sont-ils des assassins ?

Cependant la vie facile a de ces cahots qui déconcertent le voyageur, qui le rejettent sur les côtés du chemin, parmi les cailloux et les ronces, ou, pour parler sans métaphore, parmi les devoirs entre lesquels il comptait toujours glisser ; — à moins que le choc ne le fasse rebondir sur la voie et ne le précipite seulement, comme emporté par un train « fou, » vers une catastrophe finale. Le chroniqueur et le romancier peuvent s’amuser à suivre l’allure ordinaire de cette vie ; mais, seuls, les accidens dont je parle déterminent les crises d’âme où le dramaturge trouve la matière de ses drames. Parmi ces accidens, lequel sera le plus simple et le mieux choisi pour interrompre les facilités de l’existence, lequel sera le plus critique et donnera la meilleure occasion de voir à plein le caractère d’un homme et de prononcer sur son avenir, sinon le brusque rappel de cet homme au plus élémentaire des devoirs naturels et sociaux, à celui dont sa méthode d’existence devait d’abord l’écarter, au devoir paternel ? Pour un homme qui mène ou que mène ce train de vie, quoi de plus gênant qu’un enfant, et surtout qu’une fille ? Quel événement plus favorable aux intentions de l’observateur que l’apparition de cette fille ? quelle expérience plus propice que cette surprise aux besoins du dramaturge ? M. Albéric Second, lorsqu’il écrivit son roman, avait prévu sans doute que M. Paul Ferrier serait heureux d’en tirer une pièce : il a donc ménagé cette crise au héros de la Vie facile. Aussi bien, il fut peut-être aidé à imaginer cette fable par quelque réminiscence du Feu au couvent. On connaît cette petite comédie sentimentale de Barrière), qui, eut tant de succès dans sa nouveauté ; quand le Théâtre-Français la reprit, il y a deux ans à peu près, il n’y eut personne qui, pour en rendre compte, ne mît une larme dans son encre. Au risque de passer pour n’avoir point l’âme belle, j’avoue que je préfère le Barrière des Faux Bonshommes et des Jocrisses de l’amour à celui-là. Cependant la donnée de l’ouvrage est agréable. Un viveur, le comte d’Avenay, pour qui le mariage n’a été qu’une formalité du veuvage, a mis depuis quinze ans sa fille Adrienne au couvent. Un matin qu’il dort sur un canapé, entre une nuit passée au bal et un duel, — au milieu d’un rêve où flottent les images d’une coquette, Mme d’Alizy, et d’une danseuse, Mlle Antonia, — il est soudain réveillé par un gros baiser, un baiser de pensionnaire. C’est Adrienne qui arrive à l’improviste : le feu a pris cette nuit au couvent, et l’on a renvoyé toutes les fillettes dans leurs familles. Tandis que le comte se frotte les yeux, Adrienne commence à jaser ; elle continue, pendant qu’il range aux quatre coins de son salon tout ce qui pourrait offusquer des regards innocens : romans, tableaux, statuettes… Il écoute docilement l’éloge d’une sous-maîtresse qui possède les qualités du cœur que Mme d’Alizy ne possède pas. Cet innocent babil lui fait oublier son duel qu’un ami vient lui rappeler. Ciel ! dans une heure, Adrienne sera-t-elle orpheline ? Le comte la confie à son ami pour qu’ils, occupent ensemble la scène pendant le duel. Ils l’occupent si heureusement que lorsque le comte revient sain et sauf, sur-le-champ il les fiance ; pour lui, l’auteur nous permet d’espérer qu’il épousera la sous-maîtresse, laquelle possède les qualités du cœur que Mlle Antonia ne possède pas.

Le comte de Trévisan, comme le comte d’Avenay, — la noblesse abonde sur les planches, — est un homme de plaisir ; à la tombée de la jeunesse, il ne sent sur ses épaules le poids d’aucun devoir. Il a cependant une fille, mais sans être veuf. Georgette est née de ses amours avec une danseuse. Ce n’était pas une créature vulgaire que la mère de Georgette : c’était une de ces danseuses que le ciel prête à la terre et qu’il lui reprend aussitôt séduites ; aussitôt, je me trompe : il faut qu’elles aient eu le temps de donner une fille à leur séducteur, le héros de la comédie. D’ailleurs, pour un mauvais sujet, le père de Georgette est meilleur que la plupart : d’ordinaire, au moins dans le monde, des coulisses, on se prend à douter de la fidélité de sa maîtresse le jour qu’elle est enceinte ; le comte de Trévisan n’a pas soupçonné la sienne. Aidé des conseils de Montgiraud, il a recueilli l’enfant ; il est, vrai que, malgré ces conseils, il ne l’a pas reconnue ; il n’a même jamais permis qu’elle apprît le secret de sa naissance. Qu’est-ce que Montgiraud ? Un brave garçon qui dissipe son argent et gardera toujours un cœur d’or ; un viveur qui ne commet des péchés que pour se ménager de quoi se repentir ; le saint Augustin du foyer de la danse et le meilleur ami de Trévisan. Montgiraud a reçu le dernier soupir de la danseuse pendant que Trévisan taillait une banque au baccarat ; Montgiraud, depuis quinze ans, a été la nourrice, le tuteur, le correspondant de Georgette. Il l’a placée dans une pension ; il est allé la voir le jeudi et le dimanche, il lui a porté des gâteaux, il a commandé ses robes. Trévisan est si occupé, si distrait, si léger ! Il n’a guère eu de nouvelles de Georgette que par Montgiraud ; il est vrai que, chaque fois, il les avait toutes fraîches, car, depuis quinze ans, Montgiraud s’est ruiné : il habite un pavillon dans le jardin de Trévisan et n’emploie qu’à ses menus plaisirs les douze mille livres de rente qui lui restent. En retour de cette hospitalité, il gouverne la maison de Trévisan, que ses gens mal surveillés mettaient au pillage : — « Je suis ton intendant, lui dit-il avec un sourire. — Non, puisque tu ne me voles pas ! »

Ce n’est pas un incendie qui ramène Georgette chez son père ; c’est plutôt un pompier, c’est Montgiraud. Georgette a fini ses études : « bon ami » a fait meubler pour elle le pavillon qu’il habite ; il se réfugiera dans une petite chambre, sous le toit ; il donne un coup d’œil à ses préparatifs de réception et va partir pour la gare, quand survient Trévisan : « On se croirait chez une jeune fille. — En effet, nous sommes chez Georgette. — Chez Georgette ! .. » — Trévisan n’est pas un méchant homme, mais la voix du sang chez lui n’est qu’un petit souffle ; cette paternité à domicile le surprend et l’inquiète ; il pense que Georgette va gêner terriblement leur vie de garçons. Montgiraud le chapitre doucement, lui dit qu’il se calomnie et finit par dégeler son cœur : « — Va la chercher, s’écrie le comte ! Elle sera la bienvenue. » — Montgiraud va la chercher ; il la présente à son père, comme à l’ami dont il lui a tant parlé, dont il ne faisait que lui transmettre les bienfaits. Puis il veut se retirer, et Trévisan veut le retenir : un tête-à-tête avec sa fille intimide ce père ; il ne sait comment la traiter, il ne sait même pas comment il l’aime, il ne la connaît pas, il ne se connaît pas. La scène est finement touchée. Georgette, aussitôt seule avec le comte, l’interroge sur ses parens : à toutes ses questions il reste fermé, presque froid ; il ne veut pas se compromettre en de trop bons sentimens. Cependant, lorsque revient Montgiraud, il trouve que le père et la fille sont camarades : pour fêter le retour de l’enfant, Trévisan, malgré certaine invitation galante, dînera au logis ; il va faire frapper le Champagne : « Quelle marque préférez-vous, Georgette ? » demande-t-il étourdiment. Et Georgette de répondre : « Du Champagne ! mais je n’en ai jamais bu ! » Pour être un peu gros, ce trait n’est pas moins juste : il s’agit, en effet, de montrer quelle sorte de père est Trévisan, de quelle spéciale qualité ses sentimens doivent être et de quelle manière spéciale ils s’expriment. Ida de Barancy, la mère du Jack de M. Daudet, n’est pas une sainte qui fasse dire :


Tombe aux pieds de ce sexe à qui Jack doit sa mère ;


ce n’est pas non plus une méchante mère : c’est l’espèce de mère que peut être une femme de son caractère et de ses mœurs. De même, Trévisan ne sera pas un père de famille : — il n’a pas de famille ; — ce ne sera pas non plus un père dénaturé, mais quelqu’un entre les deux : un père naturel qui mène la vie facile. D’ailleurs, puisque l’auteur n’a pas seulement l’intention d’exposer une anecdote comme Barrière, mais d’écrire une comédie de mœurs, — le titre en fait foi, — et de montrer sur le théâtre une classe de nos contemporains, il devra faire grouiller autour de ce père et de cette fille divers types de cette classe : ce sera une comédie à la Dancourt, ayant pour centre un personnage où l’auteur emploiera, nous l’espérons, sa plus fine psychologie.

Dans ce premier acte, à vrai dire, les caractères de la « vie facile » ne sont indiqués que par des touches un peu banales et molles ; l’atmosphère du drame n’est pas composée comme par un chimiste rigoureux ; on parle beaucoup de clubs, de courses, de baccarat et de Champagne, sans qu’il soit fait un emploi particulier de ces accessoires ordinaires de la vie parisienne au théâtre. D’autre part, le personnage central n’est qu’assez bien esquissé. Pourtant les intentions de l’auteur sont droites ; il est permis d’attendre la suite sans trop d’inquiétude.

La suite, ou plutôt la fin, après des péripéties dont le détail fera l’intérêt de l’ouvrage, sera-ce la conversion du père, comme dans le Feu au couvent ? La grâce de Georgette sera-t-elle la plus forte ? Sera-t-elle efficace au point de ramener le comte, dans l’espace de deux actes, à une existence plus sérieuse, à la contrainte acceptée du devoir, à l’amour de ces difficultés qui font la valeur morale de la vie ? Beaucoup de gens y comptaient. L’impénitence finale du héros, — au moins sur la scène française, — est scandaleuse dans une comédie ; dans une tragédie on l’admet, parce qu’on l’y peut voir punie de mort ; dans la comédie, la conversion est de rigueur. Un de mes amis se trouvait l’an dernier dans un de ces lieux de pèlerinage où se font des miracles que l’église tolère quand elle n’a pu d’abord en réprimer l’imprudence. Tout à coup il entend des cris ; une dame qui priait auprès de lui se penche à son oreille et lui dit : « C’est une muette de naissance qui vient d’être guérie. — Vous la connaissez ? — Non, mais c’est évident. » En effet, dans un tel lieu, pour des esprits disposés au miracle, toute personne saine est une personne guérie. Un homme crie ? c’était un muet ; il gesticule ? un paralytique ; il saute un fossé ? c’était un cul-de-jatte. De même, pour peu que vous ayez l’habitude de nos comédies et de nos drames, si vous entrez dans un théâtre vers minuit moins un quart et si vous voyez sur la scène un père de famille excellent, un époux modèle, un homme tout confit en l’amour du foyer, vous êtes assuré que vers neuf heures du soir, c’était un libertin fieffé. De tels changemens, sur nos planches, sont les miracles du libre arbitre. Ce souverain dogme est inscrit sur les cahiers du public français, ou plutôt c’est un article de la charte qu’il octroie tacitement aux auteurs : « Le héros de théâtre est libre ; il ne se peut qu’il use de sa liberté autrement que pour bien finir. » C’est un dramaturge allemand qui a écrit :


Les actes et les pensées de l’homme
Ne sont pas comme les vagues aveuglément agitées de la mer ; ..
Ils sont nécessaires comme les fruits de l’arbre,
Le hasard ne peut les changer à sa fantaisie ;
Si j’ai d’abord sondé le cœur de l’homme,
Je connais d’avance sa volonté et ses actes.


Ces vers pourraient être de Shakspeare aussi bien que de Schiller : son Othello ne vient pas à résipiscence comme l’Othello corrigé de Ducis. Mais nous, Français, nous verrions encore triompher le libre arbitre sur la scène, même s’il était rayé de nos catéchismes et de nos cours officiels de philosophie ! Après l’église et la Sorbonne le théâtre serait son refuge. Ce n’est pas M. Albéric Second qui peut graver sur la porte du Vaudeville, pour y demeurer toujours, cette inscription : « Défense au libre arbitre de faire miracle en ce lieu ! »

Pour sa part, cependant, l’auteur de la Vie facile a répudié le miracle, et ce n’est pas moi qui l’en blâmerai. Il n’a pas converti son héros. Ainsi, plus respectueux de la vérité, il n’en sert que mieux la morale. Si le comte de Trévisan revenait au devoir et finissait en odeur de vertu, qu’en devraient conclure les jeunes gens ? Qu’on peut s’affranchir de toute gêne et s’amuser à son aise, pourvu qu’on se soit muni à temps d’une fille naturelle qui, un beau jour, remettra son père dans le droit chemin. La comédie de M. Albéric Second ne se prête pas à ces interprétations dangereuses ; elle est pure de cet optimisme qui est le pire des conseillers. Elle veut montrer qu’on ne mène pas impunément la vie facile jusqu’aux environs de la quarantaine, et qu’après l’avoir menée, sans être un méchant, on ne peut être qu’un mauvais père. Que faire pour mettre ces vérités sur la scène ? Un père d’une certaine sorte et qui suit la pente de ses mœurs doit sacrifier sa fille à ses plaisirs ; assurément, c’est une vilaine action : il faut nous en découvrir les ressorts et nous faire voir que ces ressorts jouent aisément. Il faut que nous apercevions les secrètes machines de vice ou de passion qui poussent insensiblement cet homme jusqu’à sa faute ; il faut que cet homme parvienne jusque-là sans un éclat qui lui révélerait à lui-même sa corruption. N’est-ce pas ainsi, d’ailleurs, que nous serons avertis des dangers de cette vie ? S’il était nécessaire, pour commettre certains crimes, de s’enrôler délibérément parmi les criminels, on verrait moitis de victimes dans le monde. Le comté de Trévisan n’est pas un forçat ni même un forcené ; pour parler la langue avantageuse des salons et des clubs, c’est un galant homme ; c’est un gentilhomme qui se conduit au moins en gentleman ; — on sait ce qu’est le gentleman, ce personnage de mode récente : c’est le gentilhomme en faux, souvent plus joli qu’en vrai, plus léger aussi ; — un parricide, assurément, ne serait pas le fait d’un gentleman ; il faut nous faire voir par quels mobiles et de quelle manière le comte de Trévisan sacrifie sa fille : par facilité, avec facilité.

Hélas ! dans l’intervalle du premier acte au second, le critique propose ; la toile se relève et l’auteur dispose : il a disposé, cette fois, contrairement à nos vœux. Nous demandions à connaître des ressorts, ensuite à éprouver l’aisance de leur jeu ; sur l’un et l’autre point nous sommes mal satisfaits : voici que l’auteur met en branle sa machine sans nous en montrer les secrets, et que la machine grince terriblement ; c’est tout l’opposé de notre attente. Nous ne voyons guère comment M. de Trévisan devient mauvais père, et c’est d’abord ce que nous voulions voir ; nous voyons comment il l’est, et c’est tout autrement que nous ne pensions. Nous ne découvrons pas par quelles attaches son vice le mène, et peu s’en faut qu’il ne s’écrie : « Je suis vicieux, je veux l’être ! » Au lieu d’actes silencieux qui tiennent à leurs mobiles comme la fleur à ses racines, nous voyons éclore des actes bruyans dont nous n’apercevons pas le germe. En un mot, nous tombons de la comédie dans le mélodrame.

N’est-ce pas, en effet, au répertoire des théâtres populaires, n’est-ce pas au personnel des traîtresses et grandes dames de M. Ballande qu’est empruntée cette aventurière, la marquise de Valféras ? C’est uniquement pour lui plaire que le comte sacrifie sa fille : il vaudrait la peine de nous montrer par quels fils subtils et solides elle tient ses sens, son cœur, sa raison et sa volonté. Comment séduit-elle sa dupe ? comment peut-elle à ce point l’éblouir et l’étourdir ? Est ce donc parce qu’affublée d’un nom espagnol, elle n’est reçue nulle part dans la colonie espagnole de Paris ? Est-ce parce qu’elle traîne à sa suite son frère, Hector Claverot, un Annibal des Batignolles comme elle est une doña Clorinde de Montmartre, un drôle dont la seule vue ferait frémir la police des jeux, sinon la police des mœurs ? Est-ce parce qu’elle donne des fêtes de charité où ce personnage, que M. Alphonse n’admettrait pas pour partenaire dans un casino, pousse les gens par les épaules à sa partie de baccarat ? Est-ce parce qu’à brûle-pourpoint, dans une de ces fêtes, elle demande au comte la main de Georgette pour son frère ? Toujours est-il qu’ainsi expliqués les événemens se précipitent ; avec quelle brutalité, on ne pouvait le prévoir : était-ce donc là ce que promettait l’aimable philosophie de ce titre, la Vie facile ? Ce n’est plus la Vie facile, c’est la Vie enragée, car une manie furieuse produit seule de si absurdes transports. M. de Trévisan, trompant la surveillance de Montgiraud, a conduit Georgette, pour ses débuts dans le monde, chez Mme de Valféras. Montgiraud, en redingote, se précipite au milieu du bal pour emmener Georgette ; la marquise veut la retenir ; elle coupe la retraite à Montgiraud, et, pour discréditer son intervention, lui reproche la vie de parasite qu’il mène depuis quinze ans chez le comte : en quels termes ? Avec les paroles dures, avec les sifflemens et les grincemens d’une Arsinoé de l’Ambigu. Montgiraud se tourne vers Hector : « Votre sœur paie vos dettes de jeu ; payez-vous ses dettes d’insolence ? » Mais, depuis le commencement de cette scène, tandis que le Claverot se tenait à la droite du théâtre, un jeune avocat, amoureux de Georgette et approuvé de Montgiraud, se tenait à la gauche ; ce n’était pas pour rien : il s’avance, l’avocat, et déclare qu’il prend la place de Montgiraud dans ce duel. Patience ! le carambolage n’est pas achevé ; Trévisan, à son tour, descend du fond de la scène, non pour couvrir son vieil ami contre l’injure de sa donzelle, non pas même pour pacifier le débat ou le déplorer et s’écrier au moins comme le Gondremarck de la Vie parisienne : « Collision regrettable ! » Non, Trévisan n’est pas si peu fou ; il prend à son compte la querelle de Claverot, l’honneur du frère et de la sœur, il se battra contre l’avocat qui s’est fait le substitut de Montgiraud !

« Ils étaient quatre, qui voulaient se battre, » dit la chanson populaire ; ils sont quatre, en effet, mais aucun ne se bat. Remettons-nous de cette alarme ; au troisième acte, une scène assez bien filée réunit Trévisan et Montgiraud, qui se donnent la main. Cependant le comte refuse à l’avocat cette fille qu’il ne veut pas reconnaître et qui ne sait même pas qu’elle est sa fille. Montgiraud, pour en finir, s’avise d’un expédient qui dénoue la pièce : il court à la mairie prochaine avec deux témoins, il reconnaît Georgette. Montgiraud, l’avocat et Georgette mèneront une heureuse vie de famille ; Trévisan, débarrassé de sa fille, débarrassé de son ami, roule dans les filets de l’aventurière. La crise aboutit à l’aggravation de la maladie, qui va s’achever hors de scène. Après ce tournant, après cette secousse, le train de la vie facile s’accélère et s’emporte : Bon voyage, Trévisan ! Adieu, au diable !

C’est dommage, assurément, que la comédie de MM. Albéric Second et Paul Ferrier n’ait pas tenu les promesses de son titre, ou du moins celles de son premier acte. Les amis de la littérature dramatique s’en consoleront peut-être en pensant que le style des auteurs eût toujours été faible. Georgette dit à son père : « Laissez-moi le temps que mon respect pour vous n’enchaîne plus l’effusion de ma tendresse ! » Même si la suite du drame eût été plus raisonnable, les caractères mieux ménagés, les mœurs mieux observées, la langue n’eût pas été plus pure, notre chagrin eût été plus vif encore de voir gâcher tout un ouvrage et non plus seulement un titre, comme le deuil est plus profond pour la mort d’un enfant que pour un enfant mort-né. Ces défauts et ces fautes de langue n’empêchent pas que le dialogue de la Vie facile ne soit par endroits agréable et que la pièce ne s’écoute avec un plaisir modéré. Elle est soutenue, d’ailleurs, par le talent de MM. Adolphe Dupuis et Dieudonné, qui représentent Montgiraud et Trévisan ; on voit auprès d’eux Mlle Legault, moutonnière et minaudière dans son rôle d’ingénue, et Mlle Pazza, une débutante, qui paraîtrait comédienne dans un théâtre de drame et ne paraît que moyennement dramatique au Vaudeville.

La Vie facile n’est qu’un médiocre appoint à Fédora, et le Vaudeville, dans cette année dramatique, n’aura produit rien de plus. Les directeurs, à présent, ne veulent guère jouer que de grosses parties : s’ils gagnent, ils n’ont pas à renouveler souvent leur enjeu. Une des conséquences de ce système est la rareté des pièces en un acte, où s’éprouvaient naguère les jeunes auteurs et se délassaient les autres. Reportez-vous de quarante ans en arrière et comptez combien de jolies petites comédies voient éclore dans une saison les différentes scènes parisiennes, depuis la maison de Molière jusqu’au dernier théâtre de genre ! Dans cet hiver, dans ce printemps-ci, je n’en aperçois qu’une, fort spirituellement tournée, mais une seule, la Nuit de noces de P.-L.-M., de M. Fabrice Labrousse, aux Variétés. Le Palais-Royal, après Divorçons, est entré dans la période des vaches maigres : un mardi, deux pièces nouvelles en un acte ont paru sur l’affiche ; le samedi, elles n’étaient déjà plus. Le genre se perd ; l’art de souffler ces légères bulles n’est point assez protégé. Le Gymnase les accueille encore, mais à des heures peu favorables : les Femmes qui fument, un gentil début de M. Peloux, et le Nouveau Régime, un opuscule de MM. Meilhac et Prével, tout semé d’amusans détails, n’ont guère été joués que trois semaines avant la clôture. La Partie de dames, de M. Feuillet, ce dialogue si délicat et si touchant, mis à la scène pour la première fois par M. Saint-Germain et Mme Pasca, sera bientôt applaudi à Londres : à peine si nous avons pu l’entendre à Paris. Que fait enfin la Comédie-Française ? Depuis Service en campagne, c’est-à-dire depuis treize mois, elle n’a représenté aucun de ces menus ouvrages. Aux approches de l’été, voici qu’elle en promet plusieurs. Elle ne se contente pas d’une reprise des Demoiselles de Saint-Cyr, — sur laquelle il conviendrait d’insister, aussi bien que, sur une reprise d’Henri III et sa Cour, au théâtre de la Gaîté, où un jeune premier rôle, M. Raphaël Duflos, s’est révélé ; — la Comédie-Française veut faire grandement les choses pour l’encouragement des petites pièces ; elle en annonce trois ou quatre, comme les magasins de nouveautés affichent une vente de coupons en « fin de saison : » quelle est celle-ci, qui parait la première ? Toujours, comédie en prose, de M. Charles de Courcy !

Hélas ! ce n’est qu’un monologue à deux personnages, — à cinq ou six, nous ne discuterons pas là-dessus, si l’on veut compter des domestiques qui ne font qu’entrer et sortir ; mais le second personnage, nécessaire, celui-là au moins, pour que le dialogue s’établisse, n’est guère plus important que ces comparses. Le héros de l’ouvrage, c’est M. de Martonge ou plutôt M. Coquelin cadet ; car ce n’est pas un personnage, même de fantaisie, c’est proprement l’inventeur, le propagateur du monologue fantasque qui fait irruption sur la scène pour nous raconter son aventure. Quelle aventure ? Peu importe : ce qui doit provoquer le rire, ce n’est pas cette histoire banale d’un amoureux qui s’est éloigné d’une honnête femme en échangeant avec elle un serment, d’amour éternel ; qui s’est marié, six mois après, avec une autre ; qui, le lendemain de la noce, a reçu la nouvelle que l’objet de sa première flamme était devenu libre ; qui se retrouve par hasard en face de cette veuve, et tout à l’heure écumera, nous le devinons, en découvrant qu’elle est remariée ; — non ce n’est pas la surprise de cette double inconstance qui doit faire éclater le rire du parterre au paradis ; c’est la vue de ce comédien bizarre, mélancolique et bouffon, c’est sa mimique froidement extravagante et la cacophonie méditée de sa diction ; ses airs confidentiels et malicieux alternés avec ses fureurs bourrues, ses allures de jovialité rageuse et de despotisme comique ; c’est tout cela qui doit chatouiller la bonne humeur du public, et tout cela, on le voit assez, n’est que la personne de M. Coquelin cadet. C’est contre une réplique de Mlle Lloyd que doit rebondir de temps en temps son monologue, comme le saut périlleux d’un clown paraîtrait se redoubler en touchant un édredon. Mlle Lloyd, en effet, n’a rien à dire que d’insignifiant, et le dit de la façon la plus molle : sans cette double inconstance, quels époux mal assortis ! Le monologue de la nouvelle espèce, pour paraître sur cette illustre scène avec le nom de comédie, ne pouvait, en vérité, moins se déguiser. Nous ne sommes pas pédans ; nous trouvons que d’habitude, en ce temps-ci, messieurs les sociétaires ne donnent que trop dans le sérieux ; s’ils se rappelaient plus souvent que le théâtre-Français est voisin du Palais-Royal, et que la Comédie n’est pas l’Académie, nous irions volontiers rire chez eux ; mais puisqu’ils daignent si rarement admettre sur leurs planches, sinon dans leurs cartons, une pièce en un acte, nous ne pouvons nous tenir de leur déclarer qu’un monologue de ce genre est un régal médiocre à nous offrir ; qu’ils ont tort de perdre leur temps et le nôtre à de telles fadaises, quand ils ont laissé le Trésor de M. Coppée se réfugier, après des années d’attente, à l’Odéon, quand ils tiennent encore dans les limbes la Xanthippe de M. de Banville… Mais c’est trop s’emporter là-dessus : serviteur à la turlupinade !

Du moins, pour fêter l’anniversaire de Corneille, M. Perrin nous a donné une assez belle représentation. La soirée a commencé par Horace, joué prudemment vers sept heures, pendant le dîner des critiques ; elle s’est terminée par le Menteur, où MM. Delaunay et Got sont excellens. Un à-propos en vers de M. Emile Moreau, Corneille et Richelieu, s’est glissé dans l’intervalle. La donnée de ce dialogue est ingénieuse, et ce mérite n’est pas mince dans un genre si restreint et qui paraît épuisé. C’est vraiment une petite comédie qui n’est pas mal conduite du premier point jusqu’au dernier ; malgré certaine platitude des vers et certaine impropriété de la langue, elle a fait grand plaisir. MM. Laroche et Silvain, qui représentaient avec talent Richelieu et Corneille, ont recueilli des bravos où l’auteur avait le droit de prendre sa part. M. Moreau a feint que le poète, quelques années après le Cid, mandé chez le cardinal pour l’aider à terminer un plan de tragédie politique, obtient de lui la grâce du chevalier de Jars, condamné à mort comme conspirateur. Il l’obtient par un artifice que lui seul pouvait trouver : il improvise, pour remplacer un dénoûment cruel que le cardinal voulait donner à sa tragédie, un autre dénoûment, que nous reconnaissons pour celui de Cinna. Richelieu admire la clémence du héros et se compromet par cette admiration ; il voit trop tard le piège et reproche à Corneille sa malice :


Je vous suivais poète et vous restiez Normand !


Il est pourtant, cette fois, bon prince de l’église : le poète, en sortant, peut remettre les lettres de grâce à la fiancée du chevalier, qui se morfondait dans l’antichambre. Au cours de ce petit ouvrage, M. Moreau a placé entre ses vers quelques-uns des plus fameux de Cinna :


Prends un siège…
… Tu t’en souviens, et veux m’assassiner…
Soyons amis,.. c’est moi qui t’en convie…
Je suis maître de moi comme de l’univers, etc. .


Dans une comédie de M. Gondinet, les Cascades, Mlle Legault chantait comme une nouveauté la ronde II pleut, bergère, intercalée dans le Piccolino, de M. Guiraud ; « Ah ! s’écriait M. Saint-Germain, voilà un air qui deviendra populaire ! » De même, j’ose prédire à M. Moreau que ces vers au moins resteront.


Louis GANDERAX.