Revue dramatique - 31 janvier 1918

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Revue dramatique - 31 janvier 1918
Revue des Deux Mondes6e période, tome 43 (p. 704-708).


REVUE DRAMATIQUE
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Comédie-Française. — La Triomphatrice, pièce en trois actes,
par Mlle Marie Lenéru.


La gloire est, pour une femme, le deuil éclatant du bonheur… Sur le mot fameux de Mme de Staël, Mlle Marie Lenéru a bâti une pièce, à laquelle je ne ferai qu’un reproche, c’est de n’être pas jouée dans un cadre 1830, en costumes du temps. Si la Triomphatrice nous avait été donnée pour la peinture d’un ridicule qui sévit parmi nos aînés en littérature, on aurait pu se plaire à cette évocation d’une mode abolie, comme, à travers les feuillets d’un album, on s’amuse à passer en revue les costumes falots dont s’affublaient nos pères. Si l’auteur avait voulu nous présenter une satire de l’affreux cabotinage qui se déchaîna dans le monde des lettres à l’époque romantique, on se serait prêté volontiers à cette exécution rétrospective. Mais rien n’indique que nous ayons affaire à une comédie historique. Les vêtemens des acteurs sont coupés à la manière d’aujourd’hui. C’est ce qui nous déconcerte et rend la pièce à peu près incompréhensible. Puisque la Triomphatrice est une comédie de mœurs moderne et prétend à peindre le monde littéraire d’à présent, il faut avouer que l’image est étrangement conventionnelle et que le portrait ne ressemble guère.

Claude Bersier est une romancière de génie… Cela seul est déjà bien passé de mode. En dehors de quelques petites chapelles et sociétés d’admiration mutuelle, le génie ne se porte plus guère en littérature : on se contente d’avoir énormément de talent. Tout le monde parle à Claude Bersier de sa gloire, et elle en parle elle-même, ingénument, comme d’un fait acquis, reconnu de tous et qu’elle ne peut feindre d’ignorer. De nos jours, la publicité a tué la gloire littéraire : elle l’a remplacée par la célébrité et par les gros tirages. Mais commençons par raconter la pièce… Le premier acte nous montre, en Claude Bersier, la « triomphatrice, » au sens littéral du mot et sans ironie aucune. Les débutantes de lettres viennent la consulter, lui soumettre leurs productions informes, et lui demander sa bénédiction. Elle se prête de bonne grâce à ces inévitables corvées qui ‘sont encore un hommage. Elle trouve à ses jeunes confrères beaucoup de talent et leur promet le plus bel avenir. On la visite, on la complimente, on l’adule et, ce qui est surtout flatteur, on l’interviewe. C’est plein de journalistes et on marche sur les romanciers, dans le somptueux appartement de cette romancière. Elle gagne beaucoup d’argent, exactement dix fois ce que gagne son mari dans le bureau où il est employé. Ce mari, dans la vie de Claude Bersier, c’est l’ombre au tableau. Intelligence bornée, esprit vulgaire, caractère grincheux, il en veut à sa femme de tout le talent qu’il n’a pas et l’accable de ses sarcasmes : mais il faut des ombres aux tableaux les plus lumineux, et chacun sait qu’au char du triomphateur les anciens avaient attaché un esclave chargé de le rappeler à la réalité des choses. En fait, ce pauvre homme de mari rend à son illustre femme le plus grand des services : et c’est de rester son mari. Il sait, comme tout Paris le sait, et comme d’ailleurs elle ne s’en cache pas, qu’elle a un amant : il accepte la situation. Ainsi il lui conserve un foyer, il lui épargne les déchéances de la vie de de bohème, il lui fait une respectabilité. Cela vaut bien le petit désagrément, que d’ailleurs je ne méconnais pas, des propos continuellement acerbes et des sempiternels coups d’épingle. Ce mari désobligeant, et, si vous voulez, ce mari odieux est quand même un bon mari.

Incomprise à son foyer, Claude Bersier a cherché dans l’adultère de justes compensations. Elle les a trouvées, ayant pris pour amant celui-là même qu’un décret nominatif de la Providence a désigné pour cet heureux destin. La grande romancière Claude Bersier se devait à elle-même de n’avoir pour amant que Sorrèze le grand romancier. La merlette blanche a trouvé le merle blanc. C’est le bonheur parfait, spécialement réservé aux célébrités de la littérature. Nous avons sous les yeux un touchant exemple de ces joies refusées aux amans qui ne sont pas romanciers. Claude Bersier et Sorrèze ont fait, chacun de son côté, un roman, et ils le publient le même jour ! Sorrèze n’a d’yeux que pour l’enfant de Claude Bersier, et Claude ne fait de vœux que pour la dernière production de Sorrèze. Ainsi voguent en plein ciel ces parfaits amans… Je ne ferai, au sujet de ce premier acte, qu’une remarque : c’est qu’il y est Darlé bien souvent de manuscrits, d’épreuves, d’articles de journaux, de réclames, de rubriques et autres choses de métier. Ces professionnels font étalage de tout ce qui concerne leur profession, et, Dieu me pardonne, ils semblent en tirer vanité !

Après la gloire, la rançon de la gloire. L’appellation de « triomphatrice » va devenir amèrement ironique. Il y a, en effet, entre le premier et le second acte de la pièce, toute la distance qui sépare le Capitole et la roche Tarpéienne. Claude a une fille, Denise. Bonne mère, elle voudrait la marier avec Flahaut, jeune littérateur pour qui elle a de l’estime, encore qu’il soit allé s’échouer dans la critique, genre qui, de coutume, n’a pas une bonne presse auprès des romanciers, ni des écrivains de théâtre, ni des poètes, ni des prosateurs, ni des artistes dramatiques et lyriques et de quelques autres. Mais Flahaut, ne venant dans la maison que pour la mère, ne se soucie nullement d’épouser la fille. Et c’est ainsi tout le temps. Chez Claude Bersier, on ne vient, on ne revient, on ne languit et on ne se tue que pour Claude Bersier. C’est très désobligeant pour les autres. Cela fait à Denise une situation intolérable. Denise aimait le jeune Fréville, et le jeune Fréville s’est tué pour les beaux yeux de Claude. Condamnée à ne vivre que dans l’ombre de sa mère, Denise est éminemment : celle qui ne pourra pas « vivre sa vie. » Cela la blesse et l’irrite. Ah ! pourquoi sa mère a-t-elle tant de talent ? Elle lui en adresse d’âpres reproches. Et ce sont entre la mère et la fille des scènes pénibles. La comédie de mœu.s tourne au drame larmoyant. Désormais nous irons de plus sombre en plus sombre. Comme un malheur n’arrive jamais seul, voici qu’un orage menace les amours de la romancière. Nous l’avions bien prévu et le mal vient d’où nous l’attendions. Sans être particulièrement au courant des affaires de librairie, on devine tout de suite que cette publication des deux romans, faite le même jour, était une grave imprudence. Habent sua fata libelli. Le roman de Claude Bersier est aile aux nues ; le roman de Sorrèze est tombé à plat : ce n’est pas un four, c’est le four. Le contraste est de ceux qu’un auteur en vogue n’accepte pas aisément. Sorrèze ne pardonnera pas la cruelle blessure faite à son amour propre. Claude Bersier n’en est que la cause involontaire et indirecte : elle en est quand même la cause, ou l’occasion. Tant pis pour elle ! Le succès de son roman a détruit le roman de sa vie… Il se passait quelque chose comme cela dans la Flipote de Jules Le maître, mais cela se passait plus gaiement.

Le troisième acte est celui de l’effondrement. La jeune Denise quitte cette maison dont l’air lui est devenu irrespirable. Elle se réfugie chez sa grand’mère qui, elle, ne fait pas de livres ! Denise part, Sorrèze part. Un article, juste mais sévère, du jeune Flauaut a été la goutte de fiel qui fait déborder la coupe. Comme cadeau d’adieu, le rancuneux romancier organise à son amie une tournée de conférences en Argentine, richement payée. Ainsi Armand Duval jetait à Marguerite Gautier une liasse de billets de banque. Vous devinez le désespoir de la malheureuse femme célèbre que tout le monde abandonne. C’est la faute à la littérature. Aussi lorsque la timide débutante que nous avions vue, au premier acte, apporter un manuscrit, vient la rechercher et quêter des encouragemens, on imagine comment Claude Bersier la reçoit. Faire des livres ? Plutôt vous jeter tout de suite à la Seine !… Ainsi, Claude Bersier reste seule avec sa gloire. Je me trompe : son mari lui reste. Quand je vous disais que ce mari est tout plein de mérites ! Mais ce sont des mérites dont une romancière fameuse n’a que faire.

Ce drame pathétique ne nous a pas émus un instant et pas un instant nous n’avons été tentés de prendre en pitié l’infortunée Claude Bersier, non plus que Sorrèze ou Flahaut. Pourquoi ? C’est que nous devinons en eux une mentalité exceptionnelle, anormale, et qui les prémunit contre les souffrances auxquelles est exposé le commun des mortels. Nous tous de qui la littérature n’a pas troublé la cervelle, nous sommes d’abord des êtres de chair et de sang que secouent les passions communes à l’humanité : l’être de métier ne vient qu’ensuite. Chez ces gens, c’est l’inverse. L’âme professionnelle a tué en eux l’âme simplement humaine. Romancier et romancière, ils s’aiment en littérature, et leur grand amour est à la merci d’un article de journal. Claude Bersier se plaint, et bien sûr en toute sincérité, de ne posséder l’affection ni de son mari ni de sa fille. Mais obscurément cette conviction est en elle qu’il faut choisir entre la félicité bourgeoise et d’illustres malheurs. Et elle a choisi. Elle s’en défend, cela va sans dire, et ce sont de ces choses qu’on ne s’avoue pas à soi-même. Mais nous lisons en elle. Et d’ailleurs ils en sont tous là dans ce monde extravagant : ils n’ont pas une goutte de sang dans les veines, ils n’y ont que des flots d’encre.

C’est cette conception de la mentalité propre à ceux et à celles qui font métier d’écrire qui « date » dans la Triomphatrice. Elle nous reporte à une époque qui n’est plus la nôtre. Il y a eu plus d’une étape dans l’histoire sociale des écrivains. Dans la France d’autrefois l’artiste n’existait pas, on ne connaissait que l’artisan, et l’art n’en allait pas plus mal. De même l’écrivain, qui était l’artisan littéraire, faisait sa besogne du mieux qu’il pouvait, et ne pensait, pas que l’univers eût les regards fixés sur lui. Ce sont les philosophes du XVIIIe siècle qui se sont avisés d’être de grands personnages dans l’État, et il n’est que de relire les Mémoires de Marmontel pour constater à quel degré de vanité exaspérée en étaient arrivés les plus minces d’entre eux. Le romantisme ne manqua pas d’emboîter le pas et fit une obligation à l’écrivain d’avoir une destinée exceptionnelle. Les plus grands furent dupes de cette turlutaine. George Sand, ayant décidé d’entrer en littérature, croit nécessaire de quitter son mari, et de venir à Paris dans une mansarde pour y mener la vie de bohème. Balzac clame, tout gonflé de son importance : « Nous sommes les maréchaux de la littérature ! » Th. Barrière a mis au théâtre l’incarnation de cette vanité puérile et professionnelle : c’est le type de Desgenais, le chroniqueur désinvolte et piaffant, père de tous ceux qui pendant trente ans allèrent pieusement chaque soir au perron de Totroni s’offrir à l’admiration des badauds. Nous sommes revenus à plus de simplicité. Nous ne portons plus notre métier en écharpe : nous sommes tout à lui, aux heures qui lui appartiennent : après quoi, nous en parlons le moins possible. Nous tâchons de ne pas mêler indûment notre vie à notre littérature et surtout de ne pas mettre notre littérature dans notre vie. C’est sûrement un progrès.

Quant à la femme qui écrit, elle est, surtout depuis la guerre, de moins en moins une exception parmi nous. Pendant que les hommes se battent, beaucoup de femmes ont pris la plume et toutes ne la quitteront pas après la guerre. Qu’elles ne se croient pas condamnées pour cela à une existence maudite ! Loin d’être bassement jaloux des succès littéraires qu’elles obtiendront, leurs maris, le plus souvent, en seront délicatement fiers, et porteront gentiment les manuscrits chez l’éditeur. Quant aux enfans, ils aimeront leur maman célèbre, comme ils sont secrètement flattés d’avoir une jolie maman. Et bien sûr dans les ménages où la femme écrit, et là comme ailleurs, il y aura de bons ménages et il y en aura de mauvais, mais en vérité la littérature n’y sera pour rien.

Mme Bartel tient avec toute son autorité le rôle écrasant de Claude Bersier et y dépense sans compter toutes ses admirables qualités. Les autres font de leur mieux autour d’elle.


RENE DOUMIC.