Revue dramatique - 31 octobre 1901

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Revue dramatique


COMEDIE-FRANÇAISE : Le Roi, pièce en trois actes par M. Gaston Schéfer. — RENAISSANCE : La Vie publique, comédie en quatre actes par M. Emile Fabre. — VAUDEVILLE : Yvette, pièce en trois actes et six tableaux, tirée du roman de Guy de Maupassant, par M. Pierre Herton.


Il aurait été à souhaiter pour la Comédie-Française et pour l’auteur du Roi que cette pièce eut été jouée sans tapage. Elle aurait été écoutée jusqu’au bout, aurait eu le nombre de représentations réglementaire, et tout serait resté dans l’ordre. Seulement les choses ne peuvent plus se passer ainsi, depuis que la question des spectacles est devenue la grande affaire de la vie moderne. Les gens de théâtre recueillent les avantages d’une publicité à outrance : il est juste qu’ils en subissent les inconvéniens. Et puisque la révolution opérée dans le gouvernement de la Comédie-Française a jeté certains esprits dans un tel émoi, puisque, d’autre part, le Roi s’est trouvé mêlé à la ténébreuse affaire de la rue Richelieu, il faut bien en dire quelques mots.

On a écrit chez nous en prose et en vers un grand nombre de pièces dans le genre du Roi. On en écrit encore tous les jours ; mais le public ne s’en doute pas, parce que cola ne dépasse pas un cercle d’intimes. Un lettré, fort sensible aux beautés de nos chefs-d’œuvre, entrevoit quelque jour une idée de théâtre. Il la met par écrit, afin que cela l’amuse, et peut-être donne lecture de son œuvre à quelques amis. Ceux-ci l’entendent avec plaisir, rendent un hommage mérité aux intentions de l’auteur, à ses heureuses réminiscences, à tout ce que son œuvre dénote de noblesse d’âme et d’habituelle élévation de pensée. Mais que la pièce vienne à paraître sur la scène, devant le public, c’est alors que tout se gâte.

Mettre aux prises dans le cœur d’un roi les sentimens de l’homme et ceux du prince, il a semblé à M. Schéfer que ce pouvait être la matière d’un beau conflit moral. Les rois n’ont pas les mêmes droits que le commun des mortels : ils ne peuvent venger leurs injures personnelles, car ils ne s’appartiennent pas. Celui dont on va nous conter la déplorable histoire a été outragé dans son honneur de mari, frappé dans son amour de père. Il apprend que son futur gendre a été l’amant de la Reine. Or de la conclusion de ce mariage dépend le salut de l’État !…

Bien que cette idée de l’abnégation personnelle imposée aux rois ne soit pas neuve, et bien que la situation d’un mari découvrant que son futur gendre a été l’amant de sa femme, ait été exploitée dans maint drame bourgeois, on pouvait nous y intéresser encore, mais à la condition d’en trouver l’expression dramatique et d’y engager des personnages qui fussent des êtres vivans. Les personnages du Roi sont des conceptions abstraites, des entités. C’est le Roi, c’est la Reine, c’est la fille du Roi, le frère du Roi, le conseiller du Roi, etc. On a soigneusement éliminé de ces figures ce qui pouvait, en les individualisant, les faire vivre. Ce sont d’insaisissables fantômes, pareils à ceux qui errent dans les dernières tragédies du classicisme agonisant. Comme ils n’ont ni chair, ni sang, ni muscles, ni nerfs, ces êtres de raison ne sont accessibles qu’au raisonnement ; mais un raisonnement est sur eux tout-puissant et emporte leurs plus fières résistances. Presque tous, nous les avons vus opposés au mariage de la princesse. Il suffit d’un quart d’heure de conversation : ils s’inclinent. D’ailleurs l’unique argument auquel tous viennent se heurter est sans réplique. Ou la princesse épousera le prince Stephen, ou une guerre éclatera, dans laquelle l’État est assuré de sombrer. Une telle alternative enlève toute envie de marivauder. Fantasio, pour épargner à la princesse Elsbeth un mariage qui lui déplaît, pêche au bout d’un hameçon la perruque du prince de Mantoue. Mais Fantasio est un gamin qui s’est déguisé en fou. Il n’y a dans le Roi aucune espèce de gaminerie. Ces gens sont extrêmement sérieux. Ils se rendent très bien compte des dangers qui les menacent : c’est la guerre étrangère et c’est l’émeute. Cela même retire au conflit de sentimens imaginé par M. Schéfer beaucoup de sa valeur et aussi de sa vraisemblance. Quand on a le couteau sur la gorge, ce n’est pas le temps de délibérer. Et quand on va être reconduit à la frontière à coups de fusil, l’importance des ennuis de famille diminue et se rapetisse jusqu’à l’infini.

Encore les deux premiers actes se tiennent-ils assez bien ; mais le dénouement, ce dénouement de discorde, auquel l’auteur tenait mordicus, a achevé de tout perdre. Le Roi abdique pour se battre en duel avec le prince Stephen. J’ignore quel est le dénouement que les comédiens prétendaient imposer à M. Schéfer. Il se peut qu’il fût aussi mauvais : il ne pouvait l’être davantage.

Une sorte de déclamation sur le malheur d’être Roi, telle est cette pièce qui est aussi peu que possible une pièce de théâtre. On voudrait que l’absence de qualités proprement scéniques y tût rachetée davantage par des qualités de style et d’expression.

M. Paul Mounet a joué avec beaucoup de dignité le rôle du Moi. Il y a été vraiment remarquable. On ne saurait en vouloir à Mmes Segond-Weber et Marie Leconte si elles n’ont pas réussi à prêter à leurs rôles quelque air de consistance.

La Vie publique que M. Emile Fabre vient de faire représenter à la Renaissance est une comédie adroitement faite et qui dénote chez son auteur un joli tour de main.

C’est une satire de nos mœurs électorales. Nous sommes à Sa-lente en France. Qui l’emportera, aux prochaines élections municipales, les radicaux socialistes, ou les socialistes révolutionnaires ? L’honnête Ferrier restera-t-il à la mairie, ou sera-t-il supplanté par l’affreux Maréchal ? Il est très difficile de mettre la politique au théâtre : elle y est souvent choquante ; elle est presque toujours ennuyeuse. Néanmoins, et pour notre malheur, le public est aujourd’hui plus qu’en d’autres temps préparé à en entendre et à en goûter une étude sévère. Notre pays est rongé par la politique. C’est un des maux dont il souffre le plus, à l’heure qu’il est ; nous en avons tous l’impression très douloureuse et très nette. Ajoutez que nous sommes à la veille d’entrer dans une période électorale. Devant une pièce où l’on dénonce les marchandages, les concessions et les compromis, nous sommes dans la situation de ce brave homme qui aperçoit un ivrogne roulant au ruisseau : « Et dire que je serai comme ça dimanche ! » Une pièce qui cingle ces mœurs déplorables était assurée de répondre au sentiment intime du public et d’être encouragée par notre secrète complaisance.

Le système théâtral employé par M. Emile Fabre est celui qui, du roman naturaliste, fut transporté à la scène par les écrivains du Théâtre-Libre. Il consiste à juxtaposer des tableaux, nuancés et dégradés de façon à nous faire assister à la progressive déchéance d’un caractère. Le maire de Salente, Ferrier, doit à sa seule honnêteté sa fortune politique. C’est un homme tout d’une pièce. Ferme sur les principes, également opposé aux cléricaux et aux révolutionnaires, incorruptible, les mains nettes de tous tripotages, il n’est ni de ceux qui pactisent avec les grévistes, ni de ceux qui font surgir au moment utile des grèves opportunes. Il compte que sa réputation d’intégrité suffira pour lui gagner encore une fois les suffrages de ses concitoyens. Arrive le jour des élections : sa liste est en ballottage. Le dépit qu’il en éprouve va être pour cette âme désormais atteinte le premier ferment de décomposition. Peu à peu, harcelé par les siens, gagné par la fièvre de la bataille, affolé par la possibilité d’un échec définitif, Ferrier se résoudra à toutes les manœuvres auxquelles nous l’avons vu tout à l’heure répugner si fort. Finalement élu, il sera à la mairie de Salente le protégé des cléricaux, l’allié des réactionnaires, le prisonnier des compagnies financières.

Ce système de pièces par tableaux a bien des inconvéniens. Il exclut toute composition serrée. Le choix des scènes y est déterminé par la fantaisie de l’auteur plus que par une très étroite logique. On en aperçoit plus d’une qui aurait pu être supprimée. Chacune vaut surtout par elle-même. Mais ici quelques-unes sont en effet supérieurement traitées : elles se détachent et restent dans le souvenir. Celle, par exemple, qui occupe presque tout le troisième acte et qui est la partie maîtresse de l’ouvrage. Il s’agit d’établir une liste d’entente. Autour de la même table sont réunis tous ces alliés dont la logique et la morale devraient si bien faire des adversaires : le radical Ferrier, le jésuite de robe courte Bouchonnet, Mgr de Bellemont. vicaire général, le banquier israélite Lévy, Mme Errazura, présidente, de puissantes œuvres de charité, M. de Riols, d’autres encore. Le bariolage de la liste électorale est ainsi traduit de façon vraiment scénique. On rencontre au cours de la pièce beaucoup de traits d’observation juste, plusieurs silhouettes indiquées d’un trait sûr, nombre de mots qui passent la rampe. L’auteur n’a eu qu’à, puiser dans les mille et un scandales de notre vie publique ; la matière était riche et s’offrait d’elle-même ; mais c’est aussi bien le rôle du moraliste de théâtre que de profiter des spectacles de la vie réelle : il rend à la société ce qu’elle lui a prêté.

Ce qui manque à cette comédie, c’est un certain degré de concentration et aussi de vigueur et d’âpreté. Elle est en surface, plutôt qu’en profondeur. M. Fabre, qui sait montrer les effets, ne laisse pas entrevoir les causes : l’affaiblissement des caractères, la ruine des grandes ambitions et des grandes espérances, le scepticisme et l’égoïsme substituant à la défense des principes, la rivalité des personnes. En écoulant sa pièce, on rêve d’une autre qui serait plus forte. L’étude du politicien d’aujourd’hui reste à faire. De même, M. Fabre n’a pas tenté la comédie vraiment significative du moment présent, celle qui montrerait la politique s’insinuant partout et faussant tous les rouages de notre vie sociale. Il s’est contenté d’exposer à la scène les recettes de la cuisine électorale, et le fait est qu’il y a réussi. L’impression qu’on emporte est celle d’avoir feuilleté un album de caricatures politiques. M. Fabre est fort jeune : il pourra acquérir les qualités qui lui font encore défaut ; il voudra faire davantage œuvre d’écrivain. En attendant, c’est beaucoup qu’il ait montré une réelle entente de la scène, un don remarquable de traduire sa pensée sous forme sensible, par d’ingénieux raccourcis. C’est plus qu’il n’en faut pour qu’on doive désormais avoir l’œil sur lui.

L’habile mise en scène de M. Gémier entre pour une partie dans le succès de la Vie publique. Tout le dernier acte est presque entièrement rempli par des mouvemens de foule très curieusement réglés.

M. Gémier a composé avec beaucoup de justesse le rôle de Ferrier et nous a fait suivre par une progression bien nuancée les défaites successives de son intransigeance. Louons, entre autres, M. Berthier dans le rôle de l’adjoint Astrand, M. Lenormant dans celui du marquis de Riols. M. Beaulieu et M. Adès ont fait de l’évêque et du banquier Israélite un groupe des plus amusans.

Les romanciers cèdent trop souvent à la tentation de découper en actes et en scènes leurs récits ; mais quand le travail est exécuté par un adaptateur qui est ou a été comédien de son métier, c’est alors qu’il faut laisser toute espérance. Nous venons d’en avoir dans la pièce que joue le Vaudeville un bel exemple. Yvette est un récit qu’un dramatiste avisé se fût bien gardé de tirer du livre pour le porter au théâtre, le sujet en étant un des plus complètement usés qui soient, depuis cinquante ans que la comédie l’a ressassé jusqu’à épuisement. La fille d’une drôlesse peut-elle devenir une honnête femme et se marier bourgeoisement ? Grave question ou question saugrenue, il suffit qu’ayant été examinée sous tous les aspects, tournée et retournée en tous les sens, débattue et rebattue, il n’y ait plus à y revenir. Ce qui est amusant, c’est l’incapacité où se trouve le comédien, devenu auteur, d’employer d’autres procédés dramatiques que ceux qu’il a de tout temps vus réussir. Pas une scène dont il ne traîne dans notre mémoire vingt exemples. Yvette est la fille d’une certaine Mme Obardi, jadis cuisinière, présentement marquise d’un des marquisats qui abondent au pays de Cythère. Au premier acte, l’inévitable bal dans le monde des pêches à quinze sous ; Yvette, au milieu de tous ces hommes titrés et de toutes ces femmes tarées, est-elle restée innocente, ou bien n’est-elle que la plus affreuse petite rouée ? Telle est l’énigme. A vrai dire, cette énigme peut en être une pour les invités de Mme Obardi, elle ne saurait en être une pour nous. C’est la règle au théâtre que plus une mère a rôti le balai et plus sa fille est un ange de pureté. Yvette anime la scène de son aimable pétulance ; elle raille ses amoureux, donne un surnom à chacun d’eux : c’est d’une gaieté à faire pleurer, et d’une finesse d’esprit à couper au couteau. A l’acte suivant, un autre bal, à la Grenouillère cette fois. Cette exhumation des gaités de Bougival n’a rien à faire avec le sujet ; mais c’est le moyen de boucher un trou, d’occuper le public et même de le mettre en joie en lui montrant Mme Grassot en train de danser le cancan. Pourtant le drame s’assombrit. Yvette soupçonne que sa famille pourrait ne pas être sans tache ; elle interroge sa mère. Et voici l’inévitable scène d’explication. Cette scène d’explication nous l’attendions sans impatience, sachant à n’en pas douter qu’elle viendrait et qu’elle serait telle que l’exigent les conventions. Mme Obardi nous devait un violent réquisitoire contre une société marâtre, où les filles de cuisine, pour peu qu’elles veuillent avoir un huit-ressorts, sont dans l’impossibilité de rester vertueuses. Nous sommes servis à souhait. Enfin voici le non moins inévitable suicide d’Yvette. Ayant entendu, au cours de la pièce, un médecin conférencier sur l’empoisonnement par le chloroforme, nous n’éprouvons aucune surprise. Bien entendu, Yvette ne s’en portera pas plus mal.

Cette pièce, qui est de la triple essence de banalité, a été jouée convenablement par MM. Tarride, Lérand, Mme Rosa Brück et quelques autres. Mlle Blanche Toutain interprétait le rôle d’Yvette. Elle y a été fort applaudie. C’est une raison de plus pour l’avertir que, si elle veut faire au théâtre une carrière de quelque éclat, il faut qu’elle change résolument sa manière. Son jeu est factice, affecté, convenu : qu’elle travaille le naturel, qu’elle pioche l’abandon. Sa diction est d’une monotonie déjà fatigante, mais qui ne tarderait pas à devenir insupportable.


RENE DOUMIC.