Revue littéraire — 14 septembre 1846
— Le Glaive runique, drame tragique, par Charles-Auguste Nicander, traduit du suédois par Léouzon le Duc. — M. Léouzon le Duc poursuit le cours de ses publications hâtées : heureux de posséder des langues que bien peu de gens connaissent, et d’être chez nous un des premiers interprètes des littératures scandinaves, il se presse trop de faire part au public de ses découvertes, et compromet par là le succès des œuvres qu’il veut naturaliser en France. Il oublie que le rôle de traducteur et d’éditeur a aussi des conditions modestes, mais indispensables, et que la plus essentielle de toutes est la patience : on n’a pas composé un livre parce qu’on a fourni la matière d’un volume. Il est encore une autre qualité qui trouve partout son application, et dont M. Léouzon le Duc ne s’est pas assez soucié : c’est l’esprit de modération et de justice. Il place les intérêts de la religion fort au-dessus de ceux de la poésie : loin de nous l’idée de l’en blâmer ; mais encore les prédications doivent-elles s’adresser à des esprits préparés, et celles de M. Le Duc ne se recommandent ni par l’à propos ni par la mesure. Déjà, dans son ouvrage sur la Finlande on avait pu reconnaître et signaler quelques traces de ce zèle indiscret, qui s’est donné plus librement carrière dans la traduction du Glaive runique. Le sujet de ce drame est la lutte du paganisme scandinave contre le christianisme ; M. Le Duc a placé en tête de son livre l’histoire des guerres qui, à cette occasion, ont ensanglanté la Suède ; il ne s’arrête pas au triomphe de la religion nouvelle : plus catholique encore que chrétien, il pardonnerait plus volontiers à Odin qu’à Luther, et parle du réformateur en termes qu’il serait curieux de comparer au portrait qu’en a tracé Bossuet. Le nom jusqu’ici respecté de Gustave Wasa est livré au ridicule ; enfin le tout se termine par une pompeuse apologie de l’ordre de Jésus. Cependant on se demande quel est ce poète Nicander, auteur du Glaive runique, quel est le vrai sens de son œuvre, quel a été son rôle dans le développement de la moderne poésie scandinave ? À ces questions, M. Le Duc répond par quelques détails biographiques fort insuffisans. Les notes qu’il a rejetées à la fin du volume sont, par leur prolixité et le peu d’ordre qui y règne, une preuve nouvelle de la précipitation qu’il a apportée à son travail. Il est fâcheux d’avoir à relever l’inexpérience de l’éditeur, quand on voudrait applaudir à ces échanges littéraires entre les peuples. Telle œuvre qu’il faudrait se garder d’imiter mérite cependant d’être connue : si elle n’est pas belle absolument, elle est toujours vraie par quelque endroit, elle représente au moins le goût de la nation qui l’a adoptée. Ce n’est pas que le Glaive runique apporte un élément nouveau dans la théorie de l’art ; l’action se développe à la façon des grands drames historiques de Shakespeare. Cette liberté tient a la nature même des littératures romantiques, mais, sous d’autres rapports, l’auteur ne s’est pas interdit toute imitation, quelquefois même il n’a pas craint de s’adresser à notre scène française. La partie la plus originale du drame est la peinture du fanatisme scandinave si peu semblable au paganisme élégant de la Grèce et de Rome ; il a pour représentant un vieux guerrier du nom d’Oldur. Dans son horreur farouche pour les nouveautés, Oldur jure d’immoler le premier de sa race qui abjurera le culte des ancêtres. Cependant il se défie de ses forces, qui l’ont déjà trahi ; il a, comme le Cid, une injure à venger, et, de plus, la foi à défendre. C’est son fils qui sera l’instrument de sa haine. Alrik répète le serment que lui dicte son père, et prend son glaive runique à témoin de l’exécution de ses promesses ; mais la fiancée d’Alrik, Hulda, a déjà ouvert son cœur à la fois chrétienne, elle part et va en pèlerinage à Jérusalem. Les derniers adieux et peut-être aussi le souvenir du serment imprudemment fait à son père poursuivent Alrik et achèvent ce qu’avaient commencé les vagues inquiétudes de son esprit. Quand, à l’assemblée générale du peuple, la religion de la Suède est remise aux hasards d’un combat singulier, il entre en lice comme champion du Christ. Proclamé vainqueur, il tombe lui-même frappé mortellement par le glaive runique qu’il avait fait garant de son serment, et que lui avait dérobé son adversaire. Toutes ces scènes sont écrites avec un sentiment élevé ; on sent que la religion de Nicander est supérieure à l’esprit de parti. Les fictions de la mythologie scandinave forment un heureux contraste avec les images plus douces de la religion chrétienne. L’absence de toute contrainte a permis au poète de reproduire quelque chose du grand mouvement qui dut accompagner une pareille révolution. En résumé, cette publication, même incomplète et défectueuse, fait désirer que l’attention d’une critique sérieuse et bien informée se porte sur la littérature scandinave.
— Lettres de Jean Hus, écrites durant son exil et dans sa prison, traduites du latin en français par M. Émile de Bonnechose[1]. — Ce fut en 1537 à l’occasion d’un concile général convoqué d’abord à Mantoue, puis Vienne, par le pape Paul III, que les lettres de Jean Hus, recueillies jadis par son ami, le notaire Pierre Maldonewitz, furent traduites du bohémien en latin, et publiées pour la première fois. L’illustre traducteur, Martin Luther, « avait pour but, disait-il, de rendre plus prudens et d’instruire, par les jugemens tyranniques du concile de Constance, tous les théologiens qui, à l’avenir, seraient appelés à siéger dans les conciles de l’église romaine. » Ces lettres, dont M. de Bonnechose vient de donner une traduction française, sont divisées en deux séries. L’une comprend les années pendant lesquelles Hus fut interdit et exilé de Prague ; l’autre, beaucoup plus intéressante, s’étend depuis son départ pour le concile de Constance jusqu’à son supplice.
Jean Hus, né dans une ville de Bohême, en 1373, et devenu prêtre et prédicateur de l’église de Bethléem, à Prague, en 1400, commença vers 1409, à s’élever avec force contre la vente des indulgences et à flétrir les vices du clergé et des moines, qui l’accusèrent alors de prêcher sur l’eucharistie des doctrines peu orthodoxes. Dénoncé au pape Alexandre V, devant lequel il refusa de comparaître, il fut interdit, mais n’en continua pas moins de prêcher et d’officier. Cité ensuite au concile général, qui devait se réunir à Constance à la fin de 1414, il partit de Prague au mois d’octobre, muni d’un sauf-conduit de Sigismond, et escorté par deux seigneurs de Bohême, Jean de Chlum et Henri de Latzenbock. Résigné d’avance au destin qui l’attendait, et sachant fort bien, comme il le dit lui-même, qu’il allait au-devant de nombreux et de mortels ennemis, il dédaigna les avertissemens de ses amis, qui lui prédisaient et la trahison de Sigismond et une condamnation inévitable. Pendant la route, il fut parfaitement accueilli par les populations des pays qu’il traversait. « Dans toutes les villes où nous avons passé, écrivait-il à ses amis, nous avons été honorablement traités, et nous avons affiché des déclarations en latin et en allemand. L’évêque de Lubeck, qui nous précédait, et qui avait une nuit d’avance sur moi, publiait partout sur la route qu’on me conduisait enchaîné dans un chariot. Aussi, lorsque nous approchions de quelque ville, la foule accourait au-devant de nous comme à un spectacle, mais ce mensonge a tourné à la confusion de mes ennemis. » Hus arriva à Constance au commencement de novembre, et jouit d’abord de toute sa liberté ; mais à la fin du même mois, après avoir assisté à une réunion de cardinaux rassemblés chez le pape, et malgré les énergiques protestations de Jean Chlum, qui invoqua en vain le sauf-conduit donné par Sigismond, il fut conduit chez le chantre de la cathédrale de Constance, gardé à vue, et, un mois plus tard, jeté dans une prison du monastère des dominicains, où il tomba dangereusement malade. L’empereur, averti de cette arrestation, se montra d’abord indigné, mais il se laissa bien vite persuader que le concile avait le droit de le dégager d’une promesse faite illégitimement à un hérétique, et abandonna complètement Jean Hus.
Au mois de mars suivant, le malheureux prisonnier fut transféré dans la forteresse de Gotleben, où ne tarda pas à être aussi renfermé l’un de ses plus ardens persécuteurs, le pape Jean XXIII, que venait de déposer le concile ; rapprochement singulier qui donna lieu à une foule d’écrits satiriques. Toujours malade, manquant souvent du nécessaire, environné d’espions, Hus n’avait d’autre consolation que de composer des traités théologiques, des vers latins ou bohémiens, et d’adresser à ses amis et aux fidèles de Prague des lettres tout empreintes d’une touchante résignation et d’une constance inébranlable. L’espoir qu’il avait nourri de confondre ses accusateurs dans une audience publique ne tarda pas à s’évanouir, quand il eut vu à quels adversaires il avait affaire. Il faut lire dans sa correspondance le récit des scènes violentes qui eurent lieu, lorsque seul et sans appui, il parut devant le concile, où l’on discutait sans vouloir l’entendre, sur des passages falsifiés de ses ouvrages, qui, écrits en bohémien, étaient inintelligibles pour ses juges ; où ses adversaires ne trouvaient à lui répondre que ces paroles : « Cet homme est hérétique. » Dès-lors, comme il refusa opiniâtrement de rétracter les doctrines qu’il avait enseignées, il ne douta plus du sort qui lui était réservé. En effet, le 5 juillet 1415, les pères du concile rendirent deux sentences par lesquelles ils condamnaient les livres de Hus à être brûlés, et leur auteur à être dégradé de l’ordre de prêtrise et livré au bras séculier.
Sa fermeté ne l’abandonna pas un instant, malgré les nombreux outrages dont l’accablèrent ses ennemis, qui, suivant ses propres paroles, « ne pouvaient s’accorder entre eux sur la manière de l’insulter. » La cérémonie de sa dégradation accomplie, on lui mit sur la tête une mitre de papier haute d’une coudée sur laquelle on avait peint trois démons hideux, avec cette inscription Hérésiarque, puis on dévoua son ame à tous les diables. Le lendemain, 6 juillet, jour anniversaire de sa naissance, il fut, au nom de l’empereur, remis par l’électeur palatin au magistrat de Constance, qui l’abandonna immédiatement au bourreau, en ordonnant de le livrer au feu avec ses habits et tout ce qu’il portait sur lui. « Il marcha au supplice comme à un festin, » dit Æneas Sylvius.
La condamnation de Jean Hus, brûlé, mais non convaincu, disait Érasme, souleva en Allemagne et en Bohême une réprobation universelle contre l’église romaine, et alluma cette terrible guerre des hussites qui fit trembler Rome et l’empire. Pendant long-temps, les traditions populaires représentèrent comme poursuivies par la fatalité les familles des princes qui avaient pris part à cette iniquité. Cent quarante ans plus tard, l’électeur palatin Othon Henri-le-Magnanime, se voyant mourir sans postérité, disait que Dieu punissait sur lui le crime que son trisaïeul avait commis en livrant Jean Hus au supplice.
La traduction de M. de Bonnechose ne nous a pas toujours semblé assez fidèle. Il paraît avoir oublié qu’elle devait être d’autant plus littérale qu’elle était faite non sur le texte original mais sur une version latine. Pour compléter le tableau historique de cette époque, il pouvait du moins faire suivre les lettres de Jean Hus d’un plus grand nombre de notes ; ses précédens travaux lui en fournissaient le moyen. Nous regrettons de trouver cette lacune dans une publication intéressante.
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- ↑ Un vol. in-8o, chez Delay.