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Revue littéraire - Condorcet et la Révolution

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Revue littéraire - Condorcet et la Révolution
Revue des Deux Mondes5e période, tome 23 (p. 446-457).
REVUE LITTÉRAIRE

CONDORCET ET LA RÉVOLUTION

« Condorcet, proscrit avec les Girondins… s’empoisonne lui-même en se voyant arrêté. Cette fin malheureuse et les circonstances touchantes qui l’accompagnèrent… ont pu recouvrir les torts de ses dernières années, et faire remonter peu à peu son nom au rang d’où il n’aurait jamais dû le laisser déchoir. Mais qu’on sache bien que c’est là finalement une amnistie, et qu’on n’essaie point d’en tirer une apothéose. » Cette conclusion de l’article si pénétrant que Sainte-Beuve consacrait naguère à Condorcet, se trouverait aujourd’hui doublement en défaut. Car d’abord on n’est plus bien sûr que Condorcet se soit empoisonné. Dans son livre sur Condorcet et la Révolution française[1], M. L. Cahen montre fort bien que la tradition généralement acceptée, et que personne ne s’était encore avisé de mettre en doute, ne s’appuie sur aucune preuve ; et c’est apparemment la partie la plus neuve de son travail. On sait que, pendant neuf mois, Condorcet était resté caché dans cette maison de la rue des Fossoyeurs (actuellement rue Servandoni), où Mme Vernet lui donnait une si courageuse hospitalité. Le 25 mars 1794, ayant des raisons de croire que le secret de la maison était découvert, il partait vêtu d’une carmagnole et d’un bonnet, de laine. Il espérait trouver asile chez les Suard, à Fontenay aux Roses. Les Suard lui fermèrent leur porte. Il erra pendant deux jours ; et, le 27, exténué de fatigue, tenaillé par la faim, il entrait à Clamart dans une auberge où, ses allures ayant paru suspectes, il était arrêté. Il fut écroué à la prison de Bourg-la-Reine, et, le 28, on le trouvait mort dans sa cellule. On raconta qu’il s’était empoisonné avec un mélange de stramonium et d’opium que Cabanis lui avait donné, et qu’il portait sous le chaton d’une bague. Les premières gravures que nous possédions sur la mort du philosophe, et qui datent de 1795, reproduisent déjà en bonne place les accessoires obligés du drame : la bague et le verre d’eau. M. Cahen remarque que dans le rapport de l’officier de santé, la mort est attribuée à une congestion sanguine ; jamais Cabanis n’a parlé de son présent ; Mme de Condorcet et ses proches n’ont jamais émis l’hypothèse d’un suicide ; enfin Condorcet avait été fouillé et dépouillé de tout ce qu’il possédait. D’autre part, l’hypothèse de la mort naturelle n’a contre elle aucune impossibilité : Condorcet avait toujours été débile : sa santé, très ébranlée, avait eu beaucoup à souffrir de la longue réclusion chez Mme Vernet. Il se peut qu’il n’ait pas eu la force physique de résister aux émotions de ces dernières journées. Et ce serait donc encore une légende à rayer de l’histoire.

Ensuite, cette apothéose que Sainte-Beuve trouvait imméritée, on est en train d’en décerner les honneurs à Condorcet. On s’est beaucoup occupé de lui, en ces derniers temps, et ses panégyristes ne nous ont pas caché que leur intention fût de réparer à son endroit l’injustice de l’histoire et l’ingratitude de la postérité. Il paraît que nous ignorions Condorcet et que nous le méconnaissions. Il est fâcheux que les deux études qui viennent de lui être consacrées, et qui ont paru à quelques mois de distance, soient si compactes, si lourdes et d’une lecture si rebutante. La plus longue, celle de M. Frank Alengry, est incontestablement celle où l’enthousiasme déborde avec le plus d’intempérance. Après avoir salué en Condorcet le guide de la Révolution française, le théoricien du droit constitutionnel, le précurseur de la science sociale, le maître enfin de la pensée contemporaine et l’initiateur des temps modernes, M. Alengry est pris d’un scrupule : il craint de n’en avoir pas assez dit. « Condorcet est-il seulement une gloire française ? N’est-il pas encore une gloire de l’Humanité ?… Condorcet n’a occupé personnellement qu’un point du temps et de l’espace ; mais par ses travaux il embrasse tous les lieux… » S’étonner que des hommes de la taille de Condorcet n’emplissent pas « personnellement » tout le temps et tout l’espace, ô dévotion ! voilà bien de tes coups.

Ces deux études, pareillement destinées à glorifier Condorcet et toutes deux restreintes à un même sujet : l’influence de Condorcet sur la Révolution, aboutissent d’ailleurs à des conclusions diamétralement opposées. Si M. Alengry consent à ne pas faire de Condorcet l’unique fondateur de la première République, c’est qu’à son avis un mouvement aussi considérable que celui de la Révolution française ne peut pas être l’œuvre d’un seul homme. Mais, cette réserve faite, il n’hésite pas à nous montrer dans Condorcet le guide du mouvement, l’homme dont l’esprit domine les événemens, dont la volonté dirige celle de ses contemporains. Conseiller écouté sous la Constituante, leader de la majorité dans la Législative et même dans la Convention jusqu’à une certaine époque, Condorcet est en outre le grand philosophe dont les rêves prophétiques n’étaient que la vision anticipée de la vie contemporaine. M. Cahen conclut plus justement à constater le peu d’action que Condorcet a exercé sur son temps. « Aucune de ses conceptions n’a triomphé de son vivant, il n’a pu donner à la France ni le système de constitution, ni celui d’instruction publique qu’il avait préparés ; il n’a pu calmer les Girondins, il n’a pu empêcher leur proscription. » Il est mort avec l’amer regret de n’avoir rien obtenu. Son rôle historique est mince.

Quelles sont les causes de cette impuissance ? M. Cahen en indique une : c’est que Condorcet était également dépourvu des qualités de l’orateur et de celles de l’écrivain. Sa voix ne portait pas : il ne disposait pas de ce pouvoir de la parole, si nécessaire dans les époques troublées. Son style n’a ni l’éclat, ni la chaleur, ni même la clarté. A cette explication il convient d’en ajouter une autre tirée du caractère même de l’homme. Mme Roland a tracé de lui ce portrait : « On peut dire de son intelligence, en rapport avec sa personne, que c’est une liqueur fine imbibée dans du coton… Il est aussi faible de cœur que de santé ; la timidité qui le caractérise et qu’il porte même dans la société, sur le visage et dans son attitude, n’est pas seulement un vice de tempérament, elle semble inhérente à son âme et ses lumières ne lui fournissent aucun moyen de la vaincre ; aussi, après avoir bien déduit tel principe, démontré telle vérité, il opinait à l’Assemblée dans le sens contraire… » Condorcet est de ces meneurs qui sont menés par les événemens, et de ces chefs qui suivent leurs troupes partout où elles les entraînent. Philosophe, il n’attend de bien que de la diffusion des lumières, non du recours à la force brutale. Savant, il professe que le progrès s’opère peu à peu, et qu’il a pour plus grand obstacle les révolutions. Homme d’éducation aristocratique, il a pour la foule une répugnance instinctive autant qu’une méfiance raisonnée. Or il s’inclinera devant toutes les violences, acceptera tout ce qu’il est obligé de subir, trouvera, pour les crimes eux-mêmes de la foule, des trésors d’indulgence. Il a commencé par être d’avis que la France doit rester une monarchie parce que cette forme de gouvernement est la seule qui convienne « à sa richesse, à sa population, à son étendue et au système politique de l’Europe ; » et il sera l’un des premiers à manifester des sentimens républicains. Il déteste la guerre, et vote la déclaration de guerre à l’Europe. Il trouve pour caractériser chaque journée révolutionnaire des euphémismes qui sont pires que des éloges. Le 20 juin, les Tuileries sont envahies, Louis XVI insulté et forcé de se coiffer du bonnet rouge ; Condorcet écrit : « Il ne s’est commis aucun désordre dans le château ; car une ou deux portes forcées, quelques vitres cassées ne peuvent être comptées, lorsque vingt ou trente mille hommes pénètrent à la fois dans une habitation dont ils ne connaissent pas les issues. » Ironie ou plate flagornerie ? Après le 10 août, qu’il appelle « un grand acte de justice autant que de prudence, » il pousse au ministère Danton qu’il méprise. Après les massacres de septembre, et dans l’impossibilité où il est de les approuver, il a soin du moins d’y découvrir des excuses. « Malheureuse et terrible situation que celle où le caractère d’un peuple naturellement bon et généreux est contraint de se livrer à de telles vengeances ! » C’est la faute des victimes. Dans le procès de Louis XVI, s’il ne vote pas la mort, c’est uniquement parce que « cette peine est contre ses principes. » Quand la question du sursis est mise en délibération, il monte à la tribune pour se récuser par ces mots : « Je n’ai pas de voix. » Le fait est qu’il s’est associé toutes les mesures de violence et de haine qui, par une espèce de fatal retour, devaient finalement l’emporter lui-même.

Est-ce à dire que l’étude de l’œuvre de Condorcet soit d’un médiocre intérêt pour qui veut connaître les origines et l’orientation du mouvement révolutionnaire ? Nullement. Condorcet n’a eu qu’une faible action sur les hommes et sur les événemens ; son rôle à la Législative et à la Convention a été surtout un rôle d’apparat ; on le poussait en avant ; on se couvrait de son autorité ; on n’était pas fâché d’avoir pour garant un homme d’ancien régime, un marquis, un académicien, qui avait été l’ami de Voltaire et de Turbot. Ce n’est pas davantage Condorcet qui a lancé et mis en circulation quelques-unes de ces idées neuves, hardies, qui bouleversent une société et font fermenter les esprits. D’autres avant lui avaient trouvé ces idées. Philosophes, encyclopédistes, économistes, physiocrates avaient achevé leur œuvre. Mais Condorcet est leur héritier. Il reprend leurs théories, et, les dépouillant de ce que chacun y avait mis de personnel, sans les reforger à sa marque, il les rend plus facilement accessibles à tous et plus assimilable. Il n’a ni l’esprit de Voltaire, ni l’éloquence de Rousseau, ni la verve de Diderot, ni la profondeur de Montesquieu. Mais les idées de Voltaire, de Rousseau, de Montesquieu, dans ce qu’elles ont de conciliable et de voisin, ont passé chez lui. Comme d’ailleurs il est mathématicien, il excelle à les enchaîner, à lier les raisonnemens dans une suite logique, à pousser les principes jusqu’à leurs dernières conséquences. Il est de la sorte un personnage éminemment représentatif. On trouve en lui, nullement déformées, les idées qui, répandues par la propagande philosophique, étaient entrées dans le domaine commun. Il exprime, avec une sorte de banalité et d’impersonnalité, la pensée pure du XVIIIe siècle.

Admirateur, ami, correspondant de Voltaire et formé par ses leçons, que pouvait-il avoir appris à pareille école ? La réponse est dans cette Vie de Voltaire, l’un des ouvrages les plus significatifs de Condorcet, et qui est resté la principale source de la biographie de Voltaire. C’est à la façon dont Condorcet nous l’a montré, que Voltaire nous apparaît d’abord. Et il faut faire réflexion que celui-ci apercevant tout l’homme à travers l’attitude qu’il avait prise en ses dernières années, et d’ailleurs soucieux de mettre le portrait en accord avec ses propres tendances, nous en a présenté une image systématique et figée. C’est l’apôtre de l’humanité, le dénonciateur de tous les maux publics, le vengeur de toutes les injustices particulières, qu’il célèbre en Voltaire. S’il fallait l’en croire, ce serait dès les premières années de sa carrière, et tout à fait au sortir de l’adolescence, que Voltaire aurait conçu le projet de cet apostolat, et se serait senti appelé à cette espèce de mission : détruire les préjugés de toute espèce dont son pays était l’esclave. Que ce soit dans les Lettres anglaises ou dans Mahomet, dans le Siècle de Louis XIV, ou dans la Pucelle, que Condorcet a le triste courage d’excuser ou même de vanter, Voltaire n’a qu’un objet, qui est de terrasser la superstition. « Son zèle contre une religion qu’il regardait comme la cause du fanatisme qui avait désolé l’Europe depuis sa naissance, de la superstition qui l’avait abrutie, et comme la source des maux que les ennemis de l’humanité continuaient de faire encore, semblait doubler son activité et ses forces. Je suis las, disait-il, de leur entendre répéter que douze hommes ont suffi pour établir le christianisme, et j’ai envie de leur prouver qu’il n’en faut qu’un pour le détruire. » Condorcet ne tarit pas sur le compte de cette « ligue pour la raison et la tolérance » dont Voltaire était l’âme, et sur ce « ministère de la raison » qu’il exerçait en France. Ce dont il parle le moins, étant au surplus mauvais juge en la matière et peu touché par ce genre de mérite, c’est du génie de l’écrivain que fut Voltaire ; et la lacune est si énorme, que lui-même est obligé d’en faire la remarque : « Qui croirait, en lisant ces détails, que c’est ici la vie d’un grand poète, d’un écrivain fécond et infatigable ? Nous avons oubli ? sa gloire littéraire, comme il l’avait oubliée lui-même. » Ce dernier trait suffirait à nous mettre en garde et à nous avertir que le peintre, ou n’a pas compris son modèle, ou a voulu l’éclairer d’un certain jour. C’est aussi bien Condorcet qui s’est porté garant de la « bonté » de Voltaire, et qui même nous a présenté un Voltaire larmoyant. « Je l’ai vu se précipiter sur les mains de M. Turgot, les arroser de ses larmes, les baiser malgré ses efforts, et s’écriant d’une voix entrecoupée de sanglots : Laissez-moi baiser cette main qui a signé le salut du peuple ! » A ce portrait, ainsi simplifié, solennisé et décoré de couleurs convenues, il manque justement une qualité : la vie. Il y manque cette complexité de nature, cette souplesse et cette variété d’intelligence, qui apparemment font le meilleur de la gloire de Voltaire. Il y manque la gaieté, la légèreté, la vanité, l’impertinence, et par-dessus tout la passion pour la poésie et le démon du théâtre. Pour retracer la vie d’un homme qui avait tant d’esprit, il eût fallu un biographe qui en fût moins complètement dépourvu. Et il est bien exact que le plus clair de l’influence de Voltaire s’est exercé contre le christianisme ; toutefois, pour n’envisager toute son œuvre que par rapport à cette unique question, il fallait avoir été soi-même comme hypnotisé par elle. C’est par-là que le livre nous renseigne sur celui qui l’a écrit, mieux encore peut-être que sur celui à qui il est consacré. Il ne peut avoir eu pour auteur qu’un maniaque d’irréligion. Et c’est le premier trait qui définit Condorcet.

Le XVIIIe siècle a été libertin avec délices, impie avec audace, persiflage ou forfanterie ; mais personne plus que Condorcet au XVIIIe siècle n’a apporté dans la passion antireligieuse d’étroitesse. de lourdeur et de brutalité. Chez aucun autre écrivain ne reviennent avec une plus fatigante monotonie les injures les plus grossières à l’adresse de toute espèce de religion. Fanatisme, superstition, hypocrisie, crimes du despotisme sacerdotal, ce sont les mots qu’on retrouve sans cesse sous la plume de Condorcet. Il n’est aucun de ses écrits où il ne donne quelque place à un sujet dont l’obsession le hante. Il aperçoit dans la religion l’unique cause de tous les maux de l’humanité : c’est elle qui en se mêlant à la morale la gâte, et en s’imposant à notre nature la pervertit ; elle qui dérange le développement de l’humanité en contrariant ses progrès, elle qui étend sur l’histoire son ombre souvent sanglante. Les peuples sauvages n’ont-ils pas déjà leurs sorciers et leurs charlatans, ancêtres des prêtres modernes ? Car la religion a deux vices qui lui sont essentiels. D’abord elle est l’ennemie des lumières, ayant intérêt à tenir les hommes dans l’ignorance ; et tout le mouvement de la civilisation moderne n’est que l’histoire de la lutte enfin victorieuse que la science a soutenue contre elle. Ensuite elle est un instrument de tyrannie : car les prêtres n’étant que des fourbes, et enseignant des doctrines auxquelles ils ne croient pas, la religion n’est entre leurs mains qu’un moyen de domination et le plus ingénieux système dont l’homme se soit avisé pour asservir l’homme.

La première œuvre à faire est donc de détruire le christianisme ; après quoi, et lorsqu’on se retrouvera en face de la nature humaine libre de préjugés, rien ne sera plus facile que de ramener sur la terre la justice et le bonheur. Comme presque tous les penseurs du XVIIIe siècle, Condorcet est persuadé que la nature humaine est bonne. Mlle de Lespinasse nous a parlé de la bonté de Condorcet, et comment en douter, après ce trait : « J’ai renoncé à la chasse pour qui j’avais eu du goût, et je ne me suis pas même permis de tuer les insectes, à moins qu’ils ne fassent beaucoup de mal. » Condorcet est dupe de la sensiblerie à la mode au point de croire qu’elle peut nous fournir une règle à nos actions. La peine que fait nécessairement éprouver à un être sensible l’idée du mal que souffre un autre être sensible, voilà où il fait résider le fondement lui-même de la morale. Aussi, à quoi bon s’embarrasser de métaphysique non plus que de théologie ? Locke n’a-t-il pas, une fois pour toutes, fixé les bornes de l’intelligence humaine et fourni la méthode qui s’applique également à toutes les sciences naturelles et morales ? « L’analyse de nos sentimens nous fait découvrir dans le développement de notre faculté d’éprouver du plaisir et de la douleur l’origine de nos idées morales, le fondement des vérités générales qui, résultant de ces idées, déterminent les lois immuables, nécessaires, du juste et de l’injuste, enfin les motifs d’y conformer notre conduite puisés dans la nature même de notre sensibilité, dans ce qu’on pourrait appeler en quelque sorte notre constitution morale. » Puisque l’homme est bon, et qu’il trouve en lui-même à la fois la notion du bien et les raisons d’y conformer sa conduite, comment se fait-il donc qu’il y manque si souvent ? Ce mal, qui ne vient pas de la nature de l’homme, d’où peut-il venir, si ce n’est des institutions ? Il n’y a pas une habitude vicieuse, pas un usage contraire à la bonne foi, pas un crime dont on ne puisse montrer l’origine, la cause première dans la législation, dans les institutions, dans les préjugés. Ce sont les mauvaises lois qui font les mauvaises mœurs. Donc changez les lois, réformez les institutions. Et puisque l’homme est partout le même et conforme à sa définition, comme les carrés et les triangles sont partout conformes à la définition du carré et du triangle, établissez des lois partout les mêmes et qui dépendent non pas du degré de latitude, mais des principes de la raison. C’est l’erreur de tout le XVIIIe siècle d’avoir cherché les causes du mal social et moral en dehors de l’homme, au lieu de les voir où elles ont été de tout temps, c’est-à-dire en lui-même. Ils ont ignoré la nature humaine au point de n’y pas apercevoir le germe jamais détruit de tous les pires instincts. Et dans leurs combinaisons, s’ils ont oublié plusieurs élémens, il en est un surtout dont ils n’ont songé à tenir aucune espèce de compte ; et c’est la passion !

Voulez-vous d’ailleurs moraliser l’homme ? instruisez-le. Savoir et vouloir ne sont qu’un ; les progrès de la vertu ont toujours accompagné ceux des lumières ; les hommes deviendront meilleurs à mesure qu’ils seront plus éclairés… Condorcet l’a répété en cent manières, et sans doute il s’est fait sur ce sujet d’étranges illusions. Au lieu d’y insister, ne vaut-il pas mieux reconnaître que nous touchons ici à la partie la meilleure et la plus solide de son œuvre : je veux dire ses idées sur l’instruction ? C’est l’honneur incontestable de Condorcet d’avoir le premier formulé les principes sur lesquels nous vivons encore en matière d’enseignement public, et tracé le plan que le XIXe siècle s’est efforcé de suivre, sans y réussir complètement. Et puisque nous les rencontrons sur notre route, pourquoi ne pas rappeler quelques-uns de ces principes les plus fermement établis par Condorcet, et qui font donc partie de la tradition révolutionnaire elle-même ? Condorcet n’admet pas que l’enseignement doive être chose d’Etat et qu’aucun droit puisse prévaloir contre celui du père de famille. Obliger les pères à renoncer au droit d’élever eux-mêmes leur famille, lui semble la plus dangereuse des injustices ; car « brisant les liens de la nature, elle détruirait le bonheur domestique, affaiblirait ou même anéantirait ces sentimens de reconnaissance filiale, premier germe de toutes les vertus. » Dans un pays qui inscrit en tête de sa Constitution et reconnaît comme des droits de l’homme la liberté de penser, de parler et d’écrire, Condorcet n’hésite pas à dire que toutes ces libertés doivent avoir dans la liberté d’enseigner leur complément nécessaire. « L’éducation, si on la prend dans toute son étendue, ne se borne pas seulement à l’instruction positive, à l’enseignement des vérités de fait et de calcul, mais elle embrasse toutes les opinions politiques, morales ou religieuses. Or la liberté de ces opinions ne serait qu’illusoire, si la société s’emparait des générations naissantes pour leur dicter ce qu’elles doivent croire. » Aussi bien l’État ne saurait avoir au nombre de ses droits celui d’édicter une doctrine et de décréter la vérité. Sur aucun sujet il ne doit imposer aucune croyance, pas même sur le sujet qui le touche de plus près, auquel on pourrait le croire personnellement intéressé, et qui est la constitution même de l’État. C’est un des points sur lesquels Condorcet s’exprime avec le plus de vigueur et de netteté. « On a dit que l’enseignement de la constitution de chaque pays devait y faire partie de l’instruction nationale. Cela est vrai sans doute, si on en parle comme d’un fait ; si on se contente de l’expliquer et de la développer ; si, en l’enseignant, on se borne à dire : telle est la constitution établie dans l’État et à laquelle tous les citoyens doivent se soumettre. Mais, si on entend qu’il faut l’enseigner comme une doctrine conforme aux principes de la raison universelle, ou exciter en sa faveur un aveugle enthousiasme qui rende les citoyens incapables de la juger ; si on leur dit : voilà ce que vous devez adorer et croire, alors c’est une espèce de religion politique que l’on veut créer ; c’est une chaîne que l’on prépare aux esprits, et on viole la liberté dans ses droits les plus sacrés, sous prétexte d’apprendre à la chérir. » Il peut être utile aujourd’hui de rappeler ces déclarations d’un penseur qui du moins n’est suspect ni de cléricalisme, ni de tiédeur républicaine.

Toutes ces idées justes ou fausses que Condorcet empruntes au milieu intellectuel de son temps viennent se combiner dans une théorie qu’il a également reçue de ses contemporains, mais que, plus qu’aucune autre, il a faite sienne : la théorie du Progrès. C’est là, comme on sait, entre toutes, l’idée chère au XVIIIe siècle ; depuis le temps de la « querelle des anciens et des modernes » où elle apparaît, confuse encore et incertaine, elle ne cesse d’aller en se précisant : elle se fortifie, se développe et s’organise à travers le siècle. Il restait à lui donner sa forme la plus complète, et à la pousser à l’absurde. Ce fut la tâche de Condorcet. Pascal avait jadis comparé l’humanité tout entière à un même homme qui vivrait toujours et apprendrait sans cesse. Et il est bien vrai que dans l’ordre de la connaissance se vérifie cette marche progressive et continue. Il appartenait à Condorcet d’en transporter la conception dans tous les ordres de l’activité humaine et de l’appliquer à l’histoire des sociétés. Parce qu’au XVIIe siècle un élève ordinaire savait plus de physique qu’Archimède, qu’il en sait au XVIIIe siècle plus que Newton, et que d’un prêtre de Memphis à Euler s’étend une chaîne ininterrompue, Condorcet en conclut que chaque époque, marquant une étape dans la marche en avant de l’humanité, réalise une forme de vie meilleure et une plus grande somme de vertu. Il ne lui suffit pas même, pour l’avertir de son erreur qu’il rencontre sur son chemin le christianisme. La passion antireligieuse elle-même ne le met pas en garde contre ce dogme auquel reste attaché son nom : celui de la « perfectibilité indéfinie. » Il l’expose dès les premières pages de l’Esquisse avec une intransigeance ou une sérénité qui confondent. « Il n’a été marqué aucun terme au perfectionnement des facultés humaines, la perfectibilité de l’homme est réellement indéfinie, les progrès de cette perfectibilité désormais indépendante de toute puissance qui voudrait les arrêter n’ont d’autre terme que la durée du globe où la nature nous a jetés. Sans doute ces progrès pourront suivre une marche plus ou moins rapide ; mais jamais elle ne sera rétrograde… » Et nous voilà garantis contre toute éclipse du génie humain, assurés contre tout retour offensif de barbarie !

Si l’on veut se rendre exactement compte du sens où Condorcet emploie ces mots de perfectibilité indéfinie, qu’on aille aux dernières pages du livre où, dans une espèce de vertige de l’imagination, il se représente une humanité douée de facultés supérieures à celles dont elle a été jusqu’ici pourvue. Pourquoi ne pas admettre que, par le jeu de l’hérédité, les générations se transmettent des facultés sans cesse accrues ? en sorte que, de l’une à l’autre, on constaterait une somme toujours plus grande d’intelligence, de force de tête, d’énergie de l’âme ou de sensibilité morale ? Et qu’y a-t-il d’absurde à supposer que les limites de la vie arriveront à se reculer sans aucun terme assignable ? « Sans doute l’homme ne deviendra pas immortel, mais la distance entre le moment où il commence à vivre et l’époque commune où naturellement, sans maladie, sans accident, il éprouve la difficulté d’être, ne peut-elle s’accroître sans cesse ? » C’est d’après cette idée du progrès entendu au sens de la perfectibilité indéfinie, que Condorcet ordonne la série des « époques » dont la progression compose à ses yeux l’histoire de l’humanité. Mais il ne lui suffit pas qu’elle lui serve à mettre de l’ordre et de la clarté dans le chaos des siècles passés : elle doit être aussi bien valable pour l’avenir. Et Condorcet trace donc de l’avenir de l’humanité un tableau en accord avec les « données de la science. » Dans ce temps-là, les peuples auront enfin compris que la guerre est le fléau le plus funeste comme le plus grand des crimes. Les frontières s’abaisseront et les nations se plairont à fraterniser. Les arts mécaniques ayant été perfectionnés, on en obtiendra plus de produits avec moins d’efforts. La misère aura quitté la surface du globe, comme l’esclavage, la maladie et les vices. Il arrivera ce moment où le soleil n’éclairera plus sur la terre que des hommes libres, ne reconnaissant d’autre maître que leur raison ! Ce sera l’âge d’or, non plus celui des poètes, mais celui des philosophes et des savans, un âge d’or placé non dans les premiers temps du monde, mais dans un avenir vers lequel l’humanité s’achemine régulièrement et sûrement, et qui verra enfin l’alliance de ces trois termes inséparables : Lumières, Vertu et Bonheur.

L’instant où Condorcet enchantait son imagination de ces perspectives millénaires était celui où proscrit, obligé de se cacher, il sentait sur lui la menace de la mort violente ; et c’était sans doute donner une belle preuve de sérénité d’esprit. Mais aussi l’époque où s’exaltait dans l’esprit de Condorcet la foi dans un progrès qui ne peut rétrograder, était celle où on avait assisté à la plus formidable explosion de haines et de violences, où on avait vu la civilisation la plus raffinée se résoudre dans une espèce de sauvagerie ; c’est donc que pour cet incorrigible utopiste, les démentis de la réalité ne comptent pas. Ces chasseurs de chimères comptent sur l’avenir pour les dédommager des tristesses du présent et pour exécuter le plan idéal qu’ils lui ont tracé. Cent années ont-elles apporté au rêve du philosophe un commencement de réalisation ? Renouvier, dans une page de sa Philosophie analytique de l’histoire, s’est plu à imaginer Condorcet revenant parmi nous et à se demander quel spectacle il aurait eu sous les yeux : « Le progrès des sciences pures et appliquées a dépassé… tout ce que le Girondin proscrit pouvait imaginer de possible ; mais il ne paraît pas que la justice et la bonté dans les mœurs publiques ou privées aient marché du même pas que les sciences, ou en aient reçu la bonne influence attendue. Un progrès des plus remarquables est celui qui s’est fait dans l’art de détruire, et l’esprit des nations se porte avec beaucoup d’activité à en seconder les applications en vue de leur mutuel dommage. Les bienfaits de l’instruction publique progressivement étendus au peuple… n’ont pas commencé à se traduire dans les moyennes statistiques de la criminalité et de la folie. Le fléau de l’alcoolisme ne semble pas trouver un obstacle à son envahissement dans les préceptes moraux qui sortent de la bouche des instituteurs primaires, etc. » Dira-t-on que cent ans ne sont qu’une minute dans la vie de l’humanité et que peu importe quelle distance nous sépare du jour où s’accompliront des promesses qui ont la science pour garantie ? Hélas ! c’est la science elle-même qui se charge de répondre au savant. Ni dans l’histoire des sociétés, ni dans celle des espèces vivantes, elle n’admet plus la loi du progrès à la façon dont Condorcet se la représentait. Et elle a décidément rejeté une hypothèse qui n’est plus en accord avec l’état de nos connaissances.

On voit, maintenant que si Condorcet a joué un rôle d’assez différent de celui que lui assignent ses nouveaux biographes, il n’en a pas moins une place considérable dans l’histoire des idées à la veille de la Révolution. Il n’a été sur aucun point un penseur original ; mais cette absence même d’originalité fait que nous pouvons le prendre pour un fidèle témoin de l’état des esprits. Haine du christianisme, croyance superstitieuse dans la bonté foncière de l’homme, dans la toute-puissance des institutions, dans l’identité du savoir et de la vertu, dans la continuité du progrès, ce sont ces élémens qui ont composé l’atmosphère intellectuelle d’alors. Sous le coup des premiers événemens de la Révolution, les imaginations entrent en branle et les penseurs aperçoivent dans un avenir prochain la réalisation de doctrines pour lesquelles ils avaient d’abord espéré dans la lente collaboration du temps. En proie à une espèce d’ivresse cérébrale, ils envisagent sans crainte la possibilité de refaire le monde et de fabriquer une humanité toute neuve. Au surplus les idées, même les plus chimériques, de Condorcet n’ont pas cessé d’être vivantes et agissantes, non plus que le type intellectuel qu’il représente n’a disparu. Aussi ne suffit-il pas de dire qu’il résume en lui les aspirations d’un groupe de ses contemporains : il personnifie encore une famille d’esprits. C’est un spécimen accompli de ce que peuvent produire dans l’ordre de la pensée l’union du savoir, de l’esprit de système et de la niaiserie.


RENE DOUMIC.

  1. Condorcet et la Révolution française, par M. L. Cahen, 1 vol. in-8° (Alcan). — Condorcet guide de la Révolution française, par M. Franck Alengry, 1 vol. in-8° (Giard et Brière. — Les Grands éducateurs : Condorcet, par M. Francisque Vial, 1 vol. in-16 (Delaplane).