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Revue littéraire - La Glorification de l’énergie

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Revue littéraire - La Glorification de l’énergie
Revue des Deux Mondes4e période, tome 126 (p. 918-929).
REVUE LITTÉRAIRE

LA GLORIFICATION DE L’ÉNERGIE

« Mon égotisme, outre qu’il est peu séduisant, ne se renouvelle guère... » C’est le théoricien du culte du moi qui laissait jadis échapper cet aveu. Il donnait par là une preuve de clairvoyance. Il fait mieux aujourd’hui, et on lui saura gré d’avoir pour une fois interrompu ses exercices ordinaires. Peut-être quelques honnêtes gens se laisseront-ils rebuter par ce titre truculent : Du sang, de la volupté et de la mort[1]. Mais un titre n’est qu’un titre, et il faut avouer que celui d’Impressions de voyage est devenu par trop banal. Il y a dans le nouveau livre de M. Barrès des pages tout à fait remarquables. Ce sont, comme on peut s’y attendre, des « paysages », mais rendus avec un art très personnel, établis d’après un parti pris fortement accusé. M. Barrès excelle à dégager d’un aspect de nature l’expression qui y est enveloppée. Les lieux où nous vivons ont avec notre âme d’intimes correspondances. Ils façonnent la sensibilité des individus et déterminent par avance les drames dont ils seront le théâtre. C’est en ce sens qu’une description est un tableau psychologique et qu’un paysage est un état d’âme. De cette sorte de paysages M. Barrès avait donné déjà de précieux spécimens. Telles ces pages d’Un homme libre consacrées à la terre de Lorraine qui, mettant sur ses enfans sa forte empreinte, leur enseigne la fermeté réfléchie; ou tel, dans le Jardin de Bérénice, ce mélancolique pays d’Aigues-Mortes où l’âme triste et déshéritée de Bérénice semblait le rêve qui monte au soleil couchant des étangs mornes et des eaux mortes. C’est de même qu’il évoque aujourd’hui et qu’il nous fait comprendre l’âpre Tolède, Cordoue « toute parfumée des jasmins que portent ses femmes dans leurs cheveux, » Grenade « qui est une tente dans une oasis, et, sous un parasol délicieusement brodé, un des plus mois oreillers du monde, » et le paysage tourmenté où l’Escurial réalise en granit « l’état d’âme imposé au génie castillan par la notion catholique de la mort. » M. Barres à vrai dire ne décrit pas. Il se contente de marquer le trait significatif. Il est par là dans la meilleure tradition française. Chez lui la phrase, qui emprunte à la langue de ce siècle quelques-unes de ses ressources de pittoresque, reste brève comme chez les écrivains du siècle dernier. C’est par la sécheresse même du contour qu’elle atteint à l’intensité du relief.

L’Espagne est le pays d’élection de M. Barrès. Il la célèbre avec une belle ferveur d’enthousiasme. Ce qu’il aime en elle c’est précisément la sorte de la sensibilité qu’elle révèle et où par suite elle nous incline. Et ce qu’il goûte dans les sentimens ou dans les sensations qui naissent du sol d’Espagne, c’est leur violence. Ici tout est fait pour exciter les nerfs, réveiller l’âme assoupie, rendre au tempérament sa vigueur. La nature est toute en contrastes : sécheresse au nord, au midi sensualité : « opposition aussi efficace comme excitant moral qu’en thérapeutique les douches à jets alternés, brûlans et glacés. » L’histoire, les arts, la Littérature, les mœurs, témoignent de cette exaspération de tout l’être. Chez les écrivains et chez les peintres ce sont les mêmes imaginations horribles et les mêmes tableaux sanglans. Aujourd’hui, en dépit de l’adoucissement des mœurs et malgré l’usure du temps, ce qui reste caractéristique de la sensibilité espagnole, c’est le cri que jette au ciel chaque petite ville assemblée dans son cirque quand tombe le taureau. Nulle part ailleurs il n’a été donné à l’homme de vivre une plus violente vie nerveuse. L’Espagne offre encore, pour rompre l’universelle atonie de la sensibilité moderne, des ressources qu’on ne trouve que là. « Comme acculées à la pointe de notre continent, dans la péninsule grouillent, fermentent et se mélangent des sensations qui peu à peu ont été chassées des autres pays... L’Espagne est le pays le plus effréné du monde, un pays pour sauvage qui ne sait rien ou pour philosophe qui de tout est blasé sauf d’énergie... » — Sous cette forme, à travers ces déclarations et dans ces dithyrambes, M. Barrès reprend à son tour un thème fréquemment exploité par les écrivains de ce siècle : c’est le goût pour l’activité emportée, pour la sensibilité exaspérée, pour l’humanité débridée, l’admiration de la force définie par la violence, la glorification de l’énergie.

La théorie remonte à Stendhal. Elle est dans l’œuvre de celui-ci ce qu’il y a de plus profond. Et elle est chez l’écrivain le résultat de sa nature, de son tour d’esprit, du milieu où il a vécu et des influences qu’il a subies. Henri Beyle est sanguin avec un fond de grossièreté dans le tempérament; guidé par ses instincts dans le choix de ses théories, il adopte le point de vue des philosophes de son temps, qui ramènent tout à la sensation ; témoin et acteur dans les drames de l’époque impériale, il y a pris le goût d’une vie excessive; ajoutez qu’il a l’esprit faux et qu’il raffole du paradoxe. Quelques exemples feront comprendre ce que Stendhal entend par l’énergie. L’auteur des Promenades dans Rome cite à ce sujet telles anecdotes qui ne laissent subsister aucun doute, et qui éclairent d’un jour cru toute sa pensée. Il écrit : « Cette nuit il y a eu deux assassinats. Un boucher presque enfant a poignardé son rival... L’autre assassinat a eu lieu près de Saint-Pierre parmi les Transtévérins ; c’est aussi un mauvais quartier, dit-on; superbe à mes yeux. Il y a de l’énergie[2]. » Il n’y en a pas moins dans l’héroïque vengeance de ce jeune horloger de la via Giulia. Il faisait la cour à une certaine Métilde Galline. Il l’avait demandée en mariage : on la lui avait refusée. Métilde n’avait pas eu assez de caractère pour prendre la fuite avec lui ; elle avait consenti à épouser un riche négociant. « Pendant le repas de noce, le père et la mère de Métilde ont éprouvé de vives douleurs : ils étaient empoisonnés et sont morts vers minuit. Alors le jeune homme, qui, déguisé en musicien, rôdait autour de la salle à manger, s’est approché de Métilde et lui a dit : A nous maintenant ! Il l’a tuée d’un coup de poignard, et lui après[3]. » Voilà un homme. Sous la plume de Stendhal ces anecdotes abondent. Elles donnent la clé de ses autres admirations. On sait son culte pour Napoléon. Il n’a d’égal que l’ardeur de la sympathie qu’il professe pour le condamné Lafargue. Cet ouvrier ébéniste avait tué sa maîtresse. C’est une âme noble et tendre, de celles pour qui on voudrait écrire « dans un langage sacré compris d’elles seules[4]. » Ces belles actions ne sont pas rares dans les classes ouvrières ; cela leur assure une écrasante supériorité par rapport aux hautes classes, étiolées par l’éducation. Cela de même faisait l’attrait et la poésie d’époques telles que le moyen âge et le XVIe siècle, et cela explique que tels pays, comme la Corse, l’Espagne, l’Italie, puissent encore produire de grands hommes. Dans les pays de civilisation moderne, l’assassinat devient rare et le suicide est une exception. On ne sait plus vouloir, on ne sait plus aimer. L’activité s’est modérée, la sensibilité s’est refrénée. Toutes sortes de codes, religion, politique, morale, décence, arrêtent la libre expansion de la nature. La vie est devenue correcte et ennuyeuse. Ne cherchez pas d’autre cause à l’aversion qu’éprouve Stendhal pour la France. C’est le pays où la vie de société est le plus développée, où les mœurs atteignent à la plus insipide douceur. Paris est la ville où l’on est le plus enchaîné par ces convenances de tous les instans que nous impose la civilisation du XIXe siècle. Ce n’est ici, sous les noms de délicatesse et d’élégance, d’usage du monde ou de vertu, que gêne et contrainte. Stendhal renie cette indigne patrie pour se faire citoyen de Milan. L’Italie enchante et exalte son imagination. Il en recommence sans se lasser la description, l’étude et le panégyrique. C’est là que la « plante homme » s’est trouvée plus robuste et plus grande que partout ailleurs. Et c’est avec les traits de l’histoire de l’Italie qu’on peut composer une histoire de l’énergie.

Ce que peut être une vie dominée et dirigée par cet idéal de l’énergie ainsi conçue, Stendhal l’a montré avec infiniment de franchise ou de candeur dans le Rouge et le Noir, qui reste son livre le plus significatif et sa véritable profession de foi. De la rencontre dans une même âme de la violence de l’instinct avec la froideur de la réflexion a résulté ce que Stendhal appelle « l’âme frénétique » de Julien. Celui-ci est de souche plébéienne, sorti de cette classe populaire qui est le grand réservoir de l’énergie. Il a par disposition de naissance tout à la fois la haine de la haute société et l’envie d’avoir part à ses jouissances. Son imagination s’est enflammée au récit de la surprenante fortune de Napoléon. Il est travaillé lui aussi du désir de faire fortune. Il songe avec délices qu’un jour il sera présenté aux jolies femmes de Paris. Il s’essaie dès ses premiers pas à son rôle de conquérant. La séduction de Mme de Rénal est un « devoir » qu’il s’impose. Aux momens où il hésite, où il est embarrassé et honteux de son entreprise, il se rend du courage et se redonne du cœur en songeant qu’il y aurait de la lâcheté à ne pas remplir le programme qu’il s’est tracé. Cette intervention de la volonté, et cette interprétation de l’idée du devoir, c’est bien ce qui rend le caractère de Julien si parfaitement atroce. Il trouvera dans Mlle de la Môle une âme toute pareille à la sienne. Elle abhorre une société dont le trait distinctif est le manque de caractère et où elle désespère de rencontrer un être un peu différent du patron commun. Elle se reporte en imagination au temps des guerres de la Ligue, où l’égoïsme et la petitesse étaient inconnus. Elle est fascinée par le souvenir des amours de Marguerite de Valois avec le jeune La Môle, comme Julien par celui des conquêtes de Napoléon. Elle songe : « Je ne vois que la condamnation à mort qui distingue un homme ; c’est la seule chose qui ne s’achète pas... Une haute naissance donne cent qualités ; mais elle étiole ces qualités de l’âme qui font condamnera mort. » C’est, comme on le voit, chez Mathilde et chez Julien, la même conception de l’énergie. On la retrouvera, cette conception, dans les écrits de tous ceux qui en ce siècle ont organisé autour du nom de Stendhal un culte de chapelle. On la retrouve jusque chez M. Bourget, qui naguère, dans le Disciple, nous donnait une seconde épreuve de le Rouge et le Noir, quelque chose comme une psychologie de Julien Sorel mise au courant des progrès de la science. Elle est chez M. Barrès, tout imprégné de Stendhal, et qui lui emprunte, avec quelques-unes de ses théories, plusieurs de ses affectations et de ses manies. D’autres, avant ces derniers venus, l’avaient reprise à leur compte, exprimée suivant leur tempérament, étayée de leurs théories particulières.

Mérimée est le premier en date de ces disciples de Stendhal. Il s’est mis de bonne heure à son école. Il a subi son influence d’autant plus profondément qu’elle allait dans le sens de sa propre sensibilité. Il a l’âme naturellement sèche ; il est d’humeur méfiante : il ne croit pas à la vertu; il est en garde contre les autres et contre lui-même. Il s’est composé une attitude hautaine et méprisante. Il a la raillerie âpre et l’ironie amère. Afin de montrer aux hommes qu’il n’est point leur dupe, le plus sûr moyen qu’il ait trouvé c’est de les mystifier. Il s’y est appliqué dans toute son œuvre avec continuité et tranquillité. Les pays qui lui ont semblé dignes de son pinceau, c’est l’Espagne du Théâtre de Clara Gazul, l’Illyrie de la Guzla, la Corse de Colomba. Les bohémiennes, les tziganes, les brigands ont toutes ses sympathies. Choisir les types les plus sommaires, composer avec les passions les plus sauvages, haines féroces, amours sanglantes, un tableau de l’âme humaine, disposer les choses de telle façon que dans ces images de brutalité les hommes d’aujourd’hui puissent encore se reconnaître, quel triomphe d’un esprit méchant !

Pour d’autres motifs, par conviction raisonnée et logique de philosophe, Taine s’est fait l’apologiste des époques de vie fougueuse où l’homme, pareil à un animal, cède à la poussée de l’instinct. Au temps de la Renaissance italienne il n’y a ni gouvernement, ni police, pas de lois et pas de mœurs, ni régularité, ni sécurité. Les princes sont de petits tyrans qui ont usurpé le pouvoir par des assassinats et des empoisonnemens. Les familles sont en guerre. Les individus sont en lutte. Partout le danger. Chaque homme livré à lui-même attaque autrui ou se défend, et va jusqu’au bout de son ambition ou de sa vengeance. Dans cette atmosphère la vie est orageuse et la volonté tendue. Les âmes sont plus fortes et ont tout leur jeu. Elles sont remplies de passions simples et grandes. Grâce à cet état des mœurs et dans ce milieu social a pu éclore, se développer, et s’épanouir la plus belle floraison d’art dont l’Europe moderne ait le souvenir. — Même exubérance, même tapage des passions dans l’Angleterre du XVIe siècle. L’homme, qui depuis trois siècles devient un animal domestique, est à ce moment encore un animal presque sauvage. Le théâtre d’alors rend fidèlement l’image de la vie réelle. Les tableaux qu’il reproduit ne représentent que l’énergie farouche, l’agonie et la mort. Auteurs et public se rencontrent dans cette conception de la vie. De ce dévergondage et de ces violences est sortie la plus belle poussée de génie dramatique : quarante poètes, parmi eux dix hommes supérieurs et le plus grand de tous les artistes qui avec des mots ont interprété des âmes; plusieurs centaines de pièces et près de cinquante chefs-d’œuvre; le drame promené à travers toutes les provinces de l’histoire, de l’imagination et de la fantaisie. « Ainsi naquit ce théâtre, théâtre unique dans l’histoire, comme le moment admirable et passager d’où il est sorti ; œuvre et portrait de ce jeune monde, aussi naturel, aussi effréné et aussi tragique que lui[5]. »

Ce qui explique le penchant de Taine pour ces époques et pour ces œuvres, c’est qu’il y trouve la vérification et l’illustration de ses propres théories. L’homme pour lui est toujours l’animal carnassier et lubrique. « Nous ne savons plus aujourd’hui ce que c’est que la nature ; nous gardons encore à son endroit les préjugés bienveillans du XVIIIe siècle ; nous ne la voyons qu’humanisée par deux siècles de culture, et nous prenons son calme acquis pour une modération innée. Le fond de l’homme naturel, ce sont des impulsions irrésistibles, colères, appétits, convoitises toutes aveugles[6]. » Il sait gré aux époques qui lui montrent l’homme tel qu’il l’imagine, dans sa plénitude et dans son intégrité. Sa psychologie est aussi bien à rebours de notre psychologie classique. Il est choqué de voir que nos auteurs aient introduit dans l’âme un ordre tout artificiel et une harmonie qui n’est qu’une conception abstraite de logiciens. « A proprement parler, l’homme est fou, comme le corps est malade, par nature: la raison, comme la santé, n’est en nous qu’une réussite momentanée et un bel accident... L’homme n’est que la série de ces impulsions précipitées et de ces imaginations fourmillantes : la civilisation les a mutilées, atténuées, elle ne les a pas détruites ; secousses, heurts, emportemens, parfois de loin en loin une sorte de demi-équilibre passager, voilà sa vraie vie, vie d’insensé qui par intervalles simule la raison, mais qui véritablement est « de la même substance que ses songes. » Et voilà l’homme tel que Shakespeare l’a conçu[7]. » De là vient que Taine préfère Shakespeare à Racine, l’Angleterre à la France, et l’Angleterre sensuelle du XVIe siècle à l’Angleterre puritaine d’aujourd’hui. Cette prédilection pour les génies violens et pour l’activité désordonnée se retrouve dans la plus grande partie de son œuvre, non pourtant dans son œuvre tout entière; il n’a pu rester jusqu’au bout fidèle à sa théorie : nous verrons plus loin sous quelles influences et dans quelle mesure il l’a corrigée.

Pour ce qui est de M. Barrès, on se rend compte aisément que l’ensemble de ses idées et la tournure habituelle de sa sensibilité devaient faire de lui un partisan de l’énergie. Il est le théoricien de l’individuaUsme. Le spectacle d’une personnalité forte, poussée à l’extrême et s’enlevant en plein relief, est pour le réjouir. Il a le goût de la volupté; ce qu’on trouve au fond de ses livres sous l’affectation de sécheresse, et qui en fait bien des livres d’aujourd’hui, c’est une sorte de sensualité triste et de mélancolie passionnée. Le premier article de son Credo, c’est qu’il faut sentir le plus possible en analysant le plus possible. Pour créer en lui ce maximum de la sensation, donner à son âme un élan factice, y entretenir cette exaltation où il s’efforce de l’amener, à quel travail compliqué il se livre ! que d’ingéniosité il déploie et que d’artifice ! Hélas ! et tout ce travail est décevant ! A travers tant de raffinemens et de bizarreries, la sensation cherchée lui échappe. Car c’est le malheur de ceux qui naissent dans une époque de civilisation très avancée : chez eux la faculté de sentir est appauvrie par les dépenses que d’autres ont faites avant eux. Inquiets et blasés, ils souffrent d’avoir le désir sans la jouissance, et l’idée du plaisir au lieu de sa réalité. Ils sont en quête de sensations fortes, dans l’attente de l’ébranlement nerveux. Alors leur imagination se reporte vers les temps où l’humanité plus jeune avait encore une âme neuve et des sens intacts. Et ils se donnent en pensée le spectacle de cette vie qu’ils sont impuissans à revivre et dont ils gardent au fond d’eux-mêmes le regret nostalgique.

On voit quelles formes différentes a pu prendre ce culte de l’énergie et par quels chemins y ont été amenés des écrivains partis de points assez éloignés du monde de la pensée. Mais ce n’est pas seulement à travers les livres et dans la conscience réfléchie des écrivains que nous pourrions en suivre les manifestations. Les idées issues des livres se répandent à travers la société, y pénètrent jusqu’à des profondeurs insoupçonnées. On parle couramment autour de nous de ce qu’on appelle « un beau crime », et sans que cette alliance de mots semble hardie. L’expression ne surprend personne, attendu qu’elle répond à une conception généralement acceptée. Nous faisons une différence entre l’assassin vulgaire et celui qui, sans hésitation et sans défaillance, avec audace et sang-froid, a été sûrement à ses fins ; et, tandis que nous n’avons pour le premier que de l’horreur, le second nous inspire une sorte d’admiration. Non contens de réconcilier la notion du crime avec l’esthétique, nous avons inventé une morale devant laquelle peu s’en faut qu’elle ne trouve grâce. Telle est l’indulgence que nous ne cessons de témoigner aux héros des crimes passionnels. Partout où nous croyons découvrir les apparences de cette énergie tant vantée, alors même qu’elle met notre propre sécurité en danger et qu’elle est une menace pour nos intérêts, nous sommes disposés à nous incliner comme devant un droit supérieur. Surgit-il dans la lutte sociale un être de proie, nature d’écumeur et de forban ? à la crainte qu’il nous inspire se mêle une nuance de respect. Notre timidité lui rend hommage. Nous admirons chez autrui ce dont nous sentons que nous-mêmes nous serions incapables. Les plus dociles au joug de la loi ont quelque estime pour ceux qui s’en affranchissent. L’homme de caractère pacifique et d’habitudes morales subit l’ascendant du réfractaire. L’homme de pensée, dont toute l’activité est remontée dans la tête, au lieu de mépriser la brute inintelligente, envie le mâle aux muscles roides et aux reins solides.

Que vaut donc cette notion de l’énergie ? et mérite-t-elle qu’on fasse en son honneur une si belle dépense d’enthousiasme ? Est-il vrai d’abord qu’elle offre pour l’expression artistique des ressources merveilleuses? Il faut bien que nous nous placions à ce point de vue : car sans doute on ne manquerait pas d’invoquer les droits imprescriptibles et la souveraineté de l’art. On prétend que l’état violent des mœurs est une condition favorable pour le développement des arts ; on cite un exemple qui est celui de la Renaissance italienne. On en citerait dix autres qui prouveraient exactement le contraire, l’art et la Littérature ne faisant leur apparition dans les sociétés que lorsque la vie intellectuelle y est devenue possible par la diminution de la brutalité, et les plus belles époques du génie humain étant des époques de paix et de recueillement. D’une rencontre accidentelle on ne saurait tirer une conclusion générale. Encore et dans le cas particulier de la Renaissance est-il permis de mettre en doute que l’effervescence des passions y ait été la cause du progrès des arts. C’est à la biographie de Benvenuto Cellini qu’on emprunte les traits les plus caractéristiques et les anecdotes les plus pittoresques. Mais on néglige de nous montrer l’exacte relation qui relierait le brigandage de ses mœurs avec la perfection de ses œuvres. Parce qu’on a montré que cet orfèvre avait le poignard alerte et l’escopette facile, on n’a pas expliqué par là pourquoi il maniait le ciseau avec tant d’habileté. Aussi bien l’art de Benvenuto n’est pas tout l’art de la Renaissance. Et il reste à montrer d’où sont venues à Raphaël tant de sérénité, à Michel-Ange tant de noblesse, à Corrège tant de mollesse, à Léonard une si large humanité.

Dans le théâtre de Shakspeare, nous voyons bien tout ce qu’il reste de sauvagerie et de grossièreté. C’est par là qu’il ressemble à ses prédécesseurs et à ses contemporains, à Marlowe et à Ben Jonson — ou à l’auteur de cette Annabella dont on essayait ces jours derniers de nous faire goûter le tragique exaspéré. Meurtres, trahisons, trivialités et bestialités, l’éclaboussement des injures et l’éclaboussement du sang, cela est pareil de son théâtre à leur théâtre. Mais aussi n’est-ce pas pour ce qu’il a de commun avec les écrivains de son temps, c’est pour ce qu’il a de différent, que Shakespeare a mérité d’être placé au-dessus d’eux et qu’il a continué de vivre à mesure qu’ils s’enfonçaient dans l’oubli. A la représentation toute nue de l’instinct il a substitué l’étude de la passion : c’a été chez lui le coup de génie. Chez l’être d’instinct l’activité n’est que la brusque détente du ressort. Le geste suit aussitôt la pensée. Il n’y a pas d’intervalle entre la première colère et la résolution finale. Mais cet intervalle où la réflexion, la crainte, l’idée du bien, trouvent leur place, c’est justement ce qui importe, et c’est aux sentimens qui le remplissent que se mesure la valeur humaine d’un personnage. Ce n’est pas parce que Macbeth tue Duncan qu’il exerce sur notre imagination une si forte prise ; mais c’est parce que nous assistons au travail qui s’est fait dans son esprit, parce que nous avons vu grandir en lui la tentation, s’abaisser les obstacles, se fixer l’idée et surgir à ses yeux le poignard qui le guide vers la chambre de sa victime endormie. Ce n’est pas parce qu’Othello tue Desdémone qu’il est devenu la personnification elle-même de la jalousie ; mais c’est que dans son âme et par la brèche qu’y a ouverte le soupçon nous voyons entrer tous les sentimens qui torturent et qui affolent une âme jalouse. La figure maîtresse du théâtre de Shakespeare et qui domine toutes les autres, c’est bien celle d’Hamlet. Celui-là est par excellence le type shakespearien; et telle en est l’ampleur, telle la complexité, qu’on n’a cessé de l’étudier et d’en donner des interprétations toujours renouvelées. Or ce n’est sans doute pas quand il frappe Polonius qu’Hamlet nous intéresse, mais c’est quand il hésite à frapper Claudius ; c’est aux heures où il médite sur ce jeu d’apparences qu’est le monde, sur la vanité de toutes choses prouvée par la mort, et sur la mort elle-même, sommeil inévitable troublé par on ne sait quels rêves, c’est à de pareilles heures que nous le reconnaissons pour l’un d’entre nous. Bien loin que chez lui l’action suive immédiatement la pensée, il nous offre l’exemple d’une pensée qui ne parvient pas à se réaliser, et le tourment dont il souffre est celui-là même qui fait à l’âme moderne la vie si douloureuse : c’est l’impossibilité d’agir.

Il est enfin un type cher à tous les partisans de l’énergie, celui qui symbolise l’énergie dans l’amour, comme Napoléon symbolise l’énergie dans la domination : c’est Don Juan. Nul autre type n’a été plus souvent repris par les écrivains, élargi, embelli, transfiguré au point d’être devenu, de transformation en transformation, différent de lui-même et contraire à soi. Pour avoir à travers la série de ses expériences poursuivi la jouissance physique, don Juan est devenu le grand chercheur d’idéal en qui s’incarne l’âme inassouvie et déçue. Nous lui avons fait honneur de tous les sentimens qu’éveille chez nous l’amour et sans lesquels il se réduit à la sensation rapide et vulgaire. Tous nos rêves, toutes nos aspirations se sont cristallisées autour de son nom. Sa poésie ne réside pas en lui, mais c’est de nous qu’elle vient. Elle est exactement le résultat de ce travail des siècles grâce auquel la sensibilité va sans cesse se développant et s’affinant et qui est l’œuvre même de la civilisation.

On se trompe en effet quand on imagine que le tableau de l’humanité tel qu’on le trouve dans les époques primitives représente l’humanité complète et l’homme tout entier. Il ne nous offre au contraire que des rudimens d’humanité. La psychologie y est tout à fait sommaire. L’âme n’a pu encore se dégager de la domination des sens et de la pression du sang. Elle est comme enfouie sous une couche épaisse qu’il lui faudra lentement soulever. Son histoire n’offre nulle variété, partant nul intérêt. C’est le règne de la monotonie et de l’uniformité. L’instinct est toujours semblable à lui-même : il va par les mêmes procédés aux mêmes fins. Point de différences, point d’originalité, point de personnalité. C’est dans le triomphe même de la vie individuelle l’absence totale de l’individualité. Et tel est, si l’on veut, l’homme de la nature ; mais c’est donc que le progrès pour lui consiste à s’éloigner de plus en plus de la nature et à substituer aux dispositions naturelles les dispositions acquises. Alors naissent une à une les idées qui font la vie de la conscience et lui créent une atmosphère morale. Les sentimens s’enrichissent de toutes sortes de nuances et ils varient d’un individu à l’autre. La complexité apparaît au lieu de l’indistinction primitive. La lutte devient possible. Aux suggestions de l’appétit s’oppose la notion du devoir. La raison se met en travers de la passion. La volonté fait son office qui est de refréner et de pacifier le tumulte intérieur. Au moment qu’elle se tend de tout son effort pour opposer à la bête cabrée la vigueur de sa résistance et dompter l’animal en révolte, elle réalise enfin cette vertu à laquelle seule convient le nom d’énergie.

Car il est temps de dénoncer le sophisme et de rendre aux mots leur véritable sens. Ce qu’on nous vante sous le nom d’énergie, c’est l’absence elle-même de l’énergie et c’en est la négation. Céder à l’attrait du plaisir, se laisser entraîner aux sollicitations des sens, emporter par la frénésie de la colère, égarer par l’aveuglement de la haine, c’est le propre des faibles. Rien n’est plus facile que de suivre le premier mouvement; c’est d’y résister qui est difficile, et c’est de prolonger la résistance qui est pour beaucoup une tâche au-dessus de leurs forces. Nous avons tous assez de volonté pour nous faire les serviteurs de notre égoïsme ; c’est quand il s’agit de le froisser et de lui imposer silence, que nous commençons à défaillir. Donc, afin de venir au secours de notre faiblesse, il a fallu lui inventer des appuis et des soutiens. La religion est intervenue, opposant à la libre expansion de nos convoitises le respect de Dieu, la crainte des châtimens ou l’espérance des récompenses éternelles. La morale a fait prévaloir au-dessus des considérations de l’intérêt l’idée du devoir. La politique a enseigné à subordonner les intérêts particuliers à l’intérêt général et les raisons individuelles à la raison d’État. Il n’est pas jusqu’à ces convenances tant décriées et tant moquées qui n’aient servi à l’œuvre commune. Car ce qu’on appelle les convenances ce n’est que l’art de se surveiller, de se dominer et de parvenir, en présence d’autrui, à la maîtrise de soi. Grâce à tous ces codes qu’on représente comme autant d’instrumens de servitude, l’énergie a pu se fonder. Mais à mesure que la somme d’énergie s’est développée à travers le monde, les sociétés se sont organisées et elles ont pu travailler à leur perfectionnement. Ce point de vue de la vie de relation et de l’existence sociale est le terme où il faut aboutir. Il est par trop commode de le négliger et d’affecter en la matière un détachement plus que philosophique. La plante-homme diffère précisément des autres plantes en ce qu’elle ne saurait se développer par elle-même à l’état libre et dans l’isolement. Ce que ce peut être que l’homme, abstraction faite de la société, on ne l’imagine même pas. Mais on voit très nettement quels seraient pour la société les résultats d’une théorie qui légitime l’égoïsme et recommande à chaque individu de travailler avec vigueur à la satisfaction de tous ses appétits. De l’égoïsme naît la haine, et à force de se sentir différent on devient hostile. « Que m’importent les autres? » s’écrie Julien Sorel. Il nous importe beaucoup à nous, attendu que nous sommes ces autres.

Aussi est-ce sans étonnement que nous voyons figurer parmi les partisans de l’énergie de purs lettrés, des artistes, tels qu’un Stendhal ou un Mérimée. Mais pour ceux qui se préoccupent des intérêts généraux de l’humanité, il leur est plus difficile de soutenir jusqu’au bout la gageure. M. Bourget l’a bien vu, lui qui, afin de parer à l’effet des analyses troublantes du Disciple, a mis en tête de son livre cette préface d’une allure si grave et qui semble du plus austère des prédicateurs. M. Taine a fait mieux : il n’a pas craint de s’infliger un démenti, et, ayant dans ses premiers livres admiré l’homme instinctif et la vie effrénée, dans les derniers, il s’arrête avec effroi devant les manifestations de la brutalité et devant les œuvres de l’instinct. La Révolution française lui offrait ce spectacle de l’humanité ramenée à la violence primitive. Dans la psychologie de Napoléon il retrouve exactement celle des condottières du XVe siècle. Mais cette fois il n’est plus disposé à l’indulgence. Ce qu’il décorait jadis du nom d’énergie il l’appelle maintenant l’égoïsme. « C’est l’égoïsme, non pas inerte, mais actif et envahissant, proportionné à l’activité et à l’étendue de ses facultés, développé par l’éducation et les circonstances, exagéré par le succès et la toute-puissance, jusqu’à devenir un monstre, jusqu’à dresser au milieu de la société humaine un moi colossal. » L’égoïsme, par essence, est insociable, et il est malfaisant. Cela fait que tout le génie de Napoléon n’a pas abouti à créer une œuvre viable. Napoléon n’a songé qu’à sa propre grandeur ; il a subordonné à sa propre cause la cause de l’humanité : c’est pourquoi il n’a laissé après lui que trouble et que ruines. Et c’est pourquoi entre le Napoléon, de Taine et celui de Stendhal l’histoire n’hésite pas.

M. Barrès n’est pas seulement un historien ou un philosophe : il est un homme politique. Il a été au nombre de nos législateurs. S’il ne fait plus partie du Parlement, il n’a pas pour cela renoncé à tout désir de jouer un rôle. Il a vu de près des spectacles instructifs. Il a été dans des circonstances mémorables témoin du déchaînement de la passion parmi les hommes. Il a pu juger de l’effet de leurs convoitises. Mieux que beaucoup d’autres il a été à même de mesurer le danger que créent à la société ceux qui ne poursuivent que la satisfaction de leurs instincts et ne demandent à la vie que des sensations fortes et l’intensité des jouissances. C’est pour cette raison que nous avons cru pouvoir posera propos de l’un de ses ouvrages le problème qui nous occupe. Aux dernières pages de son livre nous lisons ces lignes qui en sont comme la conclusion : il y est parlé du caractère individualiste de l’art de Wagner : « Mais toi, qu’as-tu vu sur la prairie, regard de Gundry ? Des fleurs sauvages, des simples et qui suivent la nature. Dans cette prairie nous ne voyons ni l’olivier mystique des religions, ni l’olivier des légistes, le symbole de Minerve; ni une cité ni un Dieu qui nous imposent leurs lois. Gundry n’écoute que son instinct... Cette prairie où rien ne pousse qui soit de culture humaine, c’est la table rase des philosophes. Wagner rejette tous les vêtemens, toutes les formules dont l’homme civilisé est recouvert, alourdi, déformé. Il réclame le bel être humain primitif en qui la vie était une sève puissante... Le philosophe de Bayreuth glorifie l’impulsion naturelle[8]. » Voilà justement ce qui nous inquiète et telle est la question que nous adressons à M. Barrès. L’homme ne vit ni de musique, ni même de Littérature. Idées artistiques et théories littéraires se résolvent en actes dans la vie sociale et s’y traduisent par des faits. Nous demandons ce qu’on peut attendre d’une société qui serait fondée sur le triomphe de l’impulsion naturelle et sur la glorification de l’énergie.


RENE DOUMIC.

  1. Maurice Barrès, Du sang, de la volupté et de la mort, 1 vol. Charpentier et Fasquelle.
  2. Stendhal, Promenades dans Rome, I, 209. — Voyez sur ce sujet l’étude de M. Emile Faguet : Stendhal, dans la Revue du 1er février 1892.
  3. Ibid., II, 296.
  4. Ibid., II, 25.
  5. Taine, Littérature anglaise, II, 27.
  6. Ibid., II, 39.
  7. Ibid., II, 159.
  8. Barrès, De la volupté, etc., p. 320.