Revue littéraire - Le Bonheur de Sully Prudhomme

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Revue littéraire - Le Bonheur de Sully Prudhomme
Revue des Deux Mondes3e période, tome 86 (p. 693-706).

Le Bonheur, poème, par M. Sully Prudhomme. Paris, 1888 ; Lemerre.


Pour parler du poème récent de M. Sully Prudhomme, j’avais songé d’abord à le lire, — naturellement ; — et, faisant aussitôt comme si je ne l’avais pas lu, j’en voulais prendre occasion pour exposer à mon tour mes idées sur le bonheur. C’est la nouvelle manière d’entendre aujourd’hui la critique :

Ce que l’on aime en moi, madame, c’est moi-même,

disait encore hier M. Anatole France, et lorsque je m’engage à vous entretenir de Shakspeare ou de Dante, par exemple, vous entendez avec moi, continuait-il, que ce sont mes petites histoires que je vais vous conter. Oserai-je avouer que M. France m’avait à moitié persuadé ? Mais, comme j’étais prêt à dire à mes contemporains ce que je pense du bonheur, les expériences que j’en ai faites, et sous quelle forme je le rêverais, si j’en avais le temps, j’ai pensé que, depuis près de trois mois que le poème de M. Sully Prudhomme a paru, tout le monde ayant pris ce chemin, ce serait une chose originale, arrivant le dernier, que de parler du poème et du poète. S’il y a d’ailleurs toujours quelque injustice à traiter aussi négligemment une œuvre où un vrai poète a mis plusieurs années de sa vie, elle serait ici criante, où il y a donné le meilleur de lui-même. Dans ce beau poème du Bonheur, et en dépit de trop nombreuses défaillances, M. Sully Prudhomme s’est élevé assez haut pour que la critique la plus subjective, — cela veut dire la plus personnelle, — n’ait qu’à le suivre, le commenter, et l’interpréter. Simple et large, la conception du poème est belle de sa largeur et de sa simplicité. Fausius, qui vient de mourir sur la Terre, se réveille et renaît dans un monde supérieur, où la vie, semblable encore à celle qu’il vivait hier, mais plus noble et plus pure, s’entretient d’elle-même et non, comme ici-bas, de la douleur, de l’esclavage et de la mort des autres. Ce sentiment, l’un des premiers qu’il exprime en prenant possession de son nouveau séjour, indique d’abord la note et donne en quelque sorte la tonalité du poème.

Qu’il fait bon ne plus voir pendre à la boucherie
Des cadavres ouverts,
Pour que l’humaine chair par d’autres chairs nourrie,
Nourrisse un jour des vers.

Car, cela va plus loin que l’horreur instinctive du sang, plus loin que l’effroi commun du meurtre et de l’âpreté de la « concurrence vitale ; » cela touche presque au dégoût des fonctions naturelles de la vie. C’est du Schopenhauer appuyé sur Darwin. Et, je n’en doute pas, — ni M. Sully Prudhomme, — les Gaulois de race ou de tempérament, ceux qui trouvent le vin bon, les filles belles et la vie joyeuse ; ou les optimistes, ceux qui croient que la nature est une « mère » pour l’homme ; ou enfin les épicuriens, ceux qui se piquent de la duper elle-même et d’en jouir en s’en moquant, tous ceux-là trouveront ce sentiment bien bizarre. Mais qu’ils fassent attention seulement qu’ils sont en présence ici de l’une des formes les plus aiguës du pessimisme, née de l’impuissance où nous sommes de faire dominer l’esprit sur la chair ; qu’ils se souviennent que, du désespoir de n’y pouvoir pas réussir, on leur en pourrait nommer qui en sont morts ; et qu’ils considèrent surtout que toutes les exagérations, s’ils le veulent, mais aussi, dans l’histoire de l’humanité, toutes les beautés de l’ascétisme et de la sainteté nous sont venues de là. M. Sully Prudhomme a raison : si ce n’est pas une forme du bonheur, c’en est au moins l’une des conditions, la base physique, si l’on peut ainsi dire, que d’être affranchi de l’esclavage du corps et des nécessités humiliantes, honteuses et coupables où la chair et le sang nous engagent.

Son Faustus, il est vrai, n’arrive pas tout d’abord à cet entier dépouillement de sa plus grossière humanité. Dans ce monde où la mort vient de lui donner accès, une femme l’attendait, entre laquelle et lui les préjugés des hommes avaient jadis élevé leur barrière. Réunis maintenant à jamais, ils parcourent d’abord ensemble, avec des sens épurés, — dont les sensations mériteraient plutôt le nom de sentimens ou d’idées, — la région des sensibles possibles, soupçonnés ou entrevus sur la Terre, moins éprouvés que rêvés, l’univers des saveurs et des parfums, des formes, des couleurs et des sons.

Quelle nette apparition
Au fond de mon cœur qu’il visite,
Chacun de ces parfums suscite,
Indolent ou vif aiguillon.
Discret comme, sous la paupière
Longue et soyeuse, la pudeur ;
Ou pénétrant comme l’ardeur
D’une prunelle meurtrière ;
Léger, comme l’espoir naissant
Qu’une amitié de vierge inspire ;
Intense et fort comme l’empire
D’un amour fatal et puissant…

Si ce n’est pas la partie du poème qui nous agrée le plus, d’autres, sans doute, la goûteront mieux que nous. Et ils n’auront pas tort, car dans l’analyse de ces sensations nouvelles et extrêmes, M. Sully Prudhomme a fait preuve, en même temps que d’une rare habileté de main, d’une pénétration psychologique singulière. Aussi bien est-ce là son domaine, dont il n’est pas peut-être le premier occupant, et que, par exemple, Sainte-Beuve ou Baudelaire, entre autres, par des moyens assez différens, avaient essayé de s’approprier. Mais ils avaient l’imagination trop offusquée de trop vilaines images, trop impures surtout ; et ce n’était pas chez eux la sensation qui se changeait en idée, mais l’idée au contraire qui se dégradait en se matérialisant.

Cependant, à travers l’espace infini, tandis que Faustus et Stella s’enivrent de la joie de vivre, des « voix de la Terre » montent confusément. C’est la plainte des hommes, une clameur mêlée de lamentations et de blasphèmes, l’appel des mortels vers des cieux qui ne les entendent point. Peut-être que si Faustus et Stella l’entendaient ! .. Mais non ! .. O égoïsme de l’unique amour ! s’ils y reconnaissaient la voix de leurs anciennes souffrances, non-seulement leur bonheur n’en serait pas effleuré, mais ils en jouiraient davantage. Ils ne sont pas encore assez éloignés de leur première existence, assez détachés de leur ancien corps de mort, pour que le malheur d’autrui n’entre pas de quelque chose dans la composition de leur félicité. Et puis, pour que la leçon soit plus haute, c’est d’elle-même qu’il faut que cette félicité s’use, d’elle-même que la satiété naisse, et c’est d’elle-même enfin que, du milieu de ses « ivresses, » il faut que l’ancienne et plus noble inquiétude, celle de savoir et de connaître, 8e réveille dans le cœur de Faustus.

Car, ni les plaisirs des sens, épurés et idéalisés, ni l’amour même de Stella n’ont pu là délivrer du tourment de penser ; et c’est l’illusion ou l’imitation du bonheur, ce n’est pas le bonheur même.

Je n’ai fait qu’aimer et sentir,
Mais sans pouvoir anéantir
Ma pensée et sa vieille attache ;
Il couve en ma joie un tourment,
Car sous l’objet le plus charmant,
Je veux savoir ce qu’il me cache.

S’arrachant donc à l’amour, Faustus repasse d’abord en sa mémoire, avant d’oser sonder lui-même le problème, les leçons de la sagesse humaine. Voici les Grecs, Thalès et Pythagore, Aristote et Platon, Épicure et Zénon, avec Lucrèce à leur suite ; — le seul Romain qui peut-être ait jamais pensé. Voilà les docteurs de la scolastique, saint Anselme et Abélard, saint Thomas et saint Bonaventure, les premières et non pas les moins mémorables victimes du combat de la raison et de la foi. Voici les modernes en foule, Bacon, Descartes, Malebranche, Bossuet, Fénelon, Pascal, Leibniz, — ceux dont le regard, pour y atteindre l’être, a essayé de percer les profondeurs du monde ; et ceux qui, moins ambitieux d’abord, mais presque plus hardis dans la suite, ont fouillé l’âme humaine pour y surprendre le secret de l’univers : — Berkeley, Hume, Rousseau, Kant, Fichte, Schelling, Hegel, Schopenhauer. Et voilà les savans à leur tour, Descartes et Pascal encore, voilà Leibniz, voilà Newton, Copernic, Galilée, Kepler, les physiciens et les chimistes, les physiologistes et les naturalistes, Lavoisier, Bichat, Buffon, Lamarck, Darwin… Hélas ! ni les uns ni les autres n’ont trouvé la parole magique, le vrai nom de la cause d’où pend à l’infini l’enchaînement des effets. Ils ont seulement reculé les bornes de l’ignorance, mais en changeant la forme des problèmes, ils n’en ont pu transformer la nature, qui est de résister aux efforts de l’humaine raison. Et en nous apprenant ce que nous pourrions si bien nous passer de savoir, il est malheureusement trop vrai que de tout ce qu’il nous faudrait savoir, ils ne nous ont rien appris. D’où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Dans ce « petit cachot où nous sommes logés, j’entends l’univers, » comme disait Pascal, qu’y faisons-nous ? A quelles fins inconnues servons-nous ? Pourquoi la mort ? pourquoi la vie surtout ? De quelle tragédie sommes-nous les acteurs ? De quelle comédie les dupes, ou peut-être de quelle farce ? Ni la philosophie ni la science ne nous l’ont dit encore ; elles ne nous le diront jamais ; si même et au contraire, en nous convainquant tous les jours plus profondément de la vanité de la recherche, elles ne doivent aboutir à établir enfin, sur les ruines de l’espérance, la certitude du néant.

Ainsi Faustus, ayant dépassé tour à tour
Les monumens épars des humaines doctrines
Et vu s’évanouir, au bout de leurs ruines,
Le fantôme du vrai vainement poursuivi,
Laisse enfin retomber son front inassouvi,
Que bat l’aile du doute, assuré de sa proie. Pourtant il tentera un dernier effort. Comme autrefois Virgile à Dante, Pascal lui apparaît, et, par-delà les régions obscures de la science et de la philosophie, il lui laisse entrevoir celles plus lumineuses de l’amour et de la charité. Ce n’est rien que de sentir et peu de chose que de connaître ; aimer ! il faut aimer ; et, au lieu de l’esprit ou des sens, c’est le cœur qu’il faut écouter et apprendre à entendre.

Et c’est à ce moment aussi que les « voix de la Terre » commencent enfin d’arriver jusqu’à lui. Car, tandis qu’il cherchait à surprendre la raison des choses, le flot roulait, roulait toujours, incessamment grossi, de planète en planète. Faustus en entend approcher le lointain murmure. Est-ce un bruit d’ailes ? ou le vent dans les feuilles ?

Le frisson gémissant des lointaines ramures
Ressemble vers le soir à de vivans murmures…

Non l C’est bien une plainte, ce sont des voix humaines, c’est bien une parole ; et dont l’accent de détresse, en réveillant la pitié dans son cœur, y va faire épanouir l’esprit de sacrifice et de dévoûment. Homme encore, il ne jouira pas plus longtemps d’un bonheur qu’il n’a pas assez chèrement payé ; il ira ; il redescendra sur la Terre, sur la planète ou l’on souffre ; et Stella l’y suivra, car l’amour est plus fort que la mort ; et ils recommenceront de souffrir avec ceux dont tant de siècles écoulés n’ont pu leur faire oublier qu’ils furent autrefois les semblables, dont la nature, tout à l’heure encore, a douloureusement tressailli dans la leur, et dont les plaintes maintenant suffiraient pour empoisonner leur bonheur. Ils appellent à eux la Mort :

La Mort, l’auguste Mort…
Non celle qu’imagine, infecte, blême, osseuse,
Notre horreur invincible pour le cadavre humain,

mais la vierge pudique, celle qui soulage et celle qui console, mais la Libératrice, mais

… La Force qui fraie aux âmes le chemin
Et les entraîne au but que l’espérance indique.

Endormis de leur dernier sommeil, côte à côte et la main dans la main, c’est elle qui, de monde en monde et d’étoile en étoile, renversant pour eux son trajet ordinaire, les remmènera de leur Éden vers leur ancien séjour. Et ils approchent ; et déjà la senteur des forêts, le murmure des mers, la rumeur bourdonnante et confuse de la vie leur ont vaguement révélé le voisinage de la Terre. Elle est là ; ils ont en pleurant reconnu l’air natal ; ils ont hâte de le respirer, hâte surtout d’apprendre à cette foule de souffrans, — eux qui reviennent du pays d’où personne jamais n’est revenu, — que la vie se continue, qu’elle se purifie, et qu’elle s’achève ailleurs.

Mais pourquoi la Mort s’est-elle arrêtée ? Que tarde-t-elle encore ? et, suspendue ainsi au-dessus de la Terre, pourquoi n’y aborde-t-elle pas ? C’est que, depuis qu’ils ont quitté leur humaine dépouille, tant de jours ont passé, tant de siècles ont coulé, dont ils ne savaient plus mesurer la chute insensible, que, de la face de cette planète où il avait tout asservi sous la loi de son orgueil, le dernier Homme a disparu. Des mers, des plaines, des forêts, quelques ruines, et, au milieu d’elles, rendue à elle-même par la mort de l’homme, la Nature en liberté, c’est maintenant la Terre. Faustus et Stella se consultent. Trop tard ! ils ont trop attendu ! Si cependant ils l’osaient ! s’ils rouvraient à une humanité nouvelle le champ de la souffrance, de l’épreuve et de la vertu ! Faustus hésite, car, avec la souffrance, le mal aussi va renaître, le désespoir avec l’épreuve, et le crime avec la vertu ! C’est Stella qui l’encourage ; à l’approche de la Terre, le besoin de souffrir et de se dévouer s’est réveillé plus impérieux dans la chair de la femme. Allons ! Faustus,

Que mon flanc se déchire et qu’un Abel en sorte ;

recommençons l’existence ancienne ; et toi, ô Mort ! redescendons.

….. La suprême Berceuse
Sans bouger, sur son aile ouverte et paresseuse,
Attend, le regard fixe au fond des cieux rivé,
Un ordre souverain qui n’est pas arrivé…
……
Dans l’azur, un silence immense et solennel
Semble épier l’arrêt de l’Arbitre éternel…

Mais ce n’est qu’un moment, et reprenant brusquement son vol vers les hauteurs, la Mort les enlève à la Terre, et, d’une course vertigineuse, montant jusqu’au zénith, elle les dépose, encore « étonnés du départ, » dans le suprême et entier Paradis. Car c’est assez, pour être mis au nombre des élus, qu’ils n’aient point hésité devant le dernier sacrifice ; et, dégagés désormais de toutes les attaches qui les retenaient encore à la condition humaine, ils ont mérité d’entrer, pour avoir eu plus de pitié des autres que d’eux-mêmes, dans le sein de la paix, dans le midi de la lumière, et dans la gloire du triomphe éternel.

Telle est, dans son ensemble, la conception de ce beau poème, dont nous nous dispenserons de discuter ici la valeur philosophique, le poète nous ayant de lui-même avertis que « nous serions déçus si nous y cherchions une solution des grands problèmes qui s’y posent. » Ce n’est qu’un rêve, dit-il encore ; ou moins qu’un rêve, car le rêve est encore quelque imitation de la réalité ; ce n’est qu’un souhait, et un souhait que sa raison n’approuve pas toujours. Et c’est pourquoi, sur quelques points que nous puissions différer d’opinion avec M. Sully Prudhomme, — ainsi sur l’idée trop romantique, à notre humble avis, qu’il se fait de Pascal, — nous nous contenterons d’ajouter que le souhait est d’un penseur et le rêve d’un poète. Si l’exécution en avait répondu de tous points à la conception, le Bonheur serait un chef-d’œuvre que l’on pourrait sans doute égaler aux plus rares. Tel quel, et avec les manques ou les défauts qu’on y pourrait aisément noter, c’est au moins l’une des œuvres qui honoreront le plus dans l’avenir la mémoire de M. Sully Prudhomme ; — et j’ajoute cette fin de siècle.

Quand, en effet, nous disons qu’il ne nous paraît point que l’exécution du Bonheur en égale toujours et partout la conception, ce n’est pas pour nous associer à la plupart des critiques que l’on en a faites. Ou du moins, on peut les ramener et les réduire toutes à une seule : trop scrupuleuse et trop attentive, trop minutieuse plutôt, l’exécution du Bonheur est toujours et presque partout trop serrée. L’air n’y circule pas, si je puis ainsi dire ; une certaine aisance y manque, une certaine largeur ou liberté de touche, et je ne sais enfin quelle grâce de facilité d’autant plus nécessaire que la sévérité des idées, pour se faire accepter, devait ici s’envelopper de plus de séduction. Disons-le d’une autre manière : il y a peut-être trop de « pensée » dans les vers de M. Sully Prudhomme, et, trop inquiet du côté de la Sorbonne ou de l’École polytechnique, il ne se soucie pas assez de nous, simples et naïfs lecteurs, qui ne lui demandons ni tant d’exactitude, et bien moins encore, pour y atteindre, un effort si pénible. Peut-être aussi ces excès de concentration ou de condensation de sens tiennent-ils encore, chez M. Sully Prudhomme, à deux autres causes : il s’est trop longtemps attardé dans le sonnet, c’est-à-dire dans le poème à forme fixe, où il f. mt bien avouer que les grandes pensées ne sauraient entrer qu’en se rapetissant ; et son éducation de versificateur s’est faite parmi les Parnassiens.

Nous avons plusieurs fois, ici même, rendu justice aux Parnassiens, et nous les louerons toujours d’avoir enseigné dans l’art, il y a quelque vingt ou trente ans. Le respect de la forme et de la vérité. Mais ont-ils fait attention que leurs leçons, poussées trop loin, et leur technique, trop fidèlement suivie, tournaient peut-être contre leur objet même ? En devenant pour eux le premier des mérites, et aux yeux de quelques-uns l’unique, la difficulté d’art vaincue n’a-t-elle pas trop développé chez eux l’amour de la virtuosité ? Cette extrême précision qu’ils ont exigée du poète n’a-t-elle pas quelque peu détourné la poésie de son but, — qui n’est pas tant de satisfaire ou de « nourrir » l’esprit, que d’ébranler mystérieusement l’une après l’autre, et comme par une lente propagation d’onde en onde, toutes les puissances de l’âme ? Et, pour en revenir à M. Sully Prudhomme, aux Vaines Tendresses, à la Justice, au Bonheur, n’est-ce pas eux, les Parnassiens, qui l’ont engagé dans cette laborieuse et un peu stérile entreprise de vouloir nous résumer en vers la Critique de la raison pure, ou les travaux de Fresnel sur la double réfraction ? Certes, pour les sa vans et les philosophes, c’est une douce flatterie que de se voir étudiés par ce poète avec autant de conscience, et leurs systèmes ou leurs inventions rendus en de si spirituelles formules :

Anselme, ta foi tremble et la raison l’assiste ;
Toute perfection dans ton Dieu se conçoit :
L’existence en est une, il faut donc qu’il existe ;
Le concevoir parfait, c’est exiger qu’il soit.

C’est ce que l’on appelle dans l’école la preuve de l’existence de Dieu par l’idée de l’être parfait ; mais cela n’approche-t-il pas bien de la prose ? pour ne pas dire des vers mnémoniques ?

Le carré de l’hypothénuse,
Est égal, si je ne m’abuse,
A la somme des deux carrés
Faits sur les deux autres côtés ;

et cette prose même ne devient-elle pas plus obscure encore que prosaïque dans une strophe comme celle-ci :

Archimède dans l’onde pèse,
Ce qu’un diadème a d’or pur,
Pour qu’un jour sa pesée atteste
Quel bras pousse la nef céleste
Où Montgolfier conquiert l’azur,
Après que sur le Puy de Dôme
Prouvant à l’air sa pesanteur,
Pascal, de ce subtil royaume,
A déjà toisé la hauteur.

Évidemment, il s’opère dans ces vers un mélange bizarre de termes propres et de termes figurés, d’expressions simples et de mots recherchés, de vocables techniques et de périphrases plus ou moins poétiques, dont l’inhabileté du versificateur n’est pas sans doute coupable, mais uniquement la nature de sa tentative. C’est du Delille, mais beaucoup plus savant, et d’autant moins bon. Pour vouloir être exact, le poète devient obscur ; étant précis, il est pénible ; on dirait de ses vers une mosaïque, dure et froide à l’œil, comme le sont toutes les mosaïques. Il a soumis l’indépendance native de son allure à des lois qui n’étaient pas les siennes, — qui sont peut-être contradictoires à la notion même de la poésie. Parce qu’ils sont également pesés, et qu’ils veulent tous enfermer autant de sens, tous les mots viennent au même plan, ils prennent tous la même importance ; la préoccupation du détail nuit à l’effet de l’ensemble ; et, comme nous le disions tout à l’heure, la beauté de la forme, par un retour inattendu, périt en quelque sorte dans la recherche de la forme même.

Car, le mot technique est rarement harmonieux, et il traîne d’ailleurs à sa suite l’expression abstraite, qui, par définition même, fait rarement image. D’autre part, les exigences de la précision scientifique, multipliées par celles de la rime, embarrassent le poète en de pénibles périodes, où les incises, les oppositions, les parenthèses, les inversions ne sont plus déterminées par leur propre beauté, mais par la double nécessité de la rime et du sens. Et tout cela manque de liberté parce que cela manque d’un degré de cette « inconscience » dont M. Sully Prudhomme, qui a médité sur Schopenhauer, devrait bien savoir cependant le pouvoir. Et il est beau sans doute que ces scrupules excessifs, ou en tout cas hors de leur lieu, ne parviennent pas à glacer l’inspiration du poète, mais il est certain qu’ils la gênent, qu’ils en ralentissent l’élan et qu’ils en diminuent l’ampleur. Singulière critique ! et qu’il faut se hâter de faire, de peur de n’en pas retrouver l’occasion : M. Sully Prudhomme est trop artiste et il est aussi trop savant ; il est surtout trop consciencieux ; et, réfléchissant moins, il approcherait la perfection de plus près, — s’il improvisait davantage.

Mais j’en ai dit beaucoup, et, si j’insistais, je craindrais que peut-être on ne se méprît sur la portée de ces observations. Hâtons-nous donc de faire observer que, de la même origine d’où ces défauts procèdent, de là aussi procèdent quelques-unes des plus rares qualités de M. Sully Prudhomme ; et, après avoir indiqué la conception du poème, essayons de caractériser le poète. Ce n’est pas l’un des moindres du siècle ; pour se mettre au rang des plus grands, ou pour conquérir cette popularité, — qui est bien l’un des élémens de la grandeur, puisqu’elle l’est de la gloire, — c’est une question de savoir si les qualités qui lui ont manqué ne seraient pas plus oratoires que proprement poétiques, peut-être ; et je n’oserais pas dire, je ne voudrais pas dire qu’il en est le plus délicat, car il ne faut pas multiplier inutilement les superlatifs, mais il en est le plus pénétrant.

Tout au fond des âmes humaines, et comme cachées dans leurs derniers replis, enveloppées d’ombre et de pudeur, ignorées souvent de nous-mêmes, il y a des fibres plus sensibles, plus fragiles aussi, et que la main la plus légère et la plus caressante peut à peine toucher sans les briser. C’est elles que nous sentons parfois, douloureusement tressaillir, pour les troubler, dans nos joies les plus pures ; c’est elles qui gardent fidèlement, — on serait tenté de dire pieusement, — la mémoire affaiblie de nos impressions très lointaines, très anciennes, pour nous les rendre un jour ; c’est elles que nos semblables froissent en nous sans le vouloir, sans le savoir, parce qu’ils ne connaissent pas toujours le pouvoir d’un mot ou d’un regard ; c’est elles que nous nous étonnons de découvrir en nous, quand jusqu’alors oisives, un accident, tragique ou banal, banal pour les autres et tragique pour nous, les émeut brusquement ou les offense pour la première fois. Peu de poètes ont su les atteindre et les faire vibrer : j’en citerais parmi les plus grands qui ne semblent pas seulement en avoir soupçonné l’existence. On pourrait les nommer, d’un nom qui ne saurait désobliger personne, puisque l’on a trouvé qu’il convenait à Bossuet, les sublimes interprètes des idées communes. Mais « ils n’ont pas sondé tout l’océan dans l’âme ; » ou plutôt, ils n’ont connu de l’âme que ce qu’elle en laisse voir, ce qu’elle met ou ce qu’elle trahit d’elle-même dans ses actes extérieurs, les chagrins qu’elle ose avouer, qui ne sont pas toujours les plus profonds ni surtout les plus durables ; les joies dont elle se pare ; et, heureuses ou malheureuses, les passions dont elle se fait gloire.

Moins ambitieux et plus patient, analyste subtil, trop subtil parfois, observateur ému et pénétrant, c’est l’originalité de M. Sully Prudhomme et son premier titre de poète que d’avoir enfoncé plus avant que personne dans ce domaine de la vie intérieure. Ai-je besoin de rappeler ici tant de poèmes qui sont dans toutes les mémoires ? Mais s’il y en a d’aussi beaux, je n’en connais point de plus achevé en son genre que l’admirable élégie du premier chant du Bonheur, celle qui commence par ces mots :

Te souvient-il du parc où nous errions si tristes ?
Dans un sentier tout jonché de lilas
La solitude alanguissait nos pas,
Le crépuscule aux fleurs mêlait ses améthystes.

et qui se termine par ceux-ci :

Ton chant s’évanouit comme un baiser qui tremble,
Et sous tes doigts tendus, arrêtés tous ensemble,
Expira le dernier accord ;
Et pâle, les yeux clos, la tête renversée,
Stella, tu répondis tout bas à ma pensée :
« Après la mort, après la mort. »

Le thème en est presque banal, d’une banalité qu’il était d’autant plus audacieux d’affronter que Lamartine, — sur le ton de l’ode, à la vérité, plutôt que de l’élégie, — l’avait déjà traité dans quelques strophes célèbres de Jocelyn. Et, j’en conviens, la phrase de M. Sully Prudhomme n’a ni l’ampleur aisée, ni l’harmonie, ni la longue baleine de celle de Lamartine. Mais comme l’accent en est plus déchirant ! comme la tristesse discrète en est plus pénétrante ! comme l’émotion en est plus profonde, plus intense ! Et sous chaque mot, presque sous chaque mot, jusque dans ses vers descriptifs, comme on retrouve, pour parler le langage dont il faut bien se servir, puisqu’il traduit ici quelque chose de nouveau, l’impression vécue !

La nuit mélancolique achevait de descendre
Et semblait sur le parc avec lenteur tomber,
Comme d’un fin tamis une légère cendre,
En noyant les contours qu’elle allait dérober.

M. Sully Prudhomme ne s’empare pas de nous tout d’abord, en maître et par droit de conquête ; il s’insinue plutôt ; il suscite lentement en nous son propre état d’esprit ; et, sans nous en être aperçus, nous nous nous trouvons changés, pour ainsi dire, en lui-même.

Aussi bien n’est-ce là qu’un naturel effet de l’étendue et de la diversité de sa sympathie. Nul poète n’a plus vécu de la vie de ses contemporains ; et nul aussi n’en a mieux traduit, avec plus de tristesse, mais avec plus de simplicité ou de sincérité, les plus nobles inquiétudes. C’est pourquoi, dans cette poésie pourtant si personnelle, il n’y a pas ombre seulement de fatuité poétique, aucun étalage de soi, pas trace de dandysme, ni de byronisme, ni de romantisme. La soumission du poète à son objet est entière, si entière qu’elle en a quelque chose de touchant. Quand on rencontre dans les Fleurs du mal, par exemple, un vers plus mauvais que les autres, — et il y en a beaucoup, — on en est bien aise ; quand on en rencontre un moins beau que l’on ne le voudrait dans les Poèmes barbares ou dans les Poèmes antiques, on en est fâché, parce qu’il dépare de fort belles pièces ; mais quand on en trouve de faibles dans le Bonheur ou dans la Justice, de prosaïques et de durs, on en est peiné, — tellement que, si l’on le pouvait, on les prendrait soi-même à son compte. C’est que l’on sent bien que le poète a voulu être constamment vrai ; qu’au lieu de la superficie des choses, il en a voulu connaître l’âme ; et que pour la connaître il a commencé par l’aimer.

Ma vie est suspendue à de fragiles nœuds,
Et je suis le captif des mille êtres que j’aime ;
Au moindre ébranlement qu’un souffle cause en eux,
Je sens un peu de moi s’arracher de moi-même.

Et aussi le lien qui s’établit entre ses lecteurs et lui semble-t-il plus étroit et plus fort qu’il n’est d’ordinaire entre nous et le poète. Si nous nous changeons aisément en lui, c’est qu’il s’est d’abord, lui, changé en chacun de nous-mêmes. Nous lui sommes reconnaissans d’avoir si bien compris ce qu’il y a tout au fond de nous de plus secret et de plus personnel ; et nous disons que M. Sully Prudhomme est le plus pénétrant de nos poètes, parce qu’il en est celui qui a le mieux connu le pouvoir de la sympathie.

C’est cette sympathie qui s’est étendue des choses de la sensibilité à celles de l’intelligence ; et, tout en regrettant l’abus des formules de la science et de la philosophie, ou des périphrases qui les suppléent, dans le Bonheur comme dans la Justice, on doit cependant reconnaître que l’effort et l’exemple de M. Sully Prudhomme n’auront pas été tout à fait inutiles. Assurément, à sa manière plus savante et plus précise, je continue de préférer, pour ma part, la manière dont Lamartine et Vigny, par exemple, ont entendu et traité la poésie philosophique, plus sommaire, plus large, plus poétique de son vague même et d’une certaine inexactitude. Ne faut-il pas convenir toutefois que, vivant au XIXe siècle, ils sont demeurés trop indifférer à ce mouvement scientifique, dont chaque progrès renouvelait autour d’eux la forme de la civilisation contemporaine et la constitution de l’esprit humain ? Philosophique ou scientifique, nous avons vu de nos jours une seule hypothèse, comme celle de Schopenhauer ou celle de Darwin, renverser de fond en comble les anciennes conceptions de la nature, de l’homme et de la vie. Et il est bien vrai que, lorsqu’elles ont paru ou commencé de faire fortune, Lamartine et Vigny avaient cessé d’écrire, ou au moins d’être poètes. Mais combien d’autres en pourrions-nous citer que l’on s’étonne un peu qu’ils n’aient pas l’air d’avoir connues seulement ! Je ne dis rien de Victor Hugo : son Ane parle assez pour lui.

A ces révolutions de la science et de la philosophie, M. Sully Prudhomme a toujours cru que, sans perdre, pour ainsi dire, son contact avec la pensée contemporaine, et sans cesser d’être une occupation virile, la poésie ne pouvait demeurer étrangère. Qu’est-ce que la justice ? Quand il a voulu traiter cette question, dont sans doute la « position » n’a rien qui répugne à la poésie, il eût cru manquer non-seulement à son sujet, mais à sa conscience et à sa probité d’artiste, s’il n’avait pas d’abord interrogé sur leur définition de la justice la science, la philosophie, et la théologie même. Pareillement, dans le Bonheur, — et puisque le bonheur, tel du moins que nous le pouvons imaginer, ne consiste qu’en trois choses, qui sont sentir, savoir et pouvoir, — c’est ainsi que le premier chant ou la première partie contient toute une psychologie de la sensation, la seconde une critique rapide de la métaphysique et de la science entières, et la troisième une exposition du système du monde. Il sait d’ailleurs, et il le dit lui-même, que a si la curiosité, à titre de passion, relève de la poésie, la recherche ne peut avancer sûrement sans ramper, ni aucune notion s’éclaircir sans se décolorer. » Attiré cependant par « la difficulté d’art, » il n’en a pas moins persévéré dans la tentative ; et nous, quand nous serions plus sûrs encore que nous ne le sommes de sa stérilité, nous ne voudrions pas cependant en avoir méconnu l’intérêt. Car, s’il n’y a pas de progrès en art, ou du moins s’il est certain que la poésie ne se perfectionne pas d’âge en âge, comme la machine à vapeur ou comme le télégraphe, il est cependant certain aussi que rien de grand ne s’est fait en art qui n’ait été plusieurs fois tenté, et que rien n’a réussi qui n’y ait d’abord, presque toujours, été manqué.

C’est ce qui s’ajoutera aux autres mérites de M. Sully Prudhomme pour lui marquer sa place dans la poésie contemporaine et achever de caractériser son originalité. Rien en effet ne serait plus injuste que de ne pas dire en terminant de quelles beautés neuves nous sommes redevables, et dans le Bonheur même, à cette constante préoccupation de science et de philosophie. Elle ne fait pas seulement une grande part de la beauté de la conception ; elle ne donne pas seulement, en général, au vers de M. Sully Prudhomme, une plénitude unique de sens ; elle lui a encore dicté tant de stances charmantes que je ne veux pas disputer au lecteur le plaisir de lire dans le poème lui-même ; et elle lui a procuré, dans la dernière partie, deux ou trois des plus belles visions qui aient jamais traversé une imagination de poète. Car, vous ne penserez pas, ou vous vous tromperez, qu’un poète moins philosophe eût inventé les traits dont M. Sully Prudhomme nous a représenté, dans le beau fragment intitulé le Retour, la Terre, veuve, ou plutôt à jamais délivrée de l’homme, son pesant fardeau ?

Dans la faune et la flore une fixe harmonie,
Fait durer chaque espèce autant que son milieu ;
L’homme seul, conquérant devenu demi-dieu,
Finit avant le monde où régna son génie,
Et ses sujets ont tous à leur roi survécu.
La vie a déserté, d’âge en âge plus brève,
Son corps plus affaibli par le luxe et le rêve ;
Par sa victoire même il a péri vaincu.

De même encore, qu’y a-t-il de plus net et en même temps de plus beau, de plus simple et de plus grand que cette belle image de la Mort, avec Faustus et Stella dans ses bras, l’aile ouverte, suspendue au-dessus de la Terre, et comme en libration dans le bleu de l’éther infini ? Mais un poète savant la pouvait seul trouver, je veux dire un poète qui connût, qui sentît autrement que par un ouï-dire de ouï-dire la beauté du système du monde et la simplicité des lois de la gravitation. Et pareillement aussi, lorsque, dans sa course rapide, la Mort, d’étoile en étoile, emporte les Élus au-delà même des deux visibles et connus…

L’immensité fuyante offre, emporte et dévore
Andromède, Orion, d’autres signes encore,
Persée et les Gémeaux, Castor après Algol :
Le Zodiaque épars s’effondre sous leur vol !
Ils montent, étreignant la Mort qui les entraîne
Là-haut, là-haut où germe une lueur sereine ;
Et tout le peuple astral que l’homme a dénombré,
Ce qu’il nommait le ciel, sous leurs pieds a sombré.

Non ! ne croyez point que, pour écrire ces vers, il ait suffi de parcourir des yeux une carte du ciel, ou, comme on eût fait il n’y a pas longtemps, comme le bon Hugo faisait en ses vieux jours, d’ouvrir un Dictionnaire. Mais plus beaux encore, comme de vrais vers de poète, de tout ce qu’ils suggèrent à l’imagination que de tout ce qu’ils contiennent, il fallait pour les trouver, eux, et cette inspiration intérieure qui fait ici la beauté de l’énumération, que l’émotion de la science se joignit à celle de la poésie, et que la sensibilité s’y échauffât de la chaleur de l’intelligence.

Avons-nous besoin maintenant de « conclure ? » et, pour imiter la précision de M. Sully Prudhomme, calculerons-nous gravement les chances de durée du Bonheur ? Ce qu’au moins nous pouvons dire, c’est qu’indépendamment de la beauté de la conception et de la richesse du détail, le Bonheur contient, dans sa première partie, avec quelques-uns des vers les plus pénétrans de M. Sully Prudhomme, une des plus belles élégies de la langue française : dans la seconde, une tentative nouvelle, dont le prix est d’autant plus grand que le poète en sent lui-même tout le premier, non-seulement la difficulté, mais ce qu’elle semble avoir de contradictoire à la notion même de la poésie ; et dans la troisième, deux ou trois visions auxquelles nous n’en connaissons guère dans toute la poésie contemporaine qui soient supérieures. Est-ce assez pour durer ? Nous l’espérons, pour notre part. Mais, comme à tant de prophètes, s’il devait nous arriver un jour de nous être trompé, il resterait du moins qu’en parlant du Bonheur, nous n’avons pu nous empêcher de proposer la question. Et, en vérité, nous voyons bien paraître un ou deux ouvrages qui nous l’imposent, — tous les douze ou quinze ans.


F. BRUNETIÈRE.