Revue musicale, 1851/01

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magistrales, prend le style de Cherubini pour nous conter une anecdote russe. Je ne sais ce que l’art peut avoir à gagner à de pareilles confusions ; toujours est-il que le chassé-croisé a du piquant et méritait mieux du public, lequel me semble n’y point trop prendre goût, quoi qu’en disent certains journaux, dont je doute fort que la conviction égale l’enthousiasme.

Nous n’avons point entendu la Tempesta et ne connaissons jusqu’ici cet ouvrage que par la célébrité que lui ont faite dans toute l’Europe les fantastiques annonces de M. Lumley. Appeler M. Scribe à Londres tout exprès pour lui faire composer un opéra avec une pièce de Shakspeare était une idée digne de réussir, par son originalité, chez un peuple aussi original que l’est en matière musicale le peuple britannique ; car, chez nous, la plaisanterie aurait moins de succès, et nous ne comprendrions guère en France que M. Nestor Roqueplan convoquât Bulwer, par exemple, ou tout autre, pour lui proposer au prix de 25,000 livres d’arranger le George Dandin de Molière en libretto. — Mais revenons à M. Halévy. Nous entendrons la Tempesta cet hiver, puisqu’on nous la promet à Ventadour, et nous nous permettrons de la juger alors en toute liberté d’esprit, absolument comme si nul autre que Shakspeare n’en eût écrit le poème, et comme si M. Lumley n’avait pas dépensé 50,000 fr. pour obtenir ce chef-d’œuvre de ses auteurs, et 20,000 autres francs pour les festoyer, au vu et su de l’univers entier, en toute sorte de noces de Gamache dignes d’un lord-maire qu’on installe. En attendant, la Tempesta, pour nous, ne compte que pour nombre, et nous n’y voyons qu’une partition de plus dans le bagage de M. Halévy. — Quatre partitions en deux ans ! les plus féconds cerveaux ne rapportent pas davantage. Que dire lorsque ce phénomène se produit chez un esprit qu’avec la meilleure volonté du monde, et en lui rendant sur d’autres points toute justice, on ne saurait cependant reconnaître comme étant doué de très merveilleuses qualités natives ? Passe pour la fécondité des mélodistes ? Que Donizetti ou M. Auber multiplient outre mesure leurs productions, bien qu’à regret, on le conçoit encore ; mais cet esprit méthodique, cette érudition laborieuse qui n’est parvenue à la renommée qu’en amassant dans les veilles et le recueillement un capital d’idées quelconque étendu ensuite à l’infini, grace aux mille artifices que l’algèbre du Conservatoire fournit à ses pieux adeptes, comment fera-t-il sans cette économie qui était sa force ?

Pour moi, je l’avouerai, rien ne m’effraie comme les improvisations d’un génie dont le caractère est de sentir l’huile, comme ces carrés de notes symétriques manoeuvrant avec toute l’expérience, parfois aussi avec toute la pesanteur des gros bataillons. Évidemment les conditions du talent de M. Halévy ne sont point dans un pareil excès de productivité. À ce métier, il a déjà mangé son propre fonds, et bientôt, s’il n’y met bon ordre, à cet autre enfant prodigue les trésors du Conservatoire ne suffiront plus. Le peu de mélodie qui lui restait après la Juive et l’Éclair, et tant d’autres partitions plus ou moins médiocres, qu’on ne saurait en aucune façon comparer aux deux ouvrages que je viens de citer, le peu de mélodie qui lui restait, M. Halévy l’avait mis dans le Val d’Andorre, où nous avons vu sa sève assez débile s’épanouir à l’air vivifiant des Pyrénées. Depuis cet opéra, d’une inspiration agréable et l’un de ceux qui survivront dans le répertoire de ce maître, on ne saurait, hélas ! que constater la plus déplorable absence d’imagination dans les ouvrages de M. Halévy qui se sont succédé à des intervalles si rapprochés. Ce dénûment absolu d’idées musicales, par lequel se signalait déjà la Fée aux Roses, cette nécessité de recourir sans cesse aux expédiens d’une instrumentation habile pour donner le change au public sur le défaut d’inspiration ; ces mille ruses du métier, qui passeraient pour des traits de génie, si tant de fois on ne les avait vues se produire, se retrouvent dans la Dame de Pique à un degré qu’il faut véritablement renoncer à décrire. Parler pour ne rien dire, a-t-on dit ; personne mieux que M. Halévy ne connaît et ne professe ce grand art en musique. J’ignore s’il existait avant lui, mais à coup sûr il l’aurait inventé. Transitions du mineur au majeur, modulations ascendantes pour figurer les paroxysmes de la colère, rhythmes excentriques sous prétexte de couleur locale, curiosités algébriques de toute espèce, c’est à ravir d’enthousiasme chromatique un harmoniste de quatrième année ! Et toutes ces conversations si délicatement filées entre le basson et le cor anglais, toutes ces interminables ritournelles de hautbois, tant prodiguées depuis la Juive jusqu’aux Mousquetaires de la Reine, avec quelle industrieuse persistance ne sont-elles pas ramenées ? Que de lieux communs et de redites qui passent à cause de l’encadrement et de la main-d’œuvre ! Puis tout cela, il faut en convenir, est bien en scène, musique et poème vont ensemble sans hésiter : chœurs militaires, duos, scènes de jeu, nulle part l’habileté ne fait défaut dans le dialogue, et cette musique, si rien de neuf, d’élevé et de pathétique ne la caractérise, ne surcharge du moins jamais les situations de la pièce. M. Halévy est véritablement un compositeur à grand spectacle ; personne mieux que lui ne sait animer un orchestre, préparer une entrée, mouvementer un finale. La partition de la Dame de Pique contient dans ce genre des prodiges de faire, et rappelle à mon sens beaucoup celle du Guittarrero du même auteur. Ne point distraire l’attention du public, tenue en éveil pendant quatre heures par les péripéties d’une pièce intéressante et variée, est à coup sûr le fait d’une musique pour le moins très modeste. Je me hâte toutefois d’ajouter que cette musique, tout en se contentant d’accompagner l’action, lui prête une force, une vie, une couleur que sans elle on n’y trouverait pas.

Otez de la Dame de Pique la partition de M. Halévy, et vous serez étonné de trouver tout à coup si vulgaire et si pauvre cette combinaison dramatique qui vous a si vivement impressionné tout à l’heure ; d’autre part, essayez de vous rendre compte de cette musique en dehors des conditions mêmes de la pièce et au seul point de vue du sentiment mélodieux qui peut l’avoir inspirée : voilà deux choses, poème et partition, qui séparément ne sauraient exister, et qui, réunies, et grace aussi à une exécution pleine d’ensemble, forment un spectacle d’un certain attrait. La parole n’a été donnée à l’homme que pour déguiser sa pensée, prétend un illustre aphorisme ; serait-ce qu’à l’Opéra-Comique la musique ne servirait qu’à prêter au poème une puissance dramatique qu’il est incapable d’avoir par lui-même, et que, de leur côté, les inventions plus ou moins ingénieuses du poème n’auraient d’autre but que de mettre la musique en état de se passer de tout ce qui constitue ailleurs ses élémens de vie ? A ce compte, la fécondité de M. Halévy s’explique. Autant de pièces à succès que lui fournira M. Scribe, autant de partitions il écrira, et je ne vois point ce que pourrait avoir à faire en pareille besogne l’inspiration musicale telle que certains esprits naïfs l’ont jadis comprise.

Les débuts de Mlle Caroline Duprez ont valu au Théâtre-Italien quelques soirées presque brillantes. Le célèbre ténor de l’Académie royale de musique, reparaissant dans cette partition de Lucia, dont le rôle principal fut écrit pour lui, autrefois, ne pouvait manquer d’éveiller toutes les sympathies du public auquel il présentait sa fille. Quinze ans d’efforts surhumains et de glorieux succès méritaient bien, en somme, l’empressement flatteur et les bravos qui ont accueilli Lucie et Rawenswood à leur entrée en scène, je ferais peut-être mieux de dire la débutante et son père, car l’illusion eût été quelque peu difficile à garder, et le mieux était d’en prendre ce soir-là son parti et de laisser les émotions du drame pour le tableau de famille. Mlle Caroline Duprez touche à peine à l’âge de Juliette, et tous les secrets que l’art du chant peut donner, sa voix délicate et flexible les possède déjà. C’est un mécanisme merveilleux, et qui, même dans le voisinage de Mme Sontag, trouve à briller. Que cet organe adolescent, singulièrement dressé aux vocalisations, ait faibli dans le pathétique du rôle, il n’y a là d’ailleurs rien qui doive étonner. On pouvait croire, après cette première épreuve, que le répertoire bouffe lui conviendrait mieux. Cependant, tout bien considéré, nous pensons que la gracieuse cantatrice fera bien, pour quelque temps du moins, de s’en tenir aux caractères où l’expression mélancolique domine. Dans le bouffe proprement dit, son inexpérience de la scène se trahit davantage, et aussi un certain accent de prononciation à la française, que le tour familier du récit et l’accompagnement plus découvert mettent en évidence. Le talent de Mlle Caroline Duprez, dans sa délicatesse élégante et fragile, ne saurait être qu’un objet de luxe pour un théâtre qui possède déjà Mme Sontag. Aujourd’hui comme hier, c’est la Semiramide et la Norma qui manque. Cette cantatrice indispensable et sans laquelle il faut désespérer du Théâtre-Italien, l’aurons-nous au moins l’année prochaine ? Plusieurs disent que oui et nomment Mme Stoltz ; qui, l’ex-reine de Chypre sur la scène des Malibran et des Grisi ? On y pense ! — Mais Mme Stoltz chantait faux horriblement. — C’est possible ; avouons aussi qu’elle avait une bien magnifique voix… comme M. Massol, une de ces voix qui ne chantent jamais, justement à cause de cette sonorité métallique dont la nature les a douées, à cause de cette magnificence où elles se complaisent, et qui fait leur gloire et leur néant. — Cependant, si Mme Stoltz avait entrepris en Italie des études sérieuses, si, laissant de côté ce mauvais clinquant de prima donna de province dont elle s’affublait à l’Opéra, cette voix d’un si beau timbre et d’une si dramatique allure s’était mise à modifier sa méthode et son goût, s’il était déjà convenu qu’une partition de Sardanapale signée d’un nom illustre dans la musique servirait à ses débuts…. Une fois lancé sur le terrain des conjectures, on ne s’arrêterait plus, surtout lorsqu’il s’agit d’un théâtre aimé du monde parisien, d’un théâtre que vingt ans des plus beaux fastes ont acclimaté définitivement chez nous, et qui, pour peu qu’il sache ne point s’abandonner lui-même, se relèvera infailliblement de l’état de quasi-décadence où les événemens l’ont amené.

L’Opéra, remis à peine des grandes émotions de la mise en scène de l’Enfant prodigue, a donné, comme à l’improviste et entre deux débuts, un ballet pour Fanny Cerrito. Cette fois, c’est dans la vie réelle et très réelle que l’auteur a puisé l’idée de son thème chorégraphique. Il ne s’agit plus en effet de rêverie au clair de lune, de pâles willis menant leurs rondes vaporeuses à travers les clairières des grands bois de sapins. À ce petit monde aimable et gracieux de la fantaisie si ingénieusement inventé pour le ballet, un autre monde a succédé, moins coquet, moins poétique et surtout, hélas ! moins allemand à la manière des légendes de Lamothe-Fouqué et de Musoeus. Il est ici beaucoup question de sergens recruteurs, comme dans le Philtre, et d’une fiancée s’enrôlant à son tour pour suivre son amant sous les drapeaux, tout cela d’un intérêt médiocrement neuf et d’un pittoresque assez rebattu, en dépit des graces provoquantes et du vaillant entrain de la Cerrito. Si le ballet, ainsi qu’on l’a prétendu, était une sorte de poésie, et s’il pouvait y avoir deux écoles en pareil sujet, nous dirions que Paquerette relève de la tradition réaliste et classique de la Fille mal gardée, tandis que Giselle descendait, au contraire, en droite ligne de l’adorable famille des Ondine et des Oberon. N’en déplaise à M. Théophile Gautier, en fait de ballet nous tenons pour le romantisme, et, si l’auteur de Paquerette pouvait le trouver mauvais, le charmant inventeur de Giselle ne manquerait pas de nous donner raison contre lui.


LA PRISE DE LA SMALA D’ABD-EL-RADER, gravure de M. Burdet, d’après M. Horace Vermet. — Depuis que notre drapeau flotte sur les murs d’Alger et que chaque année apporte son tribut aux glorieuses annales de notre conquête, parmi les hardis coups de main et les heureuses témérités de cette guerre incessante, aucune, on le sait, n’a exercé une plus utile influence sur le succès définitif de nos armes que l’expédition de M. le duc d’Aumale aux sources du Taquin. L’émir a été frappé au cœur le jour où, le désert cessant d’être un rempart impénétrable à nos soldats, la smala fut surprise et enlevée à plus de soixante lieues d’Alger ; son prestige n’a pas survécu à ce revers, et, comme il le disait quelques années plus tard en remettant son épée à M. le duc d’Aumale, son étoile avait définitivement pâli devant celle d’un prince plus jeune et jusqu’alors plus heureux. La smala était, en effet, une création de notre infatigable adversaire ; là était sa famille, son trésor, ses ôtages, ses fantassins réguliers, ses provisions de guerre, ses innombrables troupeaux ; en un mot, c’était sa capitale, qu’il avait rendue ambulante et mobile, afin de pouvoir se donner sans réserve à la lutte qu’il soutenait sans paix ni trêve contre notre domination. Ce camp ou plutôt cette capitale nomade, placée sous la sauvegarde des fanatiques de l’émir, était reléguée à plusieurs journées de marche dans l’intérieur du petit désert, à quarante lieues de notre dernière ligne d’occupation, lorsque, dans le courant du mois de mai 1843, l’ordre fut donné au jeune prince commandant la province de Titterie de poursuivre et de surprendre la smala d’Abd-el-Kader. Aussitôt une faible colonne de dix-huit cents hommes s’avance dans le désert et dérobe son approche à l’ennemi en faisant vingt lieues en une seule marche. L’infanterie sous les ordres du colonel Chadeysson, puis les zouaves du colonel Chasseloup, qui essaient en vain de suivre le trot des chevaux, sont laissés en arrière. Les spahis et les chasseurs qui accompagnent encore le prince sont harassés de fatigue ; lui seul soutient encore leur ardeur, leur promettant d’heure en heure la rencontre de l’ennemi. Tout à coup la smala se développe à leurs yeux, ses tentes couvrent la plaine, et déjà ses innombrables soldats courent aux armes. « C’était une de ces occasions où la témérité même est de la prudence, » a dit depuis l’illustre maréchal Bugeaud. Le prince l’avait compris ; il donne le signal et l’exemple de l’attaque, et une victoire qui étonna les vainqueurs eux-mêmes fut le prix de tant d’audace.

C’est le simple récit de cette brillante action, fait par M. le duc d’Aumale