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Revue musicale — 31 août 1836

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REVUE MUSICALE.

L’Opéra n’est plus le théâtre prospère que nous avons connu. La seconde rentrée de Mlle Taglioni, dans la Révolte au sérail, avait attiré peu de monde, et la Juive s’est chantée devant un auditoire des moins nombreux et des plus indifférens. Voilà pour l’autre semaine. Quant à celle qui vient de s’écouler, elle a été notée par les plus tristes revers. On sait le fâcheux évènement survenu lundi pendant la représentation de Robert-le-Diable. Nous ne prétendons pas ici rendre M. Duponchel responsable d’un rideau qui tombe, ce serait absurde ; ce que nous en dirons est tout simplement pour déplorer l’espèce de fatalité qui semble depuis quelque temps s’attacher à ce théâtre. En effet, s’il se rencontre par hasard dans l’année une bonne et louable représentation d’un chef-d’œuvre, voilà qu’un rideau tombe du ciel tout exprès pour l’interrompre au beau milieu. En vérité, c’est avoir du malheur. Sous M. Véron, ce rideau-là serait tombé pendant une cavatine de M. Alexis Dupont, et n’aurait rien troublé que les fausses notes du chanteur ; mais M. Véron était un homme heureux. Le lendemain l’Académie royale a fait relâche. C’est un excellent moyen d’empêcher les représentations d’être interrompues que de n’en pas donner du tout. En cela M. Duponchel nous semble avoir parfaitement raisonné. Cependant nous doutons que sa fortune s’accommode long-temps d’une pareille logique. Voilà pourtant où l’Opéra en est réduit. Une indisposition de Mlle Taglioni l’oblige à ne pas ouvrir ses portes. On jouera la Sylphide ou rien. Et c’est à l’inexpérience de M. Duponchel qu’il faut attribuer ce triste état de choses ! M. Duponchel professe pour la musique un dédain qu’il a sucé avec le lait ; mais comme les gens qui l’entourent sont presque tous des musiciens de plus ou moins de génie ou de talent, qui défendent tous plus ou moins leur art et leurs intérêts ; comme, après tout, il est directeur de l’Académie royale de Musique, M. Duponchel lutte parfois contre ses instincts et se soumet ; mais son instinct ne manque jamais de revenir au galop, et dès-lors il n’a de cesse qu’il n’ait confié sa fortune à la danse. Qu’arrive-t-il ? la danse un beau jour s’accroche l’aile ou se foule le pied, et l’Opéra chôme. Pour peu qu’on y réfléchisse, on verra que rien au monde n’est moins varié que le répertoire de l’Opéra : ôtez-en les Huguenois, Robert-le-Diable, la Juive, que reste-t-il ? Et la danse, que peut-elle produire, maintenant que les Ellssler sont absentes, sinon la Sylphide et la Révolte au sérail ? Les chanteurs français ne sont pas comme les Italiens, courageux, vaillans, infatigables, toujours prêts à chanter. Quand M. Nourrit ou Mlle Falcon ont paru dans Robert-le-Diable, il faut qu’ils se reposent le reste de la semaine. Alors l’administration se voit dans la nécessité absolue de jouer la Sylphide, ou si Mlle Taglioni est indisposée, de faire relâche. Cependant le répertoire de l’Opéra n’a pas toujours été si pauvre, si dénué, si mesquin. C’est M. Duponchel qui l’a mis dans ce bel état. Aussi ces contretemps, qui l’embarrassent tellement aujourd’hui, l’ancien directeur n’y prenait même pas garde. M. Véron tenait toujours une représentation en réserve, pour remplacer au besoin celle qui pourrait manquer, car il savait mieux que tout autre combien le public interprète mal ces relâches fréquens, qui sont d’ordinaire comme les derniers soupirs des administrations maladives et chancelantes. Dès son entrée à l’Opéra, M. Duponchel a jugé à propos de se priver de certaines ressources dont il aurait pu disposer encore avec fruit. D’un trait de plume, il a rayé du répertoire bon nombre de partitions, entre autres le don Juan de Mozart, ce chef-d’œuvre dont les représentations, habilement ménagées, avaient jusque-là été si glorieuses pour ce théâtre. Après tout, le mal n’est pas si grand, Mozart devait être exclu d’une scène où Rossini subit tous les jours de si pitoyables traitemens ; et mieux vaut se résigner à ne plus entendre Don Juan, que de le voir taillé en pièces, comme Guillaume Tell ou Moïse, et livré à l’incapacité des sujets du second ordre. Que M. Duponchel y prenne garde ; pour peu que cela dure, l’Opéra finira par tomber en désuétude auprès de ces dignes provinciaux qui le fréquentent et promènent chaque soir au foyer leurs femmes et leurs filles avec une singulière ostentation ; car pour l’ancien public doré, qui, l’hiver dernier encore, faisait les honneurs de sa salle, il n’y faut plus penser. À l’heure qu’il est, ce public est partout en Europe, hormis à l’Opéra ; il se repose, il voyage, il prend les eaux, il est à Baden, à Vienne, à Prague, où l’on sacre l’empereur, et dans tous les châteaux de France. Nous le retrouverons au Théâtre-Italien.

Le Théâtre-Italien a publié le programme de sa saison nouvelle. Les grands noms de Rubini, de Lablache, de Tamburini et de la Grisi sont en tête. Certes, l’occasion est belle de produire des chefs-d’œuvre, et les applaudissemens ne manqueront pas à l’entreprise. Othello, Don Giovanni, Semiramide, ces intarissables sources de mélodie et d’or, vont faire, encore une fois, tous les frais de l’hiver. À ce propos, il faut absolument que l’administration répare un oubli dont elle se rend coupable depuis deux ans envers l’un des plus grands maîtres de la scène italienne, et remette au répertoire le Mariage secret, où Lablache est si curieux. On peut, sur ce point, se fier à la bonne volonté de Rossini, qui ne laissera pas échapper l’occasion d’entendre l’adorable musique de Cimarosa, l’une de ses admirations les plus vives et les plus sincères.

L’Opéra-Comique se repose dans la solitude et le silence ; de temps à autre, le bonhomme se réveille de sa léthargie, et secouant sa perruque sous son bosquet de fleurs, fredonne quelque motif badin de Dalayrac ou de ceux qui savent encore aujourd’hui l’art divin d’écrire pour sa voix. En ce moment, l’Opéra-Comique, qui a brossé son habit vert pomme, se tient deux heures par jour debout sur ses petites jambes, pour répéter un acte de Mlle Loïsa Puget. Mlle Puget a composé pour Mme Damoreau plusieurs albums de romances, parmi lesquelles il y en a qui sont charmantes. Comme on le voit, Mlle Puget a des droits incontestables à notre seconde scène lyrique. Vous dire ici le nom de toutes ces romances, je ne saurais. En vérité c’est une chose des plus curieuses que les titres que l’on invente aujourd’hui ; la romance, si chétive qu’elle soit, n’a pas su échapper à ces transformations magnifiques, que l’on fait, de notre temps, subir à toutes choses. Les poètes de romances ont été plus furieux cent fois que les romantiques de la restauration. La romance a dévoré les ossemens, les cœurs d’homme, les poitrines de femme, dont la ballade ne veut plus. Autrefois la romance était tout bonnement une mélodie agréable et douce, dont la grâce tournait bientôt à l’afféterie et la simplicité à la niaiserie ; cela s’appelait d’ordinaire la fille à Nicolas, Rose et Lubin, le Rendez-vous sous l’orme ; on parlait beaucoup de lèvres vermeilles, de filles du hameau, de bocage et d’ombrage. Aujourd’hui les temps sont bien changés, et les choses ne se passent plus si gaiement ; ce ne sont que spectres qui sortent du tombeau, femmes qui se laissent mourir de faim, et bonnes lames de Tolède qui reluisent à la lune sous les balcons mauresques. La passion a tout envahi ; les notes pleurent, les paroles hurlent ; il y a du délire dans le titre et du désespoir dans les points d’exclamation qui dansent devant lui. Vraiment on ne sait où tout cela peut nous conduire, si M. Listz, ce grand modérateur de l’art social, ne se hâte d’écrire bien vite à Genève quelque long discours en cinq parties, dont ses amis de France s’empresseront de nous faire part. Quoi qu’il en soit, la partition de Mlle Loïsa Puget a nom le Regard. Certes, le titre est bien choisi pour un opéra-comique ; il y aura dans ce regard de l’amour, de la tendresse, de la mélancolie, des feux, de toutes ces choses enfin qui réjouissent tant les dilettanti de l’endroit. Fasse le ciel que ce regard éclaire M. Crosnier, et ne lui serve pas tout simplement à lui faire voir de plus près sa ruine ! M. Auber, ce musicien de tant de verve et d’esprit, prépare, de son côté un ouvrage en trois actes, dont il destine le rôle à Mme Damoreau. C’est sans doute sur cette partition que l’Opéra-Comique a mis son espoir de l’hiver. L’auteur de la Muette et de Fra Diavolo est un homme à qui le succès manque rarement. Si les Chaperons blancs ont échoué, la faute n’en est pas à sa musique, si légère, si bouffe, si charmante, mais au livret, l’un des plus monotones et des plus fastidieux qui soient au théâtre. Tout porte à croire que M. Auber prendra bientôt sa revanche d’une éclatante façon.

M. Meyerbeer est à Spa, où le retient le soin de sa santé. L’illustre auteur des Huguenots n’a pu se rendre au désir de l’empereur d’Autriche, qui l’appelait auprès de lui pour diriger la musique des fêtes qui vont avoir lieu à son couronnement. Nous ne saurions dire quel grand œuvre M. Meyerbeer prépare à l’heure qu’il est ; ce qu’il y a de certain, toutefois, c’est qu’il compose. M. Meyerbeer ignore les voluptés du repos ; c’est une de ces natures actives, vigilantes, infatigables, à qui l’oisiveté répugne. La préoccupation de l’œuvre et du succès les dévore. Là est leur mal ; et voilà pourquoi toute médecine échoue autour d’elles. Pour que ces eaux minérales, où l’on se plonge, fussent efficaces, il faudrait laisser au fond cette inquiétude continuelle, qui, chez certains esprits, est comme la sœur fatale de la pensée, au point que l’une n’existe qu’à la condition de l’autre, et qu’il semble que le jour où l’inquiétude cesserait de se manifester, toute force créatrice serait éteinte. Nous doutons fort que M. Meyerbeer destine à l’Opéra français la partition qu’il écrit en ce moment. La manière étrange dont M. Duponchel abuse du succès des Huguenots n’est pas faite pour encourager ce maître à lui confier un second ouvrage. Nul mieux que M. Meyerbeer n’est en position d’attendre ; et pour peu qu’il consente à ne se hâter pas, il arrivera juste à temps pour faire les honneurs d’une administration nouvelle.

Quoi qu’il en soit, il vient d’écrire en ses instans de loisir une des compositions les plus charmantes qui se puissent entendre. Le morceau dont nous parlons, inédit encore, est conçu dans des dimensions grandioses, et pourrait s’appeler cantate si la mélancolie, et la grace qu’il respire en certaines parties ne lui donnaient un air de parenté avec les plus aimables lieds de Dessauer ou de Schubert. C’est là une composition qu’on ne saurait nommer. Tout y est arrangé avec art, disposé avec mesure et plein d’harmonie et de fraîcheur. On ne trouve guère en musique d’effet plus saisissant à la fois et plus simple que cette progression ascendante, qui, partie des premières mesures, se développe insensiblement pour éclater au milieu en glorieuses fanfares, imitant l’explosion du matin dans la nature. L’accompagnement abonde aussi en petites notes charmantes qui tombent sur le clavier comme des gouttes de pluie ou de rosée, en fantaisies que Weber ne désavouerait pas. Nous parlions tout-à-l’heure, à propos de Mlle Loïsa Puget, des musiciens qui font d’un opéra une romance en deux ou trois actes. On pourrait dire le contraire de M. Meyerbeer ; sa romance vaut une partition ; pour nous, nous tenons franchement ce morceau pour supérieur à tous ceux que le maître a produits dans le même genre, et nous ne doutons pas que le lecteur ne soit bientôt de notre opinion là-dessus.

Le voyage de Rossini en Allemagne n’a pas manqué de traits curieux et dont Hoffmann eut bien fait son profit. Des ovations opiniâtres s’emparaient partout de l’illustre maître, des arcs de triomphe s’élevaient en son honneur sur toutes les routes au bruit des tambours et des cymbales. Rien n’est curieux comme de lui entendre raconter, avec cet esprit malin et cette verve bouffonne qu’on lui connaît, les tribulations glorieuses du génie en voyage. Sitôt qu’il arrivait le soir dans une auberge, il avait hâte de s’enfermer et de s’étendre dans le meilleur fauteuil de l’endroit, enveloppé de sa bonne robe de chambre, afin de préluder aux voluptés silencieuses d’une joyeuse nuit de sommeil. Dans cette espérance, il oubliait avec délice ses partitions si chères autrefois, et les soins de sa santé, qui lui est plus chère aujourd’hui que toutes ses partitions. Cependant la brise du soir, qui d’abord ne lui apportait que les parfums des résédas de sa fenêtre, se chargeait insensiblement d’harmonie et de vibrations métalliques. C’était un bruit agréable et charmant, fait pour inviter au repos. On eût dit la Muse qui descendait du ciel pour venir bercer son bien-aimé en de mélodieux enchantemens. Mais Rossini ne croit pas à la Muse, il croit plutôt, l’impie, aux sociétés philharmoniques ; et tout à coup, ô terreur ! dans cet air qui l’avait enivré tout-à-l’heure, il reconnaissait en frissonnant quelque motif de Semiramis ou de Guillaume Tell ; c’était la sérénade impitoyable qui le poursuivait jusque dans son sommeil. Que faire alors ? il fallait bien se résigner aux ennuis de la gloire, et venir à son balcon haranguer les pauvres gens qui le complimentaient d’une si bruyante manière. Il leur contait mille choses sur l’art et le progrès auxquels sa vie n’a été qu’un long et douloureux dévouement ; puis, après une bonne heure de considérations sociales, lorsqu’il avait effeuillé sur ses dignes têtes toutes les roses de sa rhétorique, il terminait en comparant les musiciens de génie aux cygnes qui chantent leur plus belle mélodie en mourant, et les congédiait là-dessus, satisfaits et de bonne humeur.

Il paraît que durant ce voyage, il s’est révélé chez Rossini un talent oratoire des plus magnifiques. Au moins ce serait une consolation de voir le génie qui se répandait autrefois en belles notes se répandre désormais en belles paroles. Espérons que le fleuve, pour changer de source, ne perdra rien de sa transparence et de sa limpidité. À la place d’un grand musicien nous aurons un grand orateur, voilà tout. On a remarqué comme dès son premier début dans la carrière l’auteur de Guillaume Tell en a deviné les moindres ruses. En effet, il ne manquait jamais de mettre en émoi l’orgueil patriotique, et d’appeler toutes les vanités locales au secours de son éloquence. À Liège, il a parlé très long-temps de Grétry, ce restaurateur de la musique en France ; à Francfort, il a vaillamment entonné les louanges de Gœthe devant une foule de banquiers et de marchands juifs qui le comprenaient à peine. Il fallait qu’un Italien vînt rappeler à l’ancienne ville impériale son plus beau titre de gloire, qu’elle oublie, ou plutôt qu’elle ignore. Peut-être que lorsque Rossini a demandé la maison où l’auteur de Werther et de Faust a vu la lumière, nul, dans Francfort, n’a pu la désigner. Triste enseignement pour lui ! Qui pourra dire que dans cinquante ans quelqu’un saura encore à Pesaro la casa dans laquelle est né le plus beau génie de notre temps ?

H. W.