Revue scientifique et littéraire de l’Italie/01

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Revue scientifique et littéraire de l’Italie
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REVUE


SCIENTIFIQUE ET LITTERAIRE


DE L'ITALIE




I. États Sardes




PREMIER ARTICLE

L’Italie est peut-être le seul pays auquel il ait été donné de se récréer par intervalles une civilisation nouvelle, et une grande époque historique. Tandis que l’Égypte et les contrées de l’Orient, après tant de siècles, paraissent encore épuisées par l’effort d’un premier développement intellectuel, nous voyons en Italie d’abord les Étrusques disputer aux peuples orientaux une civilisation primitive, puis la barbarie guerrière des Romains substituer des siècles de gloire et de liberté aux sciences et aux arts des Toscans. Plus tard les écrits de Cicéron et de Virgile cachent aux yeux de la postérité les proscriptions des triumvirs et la lâcheté du sénat ; et dans ces temps calamiteux où les barbares déchiraient la vieille Europe, on voit le vieillard romain les menacer d’une croix et les faire tomber à ses genoux. Enfin, l’Italie du moyen âge s’élance à la tête de la civilisation moderne, portant d’une main le flambeau des lettres et des arts, et de l’autre l’épée de la liberté. Mais il faut l’avouer, cette grande gloire a disparu. Trois siècles de domination étrangère, pendant lesquels on a tour-à-tour employé la force et l’astuce, les tourmens de la torture et les séductions du plaisir [1], paraissent avoir porté leurs fruits. Cependant c’est à tort que ces mêmes étrangers, après avoir opprimé et mutilé l’Italie, s’obstinent à la représenter comme un cadavre, car les talens ne sont pas plus rares au-delà des Alpes que dans toute autre contrée de l’Europe.

D’autre part, quoique la difficulté des communications intellectuelles, le manque d’un centre d’action, les méfiances des gouvernemens et les fréquentes proscriptions opposent de grands obstacles au développement moral d’un peuple, quoique la fermentation générale des esprits ait porté en Italie toutes les idées vers la politique, nous dirons que ces circonstances ne suffisent pas pour absoudre ceux des Italiens qui y cherchent une excuse à leur paresse ; car nous demanderons si lorsque le Dante était condamné à être brûlé vif avec toute sa famille ; si lorsque le duc de Mantoue séquestrait les livres et les effets du Tasse, à peine sorti de prison, pour forcer le poète à célébrer ses louanges ; si lorsque Giordano Bruno expirait dans les flammes au milieu de Rome ; si lorsque, enfin, il y a à peine un demi-siècle, Giannone mourait enfermé dans la citadelle de Turin, et qu’on offrait à Lagrange, comme une insigne faveur, de le faire valet de chambre du roi de Piémont, les sciences et les lettres étaient plus encouragées qu’elles ne le sont aujourd’hui. Et à ceux qui pensent que le désir d’affranchir son pays exclut toute autre étude, tout autre travail, nous montrerons Machiavel subissant la torture pour avoir tenté de rendre la liberté à sa patrie, et puis écrivant ses plus beaux ouvrages ; nous ferons voir Michel-Ange travaillant, tantôt aux fortifications de Florence, tantôt aux fresques du Jugement dernier, et nous rappellerons que Campanella resta vingt-sept ans au cachot, et fut mis sept fois à la question pour avoir voulu chasser les Espagnols d’Italie, sans que ni la prison ni les tortures diminuassent en rien son amour pour la science.

C’est donc ailleurs qu’il faut chercher la cause de la décadence des lettres en Italie. Elle est, selon nous, dans la mollesse actuelle de ses habitans, et dans le peu de cas que l’on y fait des talens ; car, dans un pays où l’amour et les femmes occupent tous les instans des jeunes gens, où la grande affaire de la vie est le plaisir, on fuit tout ce qui est grave et sévère. Cette disposition à la légèreté s’accroît, en général, à mesure qu’on avance vers le midi, et il existe telle ville italienne, où celui qui se permettrait en société de citer une seule fois le Dante se créerait une réputation de pédanterie qui lui resterait à tout jamais. C’est ainsi que des hommes de talent, mais privés de l’énergie nécessaire pour résister à l’entraînement général, passent leurs jours aux pieds d’une maîtresse, et leurs soirées dans des causeries insignifiantes, cherchant à s’étourdir au sein des plaisirs, et y perdant les idées qu’ils auraient d’une vie plus digne et d’un meilleur emploi de leurs forces.

Cependant, au milieu de cette mollesse, l’Italie ne manque pas d’âmes généreuses et d’esprits supérieurs qui s’élèvent comme pour protester contre la corruption qui les entoure ; et si ces hommes étaient réunis sur un même point, et pouvaient se présenter en masse compacte, ils seraient plus connus et plus appréciés à l’étranger : mais disséminés depuis Turin jusqu’à Catane, avec peu de moyens de communication, soumis à une censure d’une sévérité qui va quelquefois jusqu’au ridicule, ils ne sont récompensés de leurs efforts, ni par les gouvernemens qui les craignent, ni par la considération d’une société trop futile pour sentir leur prix, ni enfin par les avantages que, dans tout autre pays, ils retireraient de la publication de leurs écrits. En Italie, où la propriété littéraire n’est pas respectée d’un petit état à l’autre, le commerce de la librairie est si borné, que la culture des lettres est une charge et une occasion de dépense, au lieu d’être comme ailleurs la source d’une honorable indépendance. Cette dispersion des talens qu’il faut rechercher de ville en ville, comme on cherche les restes des monumens romains et du moyen-âge, empêche que l’étranger, qui traverse l’Italie en courant, ne soit frappé par une vive lumière, comme celle, par exemple, qui sort de Paris ou de Londres. Mais tandis qu’en France tous les hommes supérieurs sont absorbés par la capitale, et qu’on peut visiter plusieurs grandes villes de province sans y trouver une notabilité littéraire, on est étonné de rencontrer en Italie des hommes remarquables jusque dans les plus petites villes. Aussi l’on essaierait en vain d’exposer dans son ensemble l’état des sciences et des lettrés en Italie avant de l’avoir examinée en détail, et c’est de cette manière que nous allons commencer notre revue.

En entrant en Italie, du côté de la France, on trouve d’abord le Piémont, qui, selon nous, va bientôt se placer à la tête du développement moral et intellectuel de la péninsule. Quoique par son aspect, son climat et le dialecte qu’on y parle, il ressemble plutôt à la France qu’à l’Italie, cependant par ses mœurs, par une certaine gravité des habitans, et surtout par la puissance de l’aristocratie, il n’est rien moins que français. Depuis le jour où le duc Emmanuel-Philibert profita de la bataille de Saint-Quentin, qu’il venait de gagner à la tête des troupes espagnoles, pour rentrer dans les états de ses ancêtres, les princes de la maison de Savoie ont tiré habilement parti de la clef des Alpes, et par leur valeur personnelle et la discipline de leurs troupes, de même que par des alliances ménagées à propos, soit avec la France, soit avec l’Autriche, ils ont su peu-à-peu s’agrandir et devenir une puissance importante, de manière que, s’il y avait espoir de parvenir à une régénération italienne par des forces intérieures, sans passer par une autre invasion et par l’esclavage complet, c’est à notre avis du palais royal de Turin que devrait partir le signal.

Le Piémont a peu contribué au prodigieux mouvement intellectuel qui s’opéra en Italie depuis le treizième jusqu’au dix-septième siècle. Occupé dans des guerres continuelles, il n’est arrivé que tard sur la scène, mais en conservant une force vierge, lorsque tout allait en vieillissant autour de lui. En effet, après la moitié du siècle dernier, on vit apparaître subitement Lagrange, Alfieri, Berthollet, Bodoni, noms célèbres en Europe, et qui portèrent au plus haut degré la gloire scientifique et littéraire du Piémont ; mais qui, par une fatalité malheureuse, furent tous contraints de quitter successivement le sol natal, les uns pour chercher à l’étranger des moyens d’existence, les autres pour y trouver la liberté d’exprimer leurs pensées. Cependant le Piémont profita de cette première impulsion, et les sciences et les études sévères s’y développèrent avec rapidité. Le comte de Saluzzo, très connu pour ses recherches sur les gaz, et que Lavoisier a placé parmi les trois restaurateurs de la chimie, institua chez lui une société scientifique qui, en publiant les Mélanges de Turin, mérita l’admiration de l’Europe savante. Beccaria et Cigna, par leurs belles expériences sur l’électricité, répandirent le goût de la saine physique ; Allioni fit fleurir l’histoire naturelle, et l’abbé de Caluso, homme d’un immense savoir, ouvrit la route à de profondes études classiques. La société particulière de M. de Saluzzo fut érigée en académie royale des sciences en 1783, et ses mémoires, quoique privés de la coopération active de Lagrange, soutinrent l’honneur du pays. On créa pour Michelotti l’établissement hydraulique de la Parella, qui n’a pas son égal en Europe ; l’école militaire, l’université et les autres institutions scientifiques furent protégées et agrandies ; et tout promettait qu’elles prospéreraient rapidement, lorsque la guerre que le Piémont eut à soutenir contre la révolution française, et l’invasion qui en résulta, vinrent paralyser le mouvement des esprits. Pendant le règne de Napoléon, Turin, quoique favorisé par l’empereur, n’étant plus un centre d’action, perdit la plus grande partie de son influence ; mais, en 1814, le roi de Piémont, en rentrant dans ses états, s’empressa de rétablir l’université et l’académie, dont l’organisation avait été changée pendant l’occupation française. Près de trois mille élèves accoururent des provinces dans la capitale, et quoique la révolution de 1821 ébranlât momentanément l’édifice social, et même forçât plusieurs hommes distingués dans les sciences et les lettres à quitter leur patrie, néanmoins le mouvement intellectuel ne fut suspendu qu’un instant. Maintenant l’académie et l’université de Turin renferment plusieurs hommes tels que les Plana, les Bidone, les Peyron, les Boucheron, etc., qui se sont acquis une réputation européenne, et forment un centre de lumière qui n’a pas son égal en Italie.

Plana, ancien élève de l’école polytechnique, puis professeur à l’école militaire d’Alexandrie, fut appelé enfin à Turin pour enseigner les mathématiques à l’université. Ses talens se développèrent rapidement, et il reçut du roi, Victor-Emmanuel, la commission de faire élever un nouvel observatoire astronomique dont il fut nommé directeur. En 1818, l’Institut de France, ayant proposé, pour grand prix de mathématiques, d’établir la théorie de la lune directement d’après le principe de la gravitation universelle, Plana s’associa avec M. Carlini, astronome de Milan, et leur mémoire remporta le prix, qu’ils partagèrent avec M. Damoiseau. Après ce succès, Plana et Carlini furent chargés par leurs gouvernemens respectifs d’une triangulation qui devait se lier aux travaux des astronomes français, et ils exécutèrent avec le plus grand zèle cette difficile et fatigante opération. Plana entreprit en même temps de déterminer la position des principales étoiles par rapport au nouvel observatoire de Turin, et en 1828 il publia le résultat de ses observations. Il avait déjà commencé à faire imprimer, à Milan, la Théorie de la Lune conjointement avec Carlini, lorsque des circonstances particulières amenèrent ces deux géomètres à se séparer pour travailler chacun de son côté. On vit alors Plana prendre une énergie nouvelle, refaire tous ses calculs et refondre entièrement son ouvrage. On est vraiment étonné qu’en moins de cinq ans, il ait pu suffire à la rédaction et à l’impression de trois gros volumes in-4°, formant presque deux mille quatre cents pages remplies de calculs d’une longueur excessive, dans lesquels il ne s’agissait pas, comme on a voulu le faire croire, de trouver des nombres plus ou moins rapprochés de ceux de Laplace, mais des formules exactes et générales. Maintenant que ce beau travail est terminé, on attend avec impatience sa publication. Plana, qui avait à professer dans plusieurs chaires, trouvait encore le temps de fournir de nombreux mémoires aux volumes de l’académie de Turin et à d’autres sociétés savantes. Espérons que son grand talent et sa prodigieuse activité d’esprit, affranchis désormais d’un travail journalier et de l’obligation de calculer des nombres, pourront s’appliquer de nouveau à reculer les bornes de la science analytique, et nous donneront quelque découverte importante.

Bidone, ami et collègue de Plana, est aussi l’un des hommes les plus remarquables de l’Italie. D’abord, professeur de mathématiques, il s’illustra par des recherches analytiques, et surtout par son mémoire sur les intégrales définies, qui le plaça au premier rang des géomètres italiens. Nommé ensuite professeur d’hydraulique, il ne crut pas que, dans un pays où cette science est d’une si haute importance pour les irrigations et les autres travaux de l’agriculture, il pouvait s’en tenir à ce qu’il en savait déjà. Il quitta, quoiqu’à regret, ses recherches d’analyse pure pour ne s’occuper que de ce qu’il devait enseigner ; et par un bonheur presque sans exemple, mais justement mérité, il a pu s’illustrer une seconde fois dans la nouvelle science qu’il venait d’embrasser presque au milieu de sa carrière. Ses travaux sur l’écoulement des liquides forment une des plus belles pages de la physique moderne, et dans son mémoire sur la contraction de la veine fluide, il a résolu un problème qui avait résisté à tous les géomètres. Bidone est directeur de l’établissement de la Parella dont nous avons déjà parlé ; il est à désirer que l’on augmente toujours ses moyens de recherches, car il doit être plutôt considéré comme un homme destiné à faire avancer la science que comme un professeur uniquement occupé de l’enseignement. Simple et modeste, Bidone vit très retiré, toujours livré à ses études, et ne voyant que quelques amis qui honorent son caractère et qui aiment sa bonté.

Il serait trop long de citer tous les hommes qui, à Turin, s’occupent avec succès des sciences physiques et mathématiques. On connaît les beaux travaux de M. Avogadro sur la physique atomistique, et ceux de M. Cisa de Gresy sur les perturbations des planètes, et sur différentes branches de l’analyse. M. Colla trouve le moyen d’être à-la-fois un avocat savant et un botaniste distingué. Il a réuni dans son jardin de Rivole les plantes les plus rares des deux continens, et il en publie la description à mesure qu’elles fleurissent. L’histoire naturelle vient de perdre Bonelli, qui jouissait d’une réputation méritée. Joubert a appliqué avec succès aux arts ses grandes connaissances chimiques, et Gantu s’est illustré par la découverte de l’iode dans les sources minérales. Le major Omodei soutient dignement dans l’artillerie l’héritage que lui a laissé Papacinodegli Antoni ; M. Mosca a élevé un des plus beaux monumens de l’architecture moderne dans son magnifique pont sur la Dora, et Rolando, dont on déplore la perte récente, avait, par ses belles recherches sur la physiologie du cerveau, ouvert la route aux mémorables découvertes de M. Flourens sur le même sujet.

La littérature savante n’est pas cultivée avec moins de succès que les sciences abstraites. Alfieri, Denina et Baretti, quoique Piémontais, n’exercèrent que peu d’influence dans un pays qu’ils avaient quitté avant d’établir leur réputation. Mais Calusoy introduisit l’étude approfondie de la littérature grecque et des langues orientales, et Vernazza, homme d’une érudition immense, quoiqu’un peu aride, dirigea les esprits vers les recherches exactes et positives en histoire ; et tandis que vers la fin du siècle dernier l’ancienne littérature italienne était tombée dans un tel oubli, qu’on affectait de ne se servir que de phrases et de mots étrangers, Napione eut le mérite d’être un des premiers à élever la voix pour tâcher de remettre en honneur la langue du Dante et de Pétrarque, et pour conseiller aux Italiens d’avoir une nationalité au moins dans les mots.

Caluso a créé une école d’où sont sortis Peyron, Boucheron et d’autres savans distingués. Peyron, qui passe pour être l’un des premiers hellénistes de l’Europe, a expliqué, avec un savoir profond et une rare sagacité, les monumens grecs du beau musée égyptien de Turin. L’Italie attend de lui, avec impatience, la publication de sa traduction de Thucydide, à laquelle il travaille depuis dix ans, et le dictionnaire cophte, fruit de ses immenses connaissances dans les langues orientales. Boucheron, homme d’une grande érudition classique, a le mérite si rare aujourd’hui d’écrire dans la langue de Cicéron, comme s’il était né du temps d’Auguste.

Il s’est formé en Piémont une école historique à la tête de laquelle on doit placer M. Botta, qui, quoique établi en France depuis plus de trente ans, a exercé une grande influence sur son pays. Charles Botta suivit l’armée française dans sa retraite lors de la campagne désastreuse de 1799. Sous le gouvernement impérial, il siégea au corps législatif. Ce fut à cette époque qu’il publia l’Histoire de la guerre de l’indépendance américaine, qui a fait sa réputation. Apres la restauration, il fut nommé recteur de l’université de Rouen ; mais le ministère Villèle lui trouva trop d’indépendance de caractère, et le destitua. En 1824, Botta fit paraître une Histoire d’Italie depuis 1789 jusqu’à 1814. Cet ouvrage, quoique critiqué par tous les partis, obtint un tel succès en Italie, que, dans la première année de sa publication, il y en eut onze éditions en Toscane seulement. Mais ce livre, qui enrichissait les libraires, ne rapporta rien à son auteur, comme cela arrive toujours au-delà des Alpes ; et Botta allait peut-être se trouver dans une position critique, lorsqu’il se forma une société, sans d’exemple jusque-là en Italie, pour engager cet écrivain à continuer l’histoire de Guicciardini jusqu’en 1789. Cent souscripteurs s’obligèrent à fournir 60,000 fr., qui devaient servir à indemniser M. Botta de son travail, et à l’impression de l’ouvrage. Maintenant M. Botta a rempli sa tâche, et sa Continuation de Guicciardini paraîtra en dix volumes avant la fin de l’année. Le nouveau souverain du Piémont a signalé le commencement de son règne en accordant spontanément une pension à M. Botta, en le nommant commandeur de ses ordres, et en lui faisant rendre sa place d’académicien qu’il avait perdue en 1814 pour des motifs politiques. Botta a plusieurs fils, dont l’un, qui s’est fait remarquer par ses travaux sur l’histoire naturelle, et qui a déjà fait le tour du globe, voyage à présent dans le Sennaar. Il y a quelques années que ce jeune savant, se trouvant dans la mer Pacifique, reçut une fête magnifique des officiers d’un vaisseau américain, qui voulurent honorer en lui le fils de l’historien de leur indépendance. Ceci se passait presque aux antipodes de Turin.

On doit au zèle et au talent de plusieurs jeunes savans piémontais des travaux importans sur l’histoire moderne de l’Italie. Le comte César Balbo (dont le père, président de l’académie des sciences de Turin, s’est également distingué comme littérateur et diplomate), déjà connu par une traduction de Tacite et par les Contes d’un maître d’école, a fait paraître les deux premiers volumes d’une Histoire à Italie, dont la continuation est vivement désirée. Le chevalier Sauli, qui a voyagé en Turquie, a publié une excellente Histoire des établissemens des Génois dans le Levant. On doit à M. Manno une Histoire de la Sardaigne, et à M. délia Marmora un Voyage dans la même contrée. Ces deux ouvrages, qui sont fort estimés, servent de complément l’un à l’autre. Le comte Sclopis s’est occupé avec succès de la domination des Longabards en Italie. M. Gazzera par ses recherches sur les antiquités du Piémont, et M. Cibrario par les documens historiques qu’il a publiés, ont tous deux pris rang parmi les écrivains distingués de leur pays. La mort récente de Grassi (secrétaire de l’académie des sciences) a retardé la publication d’un grand Dictionnaire militaire qu’il avait conçu sur un plan très vaste, et avec des idées très patriotiques, mais il faut espérer que ce beau travail ne sera pas perdu pour l’Italie. Enfin, MM. Provana, Saint-Marsan, et d’autres jeunes écrivains, préparent des ouvrages historiques que vie public attend avec impatience.

Les Piémontais, qui se sont montrés avec tant d’éclat dans les sciences et la littérature savante, paraissent moins propres que les autres Italiens aux ouvrages d’imagination et d’esprit. Parmi les grands poètes et artistes Italiens, on en chercherait vainement un né sur les rives du Pô. Alfieri lui-même est beaucoup plus remarquable par la force de ses sentimens et l’énergie de son style, que par la richesse de son imagination ou l’harmonie de ses vers. Et il le sentait si bien, qu’il portait envie au talent de Calvi, poète dont les productions sont remplies d’esprit et d’originalité, mais qui malheureusement, ayant écrit en dialecte turinais, reste inconnu dans tout le reste de l’Italie. Cependant c’est un Piémontais, M. Alberto Nota, qui soutient presque seul l’honneur de la comédie italienne ; on lui doit la Foire, le Philosophe célibataire, et d’autres pièces qui ont mérité le. suffrage du public. Le comte de Bagnolo a transporté avec bonheur sur la scène italienne les chefs-d’œuvre de Corneille. Un autre Piémontais, Silvio Pellico, est l’auteur d’une tragédie de Francesca da Rimini, qui a eu un immense succès. C’est par des applaudissemens que les Italiens montraient leur sympathie pour ce jeune et intéressant écrivain, enseveli vivant dans les cachots de Spilberg. Pellico est rentré en Piémont après être resté neuf ans au Carcere duro. Seul, et sans aucun moyen d’écrire, il avait pu composer dans sa prison une tragédie qu’il a dictée à peine mis en liberté. Ses amis avaient conçu le projet de publier cette pièce au profit du malheureux auteur, dans l’espoir de réunir un très grand nombre de souscripteurs ; mais l’apathie italienne a mal répondu à cet appel patriotique !

Outre l’université de Turin, il existe en Piémont l’université de Gênes qui possède des savans distingués. Mojon, qui y professe la chimie, est un de ces Italiens (dont on ne parle jamais), qui ont précédé M. Oersted dans la découverte de l’électro-magnétisme. Le professeur de botanique, M. Viviani, a publié plusieurs ouvrages, et entre autres une excellente Flore de la Lybie et de la Cirénaïque. Multedo, qui a été autrefois envoyé à Paris comme l’un des députés du Piémont auprès de la commission du système métrique, et dont les étrangers citent avec éloge les recherches sur les factorielles de Vandermonde, vit à présent délaissé dans son propre pays. Le bibliothécaire de l’université, Gagliuffi, mérite aussi d’être cité, à cause de son étonnante faculté d’improviser des vers latins. Enfin il y a en Sardaigne l’université de Cagliari, trop peu connue sur le continent, mais où naguère encore Azuni étalait son immense savoir. Il est aisé de voir que de tels moyens d’instruction doivent exercer une grande influence sur un peuple déjà si disposé aux études graves et sévères. Mais afin qu’on tire de ces élémens tout le fruit qu’on doit en attendre, il faut que l’enseignement populaire devienne plus libre et plus répandu dans les états du roi de Sardaigne, et que l’étude des sciences morales et politiques y soit encouragée davantage. Pour parvenir à ce résultat, il est nécessaire que l’aristocratie, qui, en Piémont, conserve encore toute son influence, favorise les réformes utiles au pays. Sans nous faire ici les défenseurs de l’aristocratie piémontaise, nous dirons que, si elle est un élément de force, nous la secondons de tous nos vœux ; car, selon nous, il faut avant tout de la force en Italie. Mais nous dirons aussi qu’elle devrait comprendre plus largement ses devoirs envers la patrie, qu’elle devrait s’efforcer de perpétuer sa puissance en appelant à elle toutes les supériorités, et en se recrutant, comme celle d’Angleterre, parmi les hommes de talent, au lieu de se former un tripler mais faible rempart de parchemins vermoulus. Il faudrait que certains préjugés et certaines démarcations, qui ne sont plus de notre siècle, pussent s’effacer de la société de Turin. Il faudrait qu’un étranger n’eût plus occasion de s’étonner de rencontrer partout les portraits de Saluzzo et de Caluso, qui appartenaient aux premières familles du Piémont, et de ne voir nulle part celui de Lagrange. Il faudrait que, lorsqu’on élève un observatoire, ce fût pour concourir aux progrès de l’astronomie, et non pour lire l’avenir dans les astres [2].

C’est lorsqu’on aura fait disparaître de la société quelques usages ridicules qui divisent et affaiblissent le pays, comme lorsqu’on aura effacé du code des chasses la loi qui condamne à mort celui qui tue un faisan, et des constitutions du Piémont le conseil de ne pas maltraiter les Juifs ; c’est lorsqu’on aura rappelé dans leur patrie des hommes qui l’honorent par leurs talens et leurs vertus ; c’est lorsqu’enfin le gouvernement de Piémont sera entré largement dans la voie des améliorations, qu’il pourra maîtriser les élémens hétérogènes qui composent ses états, et se préparer aux destinées qui l’attendent.


G. LIBRI.

  1. On sait que le sénat de Venise, pour détourner les jeunes gens de la politique, faisait venir de l’Epire et des îles de l’Archipel les plus belles femmes qu’on pût trouver pour en peupler les lieux de débauche. Les Plombs et la prostitution étaient les moyens de gouvernement de l’aristocratie vénitienne.
  2. Un ancien chambellan du roi Victor-Emmanuel m’a assuré que, lorsque ce prince était retiré en Sardaigne, pendant l’occupation du Piémont par les Français, il passait la majeure partie de son temps avec des astrologues, qui, comme de raison, lui prédisaient toujours qu’il rentrerait dans ses états, et que c’est uniquement par amour de l’astrologie, qu’à peine rentré à Turin, il se hâta, de faire élever le nouvel observatoire qui existe maintenant sur une des tours du palais Madame.