Revue théâtrale, 1839 - I

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Revue des Deux Mondes, tome 18, 1839


Revue théâtrale, 1839


deux momens, avait pu sembler forcer la sienne, a bien plutôt, le reste du temps, donné à regretter qu’il en abusât en sens contraire par son trop de facilité à la répandre et à l’égarer dans des collaborations peu dignes de lui. Aujourd’hui il se retrouve lui seul et lui-même tout entier, à son vrai point naturel ; il ressaisit le genre de son talent dans la direction la plus ouverte et la plus sûre. Qu’il y demeure et qu’il y marche : sans beaucoup de fatigue et avec autant de bonheur, il peut faire souvent ainsi [1].

Le sujet, inventé ou non, se rapporte à cette bienheureuse époque du XVIIIe siècle, qui est devenue, depuis près de dix années, la mine la plus commode et la plus féconde de drames et de romans. J’ai ouï dire à quelques vieillards qu’à leur sens, l’époque où il aurait été le plus doux et le plus amusant de vivre, eût été à partir de 1715 environ, dans toute la longueur du siècle, et en ayant bien soin de mourir à la veille de 89. Je ne sais si nous en sommes venus à penser comme ces vieillards ; mais, à fréquenter nos théâtres et à lire nos nouvelles, on le dirait quelquefois. Sous la restauration, l’idéal, c’est-à-dire ce qu’on n’avait pas, se reportait à la gloire de l’empire et aux luttes de la révolution ; depuis 1830, c’est-à-dire depuis que nous sommes devenus vainqueurs et glorieux apparemment, notre idéal se repose et semble être aux délices de Capoue, à ce bon XVIIIe siècle d’avant la révolution, que, dès Louis XIV jusqu’après Pompadour, nous confondons volontiers sous le nom de Régence. Nous remontons sans doute au moyen-âge aussi ; mais c’est là, surtout au théâtre, une fièvre chaude, un peu factice, et qu’il est difficile de faire partager au grand nombre : au lieu qu’avec le XVIIIe siècle, nous ne nous sentons pas tellement éloignés que cela ne rentre aisément dans nos goûts au fond et dans nos mœurs, sauf un certain ton, un certain vernis convenu qu’on jette sur les personnages, un peu de poudre et de mouches qui dépayse et rend le tout plus piquant. Jusqu’à quel point est-on fidèle dans cette prétendue reproduction de belles mœurs à notre usage ? Je ne l’oserai dire, et peu de gens d’ailleurs s’en soucient. Depuis les Mémoires de Saint-Simon, qui ne s’attendait guère, le noble duc, à ces ovations finales de vaudeville (s’il l’avait su, de colère il en aurait suffoqué), jusqu’à ce qu’on appelle les Mémoires du duc de Richelieu et contre lesquels s’élevait si moralement Champfort, plus que rongé pourtant des mêmes vices, dans toutes ces pages on taille aujourd’hui à plaisir, on découpe des sujets romanesques ou galans, on prend le fait, on invente le dialogue : ici serait l’écueil si le théâtre n’avait pas ses franchises à part, si ceux qui écoutent étaient les mêmes tant soit peu que ceux qui ont vécu alors ou qui ont vu ce monde finissant. Mais nos parterres, ni même nos orchestres, ne sont pas tout-à-fait composés de Talleyrands : le dialogue parait donc suffisamment vrai ; s’il étonnait par momens, on se dirait : C’était comme cela alors. Le genre Régence couvre tout. Le Louis XIV même s’y confond ; pas tant de nuances ; les finesses de ton seraient perdues ; l’optique de la scène grossit. Que l’ensemble remue et vive et amuse, c’est bien assez.

Quoi qu’il en soit, ce genre en vogue, qui contribue à défrayer bien des théâtres, ne s’était pas élevé jusqu’ici à une certaine hauteur, et on n’avait souvenir d’aucune pièce saillante. Les feuilletons de M. Tanin qui y avait poussé plus que personne par ses réhabilitations sémillantes de Marivaux, de Crébillon fils, et qui ne perdait aucune occasion d’en rafraîchir l’idéal, étaient encore ce qu’on en retenait le plus. Le genre régnait ; on ne savait où le prendre. M. Dumas vient de le porter tout d’un coup, de l’élever au niveau du Théâtre-Français, de l’y lancer avec verve et largeur : cela a passé sans faire un pli.

Le genre a fait son entrée dans la personne de son héros le plus légitime et le plus brillant, le maréchal de Richelieu. Nous venons trop tard pour une analyse que toutes les plumes spirituelles ont épuisée : nous n’en toucherons ici que ce qui est nécessaire à nos remarques. L’ouverture de la scène est heureuse et vivement enlevée. La marquise de Prie occupée à brûler les billets galans dont on l’assiége, et plaignant ce bon duc de Richelieu qui arrive sur le fait et lui rend à son tour la moitié de sa pièce : tout cela est engagé à merveille. Il ne s’agissait pas de broncher au début. Le succès de l’air tout entier dépendait de la manière dont on prendrait l’intonation. L’auteur s’est conduit bravement, il est entré in medias res, comme on dit ; il s’est jeté là comme son héros à Port-Mahon. Il y a du coup de tête heureux dans M. Dumas. Une fois le ton pris et accepté et applaudi, le reste passe ; le sujet a beau être scabreux, graveleux même : peu importe ! on a ri dès l’abord, on est aguerri. Molière, d’ailleurs, en son temps, n’était pas si chaste. Il y a telle pièce où il ne fait que retourner d’un bout à l’autre l’éternelle plaisanterie, vieille comme le monde. Aujourd’hui, on ne supporterait plus le mot si franc, si gros ; la chose passe toujours, et d’autant mieux, avec quelque ragoût rajeuni.

Il faut bien se l’avouer, le théâtre comique n’est une école de mœurs qu’en ce sens que, lorsqu’il est bon, il apprend comment elles sont faites, comment ici-bas cela se pratique et se joue. M. de Maistre, qui, dans d’admirables pages sur l’art chrétien, s’est pris à regretter que Molière, avec sa veine, n’ait pas eu la moralité de Destouches, est tombé, contre son ordinaire, dans une inadvertance ; il a demandé là une chose impossible et contradictoire. Qui dit moralité en ce sens, dit peu de rire. Une comédie pourtant qui ne roulerait au fond que sur une certaine plaisanterie physiologique et sur une aventure matérielle, serait classée par là même ; en amusant beaucoup, elle ne passerait jamais un étage secondaire ; un conte de La Fontaine reste un conte, et Sganarelle, bien que né d’un même père, n’est en rien cousin-germain du Misanthrope.

M. Dumas l’a senti ; sa pièce courait risque de n’être que cela. Le duc de Richelieu et la marquise de Prie rompent en éclatant de rire au nez l’un de l’autre. Le duc, par suite d’un pari, se trouve tenu d’être, la nuit prochaine, à minuit, dans la chambre à coucher de Mlle de Belle-Isle ; la marquise tient contre : y sera-t-il ou n’y sera-t-il pas ? et, lorsqu’il y est, lorsqu’au lieu de Mlle de Belle-Isle, il ne rencontre à tâtons que la marquise, s’en apercevra-t-il ou ne s’en apercevra-t-il pas ? Voilà les questions qui s’agitent, voilà le fond et le nœud, si M. Dumas n’avait aussitôt paré à cette sorte de médiocrité de son sujet en y ajoutant, en y substituant, pour le relever, le pathétique développé des deux rôles de Mlle de Belle-Isle et de son chevalier. C’est un drame accollé à une comédie. L’endroit de la soudure est à la fin du second acte et au commencement du troisième. L’auteur a été habile, il a fait accepter au public sa substitution, dirai-je sa rallonge dramatique : on a pris le change, il a donc eu raison. La réflexion pourtant a droit de faire ses réserves.

Quelques-uns l’ont déjà dit : naturellement et dans la réalité, il est impossible que le duc de Richelieu, lorsqu’à la fin du second acte il se dirige à tâtons vers sa tendre proie, ne s’aperçoive pas presque aussitôt de la méprise et de la ruse. La personne de l’actrice, dans le cas présent, semble choisie exprès pour doubler l’invraisemblance. Mais même, taille à part, les objections ne manqueraient pas. J’en demande bien pardon, mais il y a là une véritable question physiologique au fond de la question littéraire (anguis in herbis) et qui ne fait qu’un avec elle. Il ne laisse pas d’être singulier qu’on en soit venu, sans s’en douter, à ce point que, pour juger de la vraisemblance d’une œuvre dramatique, il faille presque approfondir un cas de médecine légale : je saute dessus ; le public a fait de même. M. Dumas ouvre le troisième acte en nous entraînant.

Si l’invraisemblance n’avait pas eu lieu, si le duc de Richelieu avait reconnu, dès le second pas dans l’ombre, qu’il était mystifié, le troisième acte devenait tout différent, ou plutôt il n’y avait plus de troisième acte, mais seulement une dernière scène comique, un changement de tableau. Le chevalier d’Aubigny arrivait furieux, on lui riait au visage ; Mme de Prie se frottait les mains ; Mlle de Belle-Isle, survenant, ne comprenait rien, et d’Aubigny, rassuré, se gardait bien de l’instruire : il emmenait bien vite sa fiancée. La pièce, dans ces termes-là, n’était plus qu’une spirituelle petite comédie anecdotique, un peu supérieure de proportions et de qualité à l’agréable vaudeville Dieu vous bénisse, du Palais-Royal. M. Dumas n’a pas voulu qu’il en fût ainsi. D’Aubigny arrive ; Mlle de Belle-Isle ignore tout ; ils parlent long-temps sans s’entendre, et, lorsqu’il a expliqué enfin sa colère, elle ne peut l’éclairer d’un mot à cause de ce fatal serment que Mme de Prie lui a fait prêter devant nous dans une formule si rigoureuse. La scène où le duc arrive à son tour et parle sans se douter que le chevalier écoute, est très amusante et parfaite de jeu, quoiqu’elle ramène et promène trop à plaisir l’imagination sur les impossibles erreurs de la nuit. II part ; le chevalier, sorti de sa cachette, renouvelle les plaintes, les reproches, les instances : mais toujours le fatal serment est là. N’admirez-vous pas l’importance du serment à la scène et le merveilleux ressort qu’il fournit à nos auteurs qui ne craignent pas de faire peser toute une pièce là-dessus ? Dans la vie, c’est autre chose : on est entre soi, deux mots expliquent tout. « Vous êtes inquiet, dirait Mlle de Belle-Isle au chevalier allons donc ; sachez (mais ne le dites pas) que je n’ai point passé la nuit ici ; j’ai promis de ne pas dire où je suis allée ; j’ai donné ma parole à Mme de Prie ; ne me pressez pas trop, car je vous dirai tout. — Vous insistez, vous paraissez douter : Raoul, je suis allée, cette nuit, à la Bastille… Faites que je ne vous ai rien dit. » Mais toute la force du serment s’est réfugiée de nos jours à la scène. Les prédicateurs eux-mêmes ont d’ordinaire enseigné qu’on n’était pas obligé de tenir les sermens téméraires : qu’importe ? un serment est toujours sacré dans ce monde théâtral, même de la régence ; on l’observe judaïquement. A mesure que le serment politique perd de sa valeur, le serment dramatique gagne en inviolabilité ; c’est ainsi que la littérature exprime souvent la société, par le revers : on fait des bergeries au siècle de Fontenelle ; on immole sur le théâtre son bonheur à la lettre d’un serment, dans le siècle où la parole d’honneur court les rues et où l’on lève la main sans rien croire.

L’habileté de M. Dumas n’en est que plus grande d’avoir fait marcher son drame, sans coup férir, à travers ces invraisemblances, et d’avoir tenu constamment en haleine le spectateur sans lui laisser le temps de regimber. Les scènes se suivent, s’enchaînent, en promettent d’autres : on veut aller ; on est curieux de savoir, on ne s’attarde pas à chicaner en arrière. Le quatrième acte est très heureusement rempli. Le personnage du duc de Richelieu, si bien joué par Firmin, y a tous les honneurs. Les deux meilleurs caractères de la pièce, les plus vrais d’un bout à l’autre, me semblent Richelieu et à marquise. Ce que celle-ci ne prend guère la peine de dissimuler en air cru, dur et matériel, peut bien n’être pas très élevé et très idéal, mais ne sort pas de la comédie et rentre tout-à-fait dans la vérité. Le moment où, écrivant au roi pour son compte, elle laisse reconnaître au duc son écriture, et répond à ses étonnemens, sans cesser d’écrire, par ce brusque : Vous n devinez pas ! ce moment et cette parole achèvent le caractère. Quant au chevalier, c’est un frère d’Antony et de tous ces sombres héros modernes de la scène et du roman ; il a dès l’abord une vraie mine funèbre, un langage d’après Werther ; le duc de Richelieu et lui ne sont pas du tout contemporains. On s’en aperçoit bien, dans la scène du défi, à la surprise du duc, quand l’étrange proposition lui est faite de jouer sa vie sur un coup de dé. J’ai dit que la pièce de M. Dumas était un drame moderne accollé à une comédie de la régence : le drame et la comédie sont en vis-à-vis dans cette scène, la comédie et le duc de Richelieu y ont le dessus heureusement.

Le rôle de Mlle de Belle-Isle a du touchant ; il en aurait davantage sans cette réticence invraisemblable dont on lui sait mauvais gré. Sans dire même où elle a passé la nuit, il lui suffisait tout d’abord de protester qu’elle ne l’avait point passée dans l’appartement, pour tranquilliser le chevalier. Il y a dans le rôle de très beaux momens, dont Mlle Mars tire le parti qu’elle sait toujours tirer et quelquefois créer : je ne fais que rappeler le Vous mentez ! le Et vous avez raison ! L’accent de la grande actrice ne sauve pas toujours certaines ingénuités un peu maniérées dans le langage. En un mot, on applaudit ce rôle pathétique, mais on n’y pleure pas un seul instant.

Le drame moderne reprend sa revanche et domine au cinquième acte : la lutte, encore une fois violente, entre Mlle de Belle-Isle dégagée de son serment, et le chevalier qui se croit éclairé trop tard, n’est adoucie que par l’approche du dénouement bien prévu, et par l’idée qu’il est impossible que la catastrophe ait lieu désormais. Le duc accourt à temps pour relever le chevalier de sa parole ; celui-ci ne dément pas son caractère solennel et achève de se poser dans ce dernier mot : «  Mlle de Belle-Isle, ma femme ! — M.de Richelieu, mon meilleur ami ! » Le duc, tout ému qu’il est lui-même en ce moment, a dû sourire à ce brevet de meilleur ami qui lui tombe dans une bénédiction nuptiale ; peut-être y aurait-il un petit acte purement comique à ajouter au drame : Deux Ans après.

Quoi qu’il en soit de toutes ces remarques du lendemain, la soirée de Mlle de Belle-Isle a été brillante ; succès facile, amusant et mérité d’un talent spirituel et chaleureux, qui a d’heureux coups de main à la scène, qui égale quelquefois ses imprudences par ses ressources, et qui, dans ses quinzaines bigarrées, s’il compromet aisément un triomphe par des échecs, peut réparer ceux-ci non moins lestement par des revanches. Faisons comme Richelieu dans cette partie de dés qu’il joue avec d’Aubigny ; ne nous souvenons que du coup que l’aventureux joueur a gagné.

Voilà dix ans à peu près qu’Henri III a paru, et que les premières promesses du drame moderne ont brillamment et bruyamment éclaté. À entendre nos espérances d’alors, il semblait que, pour l’entier triomphe d’un genre plus vrai et des jeunes talens qui s’y sentaient appelés, il ne manquât qu’un peu de liberté à la scène et de laisser-faire. Le laisser-faire est venu : après dix années, non plus de tâtonnemens et d’essais, mais d’excès en tous sens et de débordemens, on est trop heureux de retrouver quelque chose qui rappelle le premier jour, et qui délasse un peu à tout prix. Oh. ! que le rôle serait beau pour un auteur dramatique qui le comprendrait et qui aurait en lui a veine ! Le public est si las ; il serait si reconnaissant d’être tant soit peu amusé ou touché ; il donnerait si volontiers les mains à son plaisir !



  1. L’échec de l’Alchimiste au théâtre de la Renaissance vient trop à point confirmer notre remarque. Entre ces drames à grande prétention poétique et les mélodrames où il n’y en a plus du tout, n’est-il donc pas un juste-milieu de carrière et comme une portée naturelle de talent ? Le succès de Mademoiselle de Belle-Isle semble assez l’indiquer à M. Dumas. Qu’il s’accoutume à pointer de ce côté, entre l’empyrée et le boulevard : ni si haut, ni si bas.